‹ Alexandre VinetChapitre 4 sur 41 · KNTBBB EN MÉNAGE. ÉTUDES. PREMIER OPUSCULE · texte numérisé non relu

KNTBBB EN MÉNAGE. ÉTUDES. PREMIER OPUSCULE

Sont donnés par Famour et reçus par rameur! Charmante pauvreté, tu vaux bien la richesse!

Ainsi s'exprimait Vinet dans une épître qu'il adressait à M"« De lâ Rottaz, le 10 avril 1818. Us avaient plus d'une fois abordé dans leurs lettres les questions pratiques et positives qui naissent d*ellesméoes au seul mot de mariage, et ils s'étaient familiarisés l'un et faolre avec la perspective d'une existence modeste, accompagnée de plus d'une privation. Les économies que Vinet pouvait avoir (aies pendant les deux premières années de son séjour à Bâle avaient été absorbées par l'acquisition du mobilier nécessaire, et si ToQ excepte une somme d'argent donnée par les parents, suffisante pour mettre à flot le jeune ménage pendant trois mois au plus, ils Drivaient d'autre ressource que le modique traitement d'un professeur de gymnase, lequel ne dépassait pas cent louis. Mais les «fifioiltés possibles, probables même, ne les effrayaient ni l'un ni Taotre. t Vous avez du courage et je vous aime^ » avait dit Vinet à sa fiancée, en s'opposant énergiquement à une proposition de délai suggérée par la prudence des parents.

!!■• Vinet était née pour réaliser l'idéal de bonheur que rêvait SQo mari, et qu'il ne se figurait possible que par une confiance matneOe • entière et transparente*, » Familière avec les poètes de FAUemagne, que Vinet devait apprendre d'elle à connaître, elle irait quelque chose de leur tour d'imagination et de leur sensibi- Blé, < imagination et sensibilité merveilleusement propres à l'inspiratioo religieuse, » disait son mari'. D'ailleurs rien d'exalté ni de romanesque. Une lettre, qu'on nous interdit de citer aussi longuement que nous voudrions, en parle comme d'une personne dont le premier mérite est d'être vraie: « Vos lettres, c'est vous; votre langage, o'est vous; votre démarche, vos regards, tout ce que vous

« Lettre du 10 mars 1818.

' Lettre du 28 mai 1818.

* Lettre du 15 octobre 1818.

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faites, c'est vous. Vous laissez lire dans votre âme... L'art qni imite tout, n'imitera jamais cette parfaite vérité de l'âme '. »

Rien ne troubla le bonheur des premiers temps. Vinet avait le cœur occupé, et il oubliait de méditer sur lui-même. Relevés et ennoblis par Tamour, les moindres détails de la vie avaient pour lui un prix infini Le tableau qu'il avait entrevu dans ses rêves et retracé dans ses vers était réalisé. < Je suis si complètement heureux, écrivait-il à M. Monnard, le 5 mai 1820, qu'il ne me vient pas dans l'idée d'envier le sort de personne. » Quelques lignes tracées par une main amie résument les souvenirs de cette ^ que: < Malgré les aimables prévenances du très petit nombre d'amis qu'avait Vinet à Bâle, la première année de son mariage fut austère et laborieuse; mais il l'a toujours signalée conmie la plus belle de sa vie, et sa femme aussi. »

n y eut cependant un nuage, mais qui passa vite. Us étaient mariés depuis peu de temps , lorsque M"^ Vinet crut remarquer chez son mari un air de préoccupation qui ne Im' était pas familier. Pendant quelques jours, elle le vit inquiet et sombre, sans en deviner la cause. C'était un aveu qu'il avait à faire, l'aveu d'une dette de 300 firancs, dont jusqu'alors il avait gardé pour lui le secret, et qui pesait sur les débuts, déjà difficiles, du jeune ménage, n l'avait contractée pour enrichir sa bibliothèque des ouvrages les plus indispensables. < Ce sont mes livres, s'écria Vinet, ce scHit mes outils! > La faute, on peut le croire, fut bien vite pardûnnée^ et ils se promirent de ne plus anticiper sur leurs recettes futures. Us tinrent fidèlement parole, malgré les épreuves, qui ne tardèrent pas.

C'est donc Ik le bonheur que je t^avais promis I C'est donc là cette vie exempte de soucis, Dont, an bord du Léman, dans la paix du village, Mon vers présomptueux te présentait Timage !...

