‹ Alexandre VinetChapitre 40 sur 41 · É6USE LIBRE. ÉTUDES SVANGBUQUB8, ETC · texte numérisé non relu

É6USE LIBRE. ÉTUDES SVANGBUQUB8, ETC

one peine infioie pour que ce devoir élémentaire fûl accompli dans tonte son étendue, n rédigea une adresse, qui fût ^gnée par beaucoup de personnes et qui disait entre autres : t C'est «n besoin pour nous de vous dire, quoique vous le sachiez, que nous nous considérons en cette affaire, et pour ce qui regarde les suites matérielles de votre acte, comme vos cautions. Le fardeau de privations et de gène que la plupart d'entre vous viennent de s'imposer, doit se répartir entre tous les amis de la patrie et de l'Evangile. Nous faisons cause commune, nous devons faire bourse commune. Vous venez de nous faire part de vos biens spirituels; nous resterons, dans tous les cas, en arrière, ne pouvant vous faire part que de nos biens temporels; mais cela, du moins, nous le ferons, et nous le ferons avec joie. Dès ce moment, vos affaires sont nos affaires, vos enfants sont nos enfonts, leur avenir notre souci. Reposez-vous sur nous comme des firères sur leurs firères, comme des pères sur leurs enfants. Dites-nous la meilleure mani^, les plus sûrs moyens de vous être utiles; aidei notre zèle et secourez notre reconnaissance. Ceux qui signent oetle lettre seront heureux de recevoir vos communications et de s'occuper de vos intérêts; faites-leur la grâce de les leur confier. »•

Inutile de dire qu'il ne se borna pas à des démonstntlNis en paroles. Il s'informait avec une ingénieuse sollidtnde de la position de chacun, surtout de ceux qu'il su{q[K)8ait devoir être retenus par quelque sentiment de fière pudeur. Il déploya dans cette mission généreuse une infatigable activité. Ses efforts, eC oeoz de beaucoup d'autres avec lui, fbrent conrcmnés d'un vrai sœcès; le zèle était grand, et les pasteurs démissionnaires purait se convaincre que les causes les plus impopulaires ne sont pas toujours celles qui sont servies avec le dévouement le moins actiL

Vinet n'avait pas attendu pour rédiger son adresse que le terme fatal fixé aux pasteurs par le gouvernement UA écoulé. Il crut devoir attendre ce moment pour leur adresser une brodiure, qui roulait tout entière sur la position nouvelle dans laquelle ils se trouvaient placés et sur les devoin qa*elle leur Imposait Yiolem-

ASS CRAPITBB XX

ment rejetés du sein de Féglise nationale, plosienn s'y rattachaient encore, n n'y avait pas seulement panni les démisaonnaires'des partisans plus ou moins déclarés de la séparalion de l'église et de l'état, il s'y trouvait aussi, en assez grand nombre, des hommes qui n'avaient pas cessé de prêcher la nécessité de l'union, entre autres le plus habile, le plus décidé des advenaires de Vinet, le pasteur Bauty. Ces hommes-là s'envisageaient otmime les victimes d'une t>Tamiie arbitraire; leur démission était à leon yeux une pure et simple protestation. Le langage que Issar tint Vinet peut se résumer en deux mots : c Votre position n'est pis une position exceptionnelle; c'est la position normale des ministres de Jésus-Christ. Sachez l'accepter. »

« Les pasteurs, disait-il plus explicitement, n'ont résigné que leurs fonctions ofllcicUes; ils restent pasteurs, ils le déclareoL C'est dire qu'ils n'abandonnent pas le soin de leurs troapeaox respectifs; c'est dire du moins qu'ils ne renoncent pas à rexerâce de leur ministère, et que ceux qui resteront dans le pays ^exe^ ceront dans le pays.

» Cette résolution est le germe d'une église libre, et les hommes qui l'ont prise en sont le noyau. Le fait a devancé le principe; le principe ne tardera pas à éclore; mais il faut qu'il devienne, dès à présent, un objet d'attention et d'étude pour ceux qui, sans préméditation, l'ont réalisé, et qui peut-être, en théorie, ne l'acceptent pas encore. Il importe qu'ils connaissent leur situation, je dis leur situation ecclésiastique, et qu'ils apprennent à l'aimer. Us sont, pour entreprendre une nouvelle étude, dans une position nouvelle, dont ils doivent faire l'essai. Ou je me trompe fort, ou ce qui paît rester dans leur esprit de préventions favorables au système de l'union entre l'église et l'état résistera difi&cilement à un examen entrepris sous de semblables auspices ^ »

Nous n'entrerons dans aucun détail sur les considérations non* velles que développe Vinet en faveur de son principe favori, et

* Liberté rdigieuse et Questions ecdéaiastigues, pag. 451.

