SI
rappeler quelle est retendue de ce principe ; sa portée ou f pour mieux dire , sa forme nécessaire , c'est la distinction du civil et du spirituel. Vinet s'élève en second lieu contre la clause qui , en excluant expressément de Tautorisation les cultes contraires à Tordre public et à la morale sociale, exprimerait une réserve légitime, mais aurait le tort de n'exprimer qu'au sujet de la liberté religieuse une réserve qui s'applique à toutes les libertés. En troisième lieu , puisque rÉglise nationale doit subsister , il faut qu'elle subsiste avec dignité, c'est-à-dire avec liberté , avec cette indépendance qui résulte de la distinction entre la sphère de l'État et celle de l'Église. L'auteur, à la fin de sa brochure, pose les conclusions auxquelles il voudrait amener le lecteur. Ces conclusions s'appuient, non sut des principes généraux, mais sur l'existence et la ptô» spérité de l'Eglise nationale , parce que c'était là là point de vue du clergé, de la constituante ^ de Yinet lui-même jusqu'à un certain point. « Je me féliciterai, dit-il, si dé tous les faits et de tous les raisonnements de cet écrit, on tire la double conclusion : que l'Église nationale a besoin, pour prospérer, que les autres cultes soient libres ; que l'Église nationale a besoin, poiur soutenir cette concurrence, d'être libre elle-même. »
Le public se préoccupait de plus en plus de la qués-^ lion religieuse, lorsque Vinet écrivit, en date du 6 mars, à la Discussion publique ^ une lettre toute pleine d'indignation ou plutôt de douleur ; il s'étonne^
1 Naméro du 16 mars»
il s'afflige de voir les défenseurs de l'Église nationale repousser Tidée de la liberté dans les choses de la conscience, de la foi, de la religion, là où la liberté est surtout nécessaire, là où la liberté est la condition de tout.
Cependant la commission constituante poursuivait ses travaux. Dans sa séance du 4 mars elle avait discuté un article par lequel son comité de rédaction lui proposait de déclarer, 1" que l'Eglise nationale évangélique réformée serait maintenue et garantie dans son intégrité ; 2* que la loi réglerait les rapports de l'Église avec l'État ; 3* que l'Église nationale serait indépendante du pouvoir civil, en matière de doctrine religieuse exclusivement. La commission avait adopté les deux premières clauses, et rejeté la troisième. Vinet, dans un travail inséré au Nouvelliste \ signala le vice du texte adopté et surtout la gravité de la suppression de la dernière clause. Il compléta cette discussion dans une autre feuille en examinant une objection : « Pour reconnaître une Eglise, l'Etat doit la connaître, et si elle change de doctrine, elle n'est plus la même que l'État a connue et a adoptée *. »
A la fin des articles du Nouvellistej Vinet revenait avec une nouvelle force à sa doctrine de l'inaliénabilité de la conscience. « C'est, dit-il, le principe vital de toute religion, c'est le refuge de l'individualité qui, sans cela, s'absorberait trop aisément dans l'unité
* Numéros des 8, 12 (et supplément) et 16 avril.
* Discussion pvMique, numéros du 15 mai et du 1*' juin.
sociale... Est-il bien vrai que c'est surtout par ce dogme que l'existence de l'État est menacée? Ce serait dire que l'État est menacé parla morale ; car ce dogme, qui est le principe de la religion, est aussi et avant tout le principe de la morale, i) Mais ce qui rend surtout remarquable cette discussion de 1831, c'est le changement qui continue de s'accomplir dans les vues de l'écrivain relativement au principe des Églises nationales. Nous avons signalé dans Y Essai sur la conscience une trace première et décisive de la formation de ses convictions sur ce point. Nous retrouvons les mêmes convictions dans les Quelques idées. La séparation de l'Église d'avec l'État lui paraît juste et raisonnable ; le système contraire n'est ni rationnel ni parfaitement équitable. Le cours du temps, la vue del5 grands effets de Tégalité des cultes, les progrès de la science politique , les besoins nouveaux , amèneront, selon Vinet, l'établissement du système d^s Églises indépendantes. Toutefois, et quoique persuadé du succès de l'expérience, il ne propose point de la risquer ; il souscrit au maintien actuel et indéfini du régime consacré. Dans ses articles du Nouvelliste et de la Discussion il revient à deux reprises sur cet avènement d'un principe qui se présente à lui comme une force des choses et non pas encore comme une obligation individuelle. « Le séparatisme actuel n'est rien encore, écrit-il, mais si l'ancieni]^ servitude de l'Église demeure, une autre dissidence se prépare, dissidence large, libérale, purement évangélique, dissidence nationale peut-être, H est nécessaire que l'Église soi^
libre, et elle le sera. Il est nécessaire que le dix-neuvième siècle tienne ses promesses, et il les tiendra. » . . . <x Au train dont marchent les choses humaines, à l'impulsion que les esprits et la société ont reçue, on peut douter s'il y a des siècles à promettre à des institutions déjà ébranlées, et qu'on ne perpétue pas en les déclarant immuables... Nous avancerons s'il le faut, nusc^ue d'Églises nationales, nous avons besoin d'une religion nationale, d'un sentiment national sur la religion, d'une intime correspondance de la vie civile avec la vie chrétienne, d'une communion de cœur des citoyens en Dieu leur Sauveur, d'une sève de foi répandue dans le corps social, de cette unité, en un mot, quHl est raisonnable de désirer, et si inutile de poursuivre par des moyens extérieurs. Par la libefti à Vunitéi telle va être la devise du christianisme. Cette idée renferme tout un monde. » Dans ces articles, dans sa brochure, Vinet se présente encore comme un ami de l'Église nationale, il insiste sur ce point. Il est déjà siparationiste en principe, mais la séparation n'est pas pour lui un dogme, c'est un idéal. Il veut l'Église nationale indépendante de l'État : un jour il proclamera l'impossibilité de cette indépendance. Il croit encore à la nation chrétienne: le doute, hélas! entrera bientôt à cet égard aussi dans son cœur. Ce qui le retient dans l'Église nationale, on le voit, c*cst cette aversion pour les étroitesses de la dissidence qu'il a exprimée dans les Quelques idées (p. 24); il consent à l'union par affection pour le multitudinîsme ; plus tard, rattachement au principe de la séparation
ne le fera pas^ il est vrai, abandonner ce principe miiltitadini$tQ, mais elle le portera à admettre la possibilité de sa réalisation en dehors des Églises natio-» nales et à en chercher la combinaison avec un autre principe, celui de la libre adhésion S
Il ne ^era pas déplacé de dire ici comment se ter*» mina cette affaire de la constitution vaudoise de 1831 , Le projet préparé par la commission renfermait trois articles ; le premier, celui qu'avait critiqué Vinet, fut adopté tel quel ; le second subit une modification de peu d'importance ; mais c'est sur le troisième que se concentra tout l'effort de la discussion. Il portait: « l'exercice des cultes, non contraires à l'ordre public et à la morale sociale, est d'ailleurs garanti. La loi règle cet exercice et en réprime l'abus. » On le voit, la question était de savoir si le principe de la liberté des cultes serait inscrit ou non dans le pacte fondamental. Les débats durèrent plusieurs jours. Enfin l'article
1 Les sentiments qui, en 1831, attachaient encore Vinet à TÉglise établie, sont exprimés d'une manière touchante dans run des articles du Nouvelliste dont nous venons de parler* « sans doute, je ne suis pas plus étranger qu'un autre à ce sentiment qui attache au passé, à ce respect pour les anciennes institutions, proche parent du respect pour la -vieillesse. Je me reprocherais presque autant de manquer à une vieille chose qu'à un vieil homme. L'âge de notre Église me la recommande, son origine bien davantage, ses écrite endore plus, et je considère en outre rinconvénient de la supprimer. Mais j'aime encore plus en elle oe qu'elle peut devenir que ce qu'elle a été. J*aime en elle, un des départements, un des territoires de TËglise invisible. J'aime en elle ce que nos pèi^s y ont aimé : un asile pour les âmes travaillées et chargées, une hôtellerie pour les voyageurs en chemin pour l'éternité, un filet jeté par la main du Seigneur sur ma terrestre patrie. J'aime en elle quelque chose ^e plus ancien que tout notre passé : Je veux dire ce qu'elle a encore de rÉglise de Christ, ou plutôt c'est FÉglise de Christ que j'aime en elle. »
fat rejeté. Ce fut un grave échec pour une eause qui devait passer encore à travers d'étranges vicissitudes dans le canton de Vaud. Vinet n'avait rien à ajouter aux considérations présentées dans ses Idées ; il avait élevé la voix avant le vote, avant la rédaction ; il crut devoir se taire après une décision qui assurément n'affligea aucun citoyen plus que lui.
Au milieu de tant de travaux, la santé de Vinet était toujours singulièrement chancelante . En 1835, il eut une maladie de plusieurs mois qui inspira de vives inquiétudes à ses amis.
Bàle était devenu pour Vinet une seconde patrie. Son caractère, son enseignement, sa prédication avaient répandu autour de lui , comme un rayonnement , une influence chrétienne à la fois douce et pénétrante. Le mauvais vouloir avait fait place depuis longtemps à la confiance et au respect. Il avait formé des relations précieuses. Enfin le gouvernement chercha à le fixer complètement, en créant pour lui, en 1835, une chaire de littérature et d'éloquence françaises. Jusque-là, attaché au gymnase et au collège seulement, il n'avait pu faire de cours à l'université qu'en qualité de professeur extraordinaire. Cependant les autorités vaudoises désiraient, de
leur côté, rappeler au pays natal celui qui en était la plus brillante illustration/ et, lorsqu'en 1837, la efaaire de théologie pratique devint vacante dans l'académie de Lausanne , par la retraite accordée au professeur Lerescke , le Conseil d'État nomma Vinet pour le rem[dacer. Vinet obéit à ce qu'il regardait comme un devoir; mais il ne quitta Bàle qu'avec déchirement, et ses pensées se sont bien souvent reportées avec regret Vers les années qu'il y avait passées. L'installation de Vinet dans ses nouvelles fonctions eut lieu le 1" novembre 1837. Dispensé des épreuves d'usage par l'éclat même de ses titres, il n'en éprouva que davantage le besdin de faire connaître ses posées sur l'enseignement qu'il allait donner et sans doute aussi les vues par lesquelles il pouvait différer du public religieux qui l'accueillait. C'est ce qu'il fit dans son discours d'installation. Examinant quelle avait été l'influence du réveil sur la prédication et quelle devait être Tinfluence de la prédication sur le réveil, Vinet détermina sa propre position à l'égard de ce mouvement, position toute de sympathie, mais d'une sympathie qui n'excluait pas la critique. Ainsi l'orateur insinuait que Timprovisation avait tourné à l'abus , que le sermon moderne se contentait trop facilement de coudre des passages les uns au bout des autres , et que l'individualité manquait à la chaire. Passant ensuite de la forme au fond , il demandait que le prédicateur reconnût plus franchement la parfaite humanité du christianisme , qu'il ne craignit pas de mettre en saillie le côté rationnel de l'Évangile, et
qu -il oeBsàt de sacrifier la morale au dogme , comme si ces deux choses n'en faisaient pas une seule ^
Vinet, qui avait pris, à distance, une part active aux discussions relatives à la liberté religieuse dans le canton de Vaud, s'y trouva tout naturellement mêlé lors* qu'il fut devenu professeur à Lausanntà
Une observation nous parait nécessaire pour l'intelligence de ce qui suit. La révolution vaudoise de 1830 avait porté à la direction des affaires* les hommes qui s'étaient distingués, dans les luttes antérieures, par la défense des principes libéraux. Plusieurs d'entre eux étaient en même temps sincèrement attachés à la foi évangélique. On ne peut se dissimuler que par là et , en général, parleurs lumières mêmes, ils se trouvaient fort en avant de l'opinion publique. La révolution avait donné lieu à un malentendu ; le principe qui avait présidé à ce mouvement n'eut pas tout d'abord la conscience de lui-même, et il abdiqua provisoirement entre les mains d'hommes qui l'avaient servi par un hasard de position et qui ne le représentaient point. Au fond, ce qui avait triomphé, c'était la souveraineté du peuple , immédiate , brutale , la souveraineté du peuple vaudois tel qu'il était alors , avec tous ses préjugés et toutes ses passions. Mais cette royauté populaire manquait encore d'organes qui lui fussent propres ; son triomphe se cachait derrière celui des libéraux, qui se trouvaient avoir combattu de fait pour le
1 I)i9çour9 proH(mG^9 à IHnstallation de M> Vinet^ etc. LausanoQ XW» Le discours de Viqet forme la préface nat^urelle du cours d'homilétique qde tes arais de Tauteur viennent de nous donner.
radicalisme 9 tout en poursuivant un but si difiiêrent. Quoi qu'il en soit , ce furent ces derniers, les héros de la lutte, les vainqueurs apparents , qui , au premier moment , recucffllirent le pouvoir. Qu'en arriva-t-il ? Que le canton de Yaud se trouva gouverné par une minorité , et cela iaiii moment même où le principe de la souveraineté des masses tendait à se développer et à se réaliser. Les hommes honorables et distingués qui se succédèrent pendant quinze ans dans le Conseil d'État ne représentaient rien moins que la nation. Leur intelligence, leur moralité, leur tolérance, leur supériorité tout entière constituait une espèce d'aristocratie, à une époque où se répandait de plus en plus Tidée démocratique sous sa forme la plus grossière, l'autorité absolue du nombre. Ce démocratisme dévelo^ipa. graduellement ses instincts, puis il devint une théorie, et, après avoir rencontré un organe au sein même des hommes de i830, il fit enfin sa révolution, sa révolution à lui, celle de 4845.
On comprend, d'après cela, avec quelles difficultés le gouvernement vaudois eut à lutter de i830 à i843. Au fond de la situation, nous le répétons, il y avait un malentendu. La Conseil d'État représentait la révolution, mais cette révolution en renfermait déjà une autre; il^était censé exprimer l'opinion publique, et, de fait, il était fort au delà ou, si l'on veut, fort en deçà de cette opinion. Aussi était-il sans cesse obligé de biaiser, de compter avec les préjugés , quelquefois de reculer devant eux.
Le gouvernement réussit, en 4834, à faire rapporter
— cola trop célèbre loi du 20 mai ; le Grand-Conseil se montra même plus libéral que lui ; il mit de côté l'échafaudage des dispositions que le Conseil d'Etat avait crues nécessaires pour déguiser ses intentions de tolérance. Une autre question religieuse attendait sa solution. Un article de la constitution de 1831 fixait le terme de dix ans pour le remplacement des lois, ordonnances et règlements antérieurs à 1798, par des actes nouveaux. Dans cette catégorie rentraient les ordonnances ecclésiastiques bernoises de 1773. Aussi le Conseil d'État s'occupa-t-il, dès 1837, d'y substituer une loi nouvelle. Toutefois y avant de soumettre son travail au Grand- Conseil, il invita les classes^ à nommer des délégués chargés d'examiner le projet de loi et de présenter leurs observations au gouvernement. Les quatre classes furent représentées, dans cette assemblée consultative, par trente-quatre membres, parmi lesquels Vinet prit place comme délégué de la classe de Lausanne et Vevey. Les séances furent publiques; elles commencèrent le 17 février 1838 et durèrent un mois. Le Conseil d'Etat avait ofTert à l'examen des délégués ecclésiastiques , non-seulement le projet auquel il s'était arrêté, mais encore un contre-projet que lui avait présenté M. Bauty. Ces deux projets se divisaient sur la notion générale de l'Église qui devait servir de point de départ aux institutions nouvelles. La divergence des systèmes se reproduisit dans l'assemblée des dé-
1 Le clergé du canton de Vaud est partagé en quaire cîasset ou sections qui s'assemblent et délibèrent séparément.
légués au sujet de deux questions principales, celle du personnel ou de la composition de l'Église, et celle de l'union de l'Église avec l'État. M. Bauty considérait l'Eglise conmie une institution pédagogique, destinée à christitaiser les masses, et il ne voulait d'autre condition que le baptême pour déterminer la qualité de membre de cette institution. Vinet, qui s'était rattaché au projet de la majorité du Conseil d'État, soutenait que l'Église est une société avant d'être une école, et désirait que les membres de cette société fussent appelés à y adhérer explicitement. Il appuyait cette manière de voir sur l'individualisme religieux que l'Évangile a fondé, que le catholicisme a méconnu et qui s'est éclipsé de nouveau après avoir été rétabli par le protestantisme.
Quant aux rapports de l'Église avec l'État, M. Bauty demandait que celle-là fût purement et simplement régid par celui-ci. Vinet rappelait que la question posée à l'Assemblée n'était pas la question des principes; il ne s'agissait pas de savoir si l'Église devait être unie à l'État, puisque cette union était déjà consacrée dans le canton de Vaud ; il s'agissait uniquement de déterminer les conditions et les effets de l'union. L'orateur ne cachait pas d'ailleurs que les difficultés de ce concordat étaient assez grandes pour faire pencher bien des esprits vers le système de la séparation , et toutefois il déclarait qu'il avait, pour lors , d'autres vues et d'autres vœux *.
* Bulletin de la délégation des classes convoquées jmr le conseil d*État
Au reste^ la discussion glissa très vite de la théorie à Tapplicatiou, et la question générale fit bientôt place à celle de savoir si les laïques seraient appelés au gouvernement de l'Église. M. Bauty repoussait cette innovatioa^ fidèle en cela aux vues qu'il avait expri^mée& sur la minorité du peuple chrétien. Yinet désirait au contraire, que l'Église fût gouvernée , non par le clergé, ni par l'État, ni par le clergé et l'État réunis, mais par des corps ecclésiastiques, dans lesquels prendraient place des laïques librement élus. Il voulait que l'Église fût libre ; il estimait qu'elle ne pouvait l'être sans l'intervention des troupeaux ; mais il voulait que les laïques fussent admis à traiter les questions religieuses et non à s'occuper seulement des affaires temporelles de l'Église.
La santé de Yinet ne lui permit pas d'assister aux discussions de détail qui suivirent. Dans les débats relatifs au maintien de la Confession de foi helvétique, il s'était rangé du côté des défendeurs de ce symbole. En définitive , l'assemblée adopta une rédaction qui maintenait la Confession comme expression de la docb-ine reçue dans l'Église nationale , qui exigeait des membres de cette Église une certaine profession, mais qui n'admettait les représentants des paroisses que dans les corps administratifs de l'Église. L'Assemblée avait eu peur des principes et s'était retranchée
afin de présenter des observations sur les deux projets d'organisation ecclésiastique. Publié par la rédaction du Nabbateub religieux. Lausanne 1838. Voy. pag. 311. Les discours de Vinet sont malheureusement trè8 imparfaitement reproduits dan? ce bulletin.
dans ttûô espèce de juste-milieu entre les doctrines dé Vinetet celles de M. Bauty.
Quoi qu'il en soit , le bill du Conseil d'État , péniblement élaboré, se distinguait par ces deux disposi-^ tions capitales : le maintien de la Confession de foi helvétique et la participation des laïques à l'administration de l'Eglise. Le premier point fut attaqué par le parti qui, dans l'Église nationale, voulait bien l'in* stitution, mais non la foi; le second ne fut pas assailli avec moins d'ardeur par les amis du statu quo et du cléricalisme. M. Druey combattit surtout le maintien du symbole; M. Bauty se prononça contre l'élément laïque. Le projet de loi fut soumis au* Grand-Conseil au mois de janvier 1839 ; le maintien de la confession de foi helvétique avait déjà été rejeté, lorsque le Conseil d'État retira soudain son projet en présence de l'op* position qui menaçait à son tour l'article relatif à l'introduction des laïques.
Un autre projet fat présenté au mois de novembre de la même année. Il conservait aux classes et au synode leur caractère exclusivement ecclésiastique et cherchait encore à retenir la Confession de foi helvétique. C*est autour de ce dernier point que se con* centra cette fois presque tout le débat. Le pays y prit une vive part; les brochures, les articles de journaux se multiplièrent. Des pétitions en sens contraire réunirent de chaque côté près de dix mille signatures. La grande majorité du clergé se prononça pour le maintien du symbole. Le Grand-Conseil n'eut pas égard à ces vœux ; il obéit à cet instinct très
logique qui demandait la modification de l'Église du pays dans le sens du nouveau principe politique, et qui ne pouvait permettre à une institution nationale de conserver une foi devenue étrangère à la masse de la nation. La commission du Grand-Conseil j^m^nda donc le projet en supprimant la mention du syaibQlii . ce qui fut adopté par l'Assemblée elle-même, à 68 Mix contre 56. L'ensemble de la loi réunit, en second débats 93 voix contre 25; il fut adc^té le 10 décembre.
Ces discussions sortaient de la question spéciale que Yinet avait traitée dans $es écrits précédents; il n'y prit pas moins de part pour cela. Il pensait que le Grand-Conseil avait outre-passé ses attributions dans la décision relative à la Confession de foi helvétique, 6t il écrivit une lettre à l'Assemblée pour l'engager à revenir en second débat sur cette question S Mais auparavant déjà et lorsque la question était encore pendante, Yinet avait exprimé son sentiment sur le fond même du débat, dans deux articles de la Revue suisse ^ La position de Yinet en cette affaire est très digne d'attention. Le terrain sur lequel il se place est celui de la vérité relative. Tout en réservant les idées qu'il avait précédemment émises sur le vice de l'institution qui associe l'Église à l'État, il accepte le fait, à savoir l'existence de l'Église nationale. Il ne défend point le
^ Le Grand-Conseîl entendit la lecture de cette lettre dans sa séance du 5 décembre.
* Année 1839» p. 26 et 112 (cahiers de janvier et de février). Ces articles ne sont pas signés.
symbole helvélique considéré en lui-même^ mais il maintient l'étroite corrélation qui existe entre les deux termes Eglise et Symbole ; il déclare que FÉglise vaudoise aura son symbole^ quoi qu'on fasse^ et, symbole pour symbole, il préfère celui qui est connu à celui qui est inconnu, celui qui est né d'une foi historique et positive à celui qui sera probablement tout négatif, cehii ôxmt les doctrines fondamentales se sont ton* jours trouvées en rapport avec la vie à celui de Tindifférentisme.
Vinet a écrit ces articles sous l'influence de deux pensées; l'une, c'est qu'il est impossible de séparer l'idée d'une Église de celle d'un symbole; l'autre, c'est que cette discussion cachait, dans le canton de Vaud, une lutte de l'indifférentisme avec la foi chrétienne. Aussi n'est-il entré, ni dans l'appréciation dogmatique du symbole particulier dont il s'agissait , ni dans l'examen des caractères qu'un symbole peut ou doit avoir. Il ne traite pas un sujet abstrait, il traite une question donnée et à un point de vue donné. Nous le verrons, dans les deniiers jours de sa vie, aborder de nouveau le problème, mais le problème posé tout autrement*.
Ces articles, comme tous les écrits de Vinet, laissent un peu regretter la régularité de la discussion, mais compensent au centuple ce défaut par l'abondance des
^ Vinet avait déjà touché à la question des Confesaious de foi en 1832, à roccasion des discussions qui s'élevèrent alors entre TÉglisc nationale de Genève et les fondateurs de la Société évangélique de cette incmc ville. Voy. Revue cht^tiennc^'^. 94, p. 313, eî p. M 7.
idées et ringénieux bon sens des vues. Il y a plus de lumière dans ces quelqpies pages que dans les disser* talions de beaucoup de théologiens de profepnon sur le même sujet. Yinet est toujours un chercheuri jamais un avocat; il n'a d'autre parli pris que le besoUi dç vérité en toutes choses ; de là son bonheur dans toateg les questions. Rien d'exagéré , car l'exagération epft déjà un mensonge, parlant rien de faux. Pas l'oiib* bre d'esprit de parti, pas même de cet esprit de parti qu'inspire une question résolue, qu'entraîne une vé* rite reconnue. Il ne lui suffit pas de posséder le vrai, il veut le posséder et le produire avec cette mesure qui est elle-même un élément du vrai. Rien de plus bienfaisant. Hélas ! rien de plus rare.
La loi ecclésiastique de 1839 devait être exécutoire à partir de 1841. Yinet ne crut pas pouvoir accepter le régime auquel elle soumettait l'Église ; il renonça, à la fin de 1840, à la qualité de membre du clergé vaudois et il fit part des motifo de sa détermination dans une lettre adressée à la Qasse de Lausanne*
Nous arrivons à l'histoire de l'un des principaux écrits de notre auteur.
En 1833, M. de La Rochefoucauld, président de la Société de la morale chrétienne^ mit à la disposition de cette société une somme de 500 fr. , comme prix d'un concours sur la question suivante : « Est-ce un devoir pour tout homme de chercher à se former une conviction en matière de religion et d'y conformer tou-
jourà ses paroles et ses actions? » La question semblait réduite à des termes un peu étroits, à une proposition dont révidence même rendait tout développement impossible ou superflu. M. Stapfer, chargé de ré- «figëi* ië progranune, sut élargir le cadre en indiquant la dist&ction entre le principe lui-même et ses appli- Sftfioilis sociales, et en signalant, parmi ces dernières, l^àbstentiom du gouvernement dans les matières de religion *. Toutefois, le concours languit pendant plusieurs années; les mémoires envoyés ne furent point jugés dî^es du prix, et la question allait être retîif^, loTsqù'fen 1S3Ô, le rapporteur signala un grand succsfes et àitàonça qu'un travail dû à Yinet avait été coutbnné. Cô travail avait sans doute été composé à la hâte ; Fauteur, si consciencieux, si difficile envers luimême, si pénétré èû même temps de la solennité du débat dont son Kvre devait donner le signal, se remit à roêuvre. Ce remaniement fut laborieux; peut-être Touvrage perdit-il en sévé et en fraîcheur ce qu'il gagna en dev^ômt plus méthodique et plus complet ; il parut enfin, en 1842, sous ce titre : Essai sur la mani-' festation des toritictiôns religietÂses et sur ta séparation, de
l'Eglise et de l'Etc^^ envisagée comme conséquence nécesmite et comme garantie du principe.
Ce titre indique le plan de l'auteur. L'ouvrage se divise eti deux parties, dont la première est un beau traité de morale sur le devoir pour chacun d'exprimer ses convictions , spécialement ses convictions
» Voy. !e Semeur ^ 1833, p. 279.
religieuses, tandis que la seconde est une dissertation sur les rapports de la société civile avec la société religieuse. Au premier abord, la liaison de ces deux traités peut paraître un hommage forcé au programme ; il semble que l'occasion du concours ait engagé Vinet à unir deux questions dont la connexion n'est qu'accidentelle , ou tout au moins dont le rapport n'est pas vraiment caractéristique et essentiel. L'auteur a prévenu ce reproche et repoussé cette conclusion. Le fait est que la pensée fondamentale de son livre est précisément la relation établie entre les deux parties du volume , entre les deux questions qui y sont successivement discutées. Vinet n'a pas voulu traiter de la séparation d'une manière abstraite et complète, mais sous un point de vue donné. Ce point de vue, c'est celui d'un devoir, du devoir de la sincérité. Le problème a d'autres aspects; ces aspects ont pu se présenter dans l'ouvrage comme corollaires et développements ; mais la thèse nouvelle , originale , hardie de l'auteur est tout entière dans cette pensée : l'honmie ' a envers la vérité des devoirs dont l'exercice est entravé, dont la conscience même est étouffée par l'établissement politique des cultes.