Cette citation est empruntée à une seconde épitre, dans laquelle • Lettre du 8 juillet 1819.

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essaie de pe *< détail les mécomptes de la réalité, après loi 3 rerient joyeasemem à l'idée qui avait inspiré la première^ ramle mariage.

Le sentiment seol reste. Il assigne les rangs.

U fidt le toit obscnr rival du toit des grands,

D'un parfum poétique embaume la prairie

Ob Fhilëmon vieillit prës de sa vieille amie...

Fut-il pour enchanter, pour agrandir mon être,

Ces miracles pompeux qu*un art divin fit naître?

Au sein de la sfdendeur d'une vaste maison

8flBS"je de mon esprit s'étendre Thorizon ?

Utt escalier obscur, des chambres abaissées,

Ooivent-Ds étouffer, obscurcir mes pensées ?

8i ma bourse m'oblige à des soins scrupuleux,

PensesB-vous que mon cœur en soit moins généreux ?

Ah! souvent mieux qu'un grand dont l'orgueil l'humilie,

Le pauvre sait sentir le haut prix de la vie !

La beauté, le génie et même le bonheur

Forent aussi permis au fils du laboureur.

Foursaivons, savourons nos belles destinées,

El rendons grftce )h Dieu qui nous les a données.

Ces Ters, qnoi que la critique puisse en dire, auront leur beauté ourles personnes qui voudront bien réfléchir à ce que signifient s « soins scrupuleux » et à ce qu'étaient ces v belles destinées » ■tt n rendait grâce à Dieu. Sa femme venait de le rendre père on premier enfant, une fille; elle n'était pas encore relevée de ; Vlnet lui-même était malade , et pour subvenir aux bede la famille jusqu'à la prochaine échéance trimestrielle, More éloignée, il y avait pour tonte valeur dans la caisse du lé&age quinze batz, soit deux francs vingt centimes. Dans le même temps, Yinet écrivait à un ami sur le point de se arier : < Une idée qui m'est bien douce, c'est de me faire par mon nhenr actuel une image de celui dont vous allez jouir et que je t semblais pas appelé à goûter avant vous. Je ne sais pas ce qu'on HieUe indépendance du célibat; c'est, au contraire, depuis mon

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mariage que je me sens plus indépendant; car enfin des obliga»:] (ions qu'on chérit ne sont pas des chaînes. Et quel autre état pré* sente ces épanchements de deux cœurs qui s'entendent et ne se cachent rien. Douce réalité des plus doux songes qu'on ait jamais faits I ' »

Un an après, pendant une absence de sa femme, il relisait les lettres qu'il lui avait écrites ayant leur mariage , et lui en disait son sentiment en ces termes : t Tu ne saurais croire combien cette lecture m'a déplu. Vraiment, quand je pense au ton pédant, affecté que j'avais avec toi, je ne comprends pas comment tu as pa soutenir cette correspondance, et ne pas perdre toute amitié pour l'homme qui t'écrivait ainsi. Ce n'est pas que le sentiment n'en soit vrai; je n'ai jamais pris la peine de feindre ce que je ne sentais pas; mais j'avais le malheur de vouloir toujours composer, faire la phrase; toutes mes lettres sentent l'écolier qui fait son thème, tandis que les tiennes respirent la simplicité et sont pleines d'esprit dans leur naïveté. Enfin, n'en parlons plus; les choses ont changé, je t'aime trop pour n'être pas simple avec toi, et tu es trop moi-môme pour que je songe à te rien déguiser. Chère Sophie, y a-t-il une liaison pareille à celle du mariage, et y a-Ml beaucoup de mariages comme le nôtre? Avec tout autre femme y trouverais-je cette intimité délicieuse, cette confidence perpétuelle de deux âmes qui souffriraient à se cacher la moindre chose? Ohl mon père a bien raison, il n'y a personne au monde qui pût te valoir pour mon bonheur*. »

. Pendant cette année 1820 et les suivantes, Yinet travailla beaucoup de ses outils, comme il appelait ses livres, précieux outils, dont pendant sa solitude, dans le temps môme, peut-être , où il avait contracté cet emprunt de 300 francs qui devait peser sur sa conscience, il faisait une apologie ingénieuse: t Je compare ma bibliothèque à une collection de baumes excellents, que j'applique

* Lettre à M. Alexis Forel, 1820.