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qui sont sortout nouvelles par la force et Fà-propos que leur prôlâîent les circonstances. Ce qu*il yeat, ce qu'il conseille importe davantage. Selon lui, les ministres et leurs amis auraient*tort de perdre < un temps si précieux que chaque minute a sa valeur. > — « La première affaire, ajoute -t-il. Tunique préoccupation de révise, en ce moment solennel, devrait être d'exister; d'exister, dis-je, et rien de plus, mais d'exister comme église, c'est-à-dire de naître. Car ce qu'on a, jusqu'à ce jour, appelé église, n'en était pas une, et parmi nos pasteurs beaucoup en conviennent. L'heure est venue d'en avoir une véritable. C'est-à-dire, va-t-on me demander, une église dissidente? Non certes, non pas du moins dans le sens qu'on attache parmi nous à ce mot. La dissidence connue parmi nous a des principes que cette église n'aura pas. Après quoi, sans doute, il faut bien convenir qu'elle sera dissidente à l'égard de l'église de l'état, tout de même que cette église de l'état est et sera dissidente à l'égard du catholicisme. Au reste, dans un pays quelconque, toute église en minorité est dissidente; partout l'infériorité numérique constitue la dissidence. Mais cette église nouvelle, dissidente ou non, sera une église de multitude. Je me sers de ce mot parce qu'on s'en sert, mais je le définis. Une église de multitude est celle dont on devient membre sans avoir subi préalablement; de la part de qui que ce soit, un examen de conscience. Ceci range parmi les églises de multitude les églises dites d'état; mais ce qui distingue des églises d'état l'ég^se de multitude que nous avons en vue, c'est la spontanéité, c'est la liberté du choix, c'est, par-dessus tout, l'abolition de la fatale formule : Ctf/tts regio, huj\is religio *. »

Voilà son programme clairement défini. Il ne s'agit plus de ce qu'on appelait, quelques années auparavant, une intervention des laïques dans le gouvernement de l'église; il s'agit d'une église qui se gouvernera elle-même, comme une véritable démocratie chrétienne.

* Libet-té religieuse et QuesOima eedMastiqueB, pag. 459.

Que flaire pour réaliser ce programme? — « Jour après jour, tout ce que Dieu permet, ni moins ni plus.... Nourrir de la Parole de vie le troupeau qu'on aura; le créer, si on ne l'a pas; mais se souvenir que toutes les grandes choses ont eu de petits commencements, et que beaucoup de petites en ont eu de grands; ne tenir obstinément ni à la forme ni au nombre, maiis, dans tous les sens, à la vérité ; se redire tous les jours que Jésos est au milieu de deux ou trois , comme de cent , comme de mille; former de tous les troupeaux, quand il y en aura, un seul troupeau; mais n'organiser qu'à mesure; faire moins de bruit que de bien; suivre, sans la pousser, la divine Providence, mais la suivre pas à pas, la comprendre et lui obéir. Da reste , vivre paisiblement, étant soumis à tout ordre humain à cause du Seigneur (1 Fier, n, 13) ; voir dans le refus d'obéir non la règle, mais l'exception ; se tenir à l'écart de toute politique, et, en véritables hommes de l'éternité, faire du sanctuaire on asile de recueillement et de paix *. »

Les pasteurs démissionnaires avaient nommé une commis^n chargée de les représenter et de les convoquer de nouveau, s'il y avait lieu. L'idée qui avait présidé au choix des membres de cette commission n'était pas celle de Vinet, niais plutôt celle des pasteurs, qui, en donnant leur démission, n'avaient entendu faire autre chose que de maintenir intacts les droits du clergé nationaL Cette commission, moitié politique, moitié ecclésiastique, survécut au coup d'état qui réduisit à néant l'opposition légale des ministres démissionnaires, et dirigea, non sans subir quelques modifications^ les premiers pas de l'église libre naissante. La force des choses l'obligea à travailler conformément au programme tracé par VineL Elle ne proclama pas le principe de l'église libre, elle tint môme plus ou moins à l'écart, pendant quelque temps, les honmaes qui le représentaient trop ouvertement; mais elle n'en dut pas moins pourvoir à ce que les troupeaux demeurés sans pasteur ne de-

* Liberté religieuse et Questions ecdésiiutiques, pag. 494.

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mearassent pas sans culte. L'église libre se forma ainsi, de fait, avant de s'afQnner comme telle.