Toutefois, on ne peut se dissimuler que la méthode de l'ouvrage est embarrassée , l'arrangement de ses parties compliqué, la marche générale pénible, et que ce défaut provient de la tyrannie du programme. Vinet a sans doute accepté les deux thèses indiquées par ce programme, il en a reconnu la relation, et, dans . cette relation , il a trouvé une pensée qu'il s'est ap-
propriée, il a salué un argument vainqueur ; il n'en reste pas moins vrai que la question principale , aux yeux de la Société de la morale chrétienne , était le devoir de manifester les convictions religieuses, tandis qu'aux yeux de Yinet c'était la séparation de l'Église et de rÉtat. En vain dira-t-on que les termes du concours indiquaient cette thèse comme la conséquence du principe, et que Vinet, de son côté, a admis le principe comme fondement de sa thèse. Le sujet d'un livre, c'^est ce qui le remplit, c'est la pensée qui y occupe le premier plan, c'est la cause au service de laquelle viennent se ranger les moyens employés par l'écrivain; les discussions préalables sur lesquelles s'appuie la discussion •
ne sont pas la discussion même, et, malgré leur valeur comme principes, elles deviennent purement accessoires. Le programme demanoAit un traité sur la conviction, suivi d'applications aux relations de l'Église avec l'État ; Vinet a renversé les termes et a donné un traité sur les relations de l'Église avec l'État, précédé d'une introduction sur la manifestation des convictions. Il a cru que l'étendue relative des deux parties ne faisait rien à l'affaire ; il s'est trompé : on ne persuadera jamais le lecteur que, dans ce volume de cinq cent cinquante pages, le vrai sujet soit celui qui n'en occupe que cent quatre-vingts. Mais il y a plus. Non-seulement ces deux parties sont de longueurs fort différentes, mais encore il n'y a que deux chapitres de la seconde qui puissent être regardés comme se rattachant à la première à titre de conséquence directe, de conclusion authentique. Tout le reste appartient à la discussion générale sur
l'Église et l'État, et aon plus à cette cUscussioa envisagée au poiAt de vue des droits de la ccmvictiiou* C'est CQ qu'ime rapide analyse fera aisément sentir.
La société réclame de ThQiwmo.la vérité de caractère, noi^ pas seulement celle qui consiste à ixe dire que ce» qu'il pense , mais encore celle qui consiste à dire ce qu'il pense, à manifester ce qu'il est. Ce rapport da^ franchise absolue entre les hommes, est aui moin^ l'îr déal de la sociétéu Mais l'homme est en outre obligé envers la vérité elle-même, cette vérité abstraite, mais, sacrée , qui , tout en se réalisant incessamment par la force des choses , exige le dévouement de ceux qui^ l'ont reconnue. Tout ceci s'applique avec plus de force encore à la vérité religieuse et aux convictions qui s'y rapportent. En effet , ces convictions sont ce qu'il y a de plus décisif et de plus caractéristique dans l'homme ; la conviction religieuse d'un individu est en quelque sorte l'exposant de tout son être moral ; elle constitue sa ^gnification, mesure sa valeur, prédit sa vie. Déclarer ce que nous croyons, c'est déclarer ce que noussommes, ce c que nous voulons être. Aussi la société ne saurait-elle être indifférente à ce que croient ses membres , et si la franchise , la transparence morale importe aux relations sociales, à bien plus forte raison, cette transparence doit-elle s'étendre à ce qui , dans un individu , caractérise essentiellement cet individu. C'est trahir la société que de trahir la religion en n^ manifestant point cette dernière. Ce n'est pas tout : la conviction religieuse implique la communication de cette conviction comme devoir envers le prochain , la
{MNt^sioii de cette conviction comme service dé Dieu, et l'on jpeitt Bjonter (|ue cette manifestation est un devoir envers les convictions elles-mêmes, parce qu'élte M est l'élément et Taliment.
tes deux derniers chapitres de cette première partie jibnf étrangers au sujet pour autant qu'il doit 8i)0utir à la thèse de la séparation, mais ils servent à compléter un traité de morale d'une élévation, d'une fermeté, d'une vigueur admirables. Le contour général auquel nous avons dû nous borner ne peut rendre l'évidence dont les développements de l'auteur ont entouré sa proposition ; c'est à Touvrage qu'il faut recourir pour apprécier la solidité du fondement sur lequel va ^élever l'édBfice proprement dit , c'est-à-dire la seconde partie.
La manifestation des convictions , spécialement des convictions religieuses, est un devoir envers la vérité elle-même non moins qu'envers la société , un devoir sacré, universel, absolu. Or, tout devoir emporte un droit, c'est-à-dire que la société doit être constituée de manière à permettre l'exercice de ce devoir. Eh bien ! l'union de l'Église avec l'État, impliquant nécessairement protection et , par suite , aussi persécution, met un obstacle à la manifestation des convictions. C'est ainsi que la séparation apparaît comme la a conséquence nécessaire » du principe posé.
Mais il y a plus. La société ne doit pas seulement respecter le devoir de la sincérité religieuse ; en présence du caractère absolu et de l'importance sociale de ce devoir, elle est tenue de le ménager , de l'en-
courager, en d'autres termes, de lui donner des garanties. Or, la protection et la persécution , qui sont impliquées dans le système de l'union, font précisément le contraire ; elles tendent à entraver, à décourager la manifestation des croyances, La vraie garantie du principe, du devoir dont il s'agit , c'est encore la séparation.
C'est ainsi qu'en peu de pages Tauteur a tiré les conséquences de son principe et justifié le titre de son livre. Il semble même que le livre aurait pu se terminer là , si la seconde partie ne devait être que le corollaire de la première. Toutefois, Vinet élargit ici son horizon, et, sans abandonner encore le terrain du devoir de la manifestation , il y rattache une proposition d'une portée beaucoup plus vaste que les conséquences des privilèges politiques accordés aux cultes.
Le système de l'union, remarque Vinet, n'est pas seulement opposé à la manifestation des convictions comme impliquant protection et persécution; il y a dans ce système quelque chose de plus général encore , de plus fondamental : la protection et la persécution ne sont que les conséquences d'un principe ,. et ce principe, c'est que la société peut et, par consé-. quent, doit avoir une religion. Telle est l'idée qui se trouve au fond de tout rapport établi entre la religion et la société civile. Or, la conséquence en est la négation du droit de la croyance individuelle : si la société a une religion, l'individu ne peut en avoir.
On voit de quelle manière ce nouvel argument est
mis en rapport avec le point de départ de l'auteur. Ce point de départ, c'est le devoir individuel de manifester ses convictions religieuses et , par conséquent , le droit d'avoir des convictions de ce genre. Eh bien! dit Vinet, l'union de l'Église avec l'État est une négation de ce droit et s'oppose à ce devoir, puisqu'elle implique que la société a une religion, ce qui , à son tour , implique que l'individu n'a pas le droit d'en avoir une.
Il est certain que les partisans de l'union n'ont pas toujours accepté la notion d'après laquelle l'État est une personne morale, douée d'une conscience individuelle , tenue , dès lors , d'avoir et de professer une croyance religieuse. Mais on peut se demander si là rigueur logique n'aboutit pas à cette proposition et si , par conséquent, Vinet n'a pas mis le doigt sur le cœur de la question. M. Gladstone ne ra4-il pas reconnu, lorsqu'il a pris pour fondement de son état chrétien le principe même contre lequel Vinet a dirigé sa polémique ?
Quelque capitale que fût la question , la discussion de ce point n'était pas susceptible peut-être de longs développements, et l'auteur n'y a consacré qu'un chapitre. Peu de pages lui ont suffi pour montrer que la société, dans le système de l'union, affecte une religion ; que l'individu n'a plus de religion lorsqu'il reconnaît à la société le droit ou la faculté d'en avoir une ; enfin , que la société , comme société , ne peut avoir une religion. Cette dernière proposition ressort du côté subjectif et du côté objectif de la croyance, de la foi considérée comme un sentiment et de la religion considérée comme s'attachant à la vérité absolue.
Vinet, confoniiémeiit à sa marche trop peu méHhx^ diqtxe, a A^gé da donner tout d^'dbord la défiûitioii défi termes qai jouent un si grand rèto dans son Uvre, l'Église et TÉtat. Toutefois, la discnssioa dont il vieM d'être question Ta amené à indiquer plus ou mdns^ce qu'il entend par ces mots.
La notion de la société et de l'État proposée pÊt Vinet est directement opposée à celle qui se trout^ explicitement ou implicitement renfermée dans la théorie de l'état chrétien , spécialement dans les principes de Hegel et de Rothe. C'est qu'au fond tout est là; c'est de la définition que tout dépend. Accordez àRothe quel^ tat embrasse la totalité des fins de l'humanité, et vous lui avez accordé tout ce qu'il demande ; ses vues ne sont que les déductions de ce principe, ou, pour mieux dire encore, elles ne sont que l'analyse de cette définition. Vinet n'est pas moins conséquent lorsqu'il nie que rÉtat soit l'homme. Non, dit-il, l'État n'est point l'homme tout entier ; la société se compose seulement de ce que les hommes peuvent mettre en commun entre eux, des éléments identiques de leur nature ; or, il est un élément dans l'homme qui est strictement individuel, qui n'est point identique dans tous, qui, par conséquent, ne saurait entrer dans le fonds commun , bien plus , dont le propre est de ne point appartenir à l'individu lui-même, de ne point relever de sa volonté, mais de la vérité seulement et de Dieu; et qui , par conséquent , ne saurait absolument être aliéné , se soumettre , se sacrifier à la communauté, sans raMvcer à sa nature essentielle : c'est la cotr-
science. L'était, o -est donf^y si I^ob veift, Thcmme moins la (xm(àeiQM. Mais la conscîeiiee', c'est Fétément âe la persœmalité morale , c'est Fessence de l'homme, l'homme même. L'Stat, auquel TiiHfividu ne peut prêter sa conscieiK^e et qui ne peut pas davantage avoir uj^e conscience à hiij distincte de celle de ses membres, rË^ n'est donc pas l'homme , l'État n'est donc pas xàGa plus une persom^e, un étre^ il' est toni simptement un fait. L'État n'est poiirt l'être humain^, mais une mstitution divine née de la nature de cet être ; iî est une des expressions de la nature humaine et la fbnne nécessaire de la vie humaine; il est humain , il n'est pas l'homme.
Cette définition se rattache à celle du MémoiH sur la liberté des cultes^ ou nous avon^ vu la nécessité signalée commel'origine de la société. Les deux notions, eneffèt, tendent à se réunir pour se compléter. La société est la mise en commun de certains éléments de la nature humaine, mais la mesure de cette mise en commun n'est^ pas seulement déterminée par la^nature des choses, par la communicabilité ou l'incommunicabilité des facultés humaines; elle l'est aussi par Torigine de la communauté, c'est-à-dire par sa cause déterminante et par son but. La vie commune n'est pas libre; elle est le résultat d'une nécessité ; cette nécessité porte sur les fonctions inférieures et élémentaires de la vie : dès lors l'homme pourrait abdiquer sa conscience, son moi, que la société ne saurait cependant réclamer ce sacrifice, parce qu'il ^st étranger à ses conditions et à son but.
Ces deux éléments corrélatifs de la déûÉl^on de
rÉtaty la nécessité de son origine et la nature des éléments dont il se compose, trouvent leur contre-partie dans la définition de l'Église , telle que Yinet Ta donnée ou plutôt indiquée. On pourrait, en effet, objecter à sa notion de TÉtat que TÉglise est une communauté de croyants et, par suite, de consciences. Il est vrai ; mais voici la différence : la société s'impose et on en fait partie malgré soi, par la naissance, tandis que l'Église se propose et qu'on y entre par l'adhésion; l'une est nécessaire, l'autre est libre. C'est pourquoi la conscience individuelle peut entrer comme élément dans l'Église , tandis qu'elle ne peut entrer dans l'État ; le propre de la conscience, c'est la liberté ; entrer librement dans une association libre , ce n'est donc plus pour elle abdiquer, c'est-à-dire se suicider; c'est plutôt se constater, s'affirmer, se proclamer. L'individualité est la condition même de l'Église , et l'Église n'est une société religieuse qu'autant que l'adhésion est spontanée , la séparation toujours possible, la contrainte toujours impossible.
Ici se termine la partie positive de cette discussion et le développement légitime des principes sur lesquels Vinet a établi le devoir de la manifestation des convictions. Toutefois nous ne sommes encore qu'à la naoitié du volume ; l'autre moitié est consacrée à l'examen des objections théoriques et pratiques élevées contre le système de la séparation , et à la critique des systèmes de transition et de transaction, tel , en particulier, que le salaire des cultes. Il faut avouer que ces chapitres, qui complètent la seconde partie du livre,
seraient mieux à leur place dans un traité directement et entièrement consacré aux rapports de l'Église avec l'Étaty que dans un ouvrage dont Tidée principale est tout autre ; ce n'est plus un prolongement de la ligne, une conséquence des principes posés, c'est im appendice. Quoi qu'il en soit, nous sommes maintenant en possession des deux idées principales qui constituent la signification et l'importance du livre. La première, c'est l'individualisme, c'est-à-dire l'accent mis sur la conscience individuelle, sur le moi, en opposition aux doctrines et aux tendances modernes qui menacent de toutes parts ce sanctuaire sacré de l'humanité dans l'homme. La seconde , c'est l'appel adressé aux convictions , c'est la prédication de la sincérité et de la franchise, c'est la convocation de toutes les opinions consciencieuses sur le champ de bataille de la discussion. Ces deux idées n'en font qu'une, car l'individualité ne peut subsister qu'à la condition de s'exprimer, et la manifestation des convictions a du prix surtout comme tendant à former et à tremper cette individuaUté dans l'éveil de laquelle Vinet voyait la protection de la société contre le socialisme et de la reUgion contre le panthéisme. Toutes deux peuvent être considérées comme l'expression des plus profondes convictions de l'auteur. Nous le retrouverons bientôt occupé à leur donner une forme plus nette encore et à convier encore plus directement l'individuaUsme à la lutte contre les systèmes hostiles. Mais c'est par ces côtés aussi que son livre parut dangereux même à des cœurs chrétiens. On méconnut l'en-
neiiii que Yinet avait signalé , on méconnut la nécessité de saisir les armes qu'il avait fourbies , on ne fut attentif qu'aux périls dont le principe de Tindividua- Usme en religion et de la franchise en toutes choses menaçait Tordre traditionnel.
Il est certain que le principe proclamé par Vinet était un principe de dissolution pour le christianisme national^ l'État dirétien, les Églises étabUes. Il tendait à prouver que ce christianisme national n' est qu'une iUusion et une hypocrisie. Il ne repoussait pas seulement la foi d'autorité comme insuffisante , mais aussi comme funeste. Il protestait coûtre ces habitudes qui amènent chaque dimanche une foule indifiSérente sur les bancs de nos temples ^ tous les ans des rangées de catéchumènes et des bataillons de communiants autour de la table sainte. Bref , il aboutissait implicitement au baptisme comme sanction de la libre adhésion , et à la secte comme fractionnement inévitable de la chrétienté affranchie de ses liens artificiels.
Voilà ce qu*on reprocha amèrement à Vinet. On le* lui reprocha au nom de l'anthropologie biblique. On l'accusa de pélagianisme. On chercha à montrer que^ l'homme ayant perdu la liberté par la chute , l'invitation à la franchise est un appel adressé à l'erreur et au péché j que la fd d^autorité est la seule qui soit possible pour le graûd nombre ; enfin , que l'Église est une institution divine plutôt qu'une association humaine, le tuteur -né du peuple chrétien plutôt qua ce peuple , la nation discifAinée par un clergé plutôt que les Ubres adhérents d'une foi quelconque.
Il est certain qu'il y avait, au fond de la discussion, deusL idées de la société religieuse opposées Tune à Fautre, et que c'est sur ce point qu'il aurait fallu chercher à s'entendre. Peut-être, en s'élevant à une certaine hauteur, aurait-on trouvé que les vues de Yinet et celles de ses adversaires ne s'excluent pas d'une manière absolue , mais qu'elles sont plutôt les unes avec les autres dans la même relation que l'idéal inflexible de la théorie avec les inévitables compromis de la réalisation.
Les srals écrits de Yinet qui, à proprement parler, aient une histoire, sont ses écrits polémiques, parce que ce sont les seuls qui aient dû leur origine à des circonstances extérieures. Mais les autres, ses publications religieuses, ses articles littéraires, sans avoir soulevé autant de discussions, n'ont pas exercé une moins ^ande influence et ne tiennent pas une place moins importante dans l'œuvre de l'auteur.
La première période de la vie publique de Vinet, celle qui comprend sou séjour à Bâle, nous montre déjà l'écrivain religieux à côté du publiciste. 11 avait fait paraître, en 1826, un traité mtitulé : Une pr<H menade auâi> mvirons de Loëche^ dans lequel il repr^iaît
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Nouveaux discotirs sur quelques sujets religieuj^y un volume qui n'a probablement pas atteint la même popularité que les premiers Discours, bien qu'il soit le produit d'une plus grande maturité. Les morceaux dont se compose ce volume n'avaient pas été écrits pour la chaire; l'auteur les avait ré(%é8 en vue de son enseignement et pour montrer hmi élèves comment lin sujet doit être traité^ Ausâ , l'ayoue-t-il lui-m^e, ce sont moins des discours qpie dé» études , des évades de morale chréti^ipe, et.il est permis de regret^^^/- ;r;;>. ^ ter un peu la forme OfÊ^imid ijui leur a été donnée. ^^-^^^^^'^. Les cours du professeur de théologie pratique nous ri^'^*'^' ont valu d'autres essais du même genre. Vinet développait devant ses élèves des passages ou même des livres entiers du Nouveau Testament; le plus souvent ces leçons restaient à l'état de notes ; mais l'auteur les rédigeait quelquefois en entier, et quelquefois aussi il trouvait dans ces exercices des sujets de prédication et il les fixait par écrit sous la nouvelle foime qu'ils avaient ainsi prise. Telle fut l'origine de plusieurs morceaux insérés, entre les années 1840 et 1847, soit dans la Feuille religieuse du canton de Vaudy soit dans le Semeur, et qui forment le gros des deux volumes posthumes publiés sous le titre d'Etudes et de Méditations évangéliques. Ces morceaux ont ceci de commun avec les Nouveaux discours que la forme oratoire y est une pure forme. D'un autre côté, ce ne sont plus des essais apologétiques et dogmatiques comme les premiers Discours, ni des études morales
comme les seconds, mais plutôt l'analyse de quelque
idée offerte par tel ou tel texte de rÉcriture. Mais cq qui caractérise surtout cette troisième série des publications religieuses de Vinet, c'est la veine de mysticisme chrétien qui court dans trois ou quatre de ces études, dans Le regard^ dans Le fidèle achevant les souf' fronces de Christ, dans Jésus invisible, veine que nous n'avions pas encore rencontrée dans les écrits de Tauteur et qui nous découvre dès l'abord une abondance de For le plus pur.
Outre ces études, qui n'ont rien des habitudes de la chaire et qui tenaient parfaitement leur place dans ^ les colonnes d'un journal, Vinet publiait de temps à autre des discours qui rentrent dans le genre du sermon et qui auraient peut-être dû être recueillis sotis ce titre. L'intelligence humaine et L'indifférentisme reli^ gieux datent déjà de i 833. Les enfants de Dieu sont des discours d'adieu à Téglise française de Bâle. La solitude recommandée au pasteur a été prêchée devant un corps ecclésiastique. Les trois réveils ont été réunis depuis aux premiers Discours. Les complices de la cru^ cifixion du Seigneur appartiennent à la dernière période de la vie de l'auteur* Il y a dans quelques-uns de ces sermons un élément d'éloquence qui manque à celles des compositions de Vinet dont le but était plus purement didactique.
C'est peut-être ici le lieu d'anticiper encore sur les dernières années de notre ami et de parler des morceaux qu'il a revus ou qu'il a composés pour faire partie des publications populaires de la Société des traitéb religieux de Paris. On en trouve quelques-
uns dans le volume des Méditations y et bien des lecteurs penseront que le dialogue intitulé Hermai et Onésime n'est pas le moindre des écrits de l'auteur.
Si nous venons de dépasser la limite de l'époque qui doit nous occuper en ce moment, on nous permettra s^ps doute aussi de revenir un peu en arrière pour parler des poésies religieuses de Vinet. Il en a écrit, je crois, un assez grand nombre, mais il n'a guère publié que celles qui se trouvent dans les Chants chrétiens. La première édition de ce recueil, en 1834, en renfermait sept; quelques autres sont venues s'y ajouter depuis. Ces poésies sont singulièrement précieuses comme renfermant l'expression la plus intime des sentiments les plus profonds de l'écrivain, a C'était, nous dit une personne qui lui tenait de très près, c'était sa seule manière de me communiquer ce qui se passait au fond de son âme. » Le morceau : Pourquoi, Seigneur, pourquoi mille doutes pénibles, peut n'être pas un cantique, mais c'est une révélation sur des luttes cachées. En général, les caractères de l'hymne manquent aux vers de l'auteur. Les habitudes de la réflexion viennent souvent à la traverse de l'inspiration. Le n* 3 (édit. de 1845) : Du stérile figuier qus sécha ta parole ^ est trop didactique. Le nM22 : Il est aisé de te haïr^ renferme des beautés d'un ordre élevé, mais il est trop plein d'analyse psychologique. C'est un fragment des Essais de philosophie mgraU nais en vers. Au reste, de la part de Vinel, nous comprenons encore moins les fautes de goût, et
il y en a plusieurs. Que dire, par exemple, de la périphrase suivante :
Qui ne t'aime, 6 Dieu fidèle!
Foule d'un pied révolté La loi sainte et paternelle De la céleste cité.
Voici qui n'est assurément pas meilleur :
Tout m'était doux, facile, aimable^ Car tout ce qu'à mon cœur gagné Demandait ta loi respectable, D'avance je l'avais donné.
Combien, au contraire, sont belles d'accent et de caractère quelques-unes des stances du cantique : Sous ton voile d'ignominie ! Mais la plus remarquable des productions poétiques de l'auteur est le morceau qu'il a composé à l'occasion de l'un des événements douloureux de sa vie. En 1838, il avait perdu sa fille. Les strophes que lui ont inspirées sa douleur et sa soumission ont encore quelque chose de trop ingénieux peutêtre; mais le sentiment y est vrai, et le ton en est pur et pénétrant. Que l'on compare ces vers avec l'élégie qu'un deuil semblable a inspirée à Lamartine, et l'on sera frappé, nous le croyons, de la supériorité réelle que la foi a donnée au poëte chrétien en contenant sa douleur et en lui en révélant le vrai sens, le vrai but \
Vinet s'est chargé du compte-rendu des Chants chrétiens dans le Semeury et, profitant du voile d'un double
* M««« G. Olivier a recueiUî ce morceau dans le volume intitulé : Poésie chrétienne j^LàMSànmy 1839.
anonyme, il a parlé de ses propres cantiques et a piévenu quelques-unes des critiques que nous venons de hasarder. Nous croyons même nous rappeler qu'il avait été pour lui-même plus sévère qu'il ne convenait, et que la rédaction a cru devoir supprimer quelques-unes de ces malices d'un nouveau genre*.
Revenons aux discours de Vinet. Ces écrits , nous l'avons indiqué, peuvent se diviser en quatre classes, des essais (et ce n'est pas sans intention que nous retenons ce mot), des essais d'apologétique, des essais de morale, des études sur quelques points de mysticisme biblique , et enfin des sermons proprement dits et des méditations. Les morceaux appartenant au genre du sermon ne sont pas tous réunis dans les volmnes posthumes que nous devons atix soins des éditeurs de Vinet; les recueils d'un caractère plus déterminé , que nous avons nommés , en contiennent chacun un certain nombre. En général, on doit dire que la classification des discours de l'auteur, telle qu'il l'avait lui-même établie, réunit souvent des morceaux assez hétérogènes, qu'elle ne sépare pas moins fréquemment des études d'un caractère semblable, et surtout qu'elle dérobe trop le mouvement si marqué qui s'est opéré dans la vie et dans la pensée de l'écrivaiq.
Ce mouvement a été prolongé, continu, et à vrai dire, il ne s'est jamais arrêté. L'histoire spirituelle de Vinet, si elle pouvait être écrite , nous montrerait ce signe frappant de puissance, l'unité de la direction
i Semefjtr du 28 mai 1884.
morale au milieu d'une incessante transformation. Mais c'est prôcisi^ment parce que celle transformation a été incessante qu'elle a été insensible et qu'elle est difficile à apprécier. On ne parvient à s'en rendre compte qu'en se plaçant successivement à deux époques suffisamment éloignées Tune de l'autre, et alors même, l'absence, dans la théologie deVinet, de l'élément critique qui accentue les différences et qui combat les opinions adverses, le besoin qu'il éprouvait d'édifier surtout et, par suite, de ménager les transitions; en un mot, sa méthode essentiellement positive empêche qtielquefois de mesurer l'espace que le penseur chrétien a parcouru entre deux dates.
Il est un point cependant où le développement ayant été plus rapide, le passage d'une manière de voir à une autre a aussi été plus marqué et a laissé une trace plus distincte. Eii d'autres termes, on peut signaler, dans la pensée religieuse de Vinet, deux phases suffisamment caractérisées et que sépare l'intervalle qui s'est écoulé entre la première édition des Discours et la publication des Nouveaux Discours, entre 1 831 et 1841 .
C'est, en effet , à la première édition des Discours qu'il faut s'attacher pour bien saisir la différence que nous voulons signaler. Cette première édition se composait de quatorze discours, dont huit portaient un caractère philosophique, apologétique et dogmatique très prononcé. Dans la seconde édition (1832), l'auteur ajouta quatre discours, puis quatre encore dans la troisième (1836), et aujourd'hui le volume paraît tout chargé de modifications et d'additions qui en dé-
guinent un peu la physionomie première , enrichi dé morceaux, qui en dérangent Técotiômie originale, partagé en deux parties, dont la seconde, composée des discours d'appUcation pratique , est devenue la plus considérable * , portant enfin quelques traces du mécontentement que semble avoir laissé à Vinet la méthode qu'il avait suivie *.
Le premier recueil ne se distingue pas moins des suivants par le style que par le point de vue théologique. Et, à ce propos , nous ferons remarquer que la prédication de Vinet était, à certains égards, supérieure à ses discours écrits. Après bien des efforts pour apprendre ses sermons, et malgré des principes très arrêtés sur ce sujet, Vinet, par suite de Tétat de sa santé et du peu de souplesse dé sa mémoire, avait été obligé de recourir à l'improvisation. On comprend que ce mot ne doit point se prendre ici à la lettre ; Vinet élaborait ses pensées avec soin , il en déterminait soigneusement la marche dans des notes, et la forme seule, le détail de l'expression était laissé à l'inspiration du moment. Quoi qu'il en soit, cette forme était singulièrement distinguée, et le sérieux d'intention de Vinet prêtait à sa parole improvisée une émotion et une gravité pénétrantes. Mais ces discours se modifiaient sensiblement lorsque le prédicateur , après les
^ Cette division est indiquée aa commencement du discours sur la Nécessité de devenir en fonts, discours inséré dans la seconde édition.
' CSes regrets percent au commencement du discours que nous venons de citer, et dans les premiers mots de la préHace de la quatrième édition, (t J*ai corrigé ces discours, dit Tauteur, puisque je ne pouvais les refaire. »
avoir plusieurs fois répétés, les fixait enfin sur le papier. L'émotion du ministre de l'Évangile disparaissait un peu pour faire place à la réflexion, et, à la suite de la réflexion arrivaient naturellement les habitudes de composition familières à récrivain. C'est ainsi que la rédaction a quelquefois laissé des regrets aux personnes qui avaient eu le privilège d'entendre les discours tels qu'ils coulaient des lèvres mêmes de l'orateur. C'est ainsi que se glissaient dans des études, d'ailleurs si remarquables, des raisonnements trop déliés, une surcharge d'intentions, des antithèses recherchées, des assonances mémo^: en un mot, beaucoup de traits trop ingénieux pour ôti^r entièrement graves. La prédication était avant tout un acte pour Vinet , et c'est sans doute pourquoi oefr eoncettiy plus brillants que sévères, ne se produisaienl^ jamais au contact de l'auditoire; de retour dans son cabinet, il avait de la peine à s'en défendre.
