CHAPITRE PBEBUER
Xnfanoe et jeunesse.
llezandre-Bodo^he Yinet naquit ie 17 juin 1797, à Ouchy, près liannwip, an bord du lac Léman. Sa famille, d'origine française, éÊàbëe en Suisse depois deux g^érations, avait acquis la bourgeoisie de Crassier. Son père, Marc Yinet, avait commencé par élre instîtatear primaire, noUe et pauvre métier : plus de cent éièves et vingt louis d'af^intements. n s'était aussi occupé dlioriogene, à Genève, mais sans grand succès. En 1797, il était iom^ommis des péages à Ouchy. Plus tard, en 1798 et 1799, il dMrehait à gagner son pain, dans la Suisse allemande, comme traducteur et copiste, pendant que sa femme, restée dans le canton de Yaud, avec deux enfants en bas âge, supportait patiemment one vie d'attente et de privations. Cette situation, cruellement précaire, se prokuigea pendant deux longues années, et itit aggravée par les malheurs qu'attirèrent sur la Suisse la guerre civile el Tinvasicm étrangère. Le jeune Yinet ne vit pas régner Tabondaiee aoionr de son berceau.
Cependant Marc Yinet, partout où il trouvait de remploi, se distinguait par son ai^lication au travail et par une intelligence supérieure à la position qu'il occupait, n fût employé entre autres à la chancellerie helvétique, à Berne, et remarqué par le chancelier Mousson. Rentré dans le canton de Yaud avec les meilleures recommandations, il obtint la place de secrétaire en chef du département de rintérieur, position assurée, sinon brillante.
Marc Yinet était un homme simple, un homme de la vieille roche, n était gai par accès, d'ailleurs ordinairement silencieux et absorbé. Il avait le (eint jaune et maladif, ce qui lui donnait un air plus sévère encore. L'injustice le révoltait, et il ne se laissait imposer ni par le succès, ni par la gloire. H éleva ses enfants dans les traditions austères où il avait été élevé lui-môme. Il ne fut pas père seulement; il fut dans toute la fbrce du terme, chef de famille. Le respect régnait autour de lui. Rien pour le plaisir, rien pour la vanité, tout pour le devoir. Soa fils était déjà un grand garçon, un collégien, qu'il le faisait habiller par un petit tailleur de village et qu'il lui coupait les cheveux, de sa propre main, le tondant ras, au risque de l'exposer à la risée de ses camarades. H évitait la société, par prhicipe, semble-t-il, autant que par économie. Seuls quelques parents, habitant la campagne, trouvaient chez lui une table hospitalière et firugale. D'invités, jamsûs. Quand il revenait de soa bureau, son premier regard était pour s'assurer que l'ordre régnait. Homme de peine et de travail, il ne s'accordait que les seuls loisirs du dimanche, graves loisirs, dont l'emploi était invariablement fixé : le matin, le sermon ; après midi, la promenade en famille.
Malgré cette rigoureuse discipline, la tristesse ne régnait pas dans la maison Yinet. M""* Yinet était la bonté même, tout dévouement, tout sacrifice» La sévérité du mari n'était point de la dureté, bien au contraire, n avait Tesprit cultivé» ouvert et naturellement éveiDé. La vivacité du sang méridicmal s'associait chez lui à la sévérité huguenote. A table, il avait toujours quelque histoire inté* ressante à conter, n lisait fort bien , et il aimait > le soir, à s'en* tourer de sa famille et à lire à haute vdx quelque puUicaticm
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UNiveUe. n s*fiitéressait vivement aux choses littéraires , et la poésie n*était pcrint au nombre des vanités sévèrement bannies du foyer dmnesUqoe. On raconte qu'en lisant ainsi ^ le soir, la Messeineone de Casimir Delavigne intitulée la Mort de Jeanne dArc, les lannes Êûllirent deux fois lui couper la parole. Il était donc sensible, et il aimait tendrement ses enfants; mais, ainsi que ses ancêtres, il avait appris à envisager la vie comme un combat, et fl refoulait au dedans les tendresses amollissantes.
Marc Vînet eut trms enfants : deux garçons, Alexandre et Henri, et une fiOe, M>^ Elise Yinet, qui a survécu à ses frères. Henri, le cadet, avait l'esprit vif, brillant et plein de feu. Alexandre était tôDîde. € Tattends beaucoup d'fienri, disait le père, mais peu d'Alexandre. > Celui-ci se persuada qu'il n'était que le second dans TafliBction paternelle, et sa timidité s'en accrut. U était extrêmement sensible aux reproches. Aussi s'appliquait-il à les éviter; mais le mioyen de satisfaire un juge qui rdevait avec une ponctualilé impitoyable les moindres négligences) L'enfant tremblait en entendant, à l'heure du dîner, le pas de son père sur l'escalier: de ne pleurerai pas, maman, disait-il, je ne pleurerai pas, » et il pieunk néanmoins. C'était nerveux. Cet excès de sensibilité ne désarmait pas la sévérité du père, qui s'en étonnait et parfois s'en impatientait
On ne sait presque rien des premières études de Yinet. Jusqu'à sept ans il n'eut d'autre instituteur que son père; puis, entré au collège cantonal, il ensuivit les classes, jusqu'à l'académie. Comme il Usait beancocq), il eut bientôt épuisé la bibliothèque paternelle. Elle n'était pas grande, mais elle comptait quelques bons livres. « Ty vois encore, écrit un des plus anciens camarades d'études de Vinet^ les œuvres de La Bruyère, le Siècle de Louis XIV de Voltaire, on théâtre de société de M"* de Genlis, les œuvres de Berqoin, la découverte de l'Amérique par Campe, et Robinson CruMoëy qui demeura l'ouvrage favori d'Alexandre. > Ces ouvrages et d'antres, modestement reliés, étaient rangés en bon ordre sur one petite étagène, dans le cabinet du père. La famille Yinet de-
iS CHAPITRE I
mettrait alors rue da Pont» N"» 19. En face^ de FaiUre côté de la rue, était la boutique éa principal libraire de Lausanne, H. Henri Fischer, plus tard conseiller d*état. Le jeune Yinet fut bientôt dans les meilleurs rapports avec son yoisin, homme des plus obligeants^ H était sans cesse chez lui, et yiyait, en quelque sorte, au nâieu de ses livres.
Les progrès d'Alexandre Yinet fiirent rapides. A treize ans, il avait fini ses classes de collège, et était prêt à entrer à Tacadômie, dans ee cpii'on appelait l'auditoire de belles-lettres; mais la loi exigeait quatorze ans révolus. Le père ne savait trop comment utiliser cette année d'intervame lorsqu'il apprit qu'on venait, par faveur toute exceptionndle, de permettre rentrée de l'académie à un jeune homme qui n'était ni plus âgé ni plus avancé que son fils, mais qui était bien recommandé. U court solliciter la même faveur et l'obtient.
Voilà donc Yinet le cadet des étudiants lausannois. L'académie de Lausanne, sans être fortement organisée, comptait quelques hommes distingués, entre autres le professeur Durand, que nous retrouverons, et le professeur Dutoit, presque aveu^, homme de goût, qui avait le sens littéraire sûr et vif. On traversait les auditoires de belles-lettres, puis ceux de philosophie, après quoi l'on choisissait entre la théologie et le droit. S'il faut en croire la tradition, on ne se tuait de travail ni dans les uns, ni dans les autres. Les étudiants de ce temps-là ont la réputation d'avoir su s'amuser aussi bien, quelques-uns disent plus chevaleresquement, que ceux d'aujourd'hui. Ds jouissaient de certains privilèges, dont ils étaient extrêmement jaloux ; ils formaient un corps, et avaient à leur tête un sénat, — ils l'ont encore, — espèce de tribunal de première instance, armé d'un pouvoir disciplinaire. Diverses sociétés contribuaient à entretenir parmi eux la vie littéraire, sans pr^udice de la gaîté.
Lorsque le jeune Yinet fiit entré à l'académie, son père comi»rit que le moment était venu, non de se départir de la sévérité première, mais de la combiner avec un régime qui autorisât quelque liberté.
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li n*^ fs^oipas davantage pour que cette natnre, jusqu'alors comprimée , commençât à s'épanouir. Yinet put s'associer à la vie de ses camarades. En noyembre 1812, il fut reçu membre de la société dite de ptiiiosophiey dont les réunions ayaient lieu une fois par semaine. On y lisait des travaux qui faisaient l'objet (te discussions. Parfois quelque professeur y assistait, à titre d'ami. Souvent la soirée se terminait par un second acte^ c'est-à-dire inter pocula. La surveUlance paternelle ménagea les degrés de cette première émancipation. Un jour, dans un repas de volée , Yinet, le plus jeune, mais non le moins animé, £amit, serviette sous le bras, le service d'échaason, comme les Fuchs des universités allemandes, lorsqu'il aperçut dans un angle obscur la silhouette de son père , grave et immobile. Le père sortit presque aussitôt, sans mot dire; mais le fils n'oublia de sa vie l'émotion que lui avait causée cette apparition inattendue.
Cependant le jeune Yinet se faisait r^narquer par son zèle, son intelligence, et surtout par un goût très vif pour la littérature. Madame de Staël et Chateaubriand , dans leur plus firaiche nouveauté, furent ses autem*s favoris, n lut aussi et ne tarda pas à imiter les poètes alors en renom. Les vers coulaient de sa plume, souvent négligés, toujours abondants et faciles. Il en tomba quelques-uns sous les yeux du père, qui les critiqua sans pitié, tout en se disant, à part lui, qu'il y avait pourtant de l'étoffe chez cet enfant dont il avait d'abord si mal auguré.
Les camarades de Yinet paraissent avoir été plus prompts à reconnaître ses talents. Ils le chai^geaient des conmûssions délicates, des discours officiels et des correspondances avec l'autorité. Son ncHU est partout dans les souvenirs académiques de cette époque. On nous parle aussi d'une troupe de jeunes amateurs, qu'il organisa et dirigea lui-même, et qui joua, non sans succès, plusieurs pièces de société.
Deux traits caractérisent la vie d'étudisoit d'Alexandre Yinet : gorabondance de sève littéraire, surabondance de flranehe et très imoeente galté.
H GHAPITBB I
C'était Un déyoreur de livres, grand amateur de beau style, déjà grammairien, rhéteur, critique. A part un roman, abandonné presque aussitôt que commencé, on ne voit pas qu'il se soit ap<> pliqué, dès cet âge, à quelque travail de longue haleine; mais les petites compositions, les pièces de vers, se multipliaient sous sa plume. Un air Tavait-il firappé, vite il y adaptait des paroles* Ecrivait-il à quelque ami, il passait de la prose aux vers, et des vers à la prose. Un fragment de lettre du 3 Janvier 18U, — il avait un peu plus de seize ans, — nous le peint assez au naturel.
c Tu me demandes, ma chère cousine, de te faire en peu de mots le tableau de mes occupations et de mes études; mais com* ment faire en peu de mots un tableau vaste et sans bornes ? Je vais pourtant l'essayer.
Muse légère qui souvent Me prêtes tes tons et ta lyre, Accours, que ton esprit inspire Mon monotone et faible chant.
Dis les maux que souvent j'endure Lorsque, penché sur des bouquins, Je néglige la source pure De la colline où les destins Placent pour jamais ton empire.
Dépeins mon ennuyeux martyre Lorsque, pâlissant de dépit.
Je lis ces pages raboteuses.
Ces phrases lourdes et verbeuses De rinconcevable Emesti.
Dis... Ne dis rien, laisse à ma prose Le soin de décrire une chose Qui se refuse aux doux accents Et de ta lyre et de tes chants.