• Lettre du 19 juin 182L

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ifBC disoemement sur chacune des plaies de mon cœur, n est de couins momentSy où, sans aucun but de travail et d'étude, mais ne eoDSollant que les besoins de mon cœur, je me tourne vers ■les ImeSy et je choisis, connue par instinct , celui qui seul peut me plaire et me Caire du bien dans cet instant. En vérité, les livres sont on iHenCaût du ciel; car dès que Thonmie a appris à penser, fl a senti le besoin de faire connaître sa pensée au monde entier, el U littérature est ancienne comme le monde. Ce sont les livres ^ oui recueilli dans Tunivers les traits épars de la beauté, et Tout présentée dans tout son prestige à l'humanité, pour qu'elle ■e eessàt jamais d'y être sensible, car on a beau dire, l'homme a kioia du beau pour arriver au bon; et, sans les livres, combien dlmagiiialioDS paresseuses n'eussent jamais saisi dans la nature les traits de ce beau idéal qui seul peut donner à l'existence tout prix. Par les livres, les passions se sont ennoblies, les jouismorales se sont accrues, un nouveau monde a été révélé, et rhoomie a connu que la vie est belle. De nos jours, c'est par le ■oyen des livres que la passion de l'amour a pris ce charme ineoniKi des anciens. Chose admirable, que des auteurs puissent ùûre alBBi les destinées morales de leurs contemporains et de la posiériié, régner en souverains sur les plus secrets mouvements des cœurs, commander la vie intérieure, colorer toutes les institutions et enÊmter, pour ainsi dire , à leur siècle l'espèce d'idéal qa'ils ont conçu eux-mômes. Encore un coup, je respecte les hvres pfadôt comme un don de la nature que comme une mstitution de rhomme, et ce moyen, sans doute, était compté dans les étemelles îDiaitioDs do la Providence, entre les principaux instruments du bonheur des hommes '. »

La bibliothèque de Vinet n'était pas riche encore, mais choisie. 0 était bouquiniste, non à la façon des amateurs de raretés, mais comme le sont plus ou moins tous les hommes qui ont vraiment Tcsprit littéraire. Il aimait les bonnes éditions des bons livres.

« Lettre de Vinet )h M^ De la Rottaz, du 17 février 1819.

Dans sa correspondance avec ses meilleurs amis, Lerescbe, Isaae Secrétan, il y a toute mie partie consacrée aux bouquins. Vinet a Foeil ouvert sur les catalogues de librairies qui paraissent àBàle^ et ses amis sur ceux qui paraissent à Lausanne ou à (jenève; ft se transmettent leurs desiderata, pratiquent des;échanges, font dai^ achats les uns pour les autres, balancent leurs comptes, et as 1; milieu de toutes ces petites transactions particulières, n'oublient ,, pas la bibliothèque de Tacadéroie de Lausanne, consacrée à ^ Tosage particulier des étudiants, et dont Yinet est comme l'agenl J, officieux pour la Suisse allemande et TAllemagne. j

Délivré des préparations théologiques qui, pendant les deux années précédentes, lui avaient été une si forte épûie, Yinet sentit la nécessité de jour en jour plus impérieuse de dcmn^ à ses travaux une direction plus une, de les concentrer vers un but Ce but lui était marqué par le poste même qu*il occupait, ce ne pouvait être que les études littéraires. L'université de Bâle venait de lui conférer le titre de professeur extraordinaire de littératqré française^; sa position, qui tenait d'abord du maître de classe autant que du professeur, en avait été relevée de toute la c(msidération qui s'attache à ce titre dans les villes universitaires, et, sauf les murmures de quelques partisans barbares de la pure érudition germanique. Allemands pour la plupart, qui demandaient ce que l'étude de la littérature française peut avoir à &ire dans une éducation sérieuse, les témoignages d'estime ne loi faisaient défaut ni de la part de ses collègues ni de celle de ses. supérieurs. Ces encouragements lui paraissaient indiquer sa véritable vocation. Les occasions, il est vrai, ne lui manquèrent pas pour entrer dans la carrière pratique du saint ministère. On lui avait proposé le poste de pasteur à Métiers, dans le Yully Mbourgeois, et la mort d'un des pasteurs de l'église française de Bâle, M. Hory, venait de laisser vacante une chaire dans laquelle il avait souvent paru. Mais il fit réflexion que pour être un vrai

• Décembre 1819.