Ces recherches de style deviennent plus nombreuses dans les derniers discours comme, en général, dans les derniers écrits de Vinet. Il est d'autres traits, au contraire, qui caractérisent à peu près également ses discours de toutes les époques. Ainsi le manque d'une fusion complète du ton oratoire et du ton scientifique, du sermon et de l'essai. Ainsi une dialectique trop subtile et trop constante, un usage trop habituel de Targumentation. Les discours de Vinet sont autant de discussions soutenues, savantes, fréquemment triomphantes, mais qui ne laissent pas que de produire une certaine tension d'esprit difficile à concilier avec la dévotion. Ajoutez à cela que l'ordre de ces discours est
souvent malaisé à suivre; U échappe quelquefois entièrement. Cet ordre , si nous osons employer une telle expression, n'est jamais distributif, mais plutôt progressif; l'auteur, dont l'esprit est analytique, mais non classificateur , ne divise pas son sujet en plusieurs points qui en épuisent le contenu ; il enchaîne une pensée à une autre pensée, sans aucun lien logique bien apparent. Après cela, ce qu'il faut louer sans réserve dans Vinet , c'est son éloignement pour les formes techniques de langage qui se sont introduites dans la * jMlédication et qui, semblables à une monnaie usée, ;!i^j||pttînuent de passer de main en main, sans qu'aucune jpi^ empreinte en déclare la valeur. Qui n'a entendu . ;4Éf0e. ennui de ces phrases toutes faites que le prédi- ■•^-Jï^lil^ coud les unes au bout des autres , dans les- •^.^elles les initiés reconnaissent le shibboleth de l'orthodoxie, mais qui repoussent inévitablement ceux dont il faudrait chercher avant tout à se faire comprendre ? Yinet lui-même, tout en rendant au sermon le langage de la vie et les formes de la Uttérature , est çà et là l^tombé dans un défaut semblable à celui qu'il voulait ■ .^ j^îriter. On rencontre dans ses discours un assez grand ' liffMaEibre d'allusions à des passages bibliques, allusions 4|^toumées, cachées, qui reposent sur un usage conventionnel de la Parole sainte, et qui, dès lors, doivent ' échapper au public que l'orateur cherchait à se créer. Ainsi quand il parle de ces formalistes farouches qui ne se sont pas dépouillés du vieil homme, mais qui n'ont fait que le retourner, et qui, « dans le jour de leur sal> bat, trouvent leur volonté. » Ainsi quand il se sert d'une
métaphore peu cohérente de Tépître aux Hébreux et nous dit que le regard de la foi aide à jeter l'anode de l'espérance au delà du voile de la mort. Ce reproche nous en suggère un autre. Vinet retraduit quelquefois les pas* sages de rÉcriture dont il fait usage, mais en général il les prend dans la traduction reçue , et quelquefois il les enlève à leur sens naturel et à leur contexte; il insiste sur des expressions qui n'ont pas la même nuance d'acception dans l'original ; bref, il s'inquiète plus de ce que tel ou tel passage peut signifier que de ce qu'il signifie en effet. Le beau sermon sur Y Extraordinaire repose tout entier sur un procédé de cette espèce, L'eiégèse de l'épître aux Colossiens, qui sert de base à quelques-unes des Études évangéUques, n*est pas plus solide. On rencontre des paraphrases telles que celles-ci : « Le précurseur du Messie, Jean-Baptiste , s'appelle lui-môme une voix de la terre , comme s'il eût voulu dire qu'il était envoyé d'abord pour donner une voix à des sentitnents qui sont de tout temps sur la terre et qui se forment d'eux-mêmes dans le sein de l'homme naturel, avant l'avènement, avant la prévision même du souverain Médiateur. » Et ailleurs : <c L'Étemel a dit : J'ébranlerai les cieux et la terre. Oui, il ébranlera les cieux pour pouvoir ébranler la ietre, c'estrà-dire le cœur de l'homme * . »
^ Ce penchant à Tallusion biblique est devenu une espèce de tic littéraire chez Vinet. En voici des exemples. L'analyse, dans René^ cherche en vain « la dernière division des jointures et des moelles. » — La charte de 1814 était moins une vraie libéralité qu'un « fruit de l'avarice. » — La poésie est « ce doux né de l'amer. » Lamartine peut dire de son talent tout
En général, et c'est ici le lieu de le dil-e, oti regrette Souvent, ôtt lisatit les ouvrages dé Vitiet, qu*il n'ait pas reçu Une éducation plus complète. La criticJUe et ses înéthodes rigoureuses, l'histoire, la philosophie, c'està-dire, en dernière analyse, la véritable culture scientifique, lui sont restées trop étrangères. L*absènce de ceô guides de la pensée sfe fait sentir par un certain défaut de sûreté dans la marche et de maturité dans la conception j par l'incohérence de certaines doctrines, par le caractère absolu de certaines vues , bref, par le lilatKjtie de je ne sais quoi d'achevé et de définitif. Qu'on laisse de côté le génie philosophique et constructeur de Schleiermacher (Vinet n'y avait point de prétfltition), et qu'on compare ensuite les deux penseurs, *t l'on côinpreUdra ce que nous avons voulu dire.
Nous sommes tombé dans riticonvénient de toutes les critiques. Le respect dû à Vinet, la conscience même de notre admiration pour lui , nous ont commandé de signaler les taches qui déparent ses Discours , et nous risquons peut-être d'avoir donné trop d'importance à de si légers défauts. S'il en était ainsi, Vinet serait suffisamment vengé par des suffrages qui tendent les nôtres fort superflus. C'est dans ses Discours surtout que le public protestant le cherche, Taime et l'admire. C'est là qUe des appréciateurs délicats se plaisent à reconnaître un genre nouveau de
natif ce que Paul disait de sa qualité de citoyen roinaia : « Et moi ce que Je sois, Je le suis par ma naissance. » Des rapprochements de ce genre constituent un véritable jeu d'esprit et nuisent à la sévérité et à la sobriété du stvle.
littérature religieuse, aussi remarquable par la fermeté de l'enseignement que par les ressources et les grâces du langage. L'autorité morale y est si doucement tempérée et comme déguisée par l'humilité personnelle ; la rigueur inflexible des principes s'y allie si bien à une affectueuse sympathie ; la forme littéraire en est si constamment distinguée, en même temps que la préoccupation du prédicateur y est si sainte ; le tout est si pur, si vrai, si mesuré; en un mot, ces volumes, forment un livre si humain, si élevé, si bienfaisant, qu'on finit par s'y attacher avec un sentiment mêlé de reconnaissance et de vénération.
Nous avons dit que les premiers discours de Vinet sont essentiellement apologétiques. Toute prédication l'est aux yeux de Fauteur ; il pense que , d'une manière ou d'une autre, un prédicateur est toujours appelé, non-seulement à expliquer l'Évangile, mais à le prouver. Toutefois, on s'aperçoit facilement que Vinet a peu de goût pour les arguments historiques ou extérieurs et pour tout cet enchaînement de déductions par lesquelles le prosélyte doit être conduit de l'authenticité des écrits bibliques à leur crédibilité, de leur crédibilité à la réalité des prophéties et des miracles rapportés dans ces livres, enfin de la réalité des miracles à à la divinité de la doctrine. Ce n'est pas que notre apologète n'allègue jamais ces preuves ; mais il se contente d'y renvoyer d'une manière générale, il y insiste peu et il a tout l'air de les accepter de confiance pour lui-même el de les recommander aux autres sur la foi des théolo-
giensi On comprend d'ailleurs l'indifférence de Vinet à l'égard de ces démonstrations historiques. Le terrain sur lequel on les rencontre était étranger à ses études et à son esprit. Il s'était peu occupé des recherches de ce genre ; il ne leur devait rien de son christianisme ; enfin un sentiment secret l'avertissait sans doute de l'insuffisance de l'histoire, nous ne disons pas pour donner la foi, mais même pour produire une conviction assurée. La conviction religieuse est de telle nature qu'elle implique la certitude historique des faits évangéliques beaucoup plus qu'elle ne s'y appuie. Il est un argument pour lequel Vinet a plus d'affection et qu'il a développé quelquefois avec éloquence. C'est celui qui se tire de la rénovation morale de l'homme par l'Évangile. En effet, ce changement, cette vie nouvelle , sont des réalités dont l'évidence, pour être spirituelle , n'en est pas moins éclatante. Et nous ne parlons pas ici d'une évidence pour celuilà même qui a cru et auquel les objections ne peuvent enlever une foi qui se sert de démonstration à ellemême. L'observateur encore étranger aux sentiments de cet ordre peut cependant apprécier leur puissance dan& les autres ; il ne saurait s'empêcher d'y reconnaître des faits , et dès lors il peut tout au plus contester sur la cause et , pour ainsi dire , sur le droit de ces faits. Mais , dit Vinet , il est impossible qu'une religion qui mène à Dieu ne vienne pas de Dieu , et l'absurdité consiste précisément à supposer que l'on puisse être régénéré par un mensonge.
Du reste, on le comprend, un argument de ce genre
peul remplir une page ; il ne peut défrayer un volum^. Ce n'est pas non plus à de pareilles considérationa que Vinet s'arrête habituellement. Son apologétique coq** siste dans une espèce de philosophie pratique du christianisme. D'autres ont attribué aux dogmes une portée spéculative; d'autres ont signalé l'excellence morale des principes évangéliques; Vinet s'est attaché à montrer quels sont les rapports du dogme avec la morale y et quelle énergie celle-ci emprunte à celui-là.
Toutefois, avant d'arriver à cette démonstration particulière , nous rencontrons certaines notions apo* logétiques générales dont il convient de dire un mot.
L'apologétique du dix-septième et du dix-huitième siècle a abouti au rationalisme parce qu'elle le renfermait en elle-même. La question qui s'agitait entre elle et ses adversaires était essentiellement la question des rapports de la foi avec la raison , et cette question, l'apologétique avait contribué à la poser d'une manière qui devait être fatale à sa propre cause. La philosophie de l'époque était avant tout une psychologie, et la psychologie qui servait de point de dépar conunun à tous était celle qui se préoccupe exclusivement du phénomène de la connaissance et qui ramène toute la connaissance à la sensation et à l'entendement. La critique et l'apologétique s'accordaient à ne voir dans l'homme que la raison, ou, pour parler plus correctement , à ne voir dans la raison que l'organe d'une connaissance tout empirique. Mais, à ce point de vue , le christianisme ne peut tomber sous la compétence de la raison sans perdre son caractère
surnaturel, et c'est ainsi que l'apologétique se vit conduite à établir en principe un dualisme absolu entre la raison et la foi. Le christianisme devint un ensemble de mystères, sa dogmatique une collection de formules, la religion tout entière une abstraction. En effet, si rhomme n'est que raison et si la religion est au-dessus de la raison , il ne peut y avoir de contact entre l'homme et la religion, et celle-ci reste pour celui-là une grandeur inconnue et, pour ainsi dire, une quantité abstraite.
Mais l'esprit ne peut accepter à la longue le dualisme dont il s^agit , parce que tout dualisme est une contradiction, et que l'esprit ne peut se reposer dans la contradiction. Admettre une dualité irréductible, c*est, au fond, abdiquer, et l'homme n'abdique jamais définitivement. C'est ainsi que l'apologétique abonda dans le sens du rationalisme. Cela devait être; si rhomme n'est que raison et si la religion est faite pour rhonune , il est clair que l'homme doit s'approprier la religion par la raison , en d'autres termes, qu^il doit ramener celle-ci aux proportions de la raison, et, s'il trouve dans la religion un élément qui ne se laisse point réduire, cet élément irrationnel ne peut être qu'une superfétation et il doit être retranché, ou bien il est une erreur et il doit être nié.
Telles sont les origines du déisme anglais et de l'ancien rationalisme allemand. Ce n'est pas ici le lieu de dire comment la théologie est sortie du défilé dans lequel elle était enfermée , et quelle part ont prise à cette grande œuvre Kant et Schleiermacher. Ce n'est
pas non plus le lieu de montrer pourquoi lé catholicisme en est inévitablement resté à la conception abstraite et dualiste que nous avons caractérisée, et comment il était , au contraire , dans les tendances du protestantisme de sortir à tout prix de cette conception pour arriver à la pénétration réciproque de la raison et de la foi, de l'homme et du christianisme.
Yinet a eu quelque peine à se dégager du point de vue dont il vient d*être question. Dans les Discours de 1 831 , le rôle de la raison est encore pour lui quelcpie chose d'entièrement extérieur ; ce rôle consiste à administrer les preuves historiques de la révélation, puis à montrer la convenance de cette révélation avec l'immuable nature du cœur humain. Dans la seconde édition , le passage de la préface auquel nous faisons allusion a été modifié d'une manière significative. « La raison, y est-il dit, c'est-à-dire la nature des choses , sera toujours pour nous, à quelque point de vue- que nous nous placions , le critèi^e de la vérité et le pc»nt d'appui de la croyance. 11 faudra toujours que la vérité hors de nous se mesure , se compare à la vérité qui est en nous; à cette conscience intellectuelle qui, aussi bien que la conscience morale , est revêtue de souveraineté , rend des arrêts , connaît des remords ; à ces axiomes irrésistibles que nous portons en nous, qui font partie de notre nature, qui sont le support et comme le terrain de toutes nos pensées ; en un mot, à la raison. » Admirablement dit ! mais Vinet n'a garde, à l'époque dont nous parlons, de soumettre le contenu même du christianisme à cette mesure et à ce critère
intérieurs ; le ciiristianisme, c'est pour lui \e christianigme traditionnel , un héritage qu'il s'agit d'accepter ou de refuser, mais sans bénéfice d'inventaire ; la raison n'est qu'un guide qui nous conduit au seuil du temple , mais qui reste à la porte lorsque nous pénétrons dans rintérieur. Si Vinet n'accepte point cette méthode favorite du catholicisme qui oppose absolument la foi à la raison et qui élève l'édifice de la croyance religieuse sur la base d'un scepticisme universel, il en est encore au point de vue du supranaturalisme protestant qui présente la foi et la raison conmie deux sphères absolument distinctes , sphères dont le contact, réduit à un seul point, ne ménage de l'une à l'autre que le plus étroit des passages. A l'aide de cette distinction , l'apologétique cherche à écarter la nécessité de plaider au fond et prétend réclamer l'adhésion à des doctrines qu'elle s'abstient de justifier , bien plus, de discuter ^u seulement d'examiner. En définitive, c'est revenir, par un chemin détourné , au dualisme qu'on avait abandonné, c'est demander à la raison une abdication impossible. Derrière cette méthode on retrouve également une erreur psychologique, celle qui consiste à regarder les puissances de l'âme humaine comme les compartiments d'un casier. Quand on aura compris que la foi n'est pas une faculté spéciale, qu'elle n'est pas davantage un produit du sentiment tout seul, non plus que de la raison ou de la volonté isolées ; mais qu'elle est un acte spirituel complexe dans lequel l'homme tout entier est engagé, on
w^sera de s'imaginer que l'iiomme puisse croire sans
œmprendre , ou accepter par la foi ce qu'il repousse par l'intelligence, et la théologie aura changé de face, A la manière dont Vinet conçoit les rapports de la raison avec la foi se rattache étroitement une autre conception sur laq[uelle n'a pas moins influé Fancienne apologétique supranaturaliste. Son idée de la révélation chrétienne flotte entre deux points de vue diff^ rents. Çà et là Yinet paraît avoir saisi cette notion féconde d'après laquelle la révélation est une histoire et les dogmes sont des faits < Mais cette notion n'est pas encore très assurée dans son esprit ; il n'en sent pas encore toute la portée, et c'est pourquoi il retombe fréquenunent dans l'idée de la révélation considérée coomie un ensemble de mystères , comme une communication de vérités supérieures, comme un système de doctrines. Il va même quelquefois jus» qu'à prendre la révélation dans le sens de révéla^ tion écrite et comme synonyme de l'Écriture. Ces di** vers éléments d'une même conception dérivent d'un même principe, principe qu'on peut appeler l'mtellec* tualisme religieux. L'homme^ s'imagine4Km , est essentiellement un être qui connaît ; il est sauvé par la connaissance ; Dieu nous a découvert des vérités aux^ quelles nous ne pouvions nous élever par notre propre raison ; mais ces vérités n'en restent pas moins des mystères ; nous n'en percevons que l'énoncé ; nous 1^ possédons réduites en formules plus ou mcnns abstraites^ et la théologie doit se borner à opérer extérieurement et logiquement sur ces doctrines révélées. On le ^nt^ il était impossible que Vmet restât longtemps fidèle à un
point de vue aussi peu religieux et aussi peu philosophique.
Au reste, nous l'avons dit, ce ne sont pas ces données générales qui préoccupent Vinet dans ses discours apologétiques. Pascal avait puisé sa défense de l'Evangile dans rharmonie de cet Évangile avec les besoins étemels de l'homme ; mais il avait considéré ces deux choses, le mal et le salut, un peu en gros et du dehors. Le mal c'était la misère, non le péché avec ses éléments tragiques, l'angoisse, le besoin du pardon, rimpuissance à se vaincre, la terreur qui bannit l'amour. De même le don divin, à ses yeux, était vaguement la félicité et, à parler proprement, le paradis. Vinet a le mérite de prendre son point d'appui beaucoup plufr profondément. Il se transporte au centre même de la doctrine chrétienne telle qu'il la conçoit, il étudie les effets moraux de cette doctrine, et c'est dans la puissance régénératrice de l'Évangile, dans sa vertu comme mobile d'une vie nouvelle qu'il trouve la démonstration de sa divinité.
La raison de ce progrès, et ce progrès est considérable, c'est une notion nouvelle et plus spirituelle du salut. En effet, la dogmatique dépend tout entière de cette notion, comme la morale dépend de la notion du souverain bien. Ce n'est pas que Vinet ait une conscience nette de l'antagonisme dans lequel son idée du salut le place vis-à-vis de l'ancienne dogmatique ; ce n'est pas non plus qu'il reconnaisse déjà à quelles conséquences cette idée le portera un jour; mais il ne la possède pas moins, il la possède d'autant mieux
qu'il la lire de sa propre vie spirituelle , et il faudra bieu, lK)n gré, mal gré, qu'elle devienne le principe organique de sa théologie.
Nous nous expliquons. Pour ceux qui n'ont pas su pénétrer le sens des symboles inévitables du langage religieux, le salut est une félicité extérieure; pour les autres, c'est la communion même avec Dieu. Pour les premiers, c'est la conséquence de la justification, ou de la sanctification, ou des deux faits réunis; pour les autres, c'est la sanctification môme. Aux yeux des uns, c'est un lieu où Ton est admis en vertu d'une grâce ou d'un mérite; aux yeux des seconds, c'est un état de rame que la grâce divine produit en nous. Ce dernier sentiment, cela va sans dire, est celui de Yinet^ « La foi, selon lui, ne sauve que parce qu'elle régénère; elle est moins le chemin de la vie que la vie ellemême; elle consiste à recevoir dans le cœur des choses propres à le changer. » Reste à voir quel usage Vinet a fait de cette notion capitale et jusqu'à quel point il est demeuré en deçà des légitimes conséquences du principe qu'il avait posé.
Le fond de la doctrine de Vinet en 1831, c'est la doctrine du Réveil, c'est-à-dire essentiellement celle de Paul et de la Réformation, mais cette doctrine telle que le dix-septième siècle l'avait formulée et que le méthodisme se l'était appropriée. Notre apologète prend son point de départ dans une description de l'état religieux de l'homme, et essaye de montrer avec quelle exactitude et quelle puissance l'Évangile répond aux besoins de c^tte grande misère. De là il conclut
que la doctrine qui résout le problème des problèmes, la doctrine qui nous sauve ne peut qu'tMre divine; elle est la vérité.
Vinet j en aucun temps, ne s'est beaucoup occupé du côté métaphysique de la question du péché, mais il a insisté sur un sentiment qui joue un grand rôle dans l'argumentation dogmatique du Réveil, nous voulons dire le sentiment que le péché une fois commis est ineffaçable, la coulpe une fois contractée indélébile. Ce sentiment devient le fondement du dogme de Texpiation et de la satisfaction, et, aux yeux de beaucoup de personnes, il en constiUie le fondement le plus solide. Peut-être, en y regardant de plus près, s'apercevraitron, non-seulement que lé remède proposé n'est pas réel, mais aussi que le phénomène de la coulpe n'a pas été étudié d'une manière suffisante, soit au point de vue psychologique, soit au point de vue moral. On a fait intervenir dans ce sujet des éléments abstraits, tels que la dignité infinie de Dieu, ou bien Ton s'est laissé dominer par l'analogie que présentent certaines métaphores consacrées. Et cependant, dans ce dogme comme dans tous les dogmes traditionnels , une analyse morale un peu délicate démêle un sentiment vrai et profond. Le péché est l'asservissement de l'esprit à la chair, et la coulpe est l'ombre que le péché projette sur la conscience. Si le pécheur se sent coupable, c'est parce qu'il sent qu'il n'est pas ce qu'il devrait être. Si ce sentiment de culpabilité adhère avec tant de force à la conscience, c'est que le péché n'est pas un acte isolé dans l'homme, mais une puissance;
c'est que celle puissance se fortifie de chaque victdre qu'elle remporte; c'est que chacune de nos transgres^ sions étend ainsi son influence sur toute notre vie; c'est que notre état moral, à un moment donné, est le résultat de l'ensemble de toutes nos déterminations antérieures. Là, nous le croyons, est toute l'explication du phénomène, et il est faux que la coulpe soit ineffaçable parce qu'elle est irrévocable, comme il est faux qu'elle puisse être effacée par autre chose que par le renou^vellement moral lui-même.
Au reste, Yinet, pour expliquer la nécessité de la Rédemption, s'est moins attaché au sentiment du péché qu'à la justice même de Dieu. En effet,^ le sentiment tout sulyectif dont il vient d'être question s'est exprimé par une notion objective qui revêt elle-même tantôt une forme plus abstraite, tantôt une forme plus personnelle. Vinet la présente tour à tour sous ces deux formes. Quelquefois il fait valoir Ja nature de la loi ; cette loi est spirituelle et demande , par conséquent , l'obéissance du cœur ; cette loi est divine et ne peut être satisfaite que par une obéissance sans réserva; enfin cette loi est inviolable et ne peut recevoir aucune atteinte sans exiger une réparation absolue. Mais plus souvent encore Vinet met à la place de la loi la justioe même de Dieu; il oppose cette justice infinie à un amour qui ne l'est pas moins; il fait ainsi entrer en conflit les attributs essentiels de Dieu et se plait à nouer les termes d'un problème dont nous' verrons tout à rheure la solution.
Mais le péché n'est pas seulement condamnation;
il est encore puissance intérieure, asservissement tyrannique. Le pécheur est coname enfermé dans un cercle fatal dont il ne peut plus sortir . Gomment, décla^ rant la guerre à sa propre natiiip^, la forcera-tril d'aimer Dieu, d'aimer le bien et de haïr le mal? Gomment tuera*t-il en lui le vieil homme pour y créer l'homme nouveau? Ici encore l'état de l'homme offre un problème que Dieu seul peut résoudre. Le péché est à la fois condamnation et dépravation ; le salut devra être à la fois pardon et régénération, .
G'est ici que commence la démonstration apologétique proprement dite. Jusqu'ici nous n'en avons vu que les préUminaires, Nous connaissons^ l'état de l'homme ; nous allons voir ce que l'Évangile a fait pour lui. L'Évangile, dit Vinet, ne peut venir que deDieu^ car l'Évangile est le salut; il est le salut véritable, car seul, entre toutes les doctrines qui ont été prôchées, il apporte à la fois le pardon et la vie nouvelle.
Le sentiment du péché, avons-nous dit, se traduit par deux idées dogmatiques, la loi considérée comme inexorable et l'opposition en Dieu de la justice et de l'amour. De son côté, la conscience de la délivrance par Jésus^hrist s'est exprimée par le dogme de la satisfaction. En mourant à notre place , Jésus^Christ a satisfait aux exigences de la loi ou , ce qui n'est qu'une manière moins abstraite d'exprimer la même chose , il a satisfait à la justice de Dieu et il a ainsi concilié les intérêts de la justice avec ceux de la mi- $éricorde.
G'est sous cette dernière forme, plus vivante et plus
dramatique, que Vinet présente la doctrine dont il s*agit, et, en 1831 , il ne craint pas d'en accentuer les termes et d'appuyer sur des notions évidemment anthropomorphiques et juridiqi|es. Il en est encore à cette phase de la vie intellectuelle et religieuse où l'on croit répondre à tout en alléguant le mystère. On remarquera cependant que, tout en revenant souvent aux idées dont nous parlons, il s'abstient de les analyser; il s'en tient à leur signification générale, il parle de substitution et d'expiation, il ramène ces faits au sacrifice de Jésus- Christ, il proclame les merveilles de cette 'œuvre de grâce ; mais il évite comme instinctivement d'examiner de plus près les éléments d'une doctrine au fond de laquelle on trouve plus d'une idée arbitraire.
Au reste, que Vinet soit ou non mal à l'aise au milieu de cette théologie objective dont il va répétant les formules traditionnelles, il est é\ident que sa préoccupation est ailleurs. Il voit dans le sacrifice de Christ la révocation de la condamnation prononcée sur l'homme ; mais il se plait surtout à y voir la puissance du péché brisée. Et ces deux choses ne sont pas pour lui sans rapport. L'expiation, qu'il nomme souvent, et sur la nature de laquelle il ne s'explique guère, n'est au fond pas autre chose, à ses yeux, que cet acte de Jésus- Christ en vertu duquel le pécheur est justifié. La gratuité du salut, tel est, pour Vinet, le vrai sens de la théorie d'Anselme, le seul dont il se soucie beaucoup. Ici, comme ailleurs, la tendance de sa dogmatique est décidément subjective; elle Test déjà en 1831 ; elle le deviendra toujours davantage.
Toute l'efficace morale de TÉvangile, on peut dire loute sa vertu rédemptrice , puisque l'Évangile ne sauve qu'en régénérant ^ Vinet la place dans le pardon gratuit, et c'est là qu'il croit distÙKj^er le trait vraiment caractéristique du christianisme; c'est là, par conséquent aussi, qu'il place le centre de son apologétique; On trouve déjà cette idée favorite dans la Lettre à la Société de la morale chrétienne ; elle est exprimée dans les premiers articles que l'auteur envoya au Semeur; elle constitue lé fond des Discours. Les écrits postérieurs de Vinet la renferment encore, mais sans lui donner peut-être une place aussi envahissante.
Si cette doctrine est le fond de l'Évangile, le fond de cette doctrine elle-même, c'est le salut mis avant la régénération et, par suite, la régénération regardée comme le fruit du salut au lieu d'en être la cause. Vinet se complaît à exprimer cette idée et à la développer sous tous ses aspects.
Les philosophies ont une assez belle morale ; ce qui leur manque, c'est un mobile; or, ce mobile ne peut être que l'amour. Eh bien ! en Jésus-Christ se manifeste un Dieu qui pardonne, qui sauve, qui sauve d'avance et sans conditions. Mais ce Dieu charitable, comment ne pas l'aimer, et, dès lors, comment ne pas se donner à lui et s'empresser de lui obéir? Le voilà donc trouvé, ce mobile qu'aucun système humain n'a jamais pu inventer, parce qu'un mobile e^t une affection, parce qu'une affection ne peut se commander, mais doit s'inspirer, et parce que, pour l'inspirer, il faut un fait.
Ce n'est pas tout. La conscience du péché produit dans le coeur la crainte d'un Dieu vengeur ; mais la crainte bannit l'amour y car on n*aime pas cpiand on craint, et c'est pourquoi ^f pécheur semble éternellement condamné à tourner dans ce cercle vicieux, la crainte comme cmiséquence du péché , le péché comme consé* quence de la crainte. Vient l'Évangile, c'est-à*dire la proclamation du pardon sans condition, du salut avant les oeuvres. A cette nouvelle , la crainte est bannie, le cœur est mis au large, il s*épanouit, il peut aimer de nouveau, que disons-nous ? il ne peut pas ne pas aimer.