> Ainsi, parlant prosaïquement et bannissant rhyperi)Ole, je te dirai, ma chère, que mes études embrassent un assez grand espace. Logique, métaphysique, physique, mathématique, droit, éloquence, grec et latin: voilà succinctement ce dont 11 faut que je tapisse les
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étroites de ma fitible cervelle. C'est superbe, n'est-il pas ¥iii?rooUiai8 de te dire qu'à toutes ces sciences j'ajoute encore pour nMm usage particulier quelque peu d'italien; peut-être mémo f y joindrai encore de l'allemand pour pouvoir parler un jour cette langue avec ma chère cousin^ Ne conclus pas de là que je suis un funeiix travailleur; loin de là, je suis enclin à la paresse et je versifie, deux choses incompatibles avec l'étude; mais n'importe; tout va son train. Au fond, c'est une vie très agréable que celle d'étudint, elle bannit la mélancolie, inspire la gaité... Je suis actuelle* iBoit étudiant en philosophie; je crois que ma lettre n'est pas propre à te damner une haute idée de mes connaissances philosophiques; en efiet, l'habit ne fait pas le moine; mais il faut dire aussi qu'on nous Hait étudier la philosophie dans l'auteur le plus maussade, le plus sot, le plus barbare qui soit sous la voûte des cieux. C*est on quidam nommé Emesti... »
D ne iànl pas oublier, en lisant ce fragment et d'autres semblables, qu'ils sont datés de Lausanne. Un jeune homme aussi bien doué aurait la phrase déjà plus légère s'il avait vécu dans un milieu Innçais. On parie le français dans le cantcm de Yaud, mais un français semé de provincialismes et dont les allures traînantes rap« IKUem mal cette langue de Voltaire, qui court et pétille. Quiconque est né Yaudois n'apprend à écrire que par un long travail d'époratîon, dont, à seize ans, les plus habiles commencent à peine à soqtçonner la nécessité.
La gaité de Yinet fut, à tout prendre, bien plus littéraire que baeUgne. Les jours de fête, il avait son couplet, et si quelque événement d'importance, tel qu'une rencontre des étudiants et du guet, mettait en émoi la jeunesse académique, il chantait volontiers les exploits de ses camarades. On a de lui une Ouétiade^ en quatre chants. D'ailleurs, il était sobre, honnête, et il n'eut jamais à rougir de ses JuoenSia.
La plus grave des aventures auxquelles il prit part ne tendait à rien moins qu'à la délivrance d'une beauté persécutée. On s*en- Ireleiiait tout bas de l'existence mystérieuse d'une famille d'origine
étrangèare qui habitait une campagne soiitaire, à qudquet mSaniei de la ville. On parlait d'une jeune fille yictime d'une marâlre et d'un père dénaturé. Elle était prisonnière. La nuit on renteniiit pousser des gémissements plaintifs, parfois des cris perçants. Sa raison devait s'être perdue à force de mauvais trsdtements. Tinet et quelques-uns de ses amis, jeunes gens entreprenants, se décident à tenter une expédition nocturne. A onze heures du sdr. Os se mettent en observation autour de la maison suspecte. Une lamière va et vient de fenêtre en fenêtre; puis elle disparaît pour reparaître dans un autre corps de logis, absolument séparé dn premier, et sans que personne ait été vu passant de l'un à l'autre. C'est donc par un souterrain qu'on parvient à la prisonnière. Cette découverte, qui en promet d'autres, enflamme nos jeunes don Qnîchottes. Ils s'approchent en tapinois, et Tun d'eux commence à escalader un espalier, qui monte jusqu'à la fenêtre de la cbambre où gémit la Dulcinée. Malheureusement un bruit les trahk. Le maître du logis accourt, un fusil à la main, et fait feu sur les aggresseurs, qui s'enfuient emportant un des leure, blessé à la tête. Yinet reçut pour sa part quelques grains de gros plomb, idom il ne se vante pas dans la lettre à laquelle nous empruntoas ce récit, n est vrai qu'elle était adressée à la même cousine à qui nous l'avons vu rendre compte de ses études '. Cette affaire donaa lieu à un procès. Dans le cours de l'instruction, on apprit qœla prisonnière était mieux traitée, c Nous sommes tr^uisportés. de joie, » s'éCTie Vinet.
Mais ce n'était pas seulement en faveur des belles vicies itee tyrannie domestique que Yinet av2ût des accès de zèle et des transports d'ardeur chevaleresque. U en avait aussi en faveur de son pays menacé. Les années 1812 et 1813 furent difficiles pour les peuples dont la cause était liée à celle de la France ihq[>âfiale. Berne s'agitait pour recouvrer ses possessions perdues, et la fermentation était grande dans le pays de Yaud et dans YAxgqivie.
' Lettre du 21 juin 1816.
enfâncob et jeunesse 17
Vinet ressentit rémotion générale. Il fit appel aa pa^otlsme de <^ eoDcitoyens dans nne chanson, qui parot en 1813, sans nom d'aoletir, chez Galiot, à Payeme, et fat quelque temps assez populaire. Cétâit une sorte de MarseUlaise, intitulée le RéveU des Vaudois.
Liberté, liberté chérie,
Soutiens nos cœnrs, guide nos pas !
Oui, c^est pour toi, ponr la patrie
Que nous Tolérons aux combats !
Des tyrans Fimpnissante rage
£n vain youdrait nous asservir;
Pourrait-on craindre Tesclavage
Lorsqu'on t'aime et qu'on sait mourir? (bis,)
Le gouYemement de Berne s'émut de ces chants belliqueux, qui retentissaient dans les Tilles et dans les campagnes. Il réclama loprès du gouTemement de Yaud. Le landamman en charge, M. PidoUy ayant appris que le jeune Vinet en était l'auteur, le fît renir et l*exhoila à la modération; mais on peut croire que la réprimande ne fat pas trop sévère.
Uf cerde étroit où aTait été renfermée la jeunesse de Vinet, s'éïiTBit pea à peu. Des relations nouTelles s'ajoutèrent à celles qu'il «"Direteiiait avec tant de gais condisciples, et ne lui furent pas moins précieuses. Le professeur Durand, aknable et bon vieillard, enseignait la morale à l'académie de Lausanne. D'origine française, rathniique de naissance, il avait fait des études thcologiques sous la direction de l'abbé Poulie; puis, décidé à abjurer le catholit -^me, il était venu en Suisse, s'était marié à Lausanne, avait |a« quelques années à Berne, attaché à la direction du sémi- Daire de la jeune noblesse, et, de retour à Lausanne, y avait été iMUDé, en 1788, professeur ordinaire de morale et de statisti<jue. Homme de goût, prédicateur aimé, il vivait dans TéU^oit commerce des classiques français. Sa générosité, sa bonté et Télévatf'Q naturelle de ses sentiments le rendaient cher à tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher. Il aTait fait du but favori
ALEX. VINET. li
de ses promenades, le bois de Sauvabelin, aa-dessns de Lausanne, un lieu de rendez-vous avec les étudiants. Plusieurs aussi le voyaient chez lui. Yinet fût du nombre. Le professeur Durand le pria même de donner quelques leçons à sa petite-fille, M^'Durand, charmante élève, à Tesprit ouvert, pour laquelle Vinet éprouva bientôt un sentiment durable de vive et délicate amitié. U se forma ainsi, entre le jeune homme et le vieillard, une de ces liaisons touchantes, qui sont pour celui qui s'en va comme un dernier sourire de la vie et pour celui qui entre dans la carrière un encouragement et une promesse d'avenir. Le professeur Durand initia le jeune Yinet à ce qu'on appelle Turbanité, et contribua plus que tout autre à lui inspirer le culte des vrais modèles. Il le guida dans ses études littéraires, par des conseils toujours donnés à propos et toujours bienveillants. Avec lui point de gêne; mais une entière et douce confiance, mêlée d'attendrissement et de vénération. C'était justement le contraire de cette critique paternelle, dont la sévérité ne se préoccupait ni d'épier le moment favorable ni de ménager les susceptibilités de l'amour-propre. t Oh! si vous connaissiez ce bon, cet excellent vieillard, écrivait Vinet en 1815, vous l'aimeriez pour lui-même. Je ne puis vous dire à quel point va sa bonté; j'en ai constamment éprouvé les effets; depuis plusieurs années il m'a témoigné le plus tendre intérêt, dirai-je, les plus aimables prévenances, et vous savez combien elles sont douces, les prévenances de la vieillesse. Conseils, directions, leçons, il m'a prodigué tout ce qui pouvait contribuer à mon bonheur, et si quelque vertu germait dans mon âme, c'est à ce vénérable vieillard que je les devrais en grande partie. •»
Un jour que Yinet était chez le professeur Durand, on annonça la visite de M°^« de Montolieu, Yinet voulut se retirer. M. Durand le retint et l'obligea, par des questions, à prendre part à la conversation, qui se prolongea, au coin du feu. Enfin Yinet se retira. < Qui est ce laid qui devient beau quand il parle? » demanda aussitôt M"* de Montolieu.
Le professeur Durand mourut peu de teâips après, en 1816. Au
moment où le cercueil descendait dans la tombe, entouré d'une foule émue et sympathique, Yinet s*ayança et prononça un discours d'adieu. U le fit de lui-même, par un mouvement tout spontané, nosieurs l'en blâmèrent, comme d'une hardiesse présomptueuse et contraire aux usages. L'antique austérité du culte protestant s'accommodait mal de l'oraison fim^re. Quelques pasteurs se iQontrèrent particulièrement choqués de cette innovation, qui faillit valoir à Yinet une censure officielle plus sévère que celle qu'il avait encourue à propos du Réveû des Vaudou,
Le discours prononcé sur la tombe du professeur Durand a été imprimé. Yinet y développe ce qu'il disait plus simplement dans une lettre particulière : « Mes condisciples ont pleuré avec amertome sur le tombeau de celui qu'ils se plaisaient à appeler leur père, et qui les regardait comme ses enfants d'adoption '. >
Ces lignes sont encore empruntées à la correspondance de Yinet avec son c aimable cousine, » M"« Sophie De la Rottaz, d'une ancienne famille vaudoise, de Yeytaux, près Montreux. Elle habitait Ober-Castel, dans le canton de Thurgovie, résidence de la famille Scherer, dont le chef, un vieillard , l'avait prise en affection. Ses parents, d'accord avec ceux de Yinet, songeaient depuis longtemps à ia possibilité d'un mariage entre ces deux enfants, qu'unissait one longue amitié et qui semblaient nés l'un pour l'autre. Le mariage fut décidé, en effet, pendant un séjour que M^^*' De la Rottaz fit à Lausanne, en 1815. Ce qu'on a de leur correspondance, répond bien à ces simples fiançailles, conclues sous l'égide tutélaire de parents honnêtes et pieux.
La carrière de Yinet semblait toute tracée : « Si le ciel exauce mes vœux, écrit-il à sa fiancée, jouissant un jour d'un état honorable et tranquille, heureux dans mon presbytère (je me plais à former ces riantes images), je pourrai mettre tous mes soins à vous rendre heureuse; que j'aime à prévoir ces jours de félicité; c'est l'amitié, c'est l'amour vif et pur qui les orne à mes yeux*.» H avait
• Lettre du 21 juin 1816.
• Lettre du 21 juin 1816.
donc choisi la carrière ecclésiastique. C'était le vœu de son i et il y avait déféré, sans contrainte, mais sans rien qui ressen à une vocation marquée. Sa piété, quoique très sincère, n'a pas à cette époque le caractère de profondeur et d'intime o nalité qu'elleMevait acquérir plus tard. Dans ses poésies, il p fréquemment de la vertu comme le faisaient les philanthrope! XVm» siècle.