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r, fl ne suffit pas d'avoir gaelgne talent pour la prédication ; fl se denuDda s il avait assez d'expérience, s*il était assez sûr de loHDéiiie pour être un ccmdacteor d*âmes, et à tout le poids de ees seropoles s'ajoata Tattrait toujours plus vif de ces belles élades littéraires, qui ont tant de rapports avec la morale et la philosophie. Son père, sans abandonner l'espérance de le voir V jour à la tête d'une paroisse, comprit ses objections, et Yinet fol eofin marcher d'un pas résolu dans la voie ouverte devant hn, dans « cette vaste, riche et noble carrière de la haute litté-

Ce ftif pour lui une vive jouissance, mais une jouissance labocar plus il avançait, plus il sentait les lacunes de ses preétades. 0 soupçonnait à peine, au début, que la grammaire ftt être l*<^jet d'une véritable science et des plus hautes spécuiMîoiis. Cette lacune se combla l'une des premières. Elle l'était knqoe, en 1822, ayant à prononcer un discours dans une solenlié oniversitaire, il écrivait: « Qui aurait osé, du temps des MoUsIiqiies, projeter une alliance entre la métaphysique et la gnamaire ? Et maintenant il est démontré que ces deux sciences 8001 indispeiisables Tune à l'autre, et qu'en particulier il est impossible d'être bon grammairien sans être bon métaphysicien. Que difrje! avant cette association la métaphysique et la grammaire existaient-elles réellement ? Qu'était la première, sinon la science des questions abstruses et frivoles ? Qu'était la seconde, sinon le démêlé perpétuel de l'ancien usage avec le nouveau; c'est-à-dire de rarbitraire avec l'arbitraire' ? » Dans le môme temps, Yinet ttavaillait à combler une autre lacune. « Il y a quelques mois, étrU-fl à son ami Leresche, que je me suis remis à l'étude du grec, sans autre vue, comme tu penses bien, que de remplir en partie on vide considérable de mes études, je dirais de nos études,

' Lettre & M. Monnard du 22 janvier 1820. ' Ditcoors inédit sur V Utilité des connaissances positives pour le Uttérateur. (Mai 1822.)

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car qui de nous sait le grec?.... n n'y a pourtant point de coUM véritable et complète pour qui a négligé cette étude^ qui est noin guide vers la belle nature, n est injuste de se prétendre UUmh teur, quand on n*a pas puisé à la source de cette beUe antiquité» qui a formé, inspiré, perfectionné tous nos modernes classiques. Et ce n*est pas seulement le goût qui doit gagner à cette étude, mais la raison, l'esprit, toutes les facultés. Il y a une sève M ){ abondante et si pure dans les écrits de ces anciens I Ds sont A bien la nature M *

Le grec, d'ailleurs, ne le détournait point des lectures et des (it recherches plus immédiatement indispensables aux foncticms qu'il remplissait. La littérature française lui devenait de jour eu. jour plus familière. Il ne se bornait pas à échantillonner; il lisait avec suite et méthode, ne négligeant pas une page de Voltaire, pas une de Bossuet. n est bien peu de littérateurs qui aient acquis une connaissance plus approfondie, plus complète, de tous les grands écrivains français, n n'y arriva pas en une année, sans doute, ni en deux; mais dès les commencements de son séjour à Bâle, il fit ce qui dépendait de lui pour donner à ses lectures de la suite et du sérieux. En 1820, elles étaient surtout combinées en vue d'un cours d'histoire littéraire, qui, l'année suivante, atteignait déjà la fin du siècle de Louis XTV. Son seul regret était de n'avoir pas toujours sous la main les sources et les matériaux nécessaires, surtout pour les époques reculées. < Combien, écrit-il à M. Mon* nard, j'aurais voulu me trouver pour quelque temps dans une grande ville conune Paris, où de vastes bibliothèques, classées avec méthode, ouvrent un champ si libre aux recherches de toute espèce! Car de suivre servilement les traces de ceux qui ont été à la source, de juger respectueusement d'après eux^ de ne citer que ce qu'ils ont cité, voilà qui est extrêmement dégoûtant î Tai bien été contraint de le faire pour certaines époques ; mais je repousse, dès que je le puis, ce secours qui fait mieux senthr la

* Lettre du 2 octobre 1822.

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