Cette doctrine , nous le répétons , n'est point une conception originale ; c'est tout simplement la doctrine du grand apôtre des gentils. Le mérite de Vinet, c'est d'abord d'avoir très vivement saisi le sens profond et l'enchaînement de ces idées ; c'est ensuite de les avoir développées an point de vue apologétique. Du reste, il ne tarda pas à sentir que cette exposition était trop systématique pour rendre exactement le caractère de l'Évangile. Nous ignorons s'il s'aperçut également du vice logique de ce système. Une notion du salut aussi religieuse que l'était celle de Vinet, une notion d'après laquelle la vie étemelle est la vie même de l'àme en Dieu, cette notion ne permet pas d'établir entre le pardon et la régénération , entre le salut et le renouvellement intérieur , la distinction qui caractérise la doctrine paulinienne *. Non-seulement il ne peut y avoir
^ Le mot pardonner se prend dans deux sens ; dans le premier il signifie ne garder aucun ressentiment d'une injure reçue, dans le second
de pardon que celui qui régénère; mais le pardon et la régénération , séparaUes pour la réflexion , nécessairement séparés dans les procédés analytiques de Tenaeignement religieux^ se abondent en réalité dans l'unité de Tacta spirituel. Cet acte spirituel, c'est la foi; or, la foi, considérée dans ce qu'elle a de plus naïf, de plus simple , de plus immédiat, œnsiste à embrasser la personne de Jésus-Christ, à entrer dans la communion de la vie qui émane de lui. Qui dit : la vie, dit sans doute pardon , salut, régénération, sanctification; mais, en inventoriant le contenu de la foi, en introduisant la succession et le rapport de causalité entre les divers éléments qu'on y peut distinguer , on tombe dans un sérieux inconvénient, on perd de vue le caractère synthétique du phénomène religieux et l'on va môme jusqu'à en altérer la nature. C'est ce que Vinet a lui-même excellemment exprimé, dix ans après, dans les Études intitulées La grâce et la loi et Le regard.
La seconde et la troisième édition des Discours sur quelques sujets religieux portent les traces de la transformation graduelle qui s'accomplissait dans le christianisme de Vinet. Mais cette transformation se ma-
il signifie remettre la peine méritée par une faute. G*est cette seconde acception qui nous parait la plus usuelle dans le langage religieux^ et oW sur cette acception seulement que porte notre critique. Dans le premier sens du mot, le pardon est synonyme de Tamour paternel de Dieu, il constitue le fond même et la substance otijective de TÉvangile, il est indépendant de la conversion, il la précède, bien plus, il la rend possible.
nifeste surtout dans les Nouveaux Discours écrits de i 837 à 1 841 ^ et dans les ÉtudeiB é\ angéliques composées de 1841 à 1847. Elle ne se montre pas moins dans les travaux dont Fauteur enrichissait, à la même époque 9 divers recueils religieux. Enfin elle a reça une expression très nette dans le morceau sur la Théologie de Pascal , morceau dont la rédaction date de 1846. Essayons y en nous appuyant sur ces divers écrits , de caractériser un développement qui , pour n'avoir rien eu de brusque ni de tranché, ne nous en semble pas moins incontestable \
Un développement semblable a lieu partout où il y a intensité de vie spirituelle. Le chrétien ne forme pas ses premières convictions ; le plus souvent il les reçoit, il les reçoit sous la forme qu^elles ont revêtue dans telle ou telle société religieuse , il les reçoit en masse et de confiance, sans distinguer entre des éléments de valeur très diverse, mais qui paraissent placés sous la sanction de la même autorité et en quelque sorte solidaires les uns des autres. Peu à peu cependant Tindividualité reprend ses droits, elle se forme , elle se développe , elle cherche à s'approprier le contenu d'une foi d'abord peu réfléchie.
^ Indépendamment de la transformation générale que nous indiquons dans les pages suivantes, les conyictions de Vinet paraissent s^ètre modiûéesou, si Ton veut, s^étre précisées, vers 1840, sur un point particulier de la doctrine chrétienne. 11 ne s'agit de nen moins que de la nature de la rédemption. Les manuscrits inédits de Tautear portent vraisemblablement la trace d*un changement dont nous trouvons plus tard la preuve dans un article ù la fois signifiratif et discret {Semfittr du 26 octobre 1846).
et Ton ne peut se dissimuler qu'à la suite de ce travail, rame, tout en arrivant à une possession plus pleine et plus consciente de bien des convictions, n'en laisse échapper beaucoup d'autees qui ont résisté à rassimilation religieuse. ^
C'est ce qui est arrivé à Vinet. Amené à l'Évangile par le Réveil , il épousa d'abord la dogmatique de celui-ci, il analysa les idées de l'enseignement que cette dogmatique avait formulé, il en dégagea la philosophie, il y chercha les arguments d'une apologétique nouvelle. L'originalité de cette apologétique suffit pour montrer que, dès le principe, Vinet sut s'approprier ce qu'il acceptait, et les notes qu'il écrivait pour son usage particulier prouveraient au besoin qu'il fit en tout temps ses réserves. Cependant Vinet se préoccupa de. plus en plus du devoir de la formation individuelle des convictions; il s'abandonna toujours plus au besoin d'assimilation religieuse, et il devint plus indépendant à mesure que sa théologie devint plus intérieure.
Nous l'avons déjà dit , la réaction de Vinet contre les tendances elles doctrines du Réveil n'est pas aussi sensible qu'elle est réelle , à cause du soin qu'a constamment eu Técrivain de développer au lieu de renverser, de continuer au lieu de rompre. Il craignait les négations, et ne s'en est guère permis en fait de dogmatique. Cependant il avait conscience de la position qu'il occupait vis-à-vis du mouvement religieux de l'époque. « Il y a assez longtemps, écrivait-il en 1847, que je combats, dans une grande faiblesse de moyens, une tendance dont je respecte d'ailleurs le principe et
dont je bénis l'origine. 2> Après tout le meilleur moyen d'apprécier le sens et l'étendue de cette opposition , conmie aussi la direction et la mesure du développement que nous étudions , c'est d'examiner les points saillants de l'enseignement de Vinet dans la secondé moitié de sa carrière.
Yinet avait été séduit d'abord par le caractère de simplicité systématique qu'offrait la doctrine du Réveil, et il avait lui-même contribué , autant que qui que ce soit, à mettre ce caractère en saillie. Le sacrifice de Jésu^hrist procurant aux croyants un salut tout gra* tuit, ce salut produisant l'amour , cet amour donnant naissance à une vie nouvelle et aux bonnes œuvres, tel était le rouage au moyen duquel le christianisme semblait fonctionner tout seul. Plus tard, cette simpli*» cité devint suspecte à Vinet. Il y vit un appauvrisse* ment de l'Évangile ; sans abandonner l'idée du mobile nouveau que la morale emprunte à la doctrine chré* tienne , il reconnut que la vie religieuse, comme la via physique , est un phénomène infiniment complexe. Il signala une erreur grave dans une manière de voir d'après laquelle le principe moral produirait ses conséquences avec la nécessité d'une loi mécanique. Enfin il lui parut que la prédication contemporaine avait fait trop bon marché de la richesse de points de vue et d'applications que renferme l'Écriture.
Les Nouveaux Discours sont le fruit de ces pensées. Le choix des sujets traités dans ce volume est significatif. <K Ce sont , nous dit l'auteur , des études sur quelques-uns des caractères principaux ou des princi-
pales applications de la loi chrétienne. » C'était alors une nouveauté et presque une hardiesse. Du reste ^ la morale de ces discours n'est point celle qui se sépare de la doctrine comme le principal de Taccessoire ; ce n'est pas non plus celle qui s'ajoute à la dogmatique comme un appendice à un livre complet en lui-même ; elle ne s'y superpose pas davantage ; mais elle y pénètre j elle s'y fond j elle en sort et la produit tour à tour.
Vinet ne range pas à la suite les uns des autres des préceptes de conduite nécessairement toujours limités y règle abstraite et extérieure que Ton redoute peu parce qu'elle n'exige qu'une conformité visible et se contente d'une obéissance relative. Ce qu'il prêche , c'est le mobile intérieur , c'est la ferveur. De là la saveur vive, le levain à la fois amer et salutaire de sa prédication.
Si la modification qu'ont éprouvée les vues de Vinet se manifeste dans le choix même du sujet des Nouveaux Discours, elle ne se montre pas moins dans un principe sur lequel l'auteur insiste énergiquement. La prédication du Réveil et, jusqu'à un certain point, celle de Vinet lui-même en 1831, n'avait pas seulement présenté la foi comme engendrant spontanément l'amour , et celui-ci comme produisant non moins naturellement la sanctification ; la prédication dont nous parlons avait encore à peu près réduit toute la morale à l'affection intérieure ; les idées de loi et de devoir étaient devenues suspectes à cette théologie ; « aime Dieu et fais ce que tu voudras, » telle était la formule
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adoptée. C'est coutre cette tendance autinomienue que Vinet s'élève en rappelant la réalité , la substance indépendante de Tobligation. Il admet que la charité peut seule accomplir la justice ; mais il croit que la justice n'en est pas moins quelque chose à part et en soi ; il croit que la religion est avant tout une obéissance, que le cçmpiandement est indépendant de nos affections, et qii41 f a erreur et péril à vouloir noyer le devoir dans Vaineur.
Quant à la dx^matique , qui forme CQUime la charpente de la morale de Vinet , nous tvoiiviMlls là aussi une idée qui nous permet d'apprécier le développement de la théologie de l'auteur. Cette idée est celle de la foi. Vinet est souvent revenu sur ce sujet. Il y a consacré , dans les premiers Discours , un morceau considérable, remanié dans les éditions suivantes. Le second recueil contient deux discours sur le même sujet, et les Études évangéliques en contiennent deux autres. On ne saurait s'étonner de cette iar ' • sistance, puisque la foi est le point de conjact du divin -' et de l'humain dans l'œuvre du salut , puisque , par suite , la notion de la foi est la notion caractéristique des diverses conceptions religieuses.
Dans le discours de 1831 (il a depuis été partagé en deux) Vinet ne saisit pas encore la foi chrétienne dans ce qu'elle a de particulier. Ce n'est pas, pour lui, la foi de l'épitre aux Romains qui fait entrer le chrétien dans la communion de la mort, de la résurection et de. la vie de Christ j c'est la foi de l'épitrç aux Hébreux, une conviction et une confiance. Vinet regarde la foi
évangélique couiine étant de même nature que d'autres convictions intellectuelles et morales, et comme ne ditiërant de la foi des religions humaines que par son objet et par son influence. Le chrétien croit comme ont cniLéonidas, Brutus et Christophe Ck)lomb, c'est-àdire qu'il a foi à l'invisible ; mais cette foi n'emprunte point une nature spéciale à l'objet pvticulier auquel elle s'applique ; elle conserve quelque chose de formel et d'extérieur ; ce n'est point elle . qui sa^uve , c'est l'œuvre de Christ; car la foi n'a pas dto'Vertu propre, et elle ne seirt cm'à ménager le contact du pécheur avec le fait dhEÎli.
Le discours sur l'Œuvre de Dieu (1841) nous présente une notion de la foi, sinon entièrement différente, au moins considérablement développée, et cela dans une direction subjective. La foi, enseigne ici Vinet, doit nécessairement être conforme à son objet ; on ne croit pas au Sauveur comme on croit à je ne sais quelle nouvelle rapportée par une gazette ; la foi embrasse lésus-Christ ; mais embrasser Jésus-Christ, c'est renoncer à soi-même , c'est consentir à être sauvé par grâce, c'est en même temps se soumettre à la loi; bref, c'est la régénération et toute la vie chrétienne à l'état de principe et d'enveloppement. Dès. lors, dit Vinet, comment la foi ne serait-elle point une œuvre et la première des œuvres ? Comment d'ailleurs pourrait-elle justifier si elle n'était une œuvre, c'est-à-dire quelque chose de moral? Comment le salut pouri'ait-il être promis à un simple a8i»cnliment de l'esprit ?
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En â'exprimant ainsi , Yiuet rompait en visière à l'orthodoxie protestante ; le ton polémique du discours montre assez que l'auteur comprenait dans quelle opposition il se mettait avec les idées reçues j et la conviction que ces idées offraient un danger put seule, sans doute , le faire sortir de sa réserve dogmatique habituelle. La forme sous laquelle la doctrine de la justification se produisait lui paraissait funeste , parce qu'elle supprimait autant que possible l'élément moral de la croyance, pour établir une espèce d'opta operattim intellectuel. Au reste, la portée de l'attaque fut sentie. Un ami de Vinet réclama, et Vinet lui* même crut devoir , dans la troisième édition , donner quelques éclairdssements sur sa pensée. Il ne nous parait pas que l'on se soit parfaitement entendu; Les deux théologiens étaient évidemment animés de préoccupations diverses. L'un mettait le centre de gravité de l'Évangile dans l'expiation de Christ; l'autre tendait à le placer dans la foi duchrétien. D'après le premier, la foi n'est que l'organe au moyen duquel le fidèle s'approprie le bénéfice des mérites du Sauveur; d'à* près Yinet, le salut consiste moins dans une sentence judiciaire que dans une vie nouvelle , et la foi est le principe de cette vie. En général, noîis croyons pouvoir affirmer que Vinet n'a jamais entièrement compris la théorie juridique de la justification, tant elle répugnait à son senthnent intime. Ajoutons que, soit dans le discours lui-même, soit dans la note qui s'y rapporte, Vinet serait arrivé à une exposition plus nette de sa pensée, s'il s'était moins préoccupé de Targumenta*
tiou et de la teriuinologie de saint Paul dans le quatrième chapitre de Tépitre aux Romains.
Le discours sur la Grâce et la Foi, dans les Éludas évangéliques, nous paraît avoir été dicté par le désir de prévenir encore plus complètement les objections, en précisant davantage les termes de la question et en faisant aussi équitablement que possible la part de la grâce ou de Dieu, et celle de l'homme ou de la foi» Mais Yinet n'en persiste pas moins à appeler cette dernière un acte moral, oc La foi est un désir, la foi est un hommage , la foi est une promesse , la foi est presque un amour. » D'un autre côté, l'Étude intitulée Le Regard résume, développe et complète tout ce que Vinet a écrit sur ce sujet. Tandis qu'ailleurs Fauteur avait relevé l'élément moral de la foi, il en indique ici lo caractère mystique, la nature tout ensemble simple et complexe. « Croire, c'est regarder; c'est un regard attentif, sérieux et prolongé, un regard plus simple que celui de FobseiTation , un regard qui regarde et rien de plus: regard naïf, regard d'enfant, regard ou toute l'âme se porte, regard de l'âme et non de l'esprit, et qui ne prétend pas décomposer son objet, mais le recevoir tout entier dans l'âme par les yeux. » Ce beau discoursnous présente Yinetsous un nouveau jour« Chose singiilîi^j c'est presque le seul de ses écrits qui soit proprep^^ et directement religieux, le seul, voulons-nous due, dans lequel, au lieu de prouver, d'inslruire ou d'exhorter, il présente tout simplement Jésus-Chrisl ù la contemplation. Et cependant là même l'analyse et la discussion tendent sans cesse à revenir*
En résumé, le principe du développement théolo* gique de Vinet , c*est la conscience religieuse. Essayons de nous rendre compte d'un terme si souvent, mais si vaguement employé. Le centre^ de la personnalité humaine , c'est la conscience du moi. La conscience du moi, c'est le sentiment que nous avons de notre être, en tant que distinct de tout ce qui n'est pas lui. La conscience morale , c'est la conscience du moi en tant qu'elle est affectée par le sentiment de l'obligation. La conscience religieuse , c'est encore la conscience du moi, mais du moi dans ses rapports avec Dieu. Enfin, la conscience chrétienne n'est autre chose que la conscience religieuse modifiée par l'Évangile.
Si Yinet ne se sert pas du mot de conscience reli-
gieuse, le fait spirituel exprimé par ce mot n'en tient pas moins une grande place dans sa théologie. On doit môme dire qu'elle en forme le centre et, comme nous disions tout à l'heure , le principe. Yinet ne se lasse point de proclamer que nous avons une nature religieuse , c'est-à-dire un ensemble de sentiments, d'idées et de besoins auxquels s'adresse l'Évangile. L'harmonie de l'Évangile avec cette nature est , à ses yeux, la véritable preuve de la divinité de celui-ci, ox)mme l'appel à cette nature est le seul moyen qu'ait le prédicateur d'entrer en rapport réel avec ses auditeurs. « Il s'en faut tant, dit Vinet, que la vérité évangélique soit sans contact avec notre nature , qu'au contraire elle correspond, elle s'unit intimement à tout ce que notre nature a de plus profond et de plus inahénable. Elle y remplit un vide, elle en éelaircit les
ténèbres, elle en lie les éléments désunis , elle y crée l'unité; elle ne se fait pas croire seulement, elle se fait sentir ; et, quand l'âme se Test appropriée, elle ne se distingue plus de ses croyances primitives, de cette lumière naturelle que tout homme apporte en venant au monde. » Et ailleurs , dans un beau passage de la même date : « Vous rappelez-vous les usages de l'antique hospitalité ? Avant de se séparer de l'étranger, le père de famille, brisant un sceau d'argile où certains caractères étaient imprimés, lui en donnait une moitié et conservait l'autre j après des années, ces deux fragments, rapprochés et rejoints, se reconnaissaient, pour ainsi dire, opéraient la reconnaissance de ceux qui se les présentaient mutuellement, et, en attestant d'anciennes relations, ils en formaient de nouvelles. Ainsi, dans le livre de notre âme , se rejoint à des lignes commencées leur complément divin ; ainsi notre âme ne découvre pas, mais reconnaît la vérité ; ainsi elle juge avec évidence qu'une rencontre impossible au hasard, impossible au calcul, est l'œuvre et le secret de Dieu , et c'est alors seulement que nous croyons véritablement. Redisons-le : l'Évangile est cru lorsqu'il a passé pour nous du rang de vérité extérieure au rang de vérité interne et, si j'ose le dire, d'instinct; lorsqu'il nous est à peine possible de distinguer sa révélation des révélations de la conscience ; lorsqu'il est devenu en nous un fait de conscience. »
Vinet a entrevu , dès ses premiers écrits , ce grand principe de l'harmonie du christianisme avec l'homme. Au milieu des transformations de ses vues, il s'est
constamment attaché à ce fait comme au fondement même de la certitude religieuse. Tout son dévelop« pement a été déterminé par une inébranlable convie* tîon sur ce point. Il a pu douter de beaucoup de choses ; il n'a jamais douté que^ si te christianisme est destiné à l'homme, il faut que l'homme puisse s'appnvprier le christianisme en vertu d'une affinité de ce qui est humain avec ce qui est divin . C'était dire que cette affinité elle-même est la preuve de la divinité de l'Évangile. C'était dire aussi, sans doute, que ce qui, dans un système religieux , ne présente point ce ca^ ractère d'affinité avec la conscience religieuse, ne saurait être divin. Mais Vinet a éludé ces applications négatives du principe. Quoi qu'il en soit, la direction qu'il a suivie est celle du spiritualisme chrétien, et c'est dans ce sens qu'il a poussé les esprits. On Mit avec quelle ferveur il a plaidé la cause de l'individua*lité ; or, qu'est-ce que l'individualité, sinon le principe intérieur au moyen duquel l'individu s'assimile ce qui lui est homogène, repousse ce qui lui est étranger, et Mse développe ainsi dans le sens de sa nature propre. La tendance de la théologie moderne est éminemment subjective , et Vinet est l'écrivain qui , dans nos pays de langue française, a le plus contribué à lui imprimer ce caractère.
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Le temps pendant lequel Vinet a professé à Lausanne offre une époque mémorable dans l'histoire de l'académie de cette ville. Les diverses chaires étaient occupées par des hommes d'un grand mérite, l'enseignement avait un caractère élevé , les étudiants répondaient aux leçons de leurs professeurs par beaucoup de zèle et d'attachement. On connaît les noms de MM. Secrétan, Chappuiâ, Monnard, Vuillemin, Olivier. Le poète Mickiewiz fut quelque temps leurco^ lègue avant d'être appelé au collège de France. C'est à Lausanne , dans des cours publics , que M. Sainte- Beuve a tracé la première esquisse de son Port-Royal.
La chaire de Vinet embrassait les diverses branches de ce qu'on appelle la théologie pratique, c'est-à-dire rhomilétique , la catéchétique et la théorie du ministère évangélique. A ces enseignements Vinet joignait l'histoire de l'éloquence de la chaire, des leçons qu'il intitulait Philosophie pratique du christianisme, et enfin des explications homilétiques sur quelques livres du Nouveau Testament , tels que l'épître aux Ck)lossiens, l'épître de saint Jacques, et, en dernier lieu, l'évangile de saint Jean. Plusieurs de ces exercices ont été rédigés par l'auteur lui-même sous la forme d'études ou de discours. De tous les projets qui préoccupaient Vinet vers la fin de sa vie , la publication
de la Philosophie pratique que nous venons de nommer est celui qui lui tenait le |^s à cœur. C'est en 1814 qu'il avait fait, sous ce titre, un cours qui n'embrassait que la première partie de l'ensemble projeté. Le tout devait former trois parties et traiter des appétits (faute d'un meilleur mot) , des affections et de l'intelligence de l'homme.
En même temps , Vinet fut ramené à l'enseignement de la littérature française. M. Monnard, qui en était chargé , pria son ami de le remplacer pendant une absence, et plus tard, ainsi que nous le verrons, Yinet devint pendant quelque temps titulaire d'une chaire, qu'il occupa ainsi, soit à côté de sa chaire théologique, soit seule, pendant près de trois ans, de 1844 à 1846. Il y fit successivement des cours sur M"* de Staël et Chateaubriand * , sur la littérature du dixseptième siècle', sur la littérature poétique contemporaine % sur l'histoire de l'éloquence politique el judiciaire en France * , et sur la littérature du dixhuitième siècle ^
^ Ce cours, d*abord lithographie, forme ai^ourd'hai le premier volume des Études sur la littérature française au dix-neuvième siècle,
* Voy. la leçon sur Corneille dans le Semeur de 1845, et plusieurs chapitres des Études sur Pascal,
> Plusieurs fragments de ce cours ont été insérés dans le Semeur
«1844, 1845 et 1846, et ont pris place depuis dans le second volume î Études sur la littérature française au dix-neuvième siècle,
'* C'est à ce cours qu*appartient le morceau inséré dans la Bibliothèque universelle de Genève de 1846, n»* 8 et 9, sous le titre : De Véloquence naturelle,
B Ce cours doit être prochainement publié. Il sera complété au moyon de quelques débns des leçons sur les moralistes français.
Les cours du professeur n'étaient pas moins remarquables que les ouvrages de l'écrivain, mais ses leçons rédigées après coup ne peuvent donner Tidée de l'improvisation constamment neuve, abondante, ingénieuse dont Vinet avait le secret. Le plus sûr est de consulter les impressions de ses auditeurs. « L'enseignement de M. Yinet, nous dit l'un d'eux, demeure pour nous, dans sa forme et dans sa méthode, le type le plus élevé de l'enseignement. Libre de toute pédanterie, de tout formalisme scolastique, de toute raideur, il était vivant, spontané, autant que riche et travaillé pour le fond. C'était vraiment Teffusion de sa pensée et surtout de son âme dans la- pensée et dans l'âme de ses disciples. Il était, avant tout, fécondant, créateur pour leur intelligence ; il inspirait autant qu'il apprenait. Aussi ne sortait-on jamais de ses leçons sans cette étincelle qu'allume dans le cœur une parole sympathique. »
Écoutons encore l'un des appréciateurs les plus compétents qu'on puisse nommer en matière littéraire. « Il y a neuf ans, raconte M. Sainte-Beuve, je revenais de Rome, — de Rome qui était encore ce qu'elle aurait dû toujours être pour rester dans nos imaginations la ville éternelle, la ville du monde catholique et des tombeaux. J'avais vu dans une splendeur inusitée cette Reine superbe : Saint-Pierre m'avait apparu avec un surcroît de baldaquins et d'or, avec de magnifiques tentures et des tableaux où figuraient les miracles d'un certain nombre de nouveaux saints qu'on venait de canoniser. J'avais admiré surtout,
rl*un des balcons du Vatican , les horizons lointains d'Albano^ vers quatre heures du soir« En présenoe dd TApoUon du Belvédère, j'avais vu notre guide, Vex^ cellent sculpteur Fokelberg, qui le visitait presque chaque jour depuis vingt ans, laisser échapper une larme; et cette larme de l'artiste m'avait paru, à moi, plus belle que l'ÂpoUon lui-même. Un bateau à vapeur me transporta en deux jours de Civita-Yecchia à Marseille, et de là je courus à Lausanne, où j'étais six jours après avoir quitté Rome. Le lendemain de mon arrivée, au matin, j'allai à la classe de M. Yinet, pour Tentendre, — une pauvre classe de collège, toute nue^ avec de simples murs blanchis et des pupitres de bois. Il y parlait de Bourdaloue et de La Bruyère. L'Écossais Erskine (le même qu'a traduit la duchesse de Broglie) était présent comme moi. J'en*tendis là une leçon pénétrante, élevée, une éloquence de réflexion et de conscienee. Dans un langage fin et serré, grave à la fois eT intMeurement ému, l'ftme motale ouvrait ses trésors. Quelle impression profonde, intime, toute chrétienne, d'un christianisme tout réel et spirituel ! Quel contraste au sortir des pompes du Vatican, à moins de huit jours de distance ! Jamais je n'ai goûté autant la sobre et pure jouissance de l'esprit, et je n'ai eu plus vif le sentiment moral de la pensée. »
La littérature française a toujours eu sa part dans les travaux de Vinet, mais le premier ouvrage purement littéraire qu'on lui doive est la Chrestomathie dont les trois volumes furent publiés en 1829 et 4830.
Cet ouvrage était dôstiné à renseignement de là langue française au gymnase de Bàle et reposait sur un principe auquel l'auteur attachait une extrême imh por tance, nous voulons dire l'étude de la langue dans le concret et sur les textes, substituée à là méthode abstraite qui enseigne la grammaire connue une espèce de géométrie. Au reste, c'est à la seconde édition seulement que la Chrestomathie s*est enrichie de ces morceaux, sous forme de lettres, dans lesquels Vinet traite de l'enseignement de la langue maternelle, de l'histoire des langues et de l'étude de la littérature, et dans lesquels il a déposé le fruit de ses méditations sur un sujet favori. Le précis d'histoire de la littéra*tare française, qui précède le troisième volume, a aussi été entièrement refondu dans la seconde édition. Ou sait en quels termes M. Sainte-Beuve a parlé de ce « morceau très plein et très achevé, véritable chefd'oeavre Uttéraire de M.-^^inet. C'est la lecture la plus nourrie, ajoute-t^il, la fVittiàHe, la plus agréable même, aussi bien que la plus idÉfise. »
Le Semeur commença en septembre 1881. Cette publication a tenu une grande place dans k vie de notre auteur. On peut dire que ce fut son journal, qu'il ^n détermina le caractère et en assura le succès, et que les collaborateurs distingués qui y ont travaillé à côté de lui ont toujours senti, reconnu et accepté cette domination du talent. Le premier volume du Semeur renferme déjà plusieurs de ces beaux articles qa6 signait suffisamment la distinction de la pensée et du Style; on y remarque une critique de l'utilitarisme, des
réflexions sur le catholicisme et le protestantisme, un jugement sur les Feui7/ei d^aulomne. Le 5emetir a exercé une influence considérable sur l'activité de Yinet, en le provoquant sans cesse à exprimer des pensées pour lesquelles il avait sous la main un organe tout trouvé ; en particulier, en lui offrant l'occasion d'exercer cette critique littéraire que bien des personnes continueront à regarder comme son œuvre principale et sa vocation la plus décidée.
Nous restons encore dans le domaine de la littérature telle que l'entendait Yinet, en mentionnant le cours sur les moralistes français , qu'il fit à Bâle , dans l'hiver de 1833. On comprend le succès qui accompagna ce cours, lorsqu'on lit les fragments qu'en a publiés le Semeur. C'était quelque chose de tout nouveau que cette union du jugement littéraire le plus délicat et de la pensée morale la plus ingénieuse, formant ensemble la plus neuve des apologétiques. Parmi les nombreux regrets que nous laisse l'interruption des travaux de Yinet, l'un des plus vifs est l'impossibilité de retrouver aujourd'hui l'ensemble de ces mémorables leçons.