Ah! périsse mon nom! mais qu'aux sons de ma lyre La vertu, ma déesse, un jour daigne sourire ! Son amour à jamais sera mon Apollon \
Il n'en parle guère moins souvent dans ses lettres à Sophie, arahition, d'ailleurs, ne va pas au delà d'une « vie bienfais et cachée* » dans un presbytère de campagne.
Cependant il apportait à ses études de théologie un esprit sérii et se montrait déjà trop exigeant, dans les choses qui relèveu la conscience, pour se plaire aux formes quand l'esprit n'y est et se laisser tromper par un vain étalage d'apparences et de c monies. «Aussi loin que remontent mes souvenirs, nous disait u ses camarades d'études et de ses plus intimes amis, M. Isaac Se tan, je vois en Vinet un besoin inné de vérité, de droiture, de I chise, de clarté. Ainsi, très jeune encore, il était déjà scandalis serment que devaient prêter, à leur entrée en charge, les mem du Grand Conseil, dont plusieurs étaient notoirement incrédi ainsi que du serment qu'on demande aux catéchumènes poui admettre à la sainte cène; et, en général, dans tous les rappi entre amis et connaissances, il craignait toujours que la paroL dépassât la pensée. »
En 1817, Vinet fonda, avec quelques camarades, une soc destinée à perfectionner la traduction des saintes Ecritures. « puis longtemps, dit-il, je gémissais de voir nos saints livres duits d'une manière aussi imparfaite qu'ils le sont, et je dési
* La vertu et la patrie^ ode, 1817.
• Lettre du 24 janvier 1817.
foir quelques changements appcnrtés à leur interprétation. L*exécotian d'un seoiblable dessein eût exigé des forces extraordi- ■aires, la réunion d'un grand nombre de savants, etc. n fallait dODC borner mes projets; je rédigeai, en conséquence , un prèspeetos dans lequel j'invitais mes condisciples à former une Société d'étude de la Bible, qui remplirait l'idée de son titre, en s'occopant à traduire d'après l'original, et avec tout le soin possible, un certain nombre de morceaux choisis dans TEcriture; àaqae membre de la société, disais-je, présentera à son tour un diapitre ou deux de cette sainte Parole, traduits par lui-même, SOT le texte, avec toutes les précautions nécessaires pour établir le sens des passages, avec toute la justesse et la clarté possibles. Ces morceaux, lus et examinés dans la société, seraient ensuite transcrits et conservés, pour l'instruction de nos successeurs, dans m lecneU formé à cet effet. Je n'ai pas besobi de vous montrer les avantages de cette institution; ils ont été sentis par vingt des plos disUngaés de mes condisdples,... qui se sont empressés de se joindre à moi, et nous avons commencé nos travaux, après avoir aipdè la bénédiction de Dieu sur notre entreprise. J'ai la confiance qu'elle réussira et qu'elle aura des développements fort otiies soit pour notre instruction , soit pour celle des proposants * qui Tiendront après nous*. >
rignore combien a vécu, dans la faculté de théologie, l'association iMidée par Yinet; mais elle rendait à un besoin qui a longtefl^s préoccupé quelques-uns des membres les plus distingués éa clergé vaudois, et qu'ils ont cherché à satisfaire en publiant, eo 18d9, une version du Nouveau Testament^. Quelques-uns des pafiears de la société de 1839 avaient fait partie, en qualité d'étu* », de celle fondée par Yinet en 1817.
* Candidats an saint ministère.
• Lettie k M"« De la Bottaz, 24 janvier 1817.
' Le Nouveau Testament traduit sur Toriginal par une Société de ministres de la Parole de Dieu, Lausanne, 1889.
La littérature toutefois n*était point oubliée, et plus le jeune Vinet approchait du terme de ses études', plus il semblait que ce lût là sa vraie et naturelle vocation. Son père s'en alarmait; il s*efi&^yaH de ce penchant irrésistible pour les vers. Des sermons, de Texégèse, de la dogmatique, eussent bien plus avancé les études commencées. Il redoutait surtout les éloges, les félicitations, les applau* dissements, tout ce petit bruit d'une réputation naissante, si propre à chatouiller la vanité. Sa fiancée se fit un jour l'interprète des inquiétudes paternelles. Elle y mit, sans doute, quelque complaisance; mais à supposer qu'elle les eût sérieusement partagées, elle eut de quoi se rassurer.
< Qui a pu vous faire penser, répond Vinet, que les bagatelles poétiques que je laisse tomber de ma plume ont un autre but que de m'amuserî Qui a pu vous dire que j'y mette la moindre importance, et que je veuille attacher l'espoir d'un nom à des feuilles légères, dont le contenu l'est plus encore t... Laissez-moi cultiver le commerce des muses, je ne les aimerai jamais autant que je vous aime; elles me favorisent peu, et je ne voudrais d'elles qu'un nouveau moyen de vous plaire; si elles me le refusent, elles ne peuvent me refuser celui d'amuser mes loisirs et de me procurer quelques moments agréables au milieu de tous ceux que je passe loin de vous... Je fais de la poésie une sûnple récréation, qui, si vous voulez, est étrangère à mon état, mais ne saurait lui nuhre, puisque je ne lui consacre que quelques instants volés à l'ennui du loisir. J'en fais souvent la confidente de mes sentiments et l'image de mes plaisirs. Je tâche d'exprimer par son moyen les douceurs de votre souvenir, les vœux de l'amitié, les illusions de la jeunesse, les charmes de la vertu, la mémoire des anciens temps, en un mot tout ce qui me pince la fibre fortement, jusqu'à la douceur de la pipe lorsqu'on la fume avec du tabac qui vient de vous et en pensant à vous ^ )
Le développement de Vinet avait été rapide pendant l'année qui
« Lettre du 24 janvier 1817.
Ternît de s'éoooler. (1816.) On en a attribué rhonnenr à Tinfluence dHne Êunflle distingaée, la famille Jaqnet, au sein de laquelle il suit passé trois mois, dans une charmante campagne, à Longenie, près de Moiiges. H y remplissait, en vue d'examens prochains, les fMicticHis de précepteur auprès du jeune Auguste Jaquet, qui devint i^os tard on de ses amis les plus dévoués et qui joua dans \à polîtiqae vandoise un rôle marquant.
An lieu de la vie renfermée dont il avait partagé dans la maison Ittlenielle les austères douceurs, Yinet trouva à Longeraie les jooissaiices qae permet la fortune et qu*épure un goût délicat, un nioD, une société choisie, et partout, jusque dans les moindres détaOSyle cachet de Tél^ance et de la distinction. « 0ht qu'on est heureux icil > s'écriait-il quelquefois. Dans ses lettres à Sophie, il ctt plus réservé; mais il ne peut assez se louer d'une maison, « où ftnles les espèces d'agréments sont réunies: bonne compagnie^ eudlent ton, égards soutenus et liberté plénière^ >
Oq foîsait souvent de la musique à Longeraie, et de bonne musique, ce qui était pour Yinet une jouissance toujours nouvelle, car t «âorait la musique. Un soir qu'on chanta devant lui l'air de rOedpe â Colonne:
Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins,
fl ne ftit pas maître de son émotion. Il le fût moins encore quelques Jours ^irès. On lisait le Cid; Yinet était le lecteur, admirable lecteur, qui avait déjà sa voix pleine, sonore, d'un timbre grave et particalièrement touchant. Arrivé au dialogue immortel :
Bodrifrne, qui l'eût cru? — Ghimène, qui l'eût dit?
a posa le livre et s'enfuit précipitamment. On l'attendit ^pendant
quelques minutes, puis on alla à sa recherche; il était à sangloter
sur son lit
Nul doute que cette vie heureuse, embellie de toutes les jouis-
de l'esprit, et dont pour la première fois il pouvait goûter
t Lettre du 21 novembre 1816.
mûrement les charmes, n'ait contribué au rapide épanouissemem de tout ce qu'il y avait en lui de germes heureux. Cette influence cependant n'a pu que hâter un travail qui était dans l'ordre des choses nécessaires, et qui devait s'accomplir plus tôt ou plus Uurd. On pourrait môme soutenir avec vraisemblance que, dans aucun cas, il n'aurait été retardé de beaucoup. Malgré des dehors parfois un peu gauches, qui pouvaient tenir en partie à l'austérité de son éducation première, l'organisation nerveuse de Vinet était d'une finesse extraordinaire, et le fond de sa nature recelait des trésors de délicatesse. On ne l'eût pas dit à le voir à distance passer dans la rue, ni même à le voir de près, lorsqu'il avait les yeu:i^ fermés ou baissés. Sa démarche n'avait rien de léger, ses membres paraissaient osseux et pesants, les traits de son visage étaient épais et forts, il avait le teint jaune ^ comme son père; mais il suffirait de le voir sourire, d'entendre sa voix ou d'^tr^ surpris par son regard pour deviner en lui une sensibilité toute féminine. Ceux qui l'ont vu, ce regard, ne fût-ce que dans une leçon, ne l'ont sûrement pas oublié. Souvent voilé, puis se découvrant soudain, tour à tour caressant et rayonnant, avec quelle puissance expressive il réfléchissait toutes les nuances de la pen^ sée et du sentiment! Je ne puis mieux exprimer la transformation qui s'opéra chez Vinet, vers le temps de cet heureux séjour à Longerale, qu'en disant qu'auparavant, âgé de seize ou dix-sept ans, il n'était pas encore Thomme de son regard, et qu'il l'était devenu à dix-huit. Cette transformation s'accomplit à l'âge où l'adolescent disparaît devant le jeune homme, et où le jeu des passions naissantes double la richesse de la vie. Le véritable Vinet devait se montrer alors, par le progrès de la nature. Ia rude écorce de ré*^ coller n'était qu'une première enveloppe \
* Ces lignes sont citées presque textuellement de Tëtude que nous avons publiée sous le titre : Alexandre Vinet, d'après ses peésieê, Paiis, M^ynam^ éditeur, 1868. Peut-être nous arrivera^-il encore, quoique très rarement, d'y faire quelque emprunt. Le lect< : voudra bien nous dispenser de les lui signaler.
A son retour de Loogeraie, Yinet trouva le public lettré de Uosanne très préoccupé d'un concours académique. Il s'agissait de repoorvoir au poste de professeur de littérature française, devenu Yacant par la mort du précédent titulaire. Plusieurs candidats se {MTésentaienty parmi lesquels on signalait comme ayant le plus de cbances M. Charles Monnard. La règle de ces concours, raeore en usage aijyoord'hui, était que le candidat présentât une iiJMirtifinn, accompagnée de thèses, qui devenaient l'objet d'une dilate litoe et publique. C'étaient de véritables joutes littéraires oa icieDtifiq[oes, qui, dans ce temps-là surtout, passionnaient un Booibreiix public. Yinet se rangea parmi les opposants. M. Monwnû. s'était placé sur le terrain classique ; l'esprit moderne perça daas les objections de son jeune adversaire. Tout au fond de la fiDe se trouvait le père de Yinet, qui avait pu dérober un instant pour assister à la discussion, n ne savait pas que son fils eût rmoitîcm d'y prendre part. En le voyant se lever, il fut tellement oin qu'il ne put que sortir précipitamment. Yinet dut écrire le iour même à M. Monnard un billet d'excuses et de respectueuses expfieations. Il n'en était pas besoin. M. Monnard n'avait été frappé que de la finesse de ses aperçus.