Les premiers temps furent difficiles. On se réunissait chez quelque particulier, bien logé, qui offrait son salon ou quelque autre pièce convenable. Les pauvres hésitaient à entrer. « C'était intéressant, écrit Vinet au sortir d'une réunion tenue chez un de ses amis, mais rien que des messieurs et des dames! Point de pauvres ! Nous ne ferons rien sans les pauvres. Rien n'est grand, rien n'est fort que ce qui commence par les petits. > Ces mots sont empruntés à une lettre à M. Bumier, du 1*' décembre 1845, moins de trois semaines après la démission. L'état des choses s'améliora peu à peu. Les pauvres prirent courage. Cependant, aussi longtemps qu'elle n'eut pas de locaux publics, l'église libre conserva une certaine apparence aristocratique, qui nuisit à ses progrès. D'autres difficultés vinrent du dehors. Des troubles éclatèrent de nouveau sur quelques points, entre autres à Lausanne, où l'Oratoire fut assailli, un soir, par une bande apostée. Les perturbateurs trouvèrent à qui parler; nombre de citoyens, amis de l'ordre, s'étaient donné rendez-vous pour les recevoir; mais le Conseil d'état saisit aussitôt l'occasion pour faire usage des pleins pouvoirs qui lui avaient été accordés. Un décret, du 2 décembre, interdit à Lausanne toute réunion religieuse en dehors de l'élise nationale, et annonça dos mesures semblables pour toutes les parties du pays où elles seraient nécessaires. Rien ne pouvait être plus heureux pour la formation d'une église libre conforme aux idées de Vinet. Obligées de se fractionner pour échapper à la persécution, les assemblées religieuses se multiplièrent à l'infini; elles devinrent plus intimes en devenant plus petites, et, conune il arrive toujours, la persécution resserra les liens qu'elle voulait rompre. Personne ne le comprit mieux que Vinet, et si son cœur de citoyen n'eût pas saigné à la vue des scandales dont sa patrie était le théâtre, il aurait pu, comme homme de système, ainsi que ses a.lversaires l'appelaient volontiers, se réjouir d'une politique qui faisait si bien ses affaires. U n'a pas craint de le dire, plus

d'une fois et très nettement. On a de lai tel article où il commence par déclarer que la véritable manière d'honorer les pasteurs démissionnaires est d'ajouter la franchise à la juste admiration qoe mérite leur dévouement; après quoi, passant à l'examen de diverses objections faites à sa dernière brochure , il s'en preod à ceux qui, pour écarter à tout prix l'idée d'une dissidence, établissaient une distinction chimérique entre l'église du gouvernement et l'église nationale, réservant ce dernier nom, si ch^ à leur cœur, pour collo qui allait se fonder sous leur direction. A c^ prét('ntion, Vinot oppose une réponse aussi simple que péremptoire : < Dans un pays qui n'est pas livré à l'anarchie, il n'y a d'église nationale que celle du gouvernement, autrement chaqne parti aurait le droit de s'appeler la nation '. » c On assure, ajoolet-il, que les pasteurs préparent une loi ecclésiastique. Ils en ont bien le droit; et nous ne saurions trouver mauvais que, dans leurs con^ictions nationalistes et dans l'espérance d'un retour, ils méditent des réformes indispensables. Mais, au risque ou plnlôt avec la certitude de leur paraître idolâtres d'une théorie, comme ils nous paraissent idolâtres d'un fait, nous dirons franchement que ce n'est pas ainsi qu'il faut commencer. L'œuvre de l'évangélisation, dans un pareil moment, est tout. La révolution a transformé ces pasteurs en missionnaires; il faut s'emparer de ce Cut, et, pour tout le reste, se laisser guider, par conséquent devancer par les circonstances. La persécution officielle les y réduit d'ailleurs forcément, et les ramène, en matière d'église, aux éléments, à r^ b c, au siècle primitif. Il est des choses que nous ne peavons juger que par conjecture; mais si nous comprenons bien la situation, l'église qu'on organise au point de vue national, et qu'on s(î plaît d'avance à appeler nationale, pourrait bien devenir l'église d'un parti politique, dont les besoins religieux et les convictions religieuses sont peut-être du plus mince aloi. Ce qui nous rassure un peu, c'est l'oppression religieuse qu'institue l'arrêté du Conseil

* Liberté religieuse et Questions ecclésiastiques, pag. 515.

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d*état. Elle offre des garanties qu'on eût vainement cherchées ailleors K >