Le S^neur s'était formé peu à peu un public très attentif. A partir de 1841, le journal fut reconstitué, ses collaborateurs augmentèrent, sa rédaction générale fut plus soutenue; en un mot, Yinet se trouva mieux entouré sur ce théâtre où les premiers rôles lui appartenaient de droit. C'est vers la même époque que des initiales commencèrent à trahir un nom qui n'était un secret pour personne. Il est cependant quelques
articles que l'auteur n'a pas même signés de cette manière ; par exemple, çà et là des nouvelles et des réflexions politiques. D'autres fois, lorsqu'il s'aventurait sur un terrain où il se sentait étranger , il exprimait sa défiance de lui-même par un pseudonyme qui formait en même temps un rébus (K. V. 0.) . Ses articles étaient souvent un événement littéraire dans un cercle restreint, sans doute , mais choisi, « C'est un véritable diamant, disait M. Michelet de l'un de ces morceaux; il ne se peut rien de plus pur. » M. Ballanche les goûtait fort et les introduisait quelquefois dans le cénacle littéraire de l'Abbaye-aux-Bois. M. Sainte-Beuve avait déjà révélé l'éminence du critique vaudois aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes^ en plaçant le portrait de Vinet dans sa galerie des littérateurs modernes. Plusieurs de nos hommes de lettres les plus distingués ont su apprécier la double autorité du talent et du caractère qui distinguait les jugements de Vinet, et ont même lié avec lui des correspondances auxquelles il attachait un grand prix. Une ou deux lettres de Béranger n'étaient pas parmi les moins appréciées ; le critique se plaisait en particulier à citer un mot du chansonnier sur le divin bon sens du christianisme.
Vinet ne parait pas avoir éprouvé le besoin de donner à ses articles une existence plus durable en les tirant des colonnes du journal auquel ils étaient primitivement destinés. Il n'en a réuni qu'un fort petit nombre dans les Essais de philosophie morale^ qui ont paru en 1837. Ce litre indique qu'il a choisi les morceaux qui iK)uvaient se ramener à une même pensée et
qui formaient déjà un livre parleur unité. Trois ou quatre articles de critique littéraire n'y ont pris place que comme appendice. En tête de ce volume se trouve une introduction sur la réduction des dualités, qui, mieux que beaucoup d'autres écrits, peut servir à caractériser la pensée de l'auteur, sa profondeur et ses limites, ses agitations et son refuge. Yinet a rendu un service à la philosophie religieuse, en insistant sur la présence des dualités, en montrant l'impuissance de toutédec* tisme a résoudre le problème , et en indiquant dans quelle direction il faut chercher la solution. Aujour* d'hui que la difficulté a été si bien posée, on peut se demander si elle n'est pas encore plus grande que Vinet ne l'a cru , puisque deux termes apparenunent contradictoires ne peuvent être véritablement petwés et, par conséquent, véritablement acceptés ; on peut se de^» mander si la solution proclamée avec tant de oonfiaaM est aussi réelle que Vinet l'a supposé, puisque la philosophie chrétienne en est encore à chercher. Hélas ! Vinet lui-même n'a-t*il pas bientôt recommencé à chercher, n'a-fril pas cherché jusqu'à la fin? toutes les solutions auxquelles nous arrivons ne sont que des jalons dans une route dont nous n'atteignons jamais le terme.
Les amis de Vinet ont entrepris le travail qu'il avait négligé et ont commencé de rassembler les débris de ses cours et ses principaux articles. Cette collection embrassera un assez grand nombre de vohmies. Néanmoins ceux qui nous ont déjà été donnés, joints aux Essaie de philosophie morale dont nous venons de parler et aux notices dont la VhrêêUmuUhie es( ornées
permettent dès à présent à chacun d'étudier Yinet. comme littérateur et comme critique.
Il faut avouer que si les articles littéraires de Vinet doivent compter parmi ses meilleurs écrits, c'est que certains défaute de sa pensée étaient dissimulés par le genre même. On regrette souvent dans ses grands ouvrages le manque d'ordre systématique et de ce que les Allemands appelleraient le talent architectonique. Le Mémoire sur la liberté des cultes, V Essai sur la mani-festation des convictions, la brochure sur le Socialisme^ 3ont extrêmement défectueux sous ce rapport. Aussi Vinet, à dire vrai, a-t-il publié beaucoup d'écrite, mais n'a-t-il pas laissé un livre. Dans un article, le défaut de méthode se faisait moins sentir , et l'on éprouvait sans mélange le charme qu'exerçaient l'inépuisable abondance des idées, la finesse des aperçus, l'imprévu des expressions, le goût littéraire, l'élévation chrétienne, la sympathie universelle et tant d'autres qua«* lités attachantes. ' \
D'un autre côté, il est une circonstance qui doit * '
nuire un peu à la fortune définitive des morceaux dont Yinet enrichissait le Semeur. Ces morceaux sont . très spécialement et très consciencieusement des comptes-rendus , ils analysent les ouvrages qu'il s'a^ git de faire connaître, ils en ofTrent des citations^ ils en apprécient la conception, les pensées, le style^ Il est difficile, à cet égard^ de traiter à la fois les auteurs et les lecteurs avec plus de respect que ne faisait Yinet. Mais si ce genre de critique est à sa place dani un journal, s'il y conserve^ en tout état de causai
sa légilimitc et luéine sa nécessité, on ne peul ^e dissimuler que des travaux de cette espèce perdent un peu de leur attrait lorsque Touvrage qui leur a servi de thème n'est plus présent a l'esprit des lecteurs ou lo]*squ'il a simplement perdu le charme de la nouveauté et l'intérêt de la curiosité. Sous ce rapport, des essais qui ne cherchent qu'un prétexte, et, pour ainsi dire, qu'un texte, dans l'annonce d'un livre nouveau, des esquisses biographiques qui embrassent l'ensemble des productions d'un auteur, se prêtent incontestablemeut mieux à former plus tard un volume propre à tenir sa place dans les bibliothèques. Au surplus, la rare excellence des appréciations littéraires de Yinet suffirait pour créer une exception en sa faveur, quand même les éditeurs n'auraient pas trouvé de nombreux précédents dans l'exemple des écrivains modernes de la France et de l'étranger.
On ne remarque pas sans étonnement la variété des matières que Yinet a traitées dans ses articles. Véritable polygraphe, tous les sujets semblent lui être familiers , la philosophie , l'histoire , la théologie , la politique, la linguistique, l'éloquence, la poésie. Nonseulement de grandes lectures et l'activité de son esprit lui fournissent sur tous ces sujets des pensées neuves et intéressantes, mais il regarde aussi comme un devoir de la critique religieuse de se mêler à tous les intérêts de la société, de pénétrer dans toutes les sphères de l'activité spirituelle, de justiGer les principes évangéliques en en multipliant les applications. On peul dire que le besoin d'étendre ain^i
— isolé domaine du christiankœe'au delà des limites fixées par une piété timide ou formaliste, était inhérent à la foi de Vinet. Il n'admettait point que TÉvangile pût abdiquer et se retirer dans l'enceinte monastique d'une coterie d'adeptes ; il revendiquait pour la religion le grand air, la lumière du soleil, la tribune aux harangues; plein de la liberté et de la simplicité que produit la conviction, il ne connaissait point les fausses dâdcatesses; ne l'a-t-on pas vu rendre compte des pièces du théâtre moderne , et afironter jusqu'au cynisme de MM. Dumas et Hugo?
L'abondance de Vinet mérite d'être signalée. C'est une marque de puissance qu'une semblable richesse. * Quelle variété de tons n'a-t-il pas trouvée pour juger nos auteurs classiques ou nos poêles contemporains ! Que de fois n'a-t-il pas parlé de Pascal! Que d'articles n'a-t-il pas consacrés aux diverses publications de „^^ .Yictor Hugo , de Lamartine , et cela sans embarras , ' ieaiis fatigue , sans répétition ! Peu de mois avant sa *^ .mort il a donné, dans trois journaux divers , trois ar- . tides sur un même ouvrage, les chansons de M. Olivier. Il est vrai que cette abondance était alimentée* par un travail incessant. A ce propos, rappelons que la vie de notre ami était un mystère pour ceux qui l'ap- vît prêchaient. Possédé d'un besoin de produire qui ne fit * qu'augmenter jusqu'à la fin, projetant, écrivant, dictant sans cesse , il poussait fort loin en même temps les scrupules Uttéraires. Il ne se croyait le droit de juger qu'après une étude attentive. Il lisait immensément , mais il lisait avec couscience et souvent il
relisait. Il revenait constamment à Pascal , à Racine ^ à Bosbuet. Il ne faisait point un cours sur une époque littéraire sans étudier de nouveau les principaux auteurs de cette époque , et quelquefois jusqu'à leurs moindres écrits. Ce n'est pas tout; on trouvait fréquemment sur sa table des ouvrages nouveaux françaisy anglais ou allemands. Et cette activité partagée tout entière, semble-t-il, entre la lecture, renseignement, la prédication, la composition d'articles innombrables et de volumes de longue haleine, cette activité qui s'éparpillait encore sur des entretiens, des lettres à écrire, des services à rendre, était constamment interrompue par les accès d'une cruelle maladie. Nous venons de parler de services à rendre. On a vu Vinet, pour obliger un ami, corriger le style d'un gros ouvrage d^agriculture. Mais revenons.
Vinet n'est point un théoricien littéraire. Il n'a pas, en matière de goût ^ une doctrine toute faite et toute prête à s'appUquer à tous les sujets. Mais il a réfléchi aux divers genres, il en connaît et en rappelle les omditions avec le tact d'un esprit sensible et exercé. II n'est pas non plus précisément érudit. Le champ de sa critique c^est la littérature française, principalement celle des trois derniers siècles. Les littératures étrangères ne lui fournissent que rarement des termes de comparaison. La littérature classique est à peu près en blanc dans ses travaux, ou n'y paraît que sous la formé de citations d'Horace que sa mémoire lui fournissait avec profusion et avec à-propos. Ses prédilections lit» téraires semblent le porter surtout vers la poésie et
vers la poésie lyrique. Aprè^ tout, c'est le christia-* msme qui forme le vrai fond et l'intention de sa criti^ que. On retrouve encore dans ses articles le mcH*alistd religieux. Non que le jugement artistique ne soit pour lui qu'un prétexte pour faire passer une prédication ; Yinet est franchement littéraire , il l'est sans arrière» pensée , mais l'attachement aux choses divines, bien loin d'exclure en lui l'amour des choses de l'intelli-* gence, pénètre cet amour et le consacre. Quelque&-uns des articles de Yinet, celui, par exemple, qu'a inspiré le roman de M. Sainte-Beuve, sont de beaux traités de morale. En général , i\ est digne d'attention qu'avec une (organisation esthétique si impressionnable et une tendance si marquée à l'indulgence, Yinet ait su main* tenir si incorruptibles les arrêts de l'esprit chrétien. Le sentiment littéraire est facilement païen ; la croyance évangélique est volontiers puritaine; eh bien! te collaborateur du Semeur a su allier une foi austère avec la passion la plus délicate et la plus vive des choses littéraires, et cela sans qu'aucune raideur marque jamais TefiFort. C'est là, si nous ne nous trompons , l'un des principaux charmes de ses travaux critiq[i}es«
Si la oritique de Yinet est toujours religieuse ^ elle est rarement théologique; les dissertations ex profeat^f semblables à celles qu'il a consacrées à Jocelyn , à la Divine Épopée, sont en petit nombre dans son œuvre. SsL critique est encore moins confessionnelle. Il a luiloéme déclaré combien il était peu protestant, au sens négatif et polémique du mot» Le fait est que jamais
écrivain n'a manifesté une cathdicité plus véritable. Sa sympathie s'attache spontanément à tout ce qui est vrai et saint ; partout il se plaît à reconnaître les rayons dispersés ou brisés de la lumière divine ; il s* sent gagné dès qu'il voit vibrer la fibre morale dans un cœur d'homme. Tel est le secret de son faible pour certains ouvrages, pour certains écrivains. On s'est quelquefois étonné de l'attrait qui le porte vers eux. On l'a accusé d'une espèce de naïveté. Ne s'est-il pas expliqué lui-même lorsqu'il parle ainsi de l'un de ces auteurs auxquels il pardonnait beaucoup, a On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort ; mais en a-t-on démêlé le principe secret ? a-t-on remarqué que cette recherche est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de ccmvaincre et d'être convaincue , et qui voudrait épuiser diaque idée ? a-t-on vu que cet effort est un effort de rame? Or, tant de conscience m'attendrit au moins autant que beaucoup de sensibilité. i> C'est ainsi que Vinet cherche toujours l'homme dans l'écrivain.
Ses répulsions s'expliquent de même. Quand son sentiment religieux est blessé , il exprime^fli douleur sans détour. La légèreté profane , l'impiété le percent jusqu'à rame et Ton ne peut s'empêcher d'être touché d'un sérieux moral qui s'attriste si sincèrement à la vue des débordements de notre littérature.
On remarquera combien sont à la fois insinuants et vifs les traits par lesquels Vinet donne çà et là l'accent religieux à la di^us^ioa littéraire. Ainsi en parlant d«
la morale de Béranger : « Môme dans ce qu'elle a de vrai, celte morale n'est qu'instinct et tradition; il y a vingt ans , ce n'était rien ; aujourd'hui nous sommes .lombes assez bas pour que ce soit quelque cho^ ; et à défaut de principes, des sentiments naturels sontbons à rencontrer et paraissent presque louables, d Ainsi encore en parlant de Lamartine : a Cette mollesse de la pensée , si Ton peut s'exprimer ainsi , atteint chez lui la religion comme tout le reste. Sa religion offre trop peu de prise à la réflexion pour prendre dans la vie la place qu'elle y devrait prendre ; elle nourrit trop peu la raison et la conscience pour nous restaurer ; ce n'est ni du pain, ni de la viande , c'est un blano-manger délicat , parfumé , dont chacun est bien aise de goûter, dont personne ne pourrait vivre. » Et ailleurs : a Nous voudrions avertir le poëte lui-même, hélas ! quoique nous sachions trop bien que la vérité arrive malaisément aux oreilles des rois ; et qui est pqî, qui^ hérité des dangereux privilèges de la roy auté> si ce n^est le génie ? Mais si le génie est beaucoup plus grand que nous, la vérité est plus grande que le génie : il n'est pas dispensé plus que nous de l'écouter et de lui rendre homdonige. » Parfois le ton devient plus sévère. Un vers du Prométhée de M. Quinet arrache ces réflexions au critique : « Le panthéisme n'est-il p6a îqj. avec ses conséquences les plus extrêmes et son ospect le plus hideux ? Et peut-on , sans effroi , se figurer le Dieu nouveau, c'est-à-dire Dieu dans sa notion la. plus parfaite et la plus pure , identifié avec les chaûts qui le nient, les excès qui l'affrontent, et les attentats qui
Toutragent ! Ah ! qu'il est pénible de rencontrer de telles contradictions dans nne telle oeuvre ! et qu'on reconnaît bien , à ce manque de respect dans le langage, l'absence de la seule conviction qui puisse faire ' prononcer le nom saint avec la sainte terreur qui lui est due ! »
La pensée littéraire et la pensée religieuse devaient se réunir pour porter l'attention de Vinet sur un point particulier, nous voulons dire les caractères, la légitimité, la possibilité m^pie de la poésie chrétienne. Pour résoudre cette question , il faudrait peut-être la diviser et rechercher tour à tour quels sont les rapports de la religion avec la poésie et quelle est l'aptitude du chrétien pour l'art. Les faits évangéliques , considérés en eux-mêmes, peuvent renfermer un élément de poésie, sans que la foi du croyant doive pour cela être regardée comme favorable à la producticm poétique. Vinet a plusieurs fois touché à ces questions qui, on le sent, le concernaient de très près; il tend à les résoudre dans un sens conforme à ses penchants littéraires. La vie intérieure avec ses luttes, l'histoire de l'Église avec ses martyres , ne sontrcUes pas des poëmes ? La foi chrétienne a sans doute trouvé Tidéal que poursuit la poésie , et dès lors on pourrait croire que eette poursuite doit cesser, et avec cette poursuite la poésie. Mais la foi possède-t-elle pleinement l'idéal ? L*IK nîté est-elle définitivement rétablie ? La régénéfatîoD est-ellerinnocence? Peut-être aurait-il fallu se demander plutôt si les idées morales , en particulier celle du péché prise dans son sens tragique, n'ont pas
quelque chose d'incompatible avec le beau , avec l'idéal . Vinet nous semble d'ailleurs avoir lui-même donné les éléments d'un verdict di£Eérent de celui qu'il a prononcé. Selon lui, l'imagination n'est qu'une seconde âme , une àme en quelque sorte extérieure et concentrique à la première, âme de poëte et non d'homme, âme irresponsable qui ne compte pas dans l'appréciation de l'être moral, et dont la nature, dont la valeur ne représentent point toujours avec exactitude la nature et la valeur de l'âme véritable. Fort bien ; mais le christianisme n'a-t-il pas précisément pour but et pour effet de ramener l'âme à l'unité en faisant de l'être moral le centre réel de la vie humaine ? Et s'il en est ainsi , l'imagination ne perd-elle pas tout ce que l'homme gagne en vie morale, en unité intérieure , et , pour tout dire , en christianisme ? Si l'histoire nous montre la religion enfantant des formes nouvelles et immortelles de l'art , bien plus, si tout art dans sa plus haute expression est un produit de la foi, il faut bien avouer aussi que cette foi et cette religion diffèrent assez de ce que Vinet entendait par ces mots. Les travaux critiques de Vinet ne portent pas seulement Tempreinte de son talent, ils sont aussi l'expression de son âme, ils ont un caractère moral. En général, la critique est quelque chose d'essentieHemwit relatif. Le jugement que l'on porte dépend du point de vue auquel on se place, et ce point dei vue varie avec chacune des dispositions où peuvent nous jeter Faffectîon, le dédain, l'autorité, la surprise, que dis-je ? le caprice même du moment. Le plus souvent ^ il est
triste d'avoir à le reconnaître, le critique, dans l'appréciation des œuvres de l'art, consulte avant tout les intérêts de son amour-propre. Sans qu'il s'en rende compte , il éprouve le besoin de se sentir supérieur à celui qu'il va juger et il lui semble qu'il constate mieux cette supériorité en rabaissant ce dernier. De là vient que le critique considère tout auteur conune un rival et presque comme un ennemi. Il en est tout autrement de Yinet. Il a pris à la lettre et il a réalisé dans toute son étendue le beau précepte de l'apôtre : a Regardez les autres , par humilité , comme supérieurs à vousmêmes. » Ajoutez à cette humilité une charité non moins sincère , et vous aurez le secret de la critique telle que la pratiquait Yinet. Elle n'est pas impartiale, sans doute, de cette impartialité absolue à laquelle luimême ne croyait point ; mais tandis que l'indulgence de beaucoup d'autres n'est que de la partialité , celle de Vinet provenait d'une sympathie véritable pour ceux dans le commerce desquels ses lectures l'introduisaient. Il n'avait point devant lui des ouvrages et des auteurs, mais des hommes. Là où la plupart ne voient que gibier de feuilleton , il envisageait des esprits à persuader. Les défauts de jugement qu'on lui ■ a reprochés émanaient eux-mêmes de cette source sa- ' crée. Il respectait ceux à qui il avait affaire, et il avait pour eux des égards qui pouvaient donner le change sur la pureté de son sentiment Uttéraire. Dans sa can- . deur, il prenait tout au sérieux, il discutait avec tous, il analysait consciencieusement des œuvres médiocres, 1 il consacrait plusieurs articles à telle épopée morte en
naissant. Dans sa bonlé^ il aimait à faire plaisir a dés auteurs obscurs, surtout à reconnaître, à encourager, à proclamer le mérité ignoré. Il suffisait quelquefois d'avoir eu des torts envers lui pour obtenir de lui un témoignage d'attention , et Ton pourrait nommer tel littérateur qui, l'ayant dédaigneusement nonamé dans un livre , n'en a été puni que par un article bienveillant. Vinet était rarement sévère, parce qu'il était trop humble pour se supposer le droit de la rigueur. L'involontaire ironie qui parfois effleure ses lèvres n'a rien d'amer. Alors même que ses convictions les plus chères sont le plus profondément atteintes, il ne s'emporte point, il évite le langage de l'indignation , il témoigne seulement combien il a été affligé et il met ces excès sur le compte de la légèreté de notre siècle.
Les jugements de Vinet n'ont rien d'absolu. A l'opposé des hommes qui ne savent reconnaître le bien et le vrai que sous une forme, il s'empresse de les signaler, en quelque lieu, sous quelque aspect et dans quelque mesure qu'il les rencontre. Sa bonne foi, sa défiance de lui-même ne se démentent jamais, pas même dans la controverse. Il n'abonde point dans son propre« jiens, il avoue que telle de ses expressions était trop forte, tel de ses développements trop incomplet. On n*a jamais vu une plus parfaite mesure dans les appréciations, parce qu'on n'a jamais vu réunir un plus ^and besoin de justice à une plus grande fermeté morale et une plus affectueuse sympathie pour tout ce qui est humain. Il n'est pas besoin de rappeler cominent il a jugé le catholicisme, le dix-huitième siècle,
Voltaire. Vinet ne se croyait dispensé envers personne et envers rien des discernements de la charité, H n'est pas jusqu'au fanatisme dont il craindrait de médire. <e Le fanatisme est beau en poésie, dit-il ; il a même, à parler relativement, son prix ailleurs encore. »
Un goût singulièrement délicat devait rendre Vinet tîès sensible aux défauts littéraires, mais il sentait encore plus vivement le beau que le laid. D'ailleurs ici encore le sentiment moral était de la partie. C'est de notre ami qu'est ce mot : « Le plaisir de blâmer est un pauvre plaisir, celui d'admirer est aussi vif qu'il est pur. » Le champ de l'éloge, en général, semble borné ; on dirait qu'il n'y a qu'un mot pour exprimer le bien, là où il y en a mille pour désigner le mal. Mais Vinet a étendu la langue de l'admiration, et l'on s'étonne des ingénieuses ressources dont il est maître pour faire part des jouissances que le génie lui fait éprouver.
Ceci nous amène à parler du trait le plus saillant de la critique de Vinet, nous voulons dire l'art avec lequel il caractérise les auteurs et les livres. C'est là que se réunissent tous ces mérites de finesse dans l'appréciation, de justesse dans le coup d'œil, de netteté, de nuance et de bonheur dans l'expression, qui élèvent Vinet au-dessus de la plupart de ses émules dans le même genre. M. Sainte-Beuve a un coloris plus fin et plus soutenu, mais un coloris trop uniforme et que ne relève aucune touche vigoureuse et, pour ainsi dire, victorieuse. M. Macaulay, l'historien de Guillaume III, s'est montré admirable peintre de portraits dans quel-
ques-uns des essais dont il ornait autrefois la Revue d'Edimbourg. Mais si ces portraits semblent quelquefois sortir du cadre et marcher, ils sont cependant plus vivants que ressemblants ; la nuance y est sacrifiée à Teffet; la couleur en est plus éclatante que solide; Tantithèse et le paradoxe tiennent trop de place sur la palette de l'artiste. Le pinceau de Vinet, au contraire, est toujours vrai, il est vrai avant tout, et il puise dans cette vérité même une vigueur et une grâce qui ne sont qu'à lui. On pourrait dire encore, en changeant d'image, que Yinet tient un bafancier dont il frappe, sur l'or le plus fin, une multitude de médailles incomparables pour la netteté de l'empreinte et le relief de l'effigie. Quelquefois il lui suffit d'une ligne, quelquefois d'un mot. S'agitril de l'auteur des Pensées : « Bien des paragraphes de Pascal , dit-il , sont des strophes d'un Byron chrétien. » S'agitril des récits de Xavier de Maistre : « On pourrait leur donner pour devise ces mots d'Horace, Nardi parmis onyx. » S'agit-il de Chateaubriand : « L'auteur appelle la situation de René le vague des passions ; on peut l'appeler ainsi, mais c'est plutôt la passion du vague. » Et ailleurs : « C'est par les mots surtout que M. de Chateaubriand exerce du prestige; nul n'en a de plus beaux. » S'agit-îl de Werther : « Il est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il inspire est mêlée de peu de respect. »
Vinet excelle surtout à caractériser et, pour ainsi parler, à définir le style des écrivains. La fierté de Corneille a-t-elle jamais été mieux sentie et mieux
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rendue : «c Cel enthousiasme, ces puissants élans, cette fécondité, ces entrailles profondes, ce don de faire couler des larmes généreuses où la douleur n'est pour rien, ces paroles monumentales, dont un vil papier n'est pas digne, et qui devraient être recueillies en des pages de marbre et de bronze, tout cela, c'est Corneille et ce n'est que lui. » Qu'on lise encore ces lignes sur Voltaire, lignes pétillantes d'esprit et plus frappantes encore par la justesse du jugement que par l'inattendu de l'expression. « Sa prose légère, vive, brillante, manque, si l'on peut parler ainsi, de corps. Elle est svelte, dégagée, mais mince, affilée, maigre; elle n'a jamais de majesté ;
Légère et court vêtue, elle marche à grands pas;
mais on ne sent pas le sol trembler sous elle, et chaque secousse rendre un bruit d'armure. Elle a la vivacité qui vient de l'esprit, rarement la chaleur qui vient de l'âme. Elle abrège, elle ne concentre pas; elle ne fait pas sentir beaucoup plus qu'elle n'exprime ; elle ne descend jamais dans l'intérieur des choses, comme celle de Montesquieu. Elle me fait l'effet d'un objet en bois qu'on veut enfoncer dans l'eau et qui remonte toujours. Elle n'a point de défauts ; mais des qualités essentielles lui manquent. » Ailleurs le critique nous montre M. Victor Hugo remuant jusque dans ses profondeurs le sol de l'idiome national, et convoquant le ban et l'arrière-ban des vocables français avec une puissance et une autorité toute rabelaisienne. Ailleurs encore c'est l'auteur des Recueillements poétiques qui passe devant nous :
m II est magnifique comme toujours ; mais sa magnificence est d'un dissipateur effréné. M. de Lamartine, ajoute Vinet, nous fait penser au Cléon de Destouches, qui jetterait son or par la fenêtre, s'il ne trouvait pas à qui le donner. Grande chère, grand feu, grand bruit, grande joie , et sous un déguisement , la Ruine assise au nombre des convives, et portant avec un rire perçant un toast au dissipateur. Et nous, convives aussi, nous contemplons avec effroi ces folles dépenses de notre hôte, et nous ne laissons pas de l'aider à manger son bien; car il fait toujours bon à cette table opulente, et les reliefs même en sont exquis. » La religion du même écrivain est rendue en traits non moins heureux : « Catholique dans les vieux temples, panthéiste dans les vieilles forêts , abondant tour à tour dans le sens des rationalistes et dans le sens des orthodoxes, chrétien parce que sa mère était chrétienne, philosophe parce que son siècle est le dix-neuvième, mais toujours , il faut l'avouer, ému de la beauté de Dieu, retentissant comme une lyre vivante au contact des merveilles de la création, répandant son cœur avec la simplicité de l'enfance et du génie devant l'Être invisible dont la pensée tout à la fois l'oppresse et le ravit. »
C'est sans doute ici le lieu de parler du style de celui <iui exprimait si bien les qualités du style des autres. 11 ne faut pas croire que la diction de Vinet soit entièrement irréprochable. Qu'on en cherche la cause dans le fait que Vinet était étranger ou dans quelque
autre circonstance, toujours est-il qu'une connais^ sance très approfondie de la langue et de la littéra* ture françaises n'a pas préservé Técrivain de. toute faute. Le barbarisme est quelquefois che^ lui plus qu'un néologisme , il est une faute de goût* On peut ne voir que des hardiesses dans le parikuli^ dans des acceptions génuines, mais la hardiesse devient parfois témérité et ne connaît plus de bornes ^ La syntaxe elle-même n'est pas toujours respectée» Enfin un vice fréquent de la diction de Yinet est le manque de propriété dans les termes, et, par suite, l'obscurasse* ment de l'image. C'est ainsi qu'il nous parlera d'un vaisseau ébranlé sur sa base, de nœuds quji se fondent, d'un ressort qui rejaillit*
Considéré dans son caractère général, le style de Yinet a çu deux époques. Dans le Mémoire sur la U* berté des cultes et dans les premiers Discours il est plus classique ; depuis il est devenu plus ingénieux, plus re^ cherché^ plus expressif, mais en même temps aussi, moins simple et moins sévère. Yinet avait un vif senti* ment de l'incomparable beautéijies écrivains français du dix-septième siècle. 11 suffît, pour n'en pouvoir douter, d'avoir lu les lignes qu'il a écrites mvBritannieui^ ou de l'avoir entendu parler de Bossuet. Ce jugement ne s'est jamais démenti, sans doute, mais Yinet appartenait à un autre temps que Bossuet et Racine, et il a dû en prendre son parti. De nos jours, la pensée plus analytique et plus subtile ne s'accommode pas d'une ma*
^ Voyes, JNur exemple, Éludes ëi)mgéliquestl?» 5a«
nière de dire si directe. Les nuances de Tidée exigent les nuances dans Texpression. Décadence! dira-t-on. Décadence, si Ton veut, mais, dans tous les cas, décadence à laquelle il faut bien se résigner et que n'arrêteront pas les plus savants pastiches du style d'autrefois. Les langues ne se fixent pas plus que les sociétés. Il est vrai que, outre les caractères communs de la diction moderne , on pourra reprocher à Vinet des défauts qui lui sont propres , quelquefois de l'obscurité, assez souvent de ces jeux de mots que saint Paul, TertuUien et Augustin ne dédaignaient pas. Mais, d'un autre côté, que d'esprit, que d'intentions, que de ressources, en général quelle sûreté de correction et en même temps quelle facilité et quelle abondance ! On peut ouvrir au hasard les écrits de l'auteur pour y trouver des pages étincelantes de choses dites avec un bonheur inimaginable. C'est au point qu'on se prend quelquefois à désirer quelque chose de moins étincelant, de plus reposé. On se demande, avec Vinet lui-même, si cette multiplicité d'aspects et de reflets vaut ces grandes vues, ces pensées simples, qu'on appelait autrefois de l'esprit et même du bel-esprit. Vinet est un de ces artistes amoureux de la nuance et qui ont tant de charme pour les juges exercés et délicats, mais on est tenté de croire qu'avec moins de recherche il aurait eu plus d'autorité. D'ailleurs, si l'on no peut s^exprimer avec plus de propriété et plus de sel que lui, il faut bien avouer qu'il n'a pas la grandeur, moins encore l'ardeur et l'entrahiement. En un mot, il n'est personne qui ne reconnaisse en Vinet un maître con-
sommé dans l'art de bien dire , mais on doit hésiter peut-être à le ranger parmi les grands écrivains.