Od vit bientôt dans quelle singulière estime M. Monnard tenait le simple étudiant qui avait débuté par rompre une lance avec hiL Le conseil d'éducation de la ville de Bâle l'avait prié de chercber parmi ses élèves, ou ailleurs, quelqu'un qui fût capable de remplir les fonctions de professeur de langue et de littérature française au gymnase de cette ville. Son choix se porta immédiatement sur Yinet, qui n'eut pas de peine à se laisser tmter. L'enseignement de la langue française dans un gymnase paraissait un heureux début pour un jeune homme dont la vocation littéraire était aussi marquée. Il ne renonçait point d'ailleurs a la théologie. Ses occupations, quoique nombreuses, lui laisseraient «ncore le temps de se préparer pour les épreuves qui devaient pn^éder sa consécration ; il reviendrait les subir après un an ou deux. L'idéal caressé, le presbytère avec Sophie, n'était pas
abandonné non plus. On le retrouverait plus tard. En attendant, on pouvait se faire un nid à Bâle. Il n'y avait donc rien à perdre, et beaucoup à gagner. Ces raisons étaient fortes. Elles frappèrent M. Vinet le père, qui se sentit fier de la distinction dont son fils était l'objet, et qui donna son consentement sans bésiter.
Cet appel eut un certain éclat, n ne devint officiel qu'à la suite des examens qui eurent lieu à la fin de l'année académique, et dont un condisciple de Vinet nous a laissé le récit suivant: c Nous faisions nos examens. Celui de littérature avait lieu dans la grande salle, en présence de toute l'académie. Quand vint le tour de Vinet, il développa son sujet pendant une demi-heure avec tant de richesse et de vie, que chacun de nous déclara en sortant qu'il avait, comme nous disions, fendu la broche. Mais l'académie délibérait à huis clos, et nous, qui ne savions rien de l'appel au professorat de Bâle, nous jugions cependant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. On nous apprit bientôt que l'un de nous, notre cher Vinet, était désigné pour enseigner la littérature française à Bâle et qu'il devait partir prochainement. »
XDtrée en fonotionB à B&le. — Oonsëoration. — Mariage.
Alexandre Vinet partit pour Baie le 30 juillet 1847. Le surlendemain son père lui écrivit la lettre suivante :
c Mon très cher et bon ami,
> Ta n*as cessé depuis ton départ d*être présent à ma pensée et appoyé sur mon cœur. Les larmes que tu as versées au moment de notre séparation ont été de sang pour ton père. Crois à ma vive amitié et donne-moi la tienne. Ta mère a pleuré, mais se console par Fespoir de ton bonheur et d*un retour dans le temps. Elise et Henri partagent les mêmes sentiments; mais ton père^ plus malheureux, est affecté. Voilà sept heures ^.. Adieu^ très cher et bon ami^ Egaie-toi, prends courage et aime-moi toujours ! »
On n*a pas la réponse de Vinet à cette lettre, qui, on peut le croire, ne contribua pas peu à lui adoucir la tristesse des premiers joors de l'exil, tristesse dont il a répandu Texpression dans plusieurs de ses lettres. A la riche nature des bords du Léman succédait le paysage peu varié des environs de Bàle; à la vie joyeuse de
• fleure du bureau.
rétudîant vaudoîs une existence solitaire dans une ville inconnue, au milieu d'une population honnête, mais indifférente, et parlant une langue étrangère. Vinet eût désiré trouver quelque bonne et simple famille bourgeoise qui voulût le recevoir à titre de pensionnaire. Le foyer de l'étranger est encore un foyer. Mais il apprit bientôt que ce mode d'hospitalité n'était point en usage à Bâle. Force lui fut de se loger en garni. Il eut tout loisir, dans la solitude de sa chambre, de regarder couler le Rhin et de songer à la patrie absente.
Nos dulcia Unquimua arva, nos patriam fugimus *,
Cependant les consolations, les siyets de contentement et de joie, ne lui manquèrent pas au milieu de ces méditations mélancoliques. Son père lui faisait remarquer la différence entre sa position à Bâle et la vie de labeur et d'angoisses que lui-même avait menée jusque dans un âge bien plus avancé. «Pense, je t'y engage, pense quelquefois à la situation de ton père à ton âge et depuis; elle t'inspirera du courage, du contentement; mais surtout, et je n'ai pas besoin de te le dire, pense à Dieu, à sa sage Providence et à toutes les faveurs particulières et signalées que tu en as reçues et à celles qu'elle nous donne lieu d'espérer pour l'avenir. Tu as tant sujet, ce me semble, d'être hemreux en perspective! A ton âge, me trouvant sans état, sans fortune, presque sans espérance, et tout l'état social s'ébranlant en Europe, particulièrement chez nos voisins et dans notre propre pays, s combien de fois n'ai-je vu que du noir autour de moi et au-devant de moi; mais tant de milliers d'autres étaient alors cent fois plus malheureux, que, par comparaison, j'ai dû trouver parfois mon sort digne d'envie. Il Ta été, en effet', sous plusieurs rapports essentiels, malgré des coups infiniment sensibles. Le nom de Dieu soit béni! * »
* C'est par ce vers que commeince la première lettre qu'il écrivit de Bâle k son ami, M. Leresche.
• Lettre du 9 novembre 1818.
BALE. GONSfiCBATIOIf. MARIAGE 29
A pea près dans le même temps le fils eiq[)iimâit la môme pensée, mais fTone autre manière: c Je lisais la vie de Tillustre Heyne, le premier des savants du siècle passé. Cet honmie, qui devait dans h aûte entendre prononce son nom avec respect par l'Europe ffilière, a hitté pendant vingt ans contre Tindigence ; à peine, dans cet inlervaUe, a-t-il pu fournir aux premiers besoins de la vie; et Boiyjeone éodier, échappé de Tombre des classes, j'occupe un poste honorable, et qui, bien que pénible, ne laisse pas d'ôtre rempli d'agréments et de plaisirs. Sans doute il n'est pas nécessaire, il S9ait m^ne coupable de demander à la Providence de satisfaire à sa justice en m'ôtant cette situation prospère; mais le premier retoBT que nous devions à l'Etre suprême, lorsque nous sommes heoreux, c'est de nous intéresser d'une manière active à ceux qui le sont moins que nous; c'est le véritable moyen d'expier noire bonheur et de justifier la Providence aux yeux de Thumanilé*. >
La tâche de Yinet n'était pas facile. Son enseignement se partiieea d*abonl entre quatre classes, deux au gymnase et deux à ce qu'en aj^ait le paedagogium. Ses élèves les plus jeunes étaient des eaCuits de douze ans, les plus âgés des jeunes gens de dix-sept, <fix4ralt et même vingt ans. Aux premiers, il enseignait les élémesls de la grammaire française; avec les derniers, il lisait des morceaux choisis des auteurs classiques et faisait un cours plus <m mohis complet de rhétorique. Cette sec(mde partie de son enseigBeiDent était celle qui l'intéressait le plus; toutefois il ne méprisait point la grammaire, qui peut s'ennoblir, disait-il, si on lui donne pour base l'examen des opérations de l'esprit, et si, en étudiant la grammaire d'une langue, on n'en perd pas de vue les rapports avec la grammaire générale. « Ces idées-là, écrit-il à M. Monnard, m'occupent constamment; je ne serai vraiment satisfit que lorsque j'aurai pu leur donner une certaine réalité'. » En
• Lettre k W^ De la Rottaz, 1817.
• Lettre du 26 octobre 1818.
30 GHAPITBS n
même temps, il s'efforçait de combiner les diverses parties de son enseignement de manière à les graduer en un tout organique.
Les débuts ne lurent pas faciles, n n'avait que vingt ans, l'expérience de l'enseignement lui manquait, et il fallait tout commencer à la fois. Le paedagogium, dont l'organisation récente n'était encore que provisoire, réunissait des élèves de force très différente, les uns connaissant assez bien déjà la langue française, les autres à peine capables d'en balbutier quelques mots. A ces difficultés s'en ajoutait une autre, non la moindre: Yinet, en arrivant à Baie, ne savait pas l'allemand, c Tout cela, écrit-il à son ami, M. Leresçhe, n'est rien moins que rassurant. Toutefois, avec la grâce de Dieu, qui ne m'a jamais manqué dans les circonstances difficiles, j'espère émerger e de ce gouffre d'embarras et d'obstacles*. »
Il y réussit, en effet, mais non sans un travail opiniâtre, et qui dut embrasser d'autant plus d'objets à la fois que tout en se préparant pour ses leçons, il ne pouvait oublier ses études théologiques brusquement interrompues et les examens qui l'attendaient à Lausanne. « Mes occupations, écrit-il, sont fort multipliées; je ne m'en plaindrais nullement, si j'entrevoyais la possibilité de les placer toutes dans les limites de mon temps; mais il n'y a guère moyen; j'ai tou3 les jours trois ou quatre leçons publiques; deux ou trois fois par semaine je reçois chez moi ceux de mes élèves qui ont besoin que je les aide pour pouvoir profiter des leçons de l'auditoire; puis je donne à quelques-uns des étudiants les plus avancés un petit cours de littérature; je prêche quelquefois; je prends une part active au travail de la société biblique de Bâle; si je joins à tout cela l'allemand, que je voudrais apprendre, le grec, l'hébreu, l'exégèse, etc., qu'il faut que j'apprenne, il me semble que voilà beaucoup d'ouvrage*. »
On voit que Vinet, quoique déjà surchargé d'occupations, n'avait pas craint d'en accepter plus encore qu'il n'eût été rigoureusement
« Lettre du 8 août 1817.
» Lettre k M. Monnard, du 29 décembre 1817.
■éeessâîre. Les circonstances semblaient s*être conjurées pour moltqïlitf autour de loi les obligations inévitables et les devoirs positifs. La société biblique de Bâle travaillait à la publication d'une tradnctk»! corrigée de la Bible. C'était, on Fa vu, Tune des préoccqitttioiis de Vinet Gomment ne pas s'y intéresser? Comment aussi ae dispenser de précber, quand on était sur les lieux et que U santé du pasteur en titre, devenu bientôt un des amis particuliers de Vinet, M. Hory, l'empécbait de remplir régulièrement les devoirs de sa cbarge?
Son entrée en fonctions fut marquée par un discours qu'il dut proiKiieer à l'ouverture des cours du pœdagogium. Averti quelques j/ûms à l'avance, il eut à peine le temps de se préparer. Le sujet qu'il choisit n'a peut-être pas toute la précision désirable ; mais son but était moins de traiter un sujet particulier que de profiter de Foecasion pour émettre des vues générales sur les caractères es' sentiels de la littérature française. Il comptait l'examiner sous les trois rapports du style, de Venthousiasme et de la richesse; mais quand il eut traité les deux premiers points, son discours était bien assez long, et il abandonna le troisième. Il ne parait pas avoir travaillé cette pièce d'essai en bomme décidé à montrer tout ce dont il est capable. Le temps lui manquait; il s'aperçut trop tard que le 5i]|iet choisi eût exigé une série d'entretiens; bref, il s'y appligoa sans passion, comme à un pensum inévitable. Ce discours est intéressant néanmoins en ce qu'il fait bien voir quel fut, en littératore, le point de départ de Vinet '.
L'exorde est emprunté à la situation de Tauteur. Celui qui aborde pour la première fois l'étude d'une littérature étrangère est mie sorte d'exilé qui, l'œil encore ébloui des paysages de la patrie et le cceur rempli de souvenirs, se trouve soudain transporté sur une terre inconnue, en face de tableaux qui ne lui rappellent
' n n'a jamais été publié, non plus que les autres discours pro- BODcés k B&le dans des occasions semblables. La minute s'en troQTe dans les papiers de Vinet.
32 GHAPITHE II
rien et qui restent froids devant lui. H faut surmonter cette pre* mière impression, il faut s*ôtre fait de ces lieux noureanx sinon une patrie, au moins un séjour familier pour en sentir le charme et en apprécier la beauté. La plupart des disputes de prééminence engagées entre les nations n'ont d'autre source que Timpatience. On juge avant d'avoir pris le temps nécessaire pour s'orienter en pays nouveau, et l'on trouve plus facile de se dénigrer mutuelle* ment que d'apprendre à se connaître.
L'intention de cet exorde est facile à saisir. S'il est une position délicate, c'est bien, depuis un bon demi-siècle, celle d'un professeur de littérature française en pays allemand. Au moment où commençait à se déployer l'admirable génie critique de l'AUemagne, l'entraînement d'une réaction nationale, légitime autant que puissante, élevait entre elle et la France une haute barrière d'antipathies. Dès lors l'Allemagne, juste envers tout le monde, n'a voulu être injuste qu'envers la France et l'esprit français. On dirait qu'elle a pris à tâche d'expier par des excès de dédain un excès d'admiration, qui avait retardé l'essor de son génie pr(pre. n est entendu que les Français sont une nation brillante, ignorante, légère, et que, sauf un certain vernis, leur littérature manque d'intérêt sérieux. C'est chose jugée. Les effets de cette réaction n'ont pas été sentis seulement dans les pays qui appartiennent en propre à l'Allemagne, mais dans tous les pays où Von parle allemand. Les principaux centres scientifiques de la Suisse allemande, Bàle, Zurich, n'y ont point échappé. Vinet ne tarda pas à s'en apercevoir, et c'est pourquoi les premiers mots qu'il prononça en public furent un ingénieux appel à l'impartialité.
Abordant ensuite l'objet de son discours, la litt^ture française considérée sous le double rapport du style et de l'enthousiasme, il cherche la cause du soin particulier que les écrivons français ont apporté au style, et la trouve dans les imperfections mêmes de la langue qui leur servait d'organe. Ils ont dû commencer par triompher de l'instrument qu'ite muaient. La clarté qui les distingue est le résultat d'un long effort, d'un travail séculaire, car par elle*
méflie la laogae flnançaisa est plus exposée que tout autre à Tobsaiiité. Cest aussi par 4e patients exercices qu'ils ont atteint à réléganoe harmonieuse du vers et de la période. Une application de lOQi tes instants a développé chez eux une finesse particulière de tact €t de goût Os ont poussé très loin Tart de coordonner les direcses parties d*un tout, d'approprier et de fondre les nuances, à \m qu'on a pu dire, non ssws exagération, qu'eux seuls avaient le an de (aire un livre. Ces généralités sont appuyées d'exemples aonbreux, qui tendent tous à Justifier la pompeuse conclusion du diseoursde Laharpe sur le3 mérites respectifs de la langue française et des langues anciennes : c Louajoge et gloire aux grands hommes qu nous ont rendu, par leur génie, la concurrence que notre langue BOUS refusait; qui ont couvert notre indigence de leur richesse ; qui, dans la lice où les anciens triomphaient depuis tant de siècles, se fûot {ffésentés avec des armes inégales et ont laissé la victoire dooteuse et la postérité incertaine; enfin qui, semblables aux lieros d*floimère, ont combattu contre les dieux et n'ont pas été
Mais on ne conteste pas l'habileté qu'ont déployée les écrivains fraaçais; on kur attribue, au contraire, plus de savoir-faire que de savoir, plus d'adresse que de force, plus d'esprit que d'élan. La littérature française est froide, dit-on; elle manque d'enthousiasne. Le reproche est juste si l'on entend par enthousiasme le pendant à une rêverie exaltée et confuse. L'esprit français est, en eflet, clair, ferme, précis. Mais l'enthousiasme est bien autre chose aux yeux de Vinet, c'est le sentiment de l'infini s'emparant de rbooune tout entier et l'élevant au-dessus des bornes de son existence. Or, ce sentiment ne manque point à la littérature française; il Fa enricfaie de beautés sensibles à toutes les âmes et dont tous les esprits non prévenus reconnaîtront aussitôt la source. De nouveaux exemples sont destinés à mettre le fait en pleine lumière. L*un est emprunté à Cinna, un autre au rôle d'Achille dans
' L&harpe. L^eée, Chap. m. (Ed. de Toulouse, 1813, pag. 140.)
ALEX. VIAET. 3
Iphigénie, un autre à VOde sur le temps, du t célèbre Thomas, » etc. Singulier mélange, qui correspond exactement à celui des autorités invoquées : Quintilien, Batteux, M"*» de Staël.
Ce discours, dont Vinet ne se dissimulait pas les imperfections, fit bien augurer du jeune professeur*. Ce n'était pas encore un esprit mûr; mais c'était un esprit déjà cultivé, fin de nature et distingué. Cette impression fut renforcée par un autre discours, prononcé Tannée suivante, dans une occasion semblable. Cette fois Vin^ traita du pouvoir de la poésie pour régénérer les nations. On voit, par ses lettres, que ce sujet Tavait vivement intéressé. Malheureur sèment le manuscrit de ce second discours n'a pas été retrouvé.
Bien avant cette nouvelle épreuve, Vinet s'était acquis l'estime de la plupart de ses collègues et avait gagné le cœur de ses élèves. «|Mes fonctions, écrivait-il dès le 27 mai 1818 ^ c'est-à-dire moins d'un an après son arrivée à Bâle, me deviennent toujours plus chères. L'intérêt des études auxquelles je me livre, et surtout l'affection de mes élèves que j'ai eu le bonheur de me concilier, me font aimer le poste où la Providence m'a placé. En vérité, je crois les jeunes gens de Bâle meilleurs que ceux de Lausanne. Je me suis dit souvent que si mes étudiants m'avaient fait soufl&rir le demi-quart de ce que nous avons fait souffrir à quelques-uns de nos professeurs, je n'aurais pas pu y tenir. Je pm's t'assurer que la politesse et la bienveillance m'ont obtenu tout ce qu'on attend ordinairement de la plus exacte sévérité... Aussi je les aime de tout mon cœur. »
Vinet vécut d'abord dans une solitude presque complète à Bâle. La faute en fut en partie à lui. Il n'était pas dans sa nature d'aller
* On lit dans une lettre du conseiller d'état Ochs au landamman Pidou : « Vous me demandez des nouvelles de M. le professeur Vinet. Je ne puis vous en donner que de bonnes. Son discours d'installation m'a infiniment plu , ainsi qu'k tout l'auditoire. » (Cité dans une lettre de M. Vinet père à son fils, du 11 janvier 1818.) Vinet s'était borné à dire : « Mon discours a passé. »
» Lettre à M. Leresche.
BALE. CONSECRATION. HÂRIA6E 35
n^derant des iw»~»»w et des amitiés possibles. Le manque de bisirs y contribua aussi pour une part. Le caractère bâlois fit le reste, c H txat te dire, écrivait-il à son ami, M. Leresche ', que le anctère t>âk>is n'a pas tout à fait ce liant et cette" aménité qu'on Iroinre assez facilement dans notre canton. Les gens sont ici absoïmuaâ consacrés au commerce, tout entiers à leurs affaires, et par b ■éme assez peu sociables et très flegmatiques; en échange {sic) « dlty et je le crois, que leur caractère est très solide et susceplAiede former des attachements fermes et durables; on m'a dit qœ lorsque quelqu'un a gagné leur estime, il a aussi gagné leur «Ditîé, et qu'il peut compter sur eux. » La froideur de cette pre- ■ière impression dura quelque temps. « Chez nous tout est vie, éerii-fl à sa cousine*, ici tout paraît torpeur. Entrez à Lausanne, TOQs y trouverez des créatures animées; à Bâle, on ne voit que des ■aimis. Ces maisons sont comme autant d'antres mystérieux, où Foi dit que les messieurs travaillent et que les dames soupirent, car OQ prétend qu'elles sont très romanesques. C'est juste, il faut des compensations... l'ennui chez votre sexe mène au sentiment, eomme chez nous il conduit à l'apathie. * — c Je vis trop solitaire, tit^xi dans une autre lettre', on m'a prédit qu'avant six mois je n'aurais formé de relations avec aucune maison de Bâle... Pour des dames, serviteur; elles se tiennent toutes renfermées dans un saoctnaire impénétrable, et c'est une grande merveille si l'on en roMoutre trois en rue dans la semaine... Cela se comprend... Il y a id une invention unique : ce sont des miroirs mobiles attachés CQ detiors à chaque côté de chaque croisée, et au moyen desquels, sans ouvrir la fenêtre et blesser leur modestie ou exposer leurs aoruts au grand air, ces dames lorgnent audacieusement tous les passants, qui ne peuvent leur rendre la pareille. Il y en a à toutes krs maisons et presque à toutes les fenêtres. Ne trouves-tu pas que
* Lettre du 8 août 1817.
* Lettre da 28 janvier 1818.
' Lettre à M. Leresche, du 7 septembre 1817.
c'est proclamer un peu trop ouvertement sa modestie et son impertinence, d'exhiber sans crainte aux regards des passants Jai moyens ingénieux qu'on a trouvé de voir sans être vues *. ».
Vlnet d'ailleurs reconnaît en toute occasion ce que les moeurs bâloises ont de solide et de laborieux. Il rend hommage à l'esiffjlt religieux qui règne dans la population. La doctrine y est pure, h» temples firéquentés, la piété sincère. Une ombre cependant départ ce tableau. < Le mal est qu'il y a une foule de piétistes; ces gen»là ont fait bâtir une maison, où ils célèbrent leur culte appareofrment; ils s'y rassemblent plusieurs fois la semaine. La ville en M remplie, on les reconnaît à vingt pas. Ces piétistes ont dans leur chambre un crucifix en bois' ; là, daDS leurs moments d*exUs6^ ils se prosternent et méditent sur la grâce efficace. Gela est fort bien; mais si jamais j'avais un pouvoir quelconque, moral on extérieur, je n'épargnerais rien pour dissiper cette secte, ces or gueilleux qui trouvent au-dessous d'eux d'être chrétiens seulement, et qui ne parviennent qu'à se remplir la tête de faux mysticisme, et à détourner de la religion de Christ ceux qui sont disposés à y chercher cette nourriture saine et solide qu'eUe donne en abondance. Au reste, ces piétistes ont aussi du bon. Je reviendrsu là-dessus'. »
n ne fréquenta d'abord que deux familles, celle du pasteur français, M. Hory, et celle de M. Faesch, à qui il avait été recommandé par M. Monnard et qui devint bientôt pour lui un ami précieux. Plus tard, il noua d'autres relations. Néanmoins Bâle demeura longtemps pour lui une terre étrangère. Vers le rivage natal s*^vo-
* Ces miroirs n'ont maintenant d'autre but que de voir ^ui sonne ou heurte à la porte d'entrée.
* On s'en rapporte k rintelligence du lecteur pour corriger ce qu'il peut y avoir d'exagéré dans les premiers jugements de Vinet sur Bâle, les Bâlois, les piétistes, etc. Disons seulement qu'il jr a ici erreur de fait évidente, et que les piétistes bàlois n'ont jamais fait usage du crucifix.
' Lettre k M. Leresche, du 7 septembre 1817.
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hient ses meflleores pensées. Si, aux heures de loisir^ le soir, par eiemple, û écrivait des vers, c'était pour endormir le regret de la IMttie. n vivait encore avec ses anciens camarades. Les moindres inddentsde cette vie académique, dont il s'était vu si brusquement arrarhé, étaient pour lui des événements; il voulait être informé de lom; il continuait à être un membre actif soit de la Société to études bibliques, soit du cercle des étudiants, soit de cette vofey comme on dit au pays de Vaud, qui avait été pour lui une smnde famiUe, la famille de Tamitié. Ses condisciples, de leur e0lé, toi gardaient un vivant souvenir. La volée tout entière se itent pour lui envoyer un tableau allégorique représentant le géoie de Famitié.