La révolution vaudoise de février 1845 fut moins une révolution politique qu une révolution morale et sociale. Il n'y eut pas substitution d'une forme de gouvernement à une autre , il y eut insurrection de la masse contre toutes les supériorités. Le radicalisme était ennuyé de ce qu'on appelait le doctrinarisme méthodiste du gouvernement. La question des jésuites fut le prétexte; au fond, c'est à l'ordre, c'est à la civilisation, c'est à l'honnêteté qu'on en voulait. L'histoire n'a guère à raconter de mouvement plus odieux.
On vit , dans cette circonstance, comme dans bien d'autres , toute la place que les questions religieuses tiennent dans les affaires du canton de Yaud. Le Réveil avait doublement irrité la démocratie, d'abord par sa saveur évangélique elle-même, ensuite par l'accueil qu'il avait trouvé au sein des classes élevées de la société. Aussi est-ce contre lui que se manifesta tout d'abord la vindicte populaire. Les persécutions éclatèrent sur plusieurs points du canton . On n'assailUt pas seulement les chapelles dissidentes, on attaqua avec non moins de violence les oratoires dans lesquels les pas-
teurs nationaux présidaient des réunions de cuite en dehors des services officiels. Des domiciles furent forcés , des dégâts commis , des femmes frappées. Au lieu de faire respecter les droits des citoyens attaqués, le nouveau Conseil d'État invita ceux-ci à s'abstenir de leurs réunions, sous prétexte qu'elles étaient l'objet de la réprobation de la majorité du peuple et qu'elles troublaient l'ordre public. Quelques-uns persistèrent ; le gouvernement conniva aux violences dont ils furent çà et là les objets ; bien plus , il intervint lui-même et somma les prétendus coupables de se disperser au nom d'une loi qui n'existait pas.
Cependant une assemblée constituante avait été nommée et le projet de constitution nouvelle ne tarda pas àêtre publié. Les faits avaient jeté assez de jour sur. les prétentions libérales de la révolution pour qu'on ne pût espérer bien vivement de voir la liberté des cultes inscrite dans le pacte fondamental. En effet, le projet consacrait divers droits , entre autres celui d'association , mais il s'abstenait de mentionner lé droit de se réunir pour prier. L'omission ne pouvait être un oubli^ et le silence équivalait à un refus. Néanmoins l'article sur la liberté d'association parut encore dangereux ; on craignit que la liberté religieuse n'en sortît, on provoqua des manifestations populaires, et l'article suspect finit par être rejeté dans la séance du 20 mai.
Ce n'est pas tout. Ce qui blessait, c'était le zèle religieux, et il blessait surtout dans \es pasteurs de l'Église nationale, sans doute en vertu de cette idée que,
fonctionnaires du peuple souverain , ils ne devaient, pas avoir plus de piété que celui-ci. De là les attaques contre les oratoires. Le gouvernement publia une circulaire dans laquelle il invitait les ministres du culte national à se renfermer dans raccompUssement de leurs devoirs officiels. Le Grand-Conseil alla plus loin encore ; non content d'avoir repoussé la liberté religieuse et tout ce qui pouvait y ramener, il adopta en principe, dans la même séance, un amendement portant que le salaire serait retranché aux pasteurs qui officieraient dans des assemblées religieuses autre» que les réunions légalement consacrées au culte de l'Église nationale. Cet amendement, connu sous le nom de son auteur, M, Mercier, fut renvoyé au Con* seil d'État avec invitation d'en faire l'objet d'un projet de loi. Un grand nombre de pasteurs réclamèroat la liberté de leur ministère , d'abord dans une pétitioa ^ puis dans un mémoire. Le mémoire , U est vrai ^ se bornait à demander que les classes fussent officiellement consultées. Une pareille conclusion dut parsdtre une marque de faiblesse , et , si la loi fpndéQ sur la proposition Mercier ne fut pas présentée, la haine ima- * gina bientôt d'autres moyens d'humilier les^pasteurs. Le Conseil d'État avait rédigé une proclamation dans laquelle , à l'occasion du projet de constitution sounûs au scrutin populaire, il faisait mdirectement l'apologie de la révolution de février. S'appuyant sur uu ancien usage qui faisait de la chaire un moyen de pubUca- 4ion des lois , mais passant par-dessus une disposition de 1833 qui restreignait ce mode de promulgaiiûa aitf
actes d'un caractère religieux, le Conseil d'État enjoignit aux pastenrs de lire en chaire le document qu'il venait de rédiger. Il espérait à la fois les vexer et les compromettre. Heureusement il se trouva dans le clergé une quarantaine d'hommes énergiques qui prirent résolument leur parti et résistèrent à un ordre dont le moindre tort , sans doute , était d'être illégal. Lé Conseil d'État n'avait pas été sans prévoir ce refus ; il proclama très haut que son droit découlait du caractère national et légal de l'Église, de la protection et du salaire qu'elle recevait, et il déféra les délinquants à leurs classes respectives , tout en se réservant le droit de prononcer en dernier ressort. Le tribunal ecclésiastique fut à peu près unanime à renvoyer les inculpés de la plainte, mais le gouvernement n'en persista pas moins et suspendit de leurs fonctions les ministres récalcitrants.
C'en était trop. Les pasteurs se réunirent à Lausanne pour examiner ce qu'il y avait à faire ; l'assemblée dura deux jours et fiit à la hauteur des circonstances , sinon par la netteté des résolutions , au moins par le caractère solennellement chrétien des débats* Malheureusement c'est le propre des assemblées délibérantes de préférer les moyens termes^ parce qu*elles sont esclaves de la mcyorité et que la majorité est toujours timide. On peut dire que l'idée même de prendre une détermination collective était une première et une sérieuse faute. On le vit bien aux résolutions qui furent adoptées. La plus grande énergie pouvait seule faire oublier les indécisions précé-
(leDtes. Au lieu de cela on hésita encore, on espéra intimider l'ennemi , on voulut se ménager un retour, et les pasteurs, en donnant leur démission , eurent soin de stipuler qu'ils ne la donnaient qu'à partir du 15 décembre et conditionncUement, à savoir pour le cas où le Conseil d'État ne reviendrait pas sur ses mesures. Les signataires de cet acte étaient au nombre de cent soixante environ. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que , s'ils avaient espéré amener le gouvernement aune transaction, ils s'étaient étrangement trompés. Le Conseil d'État leur répondit en leur donnant deux fois vingt-quatre heures pour retirer leur démission. Une trentaine cédèrent à la menace ; les autres eurent le courage d'une conviction qui , pour s'être manifestée timidement, n'en était pas moins respectable, on peut dire héroïque, et une Église libre se forma bientôt dans le canton de Yaud à côté de l'Église nationale.
Tels sont les trois actes de ce drame reUgieux de 1 845 ; la persécution, la démission, la formation d'une nouvelle Église. Vinet y intervint d'une manière à la fois indirecte et active. Il n'était plus membre du clergé vaudois; d'ailleurs son Essai sur la manifestation des convictions avait refroidi beaucoup de ses anciens collègues à son égard et l'avait placé dans une espèce d'isolement moral ; enfin , ses principes très arrêtés sur quelques-unes des matières en litige lui faisaient paraître comme bien insuffisantes les solutions auxquelles de moins avancés cherchaient à s'arrêter. D'un autre colé, il éprouvait une vive horreur pour
rinjnslice, une tendre sympathie pour la droiture et le dévouement, et bien qu'il n'eût pas été appelé à travailler à la première fornlation de TÉglise libre, il ne se trouva pas moins tout naUirellement l'un de ses membres et l'un de ses conseils.
La révolution de 1845 jeta le deuil dans l'âme de Vinet. Il fut consterné des manifestations sauvages qui la souillèrent. Il voyait ses amis dépouillés , sa patrie déshonorée, bien des illusions dissipées; un esprit moins ferme aurait pu se demander si la cause de la civilisation même n'était pas une de ces illusions, si le travail de tant d'années n'avait pas été vain. On peut voir, dans les colonnes du Semeur ^ auquel il envoyait de fréquents bulletins des affaires vaudoises, avec quelle énergie de douleur et d'indignation Vinet contemplait les scènes de persécution dont son pays était le théâtre. Les deux sermons sur Les compUces de la crucifixion en sont un autre et éloquent témoignage. Mais Vinet ne se contenta pas de flétrir la persécution, il crut de son devoir de faire une tentative pour obtenir que là liberté des cultes fût inscrite dans la constitution qui se préparait. Le projet dont nous avons parlé passait perfidement cette liberté sous silence. Dans un écrit de quatre pages, daté du 15 mai 1845, Vinet chercha à faire comprendre qu'au point où en étaient les choses, ne pas se prononcer pour la liberté, c'était se prononcer contre elle, et que, si l'on se prononçait , la justice , le bon sens , l'honneur national , le principe protestant, les intérêts de la paix, tout exigeait que l'on se prononçât dans le sens de la H-
— loO —
berté \ Plus tard, lorsque la Constituante eut refusé de se prononcer, Yinet se tourna vers le peuple et lui demanda, non plus un article de loi, mais la liberté de fait , la cessation des persécutions, le respect des cultes\ Cet écrit, dans lequel la dialectique familière à Tauteur affectait des formes plus simples, plus popu-' laires, ne parvint pas à son adresse. L*intolérance se permit bien des excès encore.
Nous avons dit que Yinet avait cessé, dès 1840, de faire partie du clergé vaudois. Aussitôt après le vote du 20 mai sur l'amendement Mercier, il se démit des fonctions de professeur de théologie pratique.
La position de Yinet à l'égard du mouvement qui aboutit au déchirement de l'Église vaudoise fut assez particulière. Il se sentait alternativement attiré et repoussé, il encourageait et gourmandait tour à tour , il passait d'une critique quelquefois très sévère à l'admiration que le courage et le sacrifice étaient toujours sûrs de lui inspirer. C'est ainsi qu'il regrettait de trou** ver trop peu de cordialité dans les pasteurs nationaux pour les dissidents persécutés ; les conclusions de leur Mémoire lui semblaient trop peu fermes; il aurait voulu qu'après avoir réclamé la liberté de leur ministère, ils eussent réclamé la liberté de TÉglise ; il avait de la peine à comprendre leur répugnance pour la se"*
* Quelques mots sur une question à Vordre du jour, in-8o (anonyme).
* Pétition au peuple vaudois. Lausanne 1845; 16 pages ln-8o. Celle brochure anonyme pinit dans les premiers jours do 1846.
paratîoti, qui lui paraissait, à lui, si désirable ; en un mot, il s'affligeait que, dans les questions qui se présentaient chaque jour, le clergé vaudois ne sût pas remonter à un principe général. Ce fut bien pis encore au moment même de la démission. Cette démission , il l'aurait voulue en 1839 , après la votation de la loi qui asservissait l'Église ; il l'aurait voulue après l'adoption de l'amendement Mercier , après le vote de la Constitution , après les arrêtés arbitraires et tyrannîques du gouvernement. Il ne concevait pas qu'on attachât tant d'importance à la question de la légalité ou de l'illégalité de l'ordre qui enjoignait la lecture en chaire de la proclamation. Il s'affligeait de voir la décision à prendre remise aux hasards d'une discussion et aux échauffements d*une grande assemblée, a Je persiste à penser , écrivait-il à un ami , qu'il eût mieux valu que trente pasteurs seulement , mais mûrement convaincus , calmes par conséquent , eussent donné leur démission , individuellement', sans ces dé ^ libérations publiques où l'on s'échauffe , Ton s'éblouit et l'on s'engage par ses propres paroles. Personne n'aurait songé à blâmer ceux qui ne l'auraient pas donnée: c'étaient deux opinions, voilà tout; et le gou-» vemement n'aurait pas été poussé par un immense embarras à des mesures énormes. Une Église libre se serait établie, sans arrière-pensée de réunion avec l'État , et je crois qu'on l'eût tolérée, au moins tout le temps nécessaire à sa consolidation. Un tel résultat me paraît avoir été dans les possibles, et je l'eusse, quant à moi, jugé bon, beaucoup meilleur
du moins que ce que nous voyons aujourd'hui \ » Le premier mouvement fut donc tout de désappointement et de réprobation. Yinet avait même envoyé à un journal qui se publiait alors à Genève , la Ri formation au diay-neuvième siècle, un article sw* la démission , écrit sous l'empire de cette impression , et qui fut regardé comme fort rigoureux par les perr pcHmes qui en eurent connaissance. Toutefois, d'au* très s^timents ne tardèrent pas à prendre le dessus dans le cœur de l'écrivain. Il reconnut qu'il y avait * au acccMiiplissement d'un devoir et consommation d'un grand sacrifice; il se dit que, si les lumières n*avaient pas été à la hauteur du dévouement, c'était pourtant le dévouement qui importait le plus ; il se félicita de ce grand exemple de moralité publique donné à une époque où le sentiment moral se montrait si affaissé; il lui sembla qu'après tout le principe de la liberté du ministère et de la liberté de l'Église était inauguré dans le canton de Yaud, que les droits de l'Église universelle avaient repris place dans les consciences, enfin que l'acte des pasteurs démissionnaires valait mieux que leurs théories et impliquait bien des principes qu'ils avaient acceptés à leur insu. « Le nayire, pensait-il, ne sait pas ce qu'il porte; mais, pour n'en rien savoir, il n'en est pas moins le porteur de riches trésors. » En un mot, Vinet ne voulut laisser parler que la sympathie. Il se
^ Lettre da t2 novembre 1845. Voy. aussi le Semeur du 12 novembre 1845.
hâta d'écrire à Genève pour demander que son article ne parût pas. « Ce sont des choses que je voudrais dire à chaque pasteur en particulier, observaitil ; mais le moment n'est pas favorable pour les leur dire en public. » Il s'appliqua, par diverses communications, à adoucir la blessure qu'avaient pu faire les appréciations du Semeur et de la Réformation. Trop éloignés pour ne pas juger d'une manière abstraite, ces journaux avaient dû paraître presque inhumains, et notre ami tenait à ramener des lecteurs offensés. Enfin, Yinet crut qu'il fallait chercher à diriger un mouvement désormais accompU. « Je crois, écrivaitil, qu'il vaut mieux, dans l'intérêt des principes, .encourager les ministres que les réprimander. Nous devons, je crois, imiter Dieu lui-même, qui, plein de condescendance pour les âmes, les conduit tout doucement comme on conduit une bête qui descend dans la plaine. » (Es. LXIII, 14.)
C'est à ces pensées que nous devons les Considérations présentées aux ministres démissionnaires par un ministre démissionnaire ^ . Elles parurent au commencement de décembre 1845. Un mois après, une nouvelle édition était devenue nécessaire, et s'enrichit de quelques morceaux importants. Dans cet écrit justement admiré, Yinet cherche à dégager de l'acte de la démission les principes qui lui paraissent y être engagés; il s'efforce de donner aux démissionnaires la conscience des vérités qu'ils représentent sans bien
^ Anonyme. La seconde édition a 48 pagep.
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le savoir, et la confiance dans la situation qu'ils ont acceptée malgré eux; il veut leur démontrer que cette rupture de tout lien avec l'État, à laquelle ils se sont soumis à grand'peine , n'est pas un pis-aller, comme ils le croient, mais une position glorieuse et nécessaire pour l'Église. Les démissionnaires ont défendu la liberté de l'Église ; mais la vraie forme , la seule forme de cette liberté, c'est la séparation. C'est ce que prouvent également la notion de l'État et celle de l'Église. En effet, l'État moderne tend à une sécularisation toujours plus complète ; en d'autres termes, il tend à s'affranchir toujours davantage de l'Église, et dès lors il ne peut reconnaître l'Église qu*à la condition de la dominer et de l'asservir. En outre, l'État n'est autre chose que l'homme naturel collectif, et, par conséquent, il est nécessairement hostile à une prédication franchement chrétienne, et ne peut accepter une Église évangéliquement agressive. L'Église, de son côté , n'est pas le clergé ; ce n'est pas davantage la masse des baptisés : TÉglise, ce sont les fidèles, et, pour que l'Église soit cela, il faut qu'elle se sépare de l'État, la théorie d'une Église nationale impliquant nécessairement une idée de l'Église tout à fait différente. L'auteur termine ces pages éloquentes par un coup d'œil jeté sur les signes du temps, en particulier sur l'attitude, le langage, les formes nouvelles et le prosélytisme de l'incrédulité, et il conclut que, pour combattre contre les ennemis qui la menacent, l'Eglise n'a qu'une ressource : c'est de se retremper dans la liberté^
Los Considérations se distinguent des ouvrages précédents de Fauteur sur le même sujet, non-seulement par un but plus prochain et par des applications plus inmiédiates, niais aussi par un nouvel argument, Vinet, jusque-là, s'était appuyé sur l'idée abstraite de rÉtat; sans négliger ce moyen, il insiste maintenant sur un autre point de vue» L'État, c'est l'homme naturel. Le christianisme n'entre pour rien dans les conditions de la qualité de citoyen, et le gouvernement politique représente nécessairement tout autre chose que l'Évangile. Dès lors, il semble impossible quft l'État, en particulier l'État démocratique, accepte franchement comme religion officielle une doctrine qui, en conservant la saveur de l'Évangile, est par là même hostile et importune à l'homme irrégénéré \ Il est une autre préoccupation qui perce également dans les Considérations : c'est celle du socialisme , de son identité avec le principe des Églises d'État, et de la nécessité de réveiller et de retremper l'individua- Uté pour soutenir la lutte. Nous allons voir tout à l'heure cette préoccupation grandir, se fortifier et donner naissance à un nouvel écrit.
Cependant l'autorité morale de Vinet était trop considérable dans le canton de Vaud pour ne pas être importune à la révolution. L'organe du parti radical ne crut pouvoir se dispenser de lui jeter un peu de cette boue dont il couvrait tous les mérites et
^ On voit déjà poindre cette idée dans des articles que nous croyons pouvoir attribuer à Vinet [Semeur, J845, p. 222 et 364. Voy. encore 1846, p. 31).
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toutes les verlus. Le Nouvelliste, dans un article du 13 mars intitulé : M. Vinet, sei doctrines et son Église ^ entreprit d'opposer la conduite du publiciste à ses écrits, et, après avoir signalé, dans les brochures de 1829, des principes subversifs de tout ordre social, il reprochait à l'auteur d'être resté au coin de son feu , au lieu de se mettre à la tête de la démission vaudoise. Suivant le joimialiste, M. Yinel avait préparé la révolte par son enseignement, et, à Theure du mouvement , il avait eu la lâcheté de se tenir à Véiifxrt. Il ne fut pas difficile à Yinet de répondre. Rétablir et justifier le sens des écrits dont on avait détaché quelques phrases, relever les cyniques assertions du Nouvelliste sur la conscience et la per^ cution , montrer que l'auteur des Considérations était resté fidèle, dans toute sa conduite, non-seulement à ses convictions, mais encore à la mesure de sas convictions, tel était l'objet d'une réclamation singuUèrement touchante par le mélange d'humilité et de fermeté, de charité et d'indignation. Le ton moral de ces pages est quelque chose d'admirable , et les amis de Vinet n'ont pu avoir qu'un regret en cette atlaire : c'est que, dans sa candeur chrétienne, ce dernier ait cru nécessaire de répondre à des attaques parties de si bas \
Les Considérations furent attaquées de plusieurs côtés. La classe de Payeme, dans une adresse aux
* Réclamation par A. Vinet, Lausanne 1846; 26 pages. L'écrit porte la date da 22 mars.
ministres démissionnaires, déclara qu'elle ne comprenait rien au conseil qui avait été donné aux pasteurs de ne pas sacrifier l'Église à leurs paroisses. Yinet en prit occasion de revenir sur l'idée de l'Église. Dans un article publié par V Avenir, journal qui servait d'organe officieux à la sécession vaudoise, il entreprit de montrer que l'Église est à la paroisse ce que la patrie est à la famille, que la paroisse est autre chose qu'une partie, et l'Eglise autre chose qu'un tout; que l'Église, dans le sens où il avait pris le mot, est une communion toute spirituelle , l'Évangile sur la terre, Jésus-Christ au miheu des hommes,. rEspritrSaint gouvernant et liant les fidèles. Il en résuite que la paroisse n'est digne du nom (l'Eglise qu'autant qu'elle représente l'Église universelle, et qu'on peut être appelé à sacrifier la paroisse , c'està-dire un lieu, à l'Église, c'est-à-dire à un principe, ou, mieux encore, à l'Évangile *.
Les Considérations trouvèrent un censeur plus sérieux. Nous y avons signalé, comme un moyen nouveau dans la polémique de Vinet, l'assertion que l'Etat n'est autre chose que l'homme naturel. Cette assertion fut relevée par M. Ebrard, alors professeur de théologie à Zurich et rédacteur d'un journal intitulé : Die Zukunft der Kirche. L'article de M. Ebrard fut traduit dans V Avenir, et Vinet ne pensa pas devoir laisser échapper cette occasion de développer âa
* Cet article de V Avenir a été publié a part sous le titre : L'Églisu et la Paroisse. Lausanne If 46 (anonyme); 16 pages in-12.
pensée. C'est ce qu'il fil d'une manière lumineuse dans une lettre adressée à la personne qui lui avait communiqué le travail de M. Ebrard. Ce morceau , inséré dans la Ri formation du 4 juin 1846 % est tout entier consacré à la défense de la thèse attaquée , et peut être regardé comme capital dans l'histoire des vues de l'auteur sur un sujet qui occupa si constamment son esprit.
Ces vues, il allait les présenter sous une nouvelle et dernière forme. « Je ne veux pas, écrivait-il dans l'article dont il vient d'être question , je ne veux pas traiter tout le sujet dont ceci n'est qu'un aspect, ni consumer dans de journalières escarmouches le peu de forces qui me restent. Je les réserve , si quelques jours de vie me sont encore accordés, à présenter dans leur ensemble et sous un nouveau jour les idées dont se compose la théorie que je défends. » Vinet, dans ces lignes, faisait probablement allusion à un travail dont il était occupé au moment où il les traçait , et qui a paru sous le titre : Du socialisme cansp' déré dans son principe *.
Les partisans du christianisme d^autorité et des Églises nationales se trouvent engagés dans la défense d'un système dont ils sont loin d'apercevoir la portée et les ramifications» L'humanité est partagée entre
^ Cette lettre perte la date du il mai.
* Genève 1846. Cette brochure n'est qu'un tirage à part de six articles insérés, sous le même titre, dans la Ré formation au dîx-neuoiême siècle, mai, juin et juillet 1846. L'auteur y a joint uBf avertissement et un post'scriptum, L'ouvrage a été traduit en allemand et enrichi d^nne préface de Néander.
deux tendances, comme la religion entre deux doctrines. La personnalité en religion donne Tindividualité comme principe moral et politique; le paur théisme, de son côté, correspond au socialisme. Lq socialisme n'est pas une théorie qui date d'hier, c'est une tendance qui a toujours existé et un fait qui remplit l'histoire. De même que le paganisme est panthéiste, il est aussi socialiste, tandis que le christianisme est le véritable avènement de l'individualité en toutes choses. Essentiellement individuel, il a créé rindividuaUté et il en est la garantie, connue TindividuaUté à son tour est le terrain propre et la condition absolue de la foi chrétienne. Toute infidéUté au principe individuaUste est une infidéUté au principe chrétien, etvice versa. L'antiquité est socialiste parce qu'elle est païenne, et le monde moderne tend au socialisme du même mouvement qui l'éloigné de la croyance évangélique et qui le pousse au panthéisme. Il y a plus : le catholicisme lui-même est un abandon tout à la fois du christianisme et de l'individualisme j il est un paganisme chrétien, et c'est pourquoi il est aussi un socia- Usme chrétien.
Telles sont les idées qui préoccupèrent de plus en plus l'esprit de Vinet dans les dernières années de sa vie, jusqu'à ce qu'enfin il les formula dans l'un de ses écrits les plus substantiels. Cette brochure de soixantedix pages est , dans des limites assez étroites , le résumé des vues de l'auteur sur la morale et la religion, l'humanité et le christianisme, la société et l'Eglise. On y trouve les principes et comme le fond
de ses doctrines en toutes choses. 11 avait déjà sang' doute avancé les mêmes opinions , mais il les avait présentées, selon l'occasion, tantôt sous un jour, tantôt sous un autre , tandis qu'ici il les prend à leur plus grande élévation et, pour ainsi dire, dans leur plus grande généralité.
Vinet, dans cet écrit, commence par prouver la différence et par suite la dualité entre l'homme et la société. Cette dualité, qui n'existe pas sans doute dans la société idéale et dans l'état d'innocence , est un produit de la chute. Elle se trahit par la nature même de l'État, qui suppose la contrainte, c'est-àdire la dualité ; elle se trahit par celte autre condition de l'État, en vertu de laquelle il y a partout une majorité qui commande et une minorité qui se soumet; elle se manifeste surtout en ce que la vérité est distincte de l'État, et, par conséquent aussi, la conscience distincte de la loi ; enfin, le christianisme confirme et constate cette dualité, puisque la société correspond à l'espèce, c'est-à-dire à la chute, tandis que la restauration est individuelle : T homme individuel , capable d'une seconde naissance, est donc revêtu d'une capacité que n'a point la société, et une différence aussi considérable atteste suffisamment que l'homme et la société sont deux.
Vinet jette ensuite un coup d'œil sur l'histoire du socialisme et de l'individualisme. Le premier est d'abord sacerdotal, puis politique; il est consacré par le caractère national des religions antiques et ne trouve point d'adversaire véritaWe dans la philosophie
païenne. Le second est réveillé, ciéé en quelque sorte par rÉvangile, et il trouve un élément favorable dans le sentiment d'indépendance personnelle des peuples de l'invasion. Mais le principe socialiste n'est point vaincu pour cela, il prend une forme nouvelle et se déploie sous le pavillon même du christianisme.. Le catholicisme est son triomphe, et la réformation elle-même lui rouvre une porte de derrière sous le nom de nationalisme religieux ou d'Église d'état.