Deax amis lui étaient particulièrement chers, M. Isaac Secrétan et IL Louis Leresche, que nous avons déjà rencontré. Us ne tardèrent pas, l'un et l'autre, à devenir des membres distingués du dogé vandois. Yinet soutmt avec eux, surtout avec le second, une ocrespondance sui\ie pendant toute la durée de son séjour à Bâle. Cmctère sâr, esprit calme et réfléchi, M. Leresche n'avait pas la irradié d'impressions de Vinet, qui lui reprochait parfois de pratiquer trop exactement le nû admirari. Mais bien lom de diminuer eUre eox l'intimité, la différence des natures ne fit que la rendre pins complète. Yinet s'effrayait de sa propre imagination. Il aimait à se sentir appuyé^ dirigé au besoin. Il ne demandait point à ses amis de partager toutes ses impressions, mais de lui permettre de s'épancher librement avec eux, de leur ouvrir son âme, et de trouver dans b bienveillance de leurs observations une preuve de plus de leur amitié. Avec M. Leresche, il jouit pleinement des charmes d'un commerce libre et sûr. Entre eux rien de caché. Prose, vers, gnves sermons, bagatelles nmées, soucis, peines de cœur, projets d'avenir, expériences, convictions arrêtées, pensées naissantes: Vinet disait tout à son ami. n lui écrivait comme il aurait causé le sûir, an coin du feu. C'était le plus doux de ses délassements : < Je ■e comptais pas t'écrire à si peu de distance de ma précédente lettre; mais voilà qu'après avoir vivement labouré tout aujour-
d'hui, je me suis trouvé occapé ce soir à ne rien faire... Làdessus M. le professeur se campe auprès de son poêle, à sept heures moins un quart, baille quelques instants, se frotte les mains contre le fourneau, fredonne un vieux air des autrefois. Que faire? Fumer le calumet du soir? Le voilà allumé. Mais cela ne suffit pas. Méditer? Rien de plus triste ou de plus dangereux. S'endormir? Et le souper! Non, il faut écrire à Leresche. En conséquence, j'appuie mon coude sur un recueil de fadaises nommé Mercure de France, tome XXV, et prenant un vieux et hideux rongeon de plume qui me servait à Lausanne, il y a près d'une année, j'écris. Il est bon de dire que le dit rongeon, que je ne taille jamais, m'est si précieux que je le préfère à tous les plus beaux paquets de plumes neuves.
11 est obtus, tortu, sale et fendu ; Mais k mes yeux ses défauts sont des charmes ; L'invalide écourté par le tranchan{ des armes Nous paraît beau de ce qu'il a perdu... * »
Et voilà les vers qui coulent, coulent, et ne s'arrêtent qu'à peine quand la feuille est noircie.
Yinet noua des relations moins intimes, sans doute, mais précieuses, qui devinrent d'année en année plus suivies, avec s(m maître respecté, le professeur Monnard. Il s'adressait à lui comme à un guide, lui soumettant ses réflexions, ses projets, ses écrits, l'entretenant de ses lectures et lui demandant en retour des conseils et de bienveillantes critiques. Néanmoins, le principal conseiller littéraire de Vinet fut en ce temps-là son père. Cet homme de labeur, habituellement debout à quatre heures du matin, et qui souvent ne se couchait qu'à minuit, trouvait le temps d'écrire régulièrement à ce fils absent de longues lettres, véritables chroniques, où figuraient, à côté de tous les détails de la vie de famille, toutes les nouvelles du pays, tous les incidents du ménage compliqué de la grande famille vaudoise. Minutieux dans sa
* Lettre du 15 janvier 1818.
Bdualité, il n'oubliait rien. Si le sermon du dimanche avait M quelque intérêt, il en donnait une analyse étendue; il n'y mquait jamais pour ceux du doyen Gurtat. Il en faisait autant or toutes les lectures qui lui paraissaient propres à intéresser i fils OQ à lui être de quelque utilité. Il lui signalait tous les im^ms^nts, littéraires, tous les livres nouveaux qui venaient à sa muissaiice. Les lettres de ce ûls, devenu un ami, étaient régulement pooi'le père l'objet d'un examen critique attentif. Quoile moins instruit, il pouvait lui donner d'utiles conseils, étant B rapproché de la source de la tradition française, encore »iBte dans la Camille. Il l'engage à ne pas employer la conjonci et pour lier des idées opposées, ni trop souvent l'adverbe •n pour très ou fort, pourtant quand il faudrait cepenni. etc. Le mot pourtant ne lui paraît pas en bon français d'un ^quent usage. Il reproche à son fils d'abuser des parenthèses. s bons écrivains les évitent. 0 ne se souvient pas d'en avoir nirqné une seule dans tout Voltaire. A propos d'une lettre qui L a paru décidément négligée, il écrit : « Il n'est pas permis à le personne instruite, moins encore à un professeur de langue . de ^ttérature, de méconnaître et de négliger à ce point les éléde l'art d'écrire, môme dans une correspondance familière attendu que l'observation de ces règles devrait être habituelle. C'est sur quoi je ne saurais trop insister. lw^fiv<A de faire bien est aussi facile à porter que l'autre. ouïs nonchalant ne fit rien qui vaille, ni l'homme soigneux rien itoot àCsût mal^ >
Yinet ayant paru trouver un jour que ces observations allaient Dp loin, son père lui répond: « Si je devais toujours craindre
' La oorrespondance de Yinet et de son père n'a été conseryée i*eD partie. Outre un certain nombre d'originaux, on a quelques orceaux copiés des lettres perdues. Tous les fragments cités d*ici la page 43, sauf celui auquel se rapporte la note de la page ÛTante, sont tirés des morceaux copiés.
4Q GHAPITRB n
de t'afiBiger par nne remarque que je crois utile de fafre, notre correspondance perdrait pour moi une grande partie de son intérêt. Mon but, en l'entretenant fréquente et variée, a été, an eot^ traire, de suppléer par là, autant que possible, cette foule d*occft^ sions que le commerce habituel fournit à un père pour faire part de son expérience à ses enflants. Lui seul a vocation à leur donner des leçons de ce genre. L'étranger ne communique pas ses renuff^ ques à celui qu'eHes intéresseraient; mais il ne les fait pas moins: il en fonne son jugement, et trop souvent il les communique à d'autres au grand désavantage de celui à qui il les laisse ignorer. Adieu, mon très cher, mon brave et trop sensible ami et flls*. »
Mais si le père attache de llmportance aux moindres détails, eê n'est pas qu'il soit incapable de s'élever à des considérations d^om intérêt plus général. Plus d'une grande question est débattue dffl» cette curieuse correspondance.
Un jour, c'est ceUe de la poésie, surtout de la poésie sacrée. On avait demandé un cantique à Yinet, pour être chanté à TégBse française lors de la fête de la Réformation, le 3 janvier 1919. H envoie à son père les strophes qu'il a composées, et le prie Instamment de lui communiquer le plus tôt possible son opinson et ses remarques. « Je voudrais bien, ajoute•^il, que le cantique ne fût pas trop mauvais, du moins qu'il ne le fùâ pas assez pour te donner de la tristesse, n me semble, mon cher papa, qu'il y &ï avait dans la lettre que tu m'as écrite, une tristesse bien expli^ cable, malheureusement, par la santé de mon frère ; mais j'af cramt un moment de l'avoir fait naître.... Si cela était, je tâcherais de l'expier par mon repentir. » Le père se met à l'œuvre aussitôt, il tourne et retourne le cantique, et n'y trouve rien qui ressemble à une idée suivie, à un cadre, comme il dit. « Dans tout ouvrage, dit-il, on doit arrêter le plan avant de procéder à l'exécution. Les principale» idées doivent être données en prose et la versification ne doit en être que la mise en œuvre. On voit que cela s'a pas
* Lettre du 24 octobre 1817.
BÂLB. CONSÉCRATION. MARIAGE 4i
tans ton ess et qae le plan en a été conça d'une manière une. » Mai», à peine la critique envoyée, il réfléchit de ly el bientôt mie seconde lettre corrige la première, c Je étrangement mépris sur la nature du cadre que je f ai iqoé précédemment. Je vois et je sens qu'un cantique I une histoire, mais doit consister en actions de grâces et es, en mouvements de Tâme vers Dieu, vers Jésus-Christ^ adnteté. Tespère que si tu as été appelé à donner suite à t, ton jugement et celui des personnes qui étaient à con* cet égard auront rectifié mes idées erronées. » loi envoyait aussi ses sermons ou plans de sermons, et il I robjet d'un examen particulièrement attentif. Souvent aérait plusieurs lettres. Dans la première, la critique était ement sévère et minutieuse ; la seconde atténuait et cor« la^ troisième était quelquefois destinée à développer un ivean, que M. Vînet le père avait trouvé, en méditant sur traité par son fils, ce qui nécessitait parfois une qua-* lettre. Les scènes de famille se mêlent d'une manière te à ces critiques littéraires. « Ta bonne mère est venue de moi avec de grands yeux humides, me recomman-' t te dire combien elle te sait gré du sentiment qui t'a hn adresser particulièrement ta dernière lettre, quoiqu'elle B pas que toutes celles que tu m'adresses ne la regardent At, elle m'a dit de te bien rappeler combien elle t'aime, pense toujours à toi : puis sa voix de s'altérer, et moi de r le discours en l'embrassant pour nous deux. Henri bien t approché pour me dire lentement, hélas 1 combien il t... le cher Alexandre.... et pour m'annoncer une petite ni accompagnera celle-ci *.... Tu as, mon très cher ami, a critique de tes propositions" un peu sévère, elle l'était, en
r grave maladie avait atteint ce frère, qui avait donné de si brillantes espérances. Ses facultés s'étaient afiaiblîes eu; il mourut en 1820.
nons d*épreuYes des candidats en théologie, dits propoaafUs,
i2 CHAPITRE n
effet, et à Texcès, sans doute, considérée en elle-même ; mais j'4vais cru, vu les antécédents, devoir forcer la charge.... Je suis touché, en attendant, que cela ne t'ait pas empêché de me communiquer Texorde de l'autre proposition. Ta chère mère me boudait un peu, je crois, sur la lecture de mes observations relatives au cantique, qui cependant ne contiennent rien de pénible, si ce n'est le mot sur le défaut de plan; mais sa tendresse pour toi la rend susceptible, de sorte que toutes mes critiques lui paraissent injustes ou trop sévères. Qu'eût-ce été si elle eût connu la critique du sermon? Pardonne à ton père pour l'amour de ta mère. »
Une autre fois leurs discussions roulent sur un sujet décidément grave, la question de l'autorité en matière ecclésiastique, et le père se montre de moins facile composition que sur l'article du cantique. Protestant de la vieille roche, homme de discipline, nourri dans le respect des Saintes-Ecritures et de l'église qui en a reçu le dépôt, il admettait malaisément que la conscience individuelle pût s'insurger contre l'autorité d'une tradition vénérable. Il redoutait l'esprit de curiosité et les fantaisies de l'orgueil. Conscience, devoir, fidélité, soumission: c'étaient pour lui autant de termes synonymes. Le fils pensait à peu près de même. Nous l'avons vu déjà s'élever contre ces chrétiens qui veulent se distinguer, et qui, par orgueil, ne se contentent pas d'être tout simplement chrétiens comme les autres. Les piétistes de Bâle n'étaient pas les seuls qu'il jugeât avec sévérité. Les méthodistes, qui commençaient à former de petites congrégations à Genève et dans le canton de Yaud, ne trouvaient pas en lui un juge plus favorable. Il eut l'occasion d'en voir et d'en entendre quelques-uns, un entre autres et l'un des plus célèbres, envoyé officiellement par « la petite église > de Genève « aux frères de Bâle.> n raconte ses succès, puis il ajoute: « Chacun son goût M > Cependant un homme aussi impressionnable et aussi sincère devait être accessible à des influences
* Lettre èi M. Leresche, du 13 novembre 1818.
BALB. GONSBGBÀTION. B£ÂRIAGE 43
lommoit d'aiUeurS) venant à se replier sur lui-môme, iDgaes heures de méditation et de solitude, et à rentaines idées accueillies de confiance, aurait-il pu s*emles soumettre à quelque essai d'analyse? On a beau se est dangereux de trop méditer, n'évite pas qui veut ce père crut voir percer dans quelques réflexions hardies d'indépendance, qui enfante les doutes et les sectes; l'y rendit attentif, parlant cette fois en père alarmé. ir, selon sa coutume, relevé quelques lignes de la lettre il répondait, il ajouta : « J*ai été bien plus frappé du icemant la théologie et les théologiens, et c'est avec un d'inquiétude que j'ai réfléchi à la cause probable de ta iroir actuelle. Elle me paraît provenir de tes relations mes têtes allemandes, et ne justifier que trop, peut-être, le M. Curtat sur le danger de pareilles relations dans ctnelle. Quoi qu'il en soit, je me fiais un devoir de père r bien sérieusement de ne pas te constituer toi-même ien, de ne point, candidat au saint ministère dans le 7aud, substituer tes opinions particulières à la doctrine Dseignée dans l'église de ce canton. Souviens-toi bien que c'est cette foi ou doctrine que tu seras appelé à non ta manière de voir individuelle. Où en serionsareille matière si chaque ministre, chaque étudiant, re le réformateur ? Nous aurions une confusion désasliea de l'unité de foi et de doctrine qui règne heureusenous. Dans toutes les théologies possibles il s'est introboses qui ne seraient pas reçues en philosophie; mais nôtre, telle qu'elle est établie, ne contient rien d'essendéfectueux, on aurait grand tort d'y toucher sous le xte de quelques interprétations susceptibles de critique, on concile, ou synode, ou assemblée de l'église dûment ( pour l'examen de quelque point de doctrine, chaque (mette alors et avec prudence son avis sur la question girait, cela serait en place ; mais hors de ce cas, qui
H GHAPITRB n
n'arriyera pas, Dieu aidant, le serviteur de Téglise doit tonte soumission à la doctrine reçue par elle, et il ne peut sans félonie, sans crime, en dévier dans Texercice des fonctions que Té^se lui a confiées. Telle est aussi, je m*assure, la façon de voir de M. Curtat, qui aurait bien autant qu*un autre le droit d*aToir tme opinion personnelle, mais qui, j*en suis certain, en a toujours M et en fera toujours le sacrifice à la doctrine qu'il est charç^, par conséquent obligé de prêcher, au nom de l'église, lorsque cette opinion individuelle pourrait être en conflit avec cette doctrine, ce qm*, au reste, ne peut avoir lieu que sur des points peu essmi* tiels, car les principes fondamentaux sont aussi conformes à la raison universelle que bienfaisants pour l'humanité, et c'est encore, à tout prendre, la vocation dans laquelle un homme instruit et vertueux peut opérer le plus de bien pour la génération présente et pour celle à venir.... Cette matière exigerait un développement beaucoup plus étendu. Nous pourrons en conférer pour notre commune édification. Dieu aidant, à ton pjrocha^ voyage. En attendant, garde-toi bien, mon cher ami, de toute innovation de doctrine, de toute exaltation d'ophiion individuelle. € Ne sois point sage à tes propres yeux. Crains Dieu, et garde-toi » du mal. » Frémis en pensant où pourrait mener une disposition contraire. Cultive ta raison et acquiers des lumières. Plus ta verras de haut tout ce qui tient à ta vocation présumée, plus tu seras à môme de l'exercer dignement, d'éviter toute polémique, et de marcher droit dans la carrière évangélique, visant toujours à l'essentiel pour la gloire de Dieu et le bonheur des Tiommes, et t'en rapportant pour le reste aux lumières de l'église dont tu seras appelé à être non le docteur, mais le fidèle ministre*. » Cette correspondance paternelle, mélange de nouvelles et de conseils, devint bientôt pour Vinet une de ces douces et indispensables habitudes qui font une partie de la vie. L'exactitude de cette franchise antique n'eut plus rien pour lui de blessant; il ne
* Lettre du 4 avril 1819.
BALB. CONSÉCRATION. MARIAGE 45
la source d'où émanaient également les paroles tendres et s sévères, el, comparant sa faiblesse, ses inquiétudes, ses sements passagers, ses vacillations de pensée, à cette toujours ferme, il lui sembla qu'il y avait comme uae otourde luL
udant ni la correspondance, ni les anciens amis, ni les s nouvelles, lentement, très lentement formées, ni les ions multipliées outre mesure, ne réussissaient à rem- ;ez la vie de Vinet pour qu'il n'y sentît pas un vide intolérable. 0 était seul, et les méditations dangese multipliaient. On le voit prendre l'habitude des analyses même, analyses qui finissent toujours par lui laisser un ut amer. C'est dans sa correspondance avec Sophie que lœ surtout ce trait de caractère, qui tenait sans doute au sa nature, mais qui jusqu'alors ne s'était montré que fù- ^it, contenu et dissimulé par la verve naturelle et l'essor unesse. n parut croire un instant que, malgré les tristesses 1, il allait trouver l'occasion d'un rajeunissement intérieur, ) déploiement d'activité qu'exigeaient ses fonctions profes- . € Depuis le changement de mon séjour et de mes occupacrit-il S je suis, je n'ose pas dire plus heureux, car je suis mes parents, des amis de mon enfance et du Léman, mais tellement ému, plus vivement touché. Il semble que le ait amolli mon cœur et embelli mon imagination; d'un ôté, les fonctions variées et difficiles qui me sont actuellenposées ont relevé mon esprit et m'ont {H^ocuré, au milieu i des peines, la satisfaction de pouvoir enfin me dire: Tu :, tu es quelque chose. > Mais cette heureuse impression iToir été singulièrement fugitive. Ce fut une éclaircie au d'un ciel dont la teinte générale s'assombrissait lentement. I môme lettre, reprise à deux jours de distance, l'impres- •ntraire est exprimée avec une franchise non moins évi-
ïize k M^ De la Bottaz, du 25 septembre 1817.
46 CHAPITRE n
dente : « Aujourd'hui, après avoir terminé mon solitaire dîner, que j*entremôl6 de lecture pour le rendre moins ennuyeux, je me remets, en fumant une pipe, à vous écrire encore quelques mots, en attendant que la cloche de trois heures m'appelle au sermon du soir; à la suite duquel je reviendrai dans mon ermitage, où après avoir goûté d'un peu de fruits, fumé de nouveau, écrit et lu, niaise, pensé, chanté, rêvé, je me coucherai à neuf heures précises. Voilà qu'en peu de mots je vous ai fait toute l'histoire de mes dimanches. Vous voyez que les visites et la société n'y entrent pas pour beaucoup. S'il y a un lieu dans le monde où l'on voie peu de monde et où Ton fasse peu de connaissances, c'est Bâle. Au reste, je m'en accommode assez, et je ne doute pas que si ce séjour devenait le vôtre, vous ne vous arrangeassiez fort bien de cette manière d'être. Ce n'est pas qu'elle n'ait aussi ses inconvénients. Cette solitude absolue attriste et nous fait voir le monde comme un recueil d'êtres indifférents les uns aux autres*... J'ignore si c'est la raison pour laquelle cette contrée me paraît froide et sans charmes, malgré ce qu'elle peut avoir de vraiment intéressant. 11 me semble au moins qu'elle ne m'inspire pas. Je n'y trouve ni plaisir, ni facilité à écrire ; mes sentiments sont décolorés, mes idées confuses, mes conceptions stériles. »
Bientôt toutes les espérances de Vinet se concentrent sur le jour où sa solitude sera partagée; il ne l'envisage pas seulement comme un jour de bonheur, il en attend encore une véritable délivrance morale. Il sent que son cœur a besoin d'être occupé autant que son esprit. Aussi repousse-t-il avec une sorte d'effroi toute idée de délai. « Dix-huit mois à attendre encore me paraissaient déjà bien longs, j'aurais voulu les abréger, comment consentir à les allonger encore?... Croyez-moi, la seule pensée d'être bientôt réuni à vous me faisait supporter l'ennui d'une solitude à laquelle je ne suis pas habitué et pour laquelle je ne vaux rien. Privé de ces douces relations de famille dont les délices me paraissent audessus de tout, sevré de ces doux épanchements qu'elles procurent^
fané de Yirre aa milieu de visages étrangers qui seront long' lenq» nouveaux pour moi, je n'ai qu'une idée, qu'une perspective^ (pi'aD bonheur, c'est de penser à l'avenir dont vous devez être le premier charme. Je ne suis pas né pour vivre seul; mon cœur se Bélrit dans la solitude '. >
De lettre en lettre la correspondance devient plus intime et trahit une inquiétude d'esprit, de cœur plutôt, toujours croissante. « Bien nuvent, en vous lisant, je me suis dit comme certain homme de lettres dans une occasion bien différente : « Ah! si elle me con- > naissait comme je me connais! » car il ne faut pas vous mé^ irendre sur quelques belles phrases que je laisse échapper de emps à autre, et qui me font paraître beaucoup meilleur que je le le suis. Moralement, je n'ai été qu'ébauché; tout est chez moi à moitié; j'ai un demi-caractère, une demi-raison, des demi' et des demi-vertus. Tai de tout un peu, c'est-à-dire justement le qu'il faut pour me faire soupçonner ce que je n'ai pas, pour me ure concevoir un idéal que je n'atteindrai jamais et me nourrir respérances déçues; par exemple, je suis bon dans le sens vague hi noA; mats je ne connais point ce feu, cette persévérance, ce léTOoenient, qui vous rendent si intéressante à mes yeux. Je vois |o'â chaque instant vous trouvez une occasion de faire le bien, de endre un service ; et moi, presque jamais... Jamais je n'ai visité I cabane du pauvre; jamais je n'ai été le consolateur, ni même le nnoin des misères. D'où vient que je n'ai point su le faire? Ah f 'est le cœur qui donne cette science, et je n'ai pas le cœur qu'il lodrait! Pai quelque force pour sentir et aucune pour accomplir. tœ ferais-je, si vous n'étiez mon espérance ? Voyez-vous, il faut fot vous ayez des vertus pour moi, car il me semble que je ne Dis pas bon à grand'chose. D n'y a que vos lettres et celles do des parents qui me fassent redevenir homme tout à fait; non pas foe je Caisse vraiment des fautes ou que je manque de zèle à Hnplir mes devoirs; mais c'est dans mon âme qu'est le mal,
' Lettre da 10 mars 1818.
48 GUAPITAE U
c'est dans ses perpétuelles fluctuations, dans les doutes qui tifiih nent m*assaillir sur une foule d'objets, de pure spéculation, si yods voulez, mais qui n'en tourmentent pas moins.
» Je vous parle beaucoup de moi; mais c'est parce que je vous ; aime, parce que je vois en vous ma consolatrice et mon repoi | futur... Je sais qu'on voit certains hommes prendre, au déclin de l'âge, des gardes-malades sous le titre d'épouses; hélas 1 Sophie je suis aussi un malade, et vous aurez bien à faire à soigner la santé de mon âme; et moi, que vous rendrai-je pour tout cela? qoa sais -je? quelques larmes? des vœux? Vous en contentei^ vous'? »
Quand à la mélancolie de ces retours sur lui-même s'ajoutajl la fatigue du travail, il lui prenait des accès de noir et d'accablé* ment, pendant lesquels il se taisait par prudence, craignant, s'il s'avisait d'ouvrir la bouche, « d'exhaler toute l'acrimonie d'une bile injuste et d'un mécontentement sur tous les points \ » Cependant alors môme, au plus fort de ces tristesses morales, il avait des élancements vers le bien : « Je serais bien malheureux si mes façons d'agir vous engageaient à me considérer comme un être indifférent et égoïste, et vous seriez vous-même bien malheureuse de le penser. L'égoïsme réunit ou remplace tous les vices dans l'âme qu'il domine; et il est fait pour flétrir la sensibiUté de ceux mêmes qui en sont les témoins. Je l'avouerai, rien ne me resserre le coeur plus péniblement que la vue de ces êtres personnes qui concentrent toute leur existence en eux-mêmes, n'ont des pensées, du bonheur et même des vertus que relativement à eux, el ne s'occupent quelquefois des autres que par une sorte de pudeur. Je n'aime pas davantage ceux qui n'ont qu'une affection, à laquelle ils sacrifient tout le reste; c'est, à mon avis, une espèce d'égoisme tout aussi déplaisant que le premier, peut-être davantage, parce qu'à l'ombre d'un prétexte, il se déploie avec la plus odieuse naî-
* Lettre du 24 décembre 1818.