La démonstration de la dualité essentielle qui existe entre l'homme et la société n'amenait la définition du sociaUsme que comme négation de cette duaUté ; elle impUquait bien la vérité de l'individualisme, mais elle ue pouvait suffire au procès que Vinet intentait au socialisme. C'est ici qu'il entame ce procès. Définissant l'individualité et la personnaUté , reconnaissant leurs mystérieux rapports avec le fait de la race, avec celui de la solidarité entre l'homme et l'humanité, il se refuse à voir dans ces faits un motif de sacrifier l'individu à la société ; il croit , au contraire , que celui-là prime celle-ci, et que la liberté, l'unité sociale ellemême, bien plus , l'unité humaine , n'ont pas moins que la religion l'individualité pour base et pour condition.
Aujourd'hui ce palladium de l'humauité, de la vé-
rite, de la vie, l'individuaUté, est menacée d'une attaque redoutable. La tendance hostile a été érigée en système, elle a revêtu un nom. Le socialisme moderne
est infiniment plus terrible que le socialisme antique,
précisément parce qu'il n*est plus seulement un fait, mais un système, parce qu*il n'est plus une simple tendance , mais qu'il a conscience de soi , parce qu'il vient après la liberté, aptes le christianisme.
Le danger est d'autant plus grand que Tindividualité morale a sa seule garantie réelle dans le christianisme, et que le christianisme, ou plutôt les chrétiens ont trahi la cause qui leur était confiée , en devenant eux-mêmes socialistes. Le nationalisme en religion, les Églises d'état et de peuple , l'hypothèse en vertu de laquelle tous les habitants d'un même pays sont censés appartenir à la même conviction, tout cela est une négation de la duaUté qui existe entre l'honmoie et la sodété, une négation de la chute générique et de la rédemption individuelle; en un mot, c'est du socialisme. Les résultats de ce système sont l'affaiblissement du principe de l'individualité et, par suite, l'affadissement du christianisme. Vinet a déjà montré qu'il est de l'intérêt de la société elle-mênïe que l'individualité ne se laisse point absorber par la société ; mais qu'au contraire elle se prononce, s'affirme et domine. Il ajoute maintenant qu'il en est de même pour l'Église. Cest à tort qu'on accuse l'individualisme de vouloir la dissoudre, et la dissoudre au moment même où l'unité importe le plus. L'unité du nationalisme est celle du socialisme, l'unité factice, l'agglomération inanimée et inorganique, le chaos. Ce n'est pas l'individualisme qui nie l'Église, c'est le nationalisme. Celui-ci commence par la réunion et finit par la division ; celui-là dissout le lien artificiel, et débutant par Tisolemént il fi-
nit par la réunion. Là agglomération, ici association; là confusion , ici organisation ; là juxtaposition , ici communion; là mensonge et servitude; ici réalité et liberté.
« Accablé, ainsi termine l'auteur, accablé sous defs vêtements et des insignes qui ne vont ni à sa taille, ni à sa figure, le christianisme vous paraît courbé sous le poids de rage; mais qu'il retourne au désert, et vous verrez bientôt qu'il n'a point d'âge, et que c'est vous qui êtes vieux. Oui, qu'il retourne au désert; qu'il redevienne ce qu'il ftit toujours. Une secte; que, remontant à ses origines, il s'avance de là vers la société, armé de sa seule vérité, sans autre introducteur que lui-même, sans autre lettre de recommandation que l'Évangile étemel, et réclamant des sociétés hutiiaines le droit commun seulement, que sans doute il est tenu de réclamer, aloré il fera voir ce qu'il est; à cette condition , il pourra se mesurer avec te siècle, et reprendra, du fond de son exil (car c'est ainsi qu'on appeÛera sa fière solitude), la direction des affairés humaines et le gouvernement de Tuniveré. Mondain, le monde l'entraînerait; spirituel, il entraînera le monde. Rien n'est décisif dans un rôle équivoque; tout marche au but dans une position vraie. Le christ tianisme, par sa nature même, est agressif, conquérant, fondateur; un train de guerre lui est ordonné ici-bas ; il a été envoyé pour troubler une fausse pârx en vue de la véritable qu'il apporte aux hommes ; la lutte et les hasards sont sa part en ce monde; que cette part ne lui soit point ôtée; qu'il se garde, lui dont la
jConditioQ naturelle est d'être toujours debout, de s'asseoir, de s'accroupir dans des institutions tout humaines avec lesquelles il n'a rien de conunun ; car, s'il est humain, il ne l'est pas comme elles; il Test conune l'était l'Honmie-Dieu, »
Les dernières pages de Yinet sur la question de la séparation ont un intérêt particulier, non-seulement parce que ce sont les dernières , mais parce qu'elles nous révèlent le sens qu'avait aux yeiix de l'auteur l'œuvre à laquelle il avait consacré tant de temps, de talent et d'énergie. Il est peu de personnes peut-être qui , en voyant combien de place la question dont il s'agit tient dans les œuvres de l'écrivain , n'aient regretté qu'il se soit attaché avec autant de persistance à une thèse d'une vérité incertaine et, dans tous les cas, d'une importance secondaire. Il s'en faut de beaucoup que Yinet en jugeât lui-même ainsi; ses convicticms sur l'Église étaient devenues, ainsi qu'il le dit quelque part, la caution soUdaire de ses croyances religieuses, et, sous ce rapport, l'explication qu'il nous a donnée de sa pensée forme le couronnement et le complément naturel des écrits qui nous ont précédemment occupé.
La Société évangélique de Genève avait, dans son assemblée générale de i846, protesté, par deux de ses organes, contre la préoccupation dont les questions ecclésiastiques étaient alors l'objet. M. Merle d'Aubigné, qui présidait la séance, s'était plaint qu'on donnât à ces questions une place qui n'appartient qu'à la croix de Golgotha, et qu'on eût pris les choses par leur
mauvais bout, par leur bout terrestre, par celui qui flotte dans la poudre et dans la boue. D'un autre côté, M. Gaussen, dans un rapport sur l'école de théologie, avait proclamé que l'Église la plus désirable est celle où l'on parle le moins d'Église et le plus de Jésus- Christ ; que le silence ou la réserve de l'Écriture sur les sujets en question doivent nous servir d'avertissement et de modèle; enfin que ce n'est pas la forme qui donne la vie, mais la vie qui crée la forme. Ce sont ces trois dernières assertions que Vinet releva successivement dans une Réponse à des amis \ Il s^ttachà à montrer que l'opposition établie entre TÉvangile et l'Église n'est point réelle, que l'Église est, au contraire , avec l'Évangile dans la relation la plus étroite, et que, dès lors, les questions ecclésiastiques, élevées à leur vraie signification, ne peuvent être regardées comme secondaires. Il s'éleva, en second lieu, contre l'objection qui , en alléguant le silence de l'Écriture, tend à faire un code de celle-ci et à oublier que, comme l'Évangile lui-même, elle est avant tout principe et esprit. « L'Évangile, disait-il, n'avait pas besoin de protester contre le nationalisme, parce que l'Évangile est cette protestation mênie, du plutôt une protestation contre un système religieux dont le nationalisme , à vrai dire , n'est qu'une forme ou une manifestation, à savoir la confusion du domaine de la nature avec celui de la grâce, du domaine de la mar
* Semeur du 19 août, du 2 et du 23 septembre. Ces articles ne port^'ut pas les initiales de Tautéur. \
Uère avec celui de TespriL » On voit k quelle hauteur Vinet prenait les choses. La discussion ^ur le dernier point n'est pas mmns fondamentale. Sn exannnant les rapports de la forme avec la vie, Yinet rencontre l'aphorisme d'après lequel la vie crée sa forme, et il y signale une autre erreur du réveil, ceUe qui con* siste à dire ; Croyez, et le reste viendra de soimême. C'est cette erreur, selon Yinet, qui a banni de la chaire évangélique tout l'enseignement de la Viorale.
. C'est ainsi que, au milieu des événemaits de 1845 et 18^, Yinet revint encore une fois, hélas! une dernière fois, aux questions qui avaient occupé sa jeupesse. Il prêcha la tolérance et la Uberté des cultes à un peuple persécuteur; il prêcha la spirituaUté de TÉ* glise à un clergé dcmt la démission n'avait pas été suffissonment inspirée de ce grand principe. Il nous reste giaintensint à le suivre dans les travaux par lesquels il ccmtribua à la formation de l'Église qui était née de cette démission. Yinet, démissionnaire de vieille date, §'était naturellement trouvé en dehors du mouvembejit ; ce mouvement n'avait pas entièrement répondu à ce qu'il en attendait ; mais le fait de la naissance d'une Eglise libre finit par tout dominer à ses yeux; il se considéra comme membre naturel de cette Eglise^ il s'y rattacha, il y exerça son ministère, et, comme il s'était efforcé de donner à la sécession la conscience des principes qu'elle représentait, il chercha aussi, dès qu'il y fiit appelé, à lui donner les institutions qu'il regardait
coauu^ la vcaie forme de C6b principes. Nous allons donc le. voir jouer un nouveau rôle ; le théoricien entre dans le dcunaine des applications; après s'être occupé presque exclusivement des rapports de l'Ëglise avec l'État et de la notipn générale de TÉglise ^ après s'en être occupé surtout d'une manière négative et poléml'que I Téçrlvain passe , vers la fin de ses jours , sur le teiram des idées ecclésiastiques positives et de leur réalisation.
Trente .ou quarante troupeaux, dirigés par des mî<uistres démissionnaires, s'étaietit formés à la suite de la sécession. Ces troupeaux eurent de bonne heure rin** tention de se réunir en un seul corps. La commission centrale avait môme, dès la fin de 1845, préparé un premier travail. Cependant les événements marché*rent , la position se modifia , et la commission fut obligée de rédiger un second projet. Ce projet Ait présenté à un synode, qui se réunit à Lausanne, le 10 novenlr bre 1846, et il fut renvoyé par ce synode à une commission de neuf membres, dont le rapport devait être prêt au commencement de l'année suivante.
Yinet fut membre de cette commission. On peut croire que ses idées étaient depuis longtemps arrêtées sur les principes généraux de l'œuvre délicate à laquelle il était invité à travailler. Aussi se hàta-t^il de les exposer dans le Semeur , comme pour y mieux préparer les esprits. Il réduisait ces principes à troii.. Sn premier lieu, les laïques n'entreront pas seule* ment dans les conseils de l'Église , l'idée même du ministère sera modifiée, et il y aura divers ministères
à côté de celui de la prédication , divers ministres à côté du clerg-^î. Kn second lieu, pour ce qui concerne les conditions d' admission dans l'Église, on laissera les formules de côté , pour se contenter du fait même de la sécession et de la profession qu'implique Tacte d'adhésion à ce fait. En Iroisième lieu , il y aura Église d'ensemble, Eglise du canton; mais ce qui jievra dominer, c'est la monade ecclésiastique, c*est l'Église particulière, c'est son indépendance et sa vie propre, de telle sorte qu'il y ait autant de liberté que l'unité en permet, autant d'unité que la liberté en comporte \
La commission ne se borna pas à amender le projet qui lui avait été renvoyé , elle rédigea un nouveau travail, qui fut présenté au synode au mois de février 1847. Ce travail se composait de deux parties : un projet de constitution pour l'Église libre du canton de Vaud, et un rapport qui contenait l'exposé des motifs du projet. Le rapport rédigé par MM. Vinet et Chappuis , avait dû s'étendre d'une manière particulière sur la première section du projet dont les six articles avaient pour but de caractériser la nouvelle Église. C'est cette déclaration de principes qui forme la part de Vinet dans l'exposé des motifs.
' Il est à regretter que l'influence de Vinet n'ait pas été aussi grande dans le synode constituant que dans la commission. Si l'Église libre était restée fidèle aux principes qui lui avaient été présentés , si elle avait
1 Semeitr du 25 novembre 1846 (article noî signé).
adopté le langage qui lui avait été pro|)Osé, elle aurait donné aux sociétés religieuses futures, comme à celles qui existaient déjà, un exemple d'une portée incalculable. Vinet, dans son analyse du projet, insistait en particulier sur l'art. 1", qui faisait primer les Églises sur l'Eglise; sur l'art. 5, qui exigeait une adhésion explicite de^ membres de la communauté ; sur l'art. 2, qui renfermait la Confession de foi et auquel il consacrait une discussion approfondie. Ces pages de Vinét sur la confession de foi méritent de devenir classiques entre toutes celles qui traitent du même sujet. On nous saura d'autant plus de gré d'en reproduire Targumentation, qu'elles n'ont été imprimées que pour les membres du synode.
La foi de l'Église libre est connue , car la manière dont cette Église est née indique assez ce qu'elle croit. Cependant ce n'est pas une raison pour qu'elle sousentende sa foi; une Église, de même qu'un chrétien, doit trouver de la joie à confesser quelles sont ses croyances. S'il en est ainsi, il semblerait naturel d'arborer de nouveau le drapeau de la Confession de foi helvétique , antique symbole de l'Église réformée du canton de Vaud. La commission n'a pas été de cet avis. La forma^tion de l'Église libre est un fait nouveau, et ce fait nouveau doit trouver son expression propre. De plus, si la vérité est immuable, son expression humaine ne Test point , et les Confessions de foi du seizième siècle ne répondent plus exactement aux besoins du dix-neuvième. Elles sont trop théologiques, et d'une théologie trop savante; elles sont
irqp polémiques^ et d'une polémique trop es^clusivemeat préoccupée de l'Église romaine; enfin, et guiv tout, elles appartiennent k une époque où l'ËgUse c'était le clergé* OEuvre des théologiens, elles ne sont pas, elles ne peuvent être l'expression vraie de la foi des troupeaux; et, du moment qu'on adopte le principe d'après lequel l'Église réside dans l'ensemble de ses meoibres, et non dans le corps de ses pasteurs, il devient inévitable de modifier les Confessions de foi dans le sens de ce principe. Ajoutez à toutes ces raisons que le Symbole helvétique est entamé ; on s'est accordé tacitement à en rejeter la partie liturgique et disciplinaire; plusieurs en ont retranché les anathè* mes, et, au fond, il n'est personne qui le suive, si ce n'est de loin et en gros. Or, il faut qu'un symbole soit sincère, et, pour cela, qu'il soit rédviit aux choses capitales. La conclusion du rapporteur, c'est .qti$ l'Église libre doit rédiger sa propre profession de foi» Cette profession sera populaire : tout s y rapportera a Jésus-Christ. Se rappelant que l'ancienne dogmatique a subi quelques atteintes chez des honunes qui, d'ail«leurs, croient au Sauveur, le nouveau symlnde né renfermera que les vérités par lesquelles on est chrétien, et hors desquelles on ne l'est pas; il ne s^arera la nouvelle Eglise d'aucune autre Église évangéli* que , tout y parlera au cœur, il tournera facilement en hymne et en cantique dans une âme chrétienne, l'enfant le retiendra sans peine , et le mourant , à l'heure suprême, pourra le répéter encore»
Voici maintenant la Confession que, d'accord avec
ces prmâpesti la commission proposait au synode ; ce 1,'Ëglise libre appartient , par ses doctrines, aux Eglises évangéliques qui, au seizième siècle, OAt ex* primé leur foi avec un accord si admirable dans leur» livres symboliques, et en particulier dans la ConfeS"* sion de foi helvétique* Elle proclame, avec elle et avec ses pères , la divinité et l'entière suffisance d^ saintes Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testa«^ ment, et reconnaît qu'il n'y a dans l'état de chute da l'homme qu'un seul moyen de salut pour les pécheurs repentants, savoir la foi en Jésus-Christ, Dieu mani-^ festé en chair, seul médiateur entre Dieu et les hom-* mes , et sacrificateur de la nouvelle Alliance , livré pour nos offenses, ressuscité pour notre justification, communiquant aux fidèles et à l'Eglise, par le Saint- {!sprit de Dieu qu'il envoie de la part de son Père, toutes les grâces nécessaires à la sanctification et au salut, puissant enfin pour sauver parfaitement tous ceux qui s'approchent de Dieu par lui« »
On ne doit pas trop s'étonner du mauvais accueil qui fut fait à toute cette partie du projet. Il y avait là des innovations dont les précautions du langage ne {)0uvaient dissimuler la noble hardiesse, et dont la j^aleur ne pouvait être aussitôt comprise. Les oTtho* doxes de Genève crièrent au scandale : ime Confesision de foi qui ne parlait ni de la Trinité, ni de la personnalité du SainIrEsprit, ni dô l'expiation , ni de la justification paulinienne.». c'était à n'en pas croire ^es yeux! Le synode de l'Eglise libre ne ménagea pas davantage la rédaction de sa commission. Réuii
à Lausanne le 23 février 1847, il ne termina le premier débat que le 5 mars. Les articles de la première section furent soumis à une foule de modifications. L'Assemblée, en opposition avec les vœux du rapporteur, plaça l'Église avant les églises. Elle méconnut encore plus gravement les principes fondamentaux du projet en effaçant la déclaration formelle d'adhésion comme condition de la qualité de membres de la communauté. Mais c'est surtout le symbole qui fut amendé et remanié; l'esprit de la rédaction projetée fut entièrement méconnu ; on voulut à toute force avoir un abrégé de dogmatique ; chacun arriva avec son article pour remplir quelque lacune ; au lieu de la divinité des Écritures, on mit leur inspiration^ et , à côté de l'inspiration , leur autorité ; on y introduisit un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit; on y fit entrer « la doctrine du salut par le sang de Christ ; » enfin , on y ajouta toute une eschatologie , et, si l'on s'arrêta devant l'insertion des peines éterïielles, ce fut uniquement par des considérations personnelles.
On comprend que Vinet ait ressenti douloureusement des altérations qui renversaient tous les principes et détruisaient toute l'économie d'un travail auquel il avait rattaché de grandes espérances. Empêché, par une santé déjà sérieusement atteinte , de prendre part aux travaux de l'assemblée, il intervint indirectement dans les débats par un article de la Réformation , sous forme de lettre à un membre du synode • Il y relevait avec modération, mais avec force, les
vices que nous venons de signaler * . Sur ces enlrefaitesy le synode passa à un second, puis à un troisième débat, et termina ses travaux le 12 mars. Vinet, dans l'article dont il s'agit, n'avait pas épuisé les observations qu'il avait à faire sur le texte adopté. Il avait annoncé une seconde lettre. De son lit de souflFrance, il en avait même dicté le commencement, et l'avait envoyé au rédacteur du journal dans lequel elle devait paraître, tont en le prévenant de ne pas trop en attendre la suite. La mort, en efiet, mit fin à ce projet comme à tant d'autres. Nos lecteurs ne regretteront pas, sans doute, de trouver ici un morceau qui n'a point encore été publié , et qui emprunte un douloureux intérêt aux circonstances au milieu desquelles il fut écrit :
« Depuis ma première lettre , vous avez , vous et vos amis, discuté en second et en troisième débat le projet qui vous était soumis, et vous en êtes au point de soumettre vous-mêmes aux églises libres du canton de Vaud une constitution dont le principe fondamental ou le point de départ est leur union en un même corps, qui prend lui-même le nom d'Eglise.
ce Si j'ai été bien informé , tous les membres du synode, à l'exception d'un seul, ont revêtu le document de leur signature, et cette unanimité a été franche et cordiale, encore que plusieurs aient conservé des doutes, des scrupules et des regrets, et
4 Réfonnation du 11 mars 1847. Cet article (non signé) a étî tité à part à un très p§tit nombre d'exemplaires.
qu'aucun n'ait obtenu exactement ce qu'il souhaitait. On n'a pas signé pour en finir, mais parce que , tout considéré, aucune des vérités de l'Évangile ne parait recevoir la moindre atteinte dans ce document, et que rien , dans les dispositions dont il est formé , ne parsdt incompatible , ni directement , ni indirectement , avec le développement de la vie spirituelle, c'est-à-dire avec l'unique but de l'institution ecclésiastique.
a Cette conviction encourageante est aussi la mienne. J'avouerai bien que ni le travail définitif, ni le projet lui-même , ne s'élèvent jusqu'à l'idéal que je m'étais formé, d'après mes notions chrétiennes, de ce que peut et de ce que doit être une Église évangélique. On a timidement abordé et l'on n'a consacré qu'avec ime extrême réserve des vérités ecclésiastiques dans lesquelles l'extrême ancienneté fait l'extrême nouveauté. C'est ainsi qu'on n'a osé ni reconnaître catégoriquement le caractère primitif de l'anciennat, OU) en d'autres termes, la pluralité des ministères, ui dénier absolument aux ministres le caractère sacerdotal que l'Evangile leur dénie , tout en les mettant à part pour l'assemblage des Saints et l'édification du corps de Christ. On pourra reprocher au synode d'avoir manqué l'occasion et de s'être refusé l'honneur de promulguer distinctement des principes dont l'importance et la beauté méritaient bien, sans doute, une énonciation franche et précise. Surplus d*iin point où il eût dû appuyer, il a mieux aimé glisser} il a préféré rexpression faible à l'expression forte , et, là même où la Vérité a été formulée de manière à ne
- lié -
laisser aucune ressource aux chicanes de Texégèse, elle Test pourtant avec une répugnance trop visible. En cédant sur les choses, on a marchandé sur les mots, comme s*il était moins honorable et moins sûr de dire les choses qpi'il n'est honorable et sur de les penser. » Nous compléterons cette critique par Textrait suivant d'Une lettre particulière qui fut écrite à la veille du Second débat : « La discussion de Tart. 5, écrivait Vinet , sera comparativement fort longue , et il est à craindre que, sur ce point, le socialisme ne l'emporte*. Il y a eu certainement progrès dans bien des esprits. L'attitude et le langage de plusieurs laïques nous ont agréablement étonnés ; mais ce progrès n^est pas tel que les amis de l'Église politique , ceux qui veulent perpétuer au sein de l'indépendance les traditions du nationalisme, n'aient encore, sur certains points, des chances de succès. C'est l'instruction qui manque, et, faute d'instruction , la portée ' de certaines choses échappe , et Ton avale le chameau après avoir coulé le moucheron. Il faut dire, avec reconnaissance, que Taspect qu'a présenté l'assemblée a été généralement édifiant. Plusieurs choses, sous la bénédiction divine, y ont contribué. On doit, à mon avis, compter pour beaucoup en ceci le caractère et la conduite de M. Chappuis, qui a porté presque tout le fardeau naturellement imposé à la commission* Il n'a pas seulement inspiré une haute estime par son talent : il
1 U s'agit de Tarticle relatif à la déclaration explicite par laquelle on devait entrer dans rÉglise. Le socialisme ra emporté, en efibt, dans le second débat, non moins que dans le premier.
1 Tl
s'est concilié le respect et Taifection de tout le monde. » La lettre à un membre du synode devint l'occasion d'un incident qui avait sans doute plus d'importance que le fond même du débat. La Confession de foi, telle que la commission l'avait rédigée, établissait qu'il n'y a « qu'un seul moyen de salut pour les pécheurs repentants, savoir la foi en Jésus-Christ. » Ce mot de repentants parut superflu ou mal placé, et fut supprimé par le synode. Vinet crut voir une intention dans cette suppression; il s'en alarma, et, dans sa lettre à un membre du synode, il la dénonça comme significative et fâcheuse. C'était, selon lui, une trace d'antinomianisme. « L'antinomianisme, ainsi s'exprimait-il, qui a été, pourquoi ne le dirions-nous pas? Tune des faiblesses de notre réveil et l'un des défauts de la prédication du réveil, a, sans le vouloir, sans s'en douter, rejeté au second plan et presque relégué dans l'ombre le dogme de la repentance considérée comme condition du salut. »
Vinet avait déjà, en plus d'une circonstance, adressé des reproches au réveil* ; mais, pour cette fois, il avait résumé ces reproches dans un mot, il avait donné un nom à la tendance qu'il combattait depuis longtemps. Le coup ne pouvait manquer d'être sensible. L'un des pasteurs démissionnaires se trouva blessé dans sa théologie favorite , et , ripostant contre l'écrivain par les accusations d'arminianismeoude semi-pélagianisme,il
1 Voyez surtout un passage de la Réponse à des amis {Semeur ^ 1846« p. 303).
demanda compte de rinsertion du passage incriminé au journal qui avait osé l'imprimer. Quelque malade que Vinet fi\t alors, il ne voulut point charger de la réponse un autre que lui-même, et sa main débile corrigea encore les lignes qu'il dicta à cette occasion. Sans insister sur le mot d'antinomianisme, sans essayer de .foumirl a preuve d'uji fait qui échappait à la démonstration par son caractère négatif , il ne crut pas pouvoir retirer l'accusation qu'il avait formulée. A ses yeux, le réveil vaudois avait trop peu appuyé sur les élémentis de l'obligation, du témoignage de l'Esprit et du progrès, formellement consacrés par l'Évangile. Il avait fait trop petite la part du côté subjectif ou iaté-». rieur dans l'œuvre du salut. « Nous nous sommes, çMt/' sait-il, spécialement attachés, dans ce pays, à Tétiidé ^]^ de l'un des écrivains du Nouveau Testament, et,/ '." chez tous les autres , c'est encore celui-là que nous cherchons et que nous voulons trouver. Or, tous méritent une égale attention, une confiance égale ; et j'ajoute que dans celui même que nous étudions de préférence, tout doit être recueilli avec un soin égal. Il siérait peu à des disciples de l'Évangile de ne voir dans cet Évangile que saint Paul , et de ne prendre dans saint Paul que ce qui le distingue de ses compagnons d'oeuvre , et non ce qu'il a de commun avec eux. Au fait, tout saint Jean se retrouve dans saint Paul; mais combien de lecteurs, même parmi les simples, ne paraissent pas s'en doucerM » On
Réfàrmation au dix-neuvième sièdey %% mAs 1847.
peut regarder cet article comme le testament religieux de Vinet.
Vinet, qui avait rarement occupé les chaires du canton de Vaud, prêcha beaucoup dans l'Église libre naissante. On a peu parlé juscpi'ici de Vinet comme prédicateur , et cependant sa supériorité à cet égard était peut-être plus décisive encore que dans les autres sphères de son activité. Il ne saurait être question ici de le présenter comme msdtre ou comme modèle, car ce qui faisait de la prédication de Vinet quelque chose d'inimitable y c'était moins le talent que la fidélité avec ^ laquelle cette prédication exprimait une noble et sainte . persotoalité. Il est un caractère de sa parole, un trait . - de sa manière, qui dominait et, pour ainsi dire, qui enveloppait tous les autres : nous voulons dire la sincérité dans le sens le plus étendu du mot. Le secret du charme inconnu sous lequel on se sentait en Fentendant , c'est qu'il était entièrement vrai. C'est à peine si l'on remarquait la voix si pleine et si sonore, la noblesse native du geste , la dialectique déliée des raisonnements , l'abondance et l'originalité des pensées , le goût exquis du style et du débit ; on était absorbé par quelque chose de plus nouveau et de plus puissant. On avait devant soi un homme qui montait en chaire parce qu'il avait quelque chose à dire ; on sentait que ce qu'il donnait, c'était sa vie, c'était lui-même^ Vinet était parfaitement sérieux , c'est-à-dire , encore une fois, parfaitement sincère; Thumilité, chez lui^ cnfantail la simplicité, la simplicité produisait le natu-
rel ; point de dogmatique apprise , point de phrases faites , point de jargon religieux , point de passages cousus au bout les uns des autres pour cacher le vide de la pensée ; tout allait à Tédification ; rien ne trahissait la complaisance du prédicateur qui se regarde penser ou s'écoute parler ; le ton émouvait et pénétrait parce que celui qui parlait était, tout le premier, ému et pénétré, Vinet entraînait, non de propos arrêté, mais par une force toute religieuse et spirituelle ; il faisait verser des larmes, mais dès larmes d'humiliation ; on admirait, mais on admirait l'esprit de Dieu et sa puissance ; en y réfléchissant, on reconnaissait bien qu'un art consonmié présidait à une œuvre aussi achevée, mais on était en même temps forcé de reconnaître que cet art lui-même consistait dans la sincérité qui proportionnait l'expression au sentiment, la forme à la pensée , et subordonnait tout à un but évangélique. Chez d'autres et de grands prédicateurs, l'art est enrôlé dans une cause sainte, mais il n'est qu'un auxiliaire ; on le destine à piper saintement les âmes que Vgù espère retenir ensuite par la vérité chrétienne. Malgré l'excellence des intentions, il en résulte inévitablement quelque chose d'extérieur et de faux, des efforts , de la rhétorique. Chez Vinet, l'art n'était pas inconscient , sans doute , mais il était trop consommé pour se faire ainsi sa part à lui-même à côté du sujet ; c'était plutôt un goût parfait et caché qui circulait sous les formes de la parole ; on n'apercevait l'habileté nulle part ; on sentait le tact et le bonheur partout. Tout était hanjciûnieûx, tout était accompli , tout était char-
mant; mais l'impression se résumait dans un sentiment de surprise et d'attendrissement à la vue de la personne morale qui se trahissait si humble et si candide dans ces paroles bénies.