' Lettre du 15 octobre 1818.
BALE. CONSÉCRATION. MARIAGB 49
yeté. De gens par^s je suis toujours tenté de dire avec sainte Thérèse: « Les malheureux 1 ils ne savent pas aimer! » Je me dis souvent que je suis heureux d'être appelé à vivre avec une femme vraiment généreuse, dont Fâme sait aimer en mén]ie temps qu'elle sait pffliser. 0 Sophie, vivrions-nous complètement heureux, si nous ne faisions que nous aimer l'un l'autre, et si nos cœurs ne 86 rànplissai^t de cette haute charité qui embrasse tous les êtres sensibles dans ses noUes liens ? Nous, à qui Dieu a donné de penser ^de a^tir, nous contenterions^nous d'une union vulgaire devant laquelle devrait s'anéantir le reste du monde ? Et pour nous aimer davantage, ne devons-nous pas étendre notre affection? Je me le sois dit souvent, en voyant le bonheur ennuyeux et étroit de certains couples : Non, mon épouse ne devra pas oublier d'aimer pour n'aimer que moi; non, je ne devrai pas oublier le monde entier pour plaire à mon amie. Mais plutôt, réunissant toute l'énergie de notre cœur et toute l'étendue de notre pensée, nous parlerons ensemble des intérêts de ceux que nous pouvons aider, nous pleurerons ensemble sur d'autres maux que les nôtres, nous ne nous croirons point unis seulement pour notre félicité propre, mais pour Fintérêt de la société, à laquelle nous appartiendrons alors d'une manière plus particulière. Ohl si de quelque manière il nous était permis de consacrer notre vie au bonheur d'un certain nombre d'êtres, confiés à nos soins, comme notre part dans ce monde où l'on a été placé pour faire du bien ! Si après avoir rendu à nos tendres parents une partie du bonheur que nous leur devons, nous pouvicms travailler à la félicité d'une paroisse ou d'élèves iHen-aimés, en un mot de quelques êtres humains pour l'amour lesquels Dieu dsôgnât nous bénir ! En serait-il de cette ravissante perspective comme de tant d'autres que quelques pas en avant dans le chemin de la vie font tristement évanouir? Pensez-vous, Soj^e, qu'il faille jamais renoncer à l'espoir de faire le bien^? » Mais ces élans eux-mêmes effrayaient Vinet; il craignait que
* Lettre du 21 mai 1819.
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rimagination n*y eût plus de part que le cœur; il s'étonnait de les voir trop peu suivis d'effets pratiques, et, après deux ans de cette vie solitaire, il ne pouvait s'empêcher de dire avec dooleor: « J'aimerais que vous pussiez entrer dans mon âme pour bien savoir ce qu'elle est. Deux ans d'isolement lui ont fait l^len du mal; mes pensées se sont trop souvent retournées sur moi; ma sensibîlité réelle est devenue une sensibilité d'imagination; j'ai besoin d'images, de tableaux, de rêves, pour être touché; je ne suis plus sous l'empire de la réalité; c'est un vrai dessèchement, qfoandle cœur a besoin de la tête; sans les souvenirs, sans les doux témoignages d'affection que j'ai reçus de vous tous, je serais ancré dans un égoïsme, qui serait la mort de toutes mes facultés; voyeivous, j'ai besoin de quelqu'un à qui je puisse dire : t Je vous » aime, » et à qui je puisse consacrer ma vie. Rien ne me fiait tant de peur que de perdre la force d'aimer. Quand je compare mon âme d'à présent à celle de l'enfance, je suis effîrayé. Je ne rêvais alors que dévouement, sacrifice, abnégation de moi-même; j'aurais voulu une occasion de me jeter au feu ou à l'eau pour quelqu'un; et à présent... ô mon Dieu! quelle différence t Sophie, vous me rendra meilleur... C'est comme un sommeil dont vous me réveillerez; mes sentiments, mes idées, tout est éparpillé; vous rétablirez tout *. » L'heure de la délivrance approchait. Tout en faisant ses leçons, il avait continué silencieusement et solitairement ses études, non sans peine, car les loisirs lui manquaient, et sa santé avait plos d'une fois souffert, soit des excès de travail, soit d'un régime irrégulier et peu fortifiant. Il en était même venu, pendant quelque temps, à ne pouvoir supporter d'autre nourriture que du pain et du fruit. Admis comme pensionnaire chez M. le pasteur Hory^ il s'était remis lentement; mais il avait dû renoncer à son projet primitif de venir, déjà en 1818, subir à Lausanne ses dernières épreuves, n obtint une prolongation de congé d'un an, et ne négligea rien pour que ce nouveau terme ne fût pas dépassé. La ville de Bâle
« Lettre du 21 mai 1819.
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it alors en été deux semaines de vacances, pas davantage, rofessems et aux âèyes de son gymnase. C'était le moment iDet devait profiter. H arriva à Lausanne au commencement iet Ses amis allèrent à sa rencontre jusqu'à une lieue de la Q descendit de la diligence et se jeta dans leurs bras. Les s de cette scène ne l'ont pas oubliée. Le tableau du génie nîtié n'était pas une vaine allégorie. Il n'échappa aux emnents de ses condisciples que pour courir à Yeytaux, où lait M"» De la Rottaz, revenue d'Ober-Castel. Il ne put lui * {que quelques heures, un dimanche; mais ce dimanche I dans sa vie.
De la Rottaz vint à Lausanne, pour être plus à portée des lesy les jours d'examen. « Nous laissions la porte ouverte, 'entendre revenir, raconte-t-elle dans une note que nous Boos les yeux, car il nous avait dit: « Si je monte en sifflant r, voos saurez que j'ai réussi. > Il n'était pas sans inquiétude, l ea si peu de temps pour travailler. Je ne sais plus s'il chaque fois en sifflant; mais une fois : c Ahl dit-il, je n'étais wez ferré pour me laisser interroger. Aussi, à la première flkn, je me suis lancé, et je leur en ai donné une demies Cela a passé, ajouta-t-il en riant. > szamens terminés, Yinet fut aussitôt consacré. me il était à Lausanne, au milieu des siens, aucune lettre isenré le souvenir des émotions de ces jours solennels. A consacré, il reprit le chemin de Bâle. n n'avait plus longà y vivre solitaire, deux mois, dix semaines au plus; mais ernière épreuve n'eût pas été la moins pénible sans les pré- ( indispensables qui sont déjà comme une entrée en méi nne prise de possession. « C'est avec délices que je vous d'avance à tout le cours, à tous les moments de ma vie; gsaie, pour ainsi dire, votre pensée, aux différentes occupaai se partagent mon temps et aux diverses circonstances où rrai me trouver placé. Je me représente déjà vous retrouivec joie après les fatigues de mes leçons, lisant, travaillant,
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riaitt avec toos, parcourant avec vous ces belles campaisnes dcmt nous serons rapprochés, car, selon toute apparence, la Hiaiseii que nous habiterons sera presque aux portes de la ville, à rextrémlté du faubourg Saint-Jean. Je suis tout près de conclure, et yesfièn que mon choix vous satisfera. La maison est d'un aspect agréaUe; elle regarde, d*un côté, le Rhin et les belles campagnes an ddi (par des galeries, il est vrai); de Tautre, des Jardins, les remiMorb et la campagne; elle est très claire et gaie; il y a deux étages, qâ nous appartiendraient Tun et Tautre... le tout à un prix bien modéré pour Bâle, douze iouis...
» Je crains que ma dernière lettre ne vous ait pdnée. Elle était dictée par un sentiment de mécontentement de md-mème, tttile peut-être, mais dont je ne devrais pas à tout coup vous affliger. Quand je vous parle de mes défauts, je dis vrai, trop vrai ; mais M vaut mieux m*en corriger que d'en parler sans cesse. D'ailleurs; je le sens, et mieux à cette heure que jamais, l'attachement que je vous porte me rendra meilleur. Eh! n'ai-je pas déjà senti que cet amour si tendre remettait de la religion dans mon coeur? Ah! ma chère Sophie, on n'est heureux, bien heureux que par elle; on sent son absence dans les joies du monde ; et combien [plus dans les chagrins de la vie n'éprouve-t-on pas douloureusement qa'eUe seule pourrait consoler! Alors on la cherche au fond de son coeor, et qu'on est malheureux de ne la trouver pas 1 On se dit avec amertume et découragement: « Mon Dieu, si je savais t'aimer, tout ceci serait peu de chose! » C'est alors qu'avec une âme religieuse un seul regard levé vers l'azur des cieux fait sourire les yeux et le cœur. Ahl sans doute, l'idée de Dieu nous est nécessaire ; mais elle se rattache à toutes les affections vives et pores» et c'est pourquoi votre image a ranimé dans mon cœur cette flamme affaiblie de la religion intérieure ^ »
En octobre 1819, Vinet eut de nouveau quelques jours de vacances. Il partit en toute hâte pour le canton de Vaud, où son mir
* Lettre du 19 août 1819.
BALE. CONSÉCRATION. kARIAGB 53
riage fdt béni, le 8 octobre, par le plus intime de ses amis, le pasteur Lerescbe. Fête simple et cordiale, fête d*une seule famille déjà unie de cœur et d*àme, et dont les liens allaient être encore resserrés, t Ne trouvez-vous pas, chère Sophie, écrivait Vinet deux ans auparavant, le 7 décembre 1817, que quelles que soient les afSictions qu'il plaise à la Providence d'envoyer à nos familles, nous sommes pourtant tous heureux parce que nous nous aimons tous et que nous aimons la vertu? Pour moi, quand je jette les yeux sur les parents que le ciel m*a donnés et que je ne vois entre eux personne do&t je ne doive vivement remercier le ciel, cette pensée me pénètre d*un bonheur intérieur que je préfère à tous les avantages extérieurs que donne le monde. »
CEIAPITRE in
Entrée en ménage. — Etudes. — Premier opnsonle.
Mort de M. Vinet, le père.
Les soins peu variés de notre humble ménage Occuperont sans bruit des jours exempts d'orage. Il faudra tous les jours travailler, je le sais ; Mais travailler ensemble est si rempli d'attraits! Des meubles peu brillants pareront nos demeures. Une horloge de bois y marquera les heures, L'étain, le plomb peut-être, k nos petits repas Prêteront leur secours; nous n'en gémirons pas. Des mets peu délicats couvriront notre table Et n'en seront pas moins un repas délectable. D'un légume, d'un fruit, nous nous ferons honneur. L'aimable ménagère k qui de mon bonheur Et de mes moindres goûts j'ai confié l'empire, Recevra ma louange avec un doux sourire, Lorque d'un mets nouveau vantant le goût exquis, Emu, j'admirerai tous les soins qu'elle a pris. Soins aimables et chers, douce reconnaissance, Eloges que n'a point usurpés la puissance, Mais qui, simples et vifs, répétés chaque jour,