Vinet avait donné sa démission comme professeur de théologie pratique en mai 1845. Quelques semaines après, il fut appelé à la chaire de littérature française dans laquelle il avait déjà suppléé M. Monnard pendant plusieurs semestres et qui était devenue vacante par la démission de ce dernier. Il ne Toccupa que peu de temps. Aucune institution n'était plus importune au radicalisme que l'Académie de Lausanne ; sa distinction même la désignait à la ruine. Au mois de décembre 1846, une nouvelle loi sur l'instruction publique fut mise en vigueur, et les anciens professeurs furent renvoyés. Le conseil d'Etat ne motiva qu'une seule de ces destitutions, ce fut celle de Yinet. On lui reprochait de frécpienter les assemblées religieuses en dehors de l'Église nationale. Cependant les étudiants qu'on avait ainsi privés de leurs maîtres s'adressèrent à ceux-ci pour les prier de leur continuer quelque temps encore leurs leçons. Yinet ne s'y refusa point; malgré le besoin et la soif qu'il avait de repos, il reprit son cours de littérature dans un local priyé, et entreprit, avec les élèves en théologie, une étude théologique et religieuse de quelques chapitres du quatrième évangile. Ce n'est pas tout. Vinet avait pris une part active à l'établissement d'une école supérieure de filles, et se plaisait à y voir un moyen de mieux préparer à leur profession ces jeunes VaudoisjBs qui se placent chaque
année en grand noiîfcre à l'étirangOr, en qualité d'institutrices. Il présidait le comité directeur de cette institution. En 4847, il y eut embarras pécuniaire, et Vinet fit, au profit de Técole, un cours pour les dames, dans lequel il traita de la classification des connaissances humaines \
Cependant Tétat de sa santé devenait alarmant. Le 42 décembre , il avait assisté à un repas que les étudiants avaient offert à leurs anciens professeurs. La maladie se déclara peu après. Il né put venir à Genève, où il devait prêcher à l'époque de Noël. Sc^ activité d'esprit était plus grande que jamais, mais les forces lui manquaient. Il croyait n'avoir besoin que de repos. Il avait l'intention de se retirera Clarens et de donner deux ans à l'exécution des projets littéraires qui se multiplaient avec rapidité dans son esprit. Il voulait rédiger quelques-uns de ses cours , la philosophie pratique du christianisme et la théologie pastorale; il se proposait de rassembler ses morceaux sur Pascal et ses Études évangéliques ; il parlait quelquefois d'un choix des sermons de Bossuet, d'une nouvelle traduction de Vlmitation avec une préface et des notes ; il avait déjà fait un arrangement avec un libraire pour la publication d'une histoire de la littérature française en deux volumes; il pensait même à écrire une grammaire. Tel était néanmoins le degré de débilité auquel il fut bientôt réduit, qu'il ne sortait
1 Une dame a donné Tanalyse de ce coars dans la Revue misse^ 184T, p. 192 et sniv.
plus guère du lit que pour aller donner ses lagons ; il se recouchait en rentrant. Avait-il quelque article à faire, et nous avons vu combien ses travaux furent nombreux à cette époque, il écrivait couché ou il fai«sait écrire sous sa dictée. Il se vit enfin forcé de suspendre les trois cours qu'il avait commencés. Sa dernière legon de théologie eut lieu le 28 janvier. Le texte était Jean XYII, 4; il termina par ces mots: c Puissions-nous nous emparer légitimement de ces paroles, et, au terme de notre vie, dire, dans le sentiment de notre dépendance, à celui qui est le Père de notre Seigneur Jésus-Christ et notre Père : Nous t'avons glorifié sur la terre, nous avons achevé Tœuvre que tu nous as donnée à faire ! »
L'état de notre ami continua d'empirer. Il était déjà très faible lorsqu'il dicta, dans les premiers jours d'avril , le commencement d'un article dont nous ayons parlé et qu'il ne put achever. Le 10 du même mois, il dicta également une annonce de la Vie de Jésu^-Cbrist par Pascal, et deux jours plus tard, il envoya au Se^ meur quelques lignes sur l'Histoire desGirondins, qu'il avait écrites au crayon et sur. de petites cartes, dans les moments de répit que lui laissait la maladie. Le ^9 avril, on le transporta à Clarens. U supporta le voyage mieux qu'on ne s'y était attendu, mais lès espérances auxquelles on se rattachait furent de courte durée. Yinet ^connaissait évidenmient la gravité de son état. Toutefois, de même qu'il n'avait pas fait de son cœur deux parts, l'une pour le monde et l'autre pour Dieu, il ne fit pas non plus de sa vie deux parts, Tune
pour vivre et l'autre pour mourir; mais il continua Jusqu'au dernier moment à s'occuper des pensées et des travaux qui avaient rempli sa vie. Il prenait en- COTQ un vif intérêt aux choses littéraires. Sa dernière jouissance en ce genre fut la lecture des premiers volumes de l'ouvrage de Lamartine. Le samedi 1" mai, il se fit lire encore quelques pages du troisième. Il voulut aussi entendre son annonce de Pascal qui venait de paraître dans le Semeur , et les nouvelles religieuses qui terminaient le numéro de la Réformation, ^ *
Le même jour il réunit ses amis, MM. Chappuis, Secrétan et Marquis, pour leur faire connaître ses dernières dispositioûs ; M. Secrétan les rédigea et les lui fit signer. La nuit du dimanche au lundi (2 et 3 mai) fat très douloureuse , ses souffrances lui arrachèrent des gémissements. Les deux derniers jours il était trop faible pour parler beaucoup. Au reste, quelqu'un qui le connaissait bien nous exprimait la conviction que Vinet s'était abstenu à dessein de ces mots que Ton recueille sur les lèvres d'un mourant et que l'on cite. Il goûtait médiocrement les récits de morts chrétiennes. Les seules paroles que l'on ait conservées de lui sont des témoignages d'affection ou des expressions d'humililé. L'un de ses amis lui ayant dit qu'on priait beaucoup pour lui : « On ne peut guère, répondit-il, prier pour une plus indigne créature. » Une autre fois il demanda pardon pour tous les scandales, ainsi s'exprimait-il, qu'il avait pu donner par son impatience et son intolérance. Il laissa ce message pour son fils : « Dites-
•lui qu'il persévère dans Taraour de Jésus-Christ, puis qu'il Ta rencontré. »
Le lundi soir, il semblait mieux et l'on eut une lueur d'espoir. Sa sœur et M"* Vinel, accablées de fatigue, allèrent alors prendre quelque repos. Un ami resta près de lui. Ils eurent un dernier entretien. « Que dois-je demander pour vous ? » lui dit cet ami. — <^ Demandez pour moi toutes les grâces, répondit Vinet, même les plus élémentaires. » A une heure du matin, sa respiration devint gênée et il eut des angoisses. Elles continuèrent, mais sans grand combat, sans agonie proprement dite. Quelqu'un lui ayant fait une question : a Je ne puis plus penser, » dit-il. Ce furent ses dernières paroles. Il expira à cinq heures du matin, le 4 mai 1847.
Un grand nombre de personnes accoururent de Vevey, de Lausanne, de Genève même, pour rendre les derniers devoirs à celui qu'elles avaient tant admiré ou aimé. Un monument élevé par ses amis marque la place où il repose dans le cimetière de Clarens^ à mihauteur d'un riant coteau, au milieu de l'un des sites les plus beaux du monde .
Nous venons de tracer rapidement l'histoire des écrits de Vinet. H nous reste à^ examiner Tesprit qui a présidé à ses travaux , la tendance qui les caractérise, Tunité qui s'y manifeste, et à nous Tendre compte de l'influence qu'ils ont eitercéè.
Nous rencontrons d'abord, dans Vinet, ce qu'on peut appeler le publiciste. Parmi les brochures et les livres qu'il a écrits sur des sujets d'un intérêt public , il en est qui traitent des rapports de l'Eglise avec lËtat, et dlautres qui s'occupent de l'Église elle-même , de sa forme et de ses institutions. Il est bon de remarquer que les deux ordres de questions étaient étroitement unis dans la pensée de l'auteur. A ses yeux, les institutions de l'Église devaient être déterminées par la nature de l'Église, et, d'un autre côté, la thèse que Vinet a soutenue sur les rapports de la société civile avec la communauté religieuse , reposait beaucoup plus sur la notion qu'il se faisait de cette dernière que sur des notions politiques quelconques. Ses idées sur la nature de l'État ne sont, en grande partie, que la contre-partie et, pour ainsi dire, la conséquence, le prolongement de ses idées sur la nature de l'Église.
Vinet regardait l'Église comme une société de chrétiens qui se sont librement et spontanément réunis en vertu de la foi qui leur est commune* Cette no-
tion, qui paraîtra peut-être banale et qui est, au fond, très nouvelle et très peu acceptée, reposait elle-même sur la notion qu'avait Vinet du christianisme, car l'Église et l'Évangile étaient pour lui deux termes corrélatifs. Selon lui , la foi chrétienne n'a de réalité qu'autant qu'elle est une possession personnelle, une conviction individuelle, une adhésion volon* taire, un parti pris de la conscience et, pour tout dire, un acte moral. Il est un mot que Yinet a beaucoup con* tribué à mettre en circulation et qui résume parfaitement cette conception : On ne natt pas chrétien, on le devient. La foi, au sens de Yinet, a pour point de départ la conversion prise dans un sens biblique très sérieux.
On voit tout d'abord ce que l'État devait être à ce point de vue. Car, si l'Église repose sur te fait de la foi et de la vie chrétiennes, cette base ne saurait être celle de l'État , et , dès lors , il y a distinction , disons mieux, il y a dualité.
Nous croyons que la notion ecclésiastique de Yinet se rattache à toute une conception du christianisme. Elle est directement opposée à une autre théorie qui repose également sur une conception générale et de laquelle dépend aussi un ensemble de vues sur les choses divines. Les honunes sont plongés dans le mal ; Jésus-Christ est venu fonder une institution destinée à les sauver ; l'Église est le dépositaire de la vérité et de la grâce, le représentant de Dieu sur la terre, le tuteur de l'humanité dans l'état de minorité spirituelle où se trouve cette dernière. L'Église n'est donc pas la société des chrétiens^
mais bien plutôt Tinstitution chargée d'élever les hommes à la qualité de chrétiens. £)lle embrasse les peuples entiers dans ses soins^ et, dès lors, elle s'associe naturellement avec le gouvernement civil de ces peuples pour en recevoir un appui indispensable au rôle pédagogique qu'elle s'attribuot Tout, du reste, dans Faction de l'Église, porte le cachet de cette notion pédagogique. L'enfant est réclamé dès sa naissance comme membre ou plutôt comme pupille de TÉglise , U reçoit le baptême comme sceau de cette adoption, il prend le nom de chrétien, lequel perd dès lors sa signification plus élevée pour désigner le ressortissant ecclésiastique, Il y a un clergé et des laïques; le clergé a des confessions de foi , le laïque croit plus ou moins ce que croit le clergé, Le culte est organisé d'après le même point de vue, La liturgie et la prédication y tiennent la place de la prière spontanée et de l'exhortation mutuelle. Des dimanches suppléent à la piété de tous les jours par des enseignements périodiques , et des anniversaires solennels rappellent à des cœurs mondains les souvenirs sacrés de TËvangUe. En un mot, ca n'est pas la vie spirituelle qui est supposée dans ce système , c'est son absence , et le système tout entier se propose précisément d'exciter ou de produire cette vie daus le monde.
Nous ne faisons qu'énoncer le plus incontestaUe des faits historiques en rappelant que cette conception du christianisme n'est point celle des apôtres. Loin de là, on pourrait presque reprocher à saint Paul, à saint Jean de trop idéaliser le chrétien. Un disciple
de Jésus-Christ est, à leurs yeux, un homme nouveau, en communication directe avec Dieu, instruit de toutes choses par le Saint-Esprit, indépendant des secours extérieurs, affranchi de l'usage des béquilles dont le judaïsme avait besoin , répudiant la distinction des aliments et des jours. Nous sommes, dans le Nouveau Testament, sur le terrain du spiritualisme le plus complet, c'est-à-dire d'une religion où manquent les éléments arbitraires, où tout est directement religieux et porte', pour ainsi dire, d'aplomb sur la conscience. Eh bien ! à l'inverse de tout ceci, le catholicisme est une immense et puissante pédagogie chrétienne, et nulle part l'idée de la minorité religieuse de l'humanité n'a été aussi rigoureusement poussée jusqu'à ses conséquences. Quant au protestantisme, il s'est dégagé, mais il ne s'est dégagé qu'à moitié de l'une des conceptions, comme il n'a qu'à moitié aussi saisi et réalisé l'autre.
La légalité est à l'Évangile comme l'ascétisme est à la morale. Le devoir pur ne devient accessible à la plupart des hommes qu'au moyen de certaines pratiques qui lui sont étrangères, qui dérogent même à son caractère absolu, qui ne l'expriment qu'en l'altérant, mais qui, par là aussi, le mettent davantage à notre portée. Il en est de même du spiritualisme évangélique. Il ne peut entrer en contact avec l'humanité qu'il est destiné à transformer, sans se soumettre à des transactions; il s'abaisse jusqu'à nous pour nous éleVer jusqu'à lui. C'est que de l'idéal à la réalité il y a toujours et riécessairement une chute. La pensée de Jésus
n'a-t-€ille rien perdu de sa pureté spirituelle dans la prédication apostolique ? N'y a-t-il pas un abîme entre le christianisme biblique et le catholicisme du moyen âge? Et, d'un autre côté, une doctrine plus sublime n'aurait-elle pas été comme non avenue pour les rudes populations de l'invasion? S'il y a eu ainsi compromis instinctif, altération, transformation, en pouvait-il être autrement ? L'histoire avant Jésus-Christ est une grande préparation du monde à l'Évangile qui devait venir; l'histoire depuis Jésus-Christ offre la même progression renversée, les efforts de l'humanité pour s'assimiler l'Évangile qui est venu. C'est que le mot de l'histoire, c'est que la loi du développement, c'est que le but de l'humanité, ne sont autre chose que le progrès dans la spiritualité; or, ce progrès ne s'accomplit que par la transaction de l'esprit avec ce qui n'est pas lui; le germe impérissable s'accommode pour un temps d'une enveloppe grossière, d'un milieu qui l'opprime ; mais il sait découvrir dans ce milieu des éléments qui lui sont homogènes, il se les assimile, et le jour vient où il s'élève au-dessus du sol en fleur radieuse et parfumée. Qu'importe que la cause du spiritualisme chrétien soit bafouée aujourd'hui, que ses partisans soient en petit nombre, que ses défenseurs soient outragés; il gagne du terrain à travers les crises de l'humanité , il est le ressort dernier et caché des évolutions sociales ; c'est à son profit que tout s'accomplit ici-bas ; il n'est rien qui ne le serve, jusqu'à ses défaites apparentes; l'univers et réteinité lui appartiennent.
Les questions ecclésiastiques ne sont qu'un aspect de cette grande question; la lutte qu'a engagée et soutenue Vinet n'est qu'un épisode dans le long combat de la chair contre l'esprit. Notre ami a joué dans cette lutte un rôle mémorable. Son nom est dé* dormais inscrit parmi ceux des plus nobles champions de l'idéal et du vrai au sein de l'humanité. On se de* mandera peut-être s'il a bien aperçu tous les aboutissants de la discussion. On se demandera surtout s'il ne s'est pas placé à un point de vue trop absolu, s'il n'a pas confondu l'opposition entre l'idée et sa réalisation avec l'opposition entre le vrai et le faux, s'il n'a pas fait trop abstraction des conditions du développement his* torique. Voilà ce qu'on dira sans doute, mais il fau* dra se rappeler en même temps que cette préoccupation exclusive de l'idée dans ceux qui la représentent sur la terre n'est pe^int de trop pour lui assurer sa place dans. un monde*' où le fait domine si tyramû-quement.
11 est facile de voir, diaprés ce qui vient d'être dît^ que le publiciste, dans Vinet, touche de près au théo« logien, à prendre ce tnot de théologien dans un sens élevé et agrandi.
tl faut distinguer, en effet, dans toutes les branches de la littérature, l'ouvrier et l'artiste, le savant et le virtuose, l'érudition et le génie. L'érudition a quelque chose d'impersonnel; celui qui fait faire des progrès à une science assure sans doute à son propre souvenir une place dans l'histoire de celte science, tuais il
ne laisse pas après lui d'œuyre qui lui appartienne en propre et qui porte son nom; le résultat de ses travaux se œnfond avec les résultats postérieurs, et l'on peut comparer sa tâche à celle du manœuvre qui contribue à la construction d'un édifice, mais auquel personne ne pense en contemplant cet,>édifice, parce que la pensée qui s'j révèle n'est pas la sienne. L'œuvre de l'artiste, au contraire, est essentiellement personnelle, c'est son œuvre, et elle est à jamais inséparable de sa mémoire , parce qu'il l'a marquée^ du sceau de son individualité, parce qu'il vit en elle, parce qu'elle est sa création, unique, mystérieuse, individuelle, comme lui-même est une création de Dieu.
Cette distinction n'est pas moins applicable à la littérature théologique qu'à d'autres genres de littérature. Dans la théologie aussi la simple érudition n'est que travail de manœuvre, et les résultats acquis ne sont que des matériaux qui attendent la main et la pensée de l'artiste. Seul le génie religieux saura con^ biner ces matériaux en une œuvre durable et , en même temps, les convertir en une acquisition commune de l'humanité. L'érudition a quelque chose d'ésotérique, tandis que le génie s'adresse à l'homme de tous les temps et de tous les lieux; il n'est nulle part étranger, il n'est jamais suranné.
Le génie n'en est pas moins de son siècle, il le représente tout en le dominant. La science proprement dite peut lui être étrangère, mais il s'en est approprié les résultats, ne fût-ce que par cette intuition qui est
l'un de ses privilèges. Ce serait une erreur que de se représenter le génie comme doué de je ne sais quelle universalité abstraite; au. contraire, la puissance de son action a pour condition Findividualité humaine, le rapport étroit avec une époque et des circonstances données, avec, le réel et le concret. C'est précisément par la vérité de son existence individuelle qu'il a une valeur générale.
Nous avons dit que la théologie a aussi ses génies. La pensée religieuse, eu effet, a reçu parfois le sceau ineffaçable d'une grande individualité. Si l'éloquence est une vertu, ne peut-on pas dire aussi que la théologie, au sens le plus élevé du mot, est un art? Augustin, A-Kempis, Pascal, Schleiermacher ûe forment-ils pas comme un chœur mystique d'artistes divins ?
Ni.
C'est dans ce chœur que Vinet trouve sa place. Vinet. n'est point un savajit, quoique ses connaissances fussent étendues, ses lectures immenses; il n'est point un théologien, dans le sens technique, et l'on peut se trouver tenté quelquefois de regretter qu'une méthode rigoureuse et cet élément historique des questions qui en est l'élément vraiment scientifique, lui soient restés trop étrangers; mais Vinet est plus qu'un simple érudit, à savoir un penseur; plus qu'un théologien de métier, à savoir un écrivain religieux plein de beauté et d'originalité. Il a vécu de la vie de son siècle, il en a plus vécu que rhonune d'une culture spéciale ne peut le faire, et, du haut de cette mtuation intellectuelle, il a parlé la langue de
l'Evangile au inonde et parlé la langue du monde à l'Église.
La doctrine, la morale et l'apologétique ne font qu'un dans les écrits de Vinet, parce qu'il prend ces choses à une profondeur où elles se rejoignent, et dans cet élément de la vie religieuse où elles se confondent. 11 ne s'imagine pas qu'on puisse démontrer la divinité du christianisme an faisant abstraction de son contenu ; pour lui, la divÏQiité de l'Évangile c'est sa vérité, sa vérité c'est sa pu^sance, et cette puissance résulte de son harmonie avec les aspirations et les besoins de l'âme humaine. Vinet, à cet égard, est le contmuateur direct de ce Pascal qu'il a tant étudié, si ce n'est que l'apologète catholique a plus insisté sur ce que j'appellerais les misères intellectuelles de l'humanité, tandis que Tapologète protestant se meut plus exclusivement entre les idées de péché et de devoir. Vinet est avant tout moraliste. Un enseignement, pense-t-il, qui convainc l'homme de péché, comme le fait l'Évangile, qui le révèle lui-même à lui-même, qui se montre à la fois si élevé et si applicable, si paradoxal et si sensé, cet enseignement vient de Dieu, il ne peut venir que de lui, et si les autres preuves ne sont pas 'superflues, à coup sûr elles ne sont que secondaires. Aussi la prédication de Vinet roule-t-elle presque exclusivement sur des sujets de morale, mais d'une morale qui n'est pas seulement une morale religieuse, qui est comme la substance même de la religion. C'est dire, en même temps, quel était l'esprit de la dogmatique de Vinet. A cet égard, comme à plusieurs autres,
il y a eu sans doute des phases daus sa vie , ou plutôt il y a eu développement continuel et continu. Néanmoins, ces tranformations se sont accomplies dans le sens d'une direction constamment semblable. Il est peu nécessaire et il serait peu sûr d'énumérer ici les divers articles de la croyance de Vinet. L'Écriture n'était point pour lui un code, ni même un livre, mais une collection de livres et le récit d'une histoire. L'opposition de la foi et de la raison n'avait, à ses yeux, point de sens, car il voyait dans la raison l'une de ces universelles et immuables prémisses auxq[uelles tous les systèmes en appellent, dont on convient dans les opinions les plus opposées, et qui, à quelque point de vue que nous nous placions^ forment le critère de la vérité et le point d'appui de la croyance. De même, Vinet, tout en fondant son apologétique sur le sentiment du péché, n'avait garde d'exagérer la déchéance morale de l'homme jusqu'à méoumaître l'é* tincelle divine qui scintille encore dans cette nuit et qu'un souffle peut ranimer. Il ignorait ces excès de doctrine qui, rompant tout point de contact et, pour ainsi dire , tout passage entre l'homme ancien et l'hoaime nouveau, tendent à faire de celui-ci le produit mécanique de je ne sais quel arbitraire divin. La personna de Jésus-Christ était le centre de l'Évangile tel qu'il le coacevait, toutefois moins, ce nous semble, conune la victime expiatoire de la théologie orthodoxe ou comme l'idéal humain de la théologie nK)derne, que couuoe le Dieu manifesté sous le voile de l'incarnation. C'est pourquoi aussi il se représentait la foi comme un regard v«rs
Celui qui disait : « Quiconque m'a vu, a vu le Père ! » Cette foi n'est point une croyance intellectuelle, mais un fait moral, et, dans ce sens, elle est une œuvre. Du restCj^ elle. est toute de Dieu et toute de l'homme, premier fruit de cette grâce que Vinet fait moins consister dans un pardon objectif et antécédent à la vie nouvelle que dans cette vie nouvelle elle-même, avec tous ses éléments et tous ses développements, foi et amour, régénération et sanctification. Le pardon n'est pas distinct de ces grâces, il eu est la communication.
Sur tous ces points, on reconnaît une dogmatique qui ne s'est point formée de lambeaux du texte biblique, de données traditionnelles ou spéculatives, mais qui est l'expression d'une vie chrétienne et qui se tient debout en vertu de sa propre force organique. Au reste, ce qu'il y a de plus caractéristique dans la dogmatique de Vinet , comme , en général , dans tout ensemble de pensées, c'est la méthode. Or, la méthode de Vinet se résume tout entière dans ses vues sur l'autorité en matière de foi. Il n'est point d'ennemi qu'il ait combattu avec plus de zèle que celuilà, parce qu'il reconnaissait instinctivement sous ce nom la même conception anti-spiritualiste avec laquelle il s'était mesuré dans les questions ecclésiastiques, a Le cdBur, écrit-il, le cœur! l'intuition, la conscience intime de la vérité religieuse, immédiatement saisie comme le sont les principes premiers! Thèse hardie et sublime qu'un bien plus grand que Pascal avait professée avant lui dans cette mémo-
rable injonction : Croyez à ma parole, sinon croyez aux œuvres que je fais. La vérité a ses titres en ellemême; elle est sa preuve à elle-même; elle se démontre en se montrant, et le cœur est le miroir de ia vérité. Quiconque ne prêche pas, sous le nom de foi, un avilissement volontaire ou un suicide de l'esprit et du cœur, quiconque veut retrouver dans la foi ce consentement de soi-même à spi-même dont Pascal a fait un des caractères de la foi , sera d'accord avec lui sur la nécessité d'une rencontre entre la vérité et le cœur de l'homme . Au jugement de quelques personnes, tout ceci est du rationalisme ; pour d'autres, c'est du mysticisme pur; à nos yeux, c'est tout simplement TEvangile, ou, si Ton veut, du spiritualisme. L'Evangile ne peut être que spiritualiste, et il ne Test qu'à cette condition; toute autre le dépouille de ce caractère, car toute autre nie en principe ce que Jésus- Christ a constitué à si grands frais, les rapports immédiats de l'homme avec Dieu , la liberté glorieuse ^* ; des enfants de Dieu , ou , pour parler un langage % .moins élevé, l'individualité religieuse. » Quelle fer- . ; \> i ineté dans ces convictions ! quelle hardiesse dans cette • *^ * parole! Tout Vinet est là, sans doute, mais en môme ^ temps, on ne saurait se le dissimuler, toute la théo-
logie nouvelle, toute une révolution. Après cela, nous sommes libre d'avouer qu'il y a quelquefois dans Vinet ce qu'on pourrait appeler de petits glaçons dogmatiques, comme il y a dans son style ce que Sainte-Beuve nommait de petits glaçons mythologiques. Le soleil n'en fait pas moins sentir et circuler
sa chaleur parmi les espaces de sa pensée. Il en est de la religion de Yinet comme d'une formation géologique ; le soulèvement ne s'est pas accompli également et régulièrement partout , mais le feu central eàt là, foyer concentré, puissant, inextinguible.
L'unitéde pensée est admirable dansYinet.L'homme, le littérateur, le théologien, le publiciste, sont dominés par un même principe et se confondent dans une même personne : celle du réformateur. Vinet est réformateur, comme Tout été tous ceux qui ont jamais mérité ce titre, en marquant de son nom un progrès dans la voie du développement spirituel. Il Test comme Luther, comme Pascal, comme Schleiermacher. Son œuvre , cx)mme la leur , est pleine d'éléments dont il ne sentait peut-être pas lui-même toute la signification.
Vinet est redescendu dans l'âme humaine, profondeurs mystérieuses dont l'homme tend sans cesse à sortir, mais où brûle la lampe de la vérité. Il s'est mis à la recherche de la certitude et de Dieu, et il^a pris son point de départ dans la conscience; il a ne^' connu l'imprescriptibilité des vérités internes ; il a' compris que, si la religion est faite pour nous^ nous sonimes aussi faits pour elle ; en d'autres termes, que le critère de la divinité d'une religion est dans . cette harmonie avec la conscience .qui fonde' à la fois pour celle-ci le droit d'apprécier , et le devoir de se soumettre. <c II fs^udra touioursvqua la. vérité hors de nous se * mesure ,. ^ se. jcompjare à la, vérité qui est . en