Cependant, malgré les craintes qui le troublaient parfois, Vinet était plein de joie et de reconnaissance à la pensée de cette église nouvelle qui devait nécessairement réaliser un idéal qu'il n'avait jamais espéré voir, de son vivant, passer dans les faits. < Je ne désire rien, disait- il, ou plutôt je me fais une loi de ne rien désirer, sinon ce qui peut dév(>lopper parmi nous la spontanéité religieuse et le sentiment de la responsabilité religieuse*. » Tout conspirait à favoriser ce développement si ardemment désiré. Chaque jour il se faisait quelque progrès nouveau, et les craintes de Vinet n'étaient que des inquiétudes, produites par la vivacité même et l'étendue de ses espérances. « J'ai tout à l'heure parlé de mon mallieureux pays, écrivait-il à une amie, le 1" février 1846; il est malheureux, sans doute, très malheureux; mais n'en doutez pas, un pays où l'impiété persécute, où elle trouve partout quelqu'un à persécuter, n'est pas un pays abandonné de Dieu. Ce qui se passe actuellement prouve qu'il s'était fait d'abondantes semailles; la persécution les fait lever, et tout le pays se couvre d'une fraîche verdure. Si vous connaissiez le christianisme de ce pays, ^ ous verriez combien il est simple, pratique, humain, éloigné de tout esprit de secte et de tout fanatisme : c'est à la vie de Dieu dans les âmes, bien plus, le croiriez-vous, c'est à la morale même qu'on s'attaque. Ce n*est point une dogmatique que l'on persécute, le dogme n'a pas été une fois en question; c'est à des maadmes et à des exemples qu'on en veut J'espère qu'il sortira du bien de tout ceci. Le gouvernement ni le peuple ne viendront à bout de renverser l'église libre qui se forme, et dont le culte jusqu'ici ne se célèbre que dans des maisons particulières. On par\1endra à faire expatrier quelques-uns des jneilleurs citoyens; plusieurs nous ont déjà quittés, et l'émigration va croissant; mais il restera

• IbideiH, pag. 515 et 516.

« Lettre k M. L. Burnier, du 10 avril 1&46.

un noyau de chrétiens résolus et humbles qui, au prix de quelques soufTranoes, rendront au christianisme et à la civilisation on pays (|ui leur a été violemment arraché.... »

Les services indirects, mais tr^s réels ^ qu'il attendait de b persécution, ne Tempéchaient i>oint de se tourner vers ses concitoyens et de faire tout ce qui dépendait de lui pour les réconcilier avec la liberté religieuse. Quelques semaines avant d'écrire la lettre que nous venons de citer, il adressait, sous forme de brochure, une Pétition au 'peuple vaudois *, qui n'avait pas d'autre objet. Cette pétition, d'une éloquence vive et familière, était sous presse lorsque parut une circulaire du Conseil d'état, qui, moins illibérale (jue son précédent arrêté, reconunandait Tordre et invitait les autorités subalternes, préfets et municipalités, à accorder aux assemblées religieuses la protection légale. L'efTet s'en fit sentir. L'église naissante jouit de quelque temps de tranquillité relative. Le moment parut venu de lui donner un commencement d'organisation. « Fonder des paroisses et des conseils de paroisse, écrivait Vinet *, me paraît le plus sage, et c'est ce que peuvent faire, en chaque lieu, les petites congrégations actuellement existantes, ou, si vous voulez, les pasteurs de concert avec les membres mâles et adultes de ces congrégations. Les paroisses une fois fondées pourront déléguer à une assemblée ou comité central, qui, pour un temps, fera bien de s'en tenir à la gestion des intérêts matériels. » Ces conseils furent suivis; des paroisses se formèrent sur plusieurs points du canton, et eurent bientôt une direction centrale, qui prépara lentement les voies à une organisation plus complète. Le 8 juillet eut lieu la première ronsécralion de pasteurs dans cette église. « Il y a une nouvelle que je ne veux pas oublier, lisons-nous dans une lettre à une amie, écrite dès le lendemain, c'est celle de la consécration qui s'est faite hier, par l'église libre, de trois jeunes ministres, ses

* Liberté religieuse et Questions ecclésiastiques, pag. 533.

* A M. Chappuis, du G janvier 184^».

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prémices. La solennité, à laquelle d'ailleurs je n'ai pu assister, a éÂé très belle et très touchante. C'est M. Germond qui a imposé les mains à ces jeunes gens, dont l'un était son fils. Rien n'a troublé cette réunion dont on avait fait un mystère quant au lieu et à l'heure, même aux intéressés. Aurait-elle été troublée à défaut de ce grand secret? Peut-être; mais, en général, la persécution se meurt et mourra tout de bon, si ceux qui en sont les objets ne la raniment pas, c'est-à-dire s'ils persévèrent dans le calme, la résolution et la simplicité. Du reste, je crains certains succès autant que certains revers, et nous avons encore quelques |MX>grès à faire dans l'amour de l'invisible. »

Ces espérances ne devaient pas se réaliser inunédiatement. La persécution eut ses moments de recrudescence, ses crises, comme une maladie. Vinet, qui avait toujours suivi avec assiduité le service religieux du dimanche, dans l'église nationale, ccnnme on peut le voir par son agenda, où il manque rarement d'indiquer le texte choisi par le prédicateur, se montra plus assidu encore au culte d'une église qui était enfin l'église selon ses vœux et qui, de plus, était persécutée. Il y prêcha souvent, mettant en pratique ce devoir d'évangélisation qu'il reconmiandait à ses collègues, comme le premier et grand devoir du moment. Il ne prêcha pas seulement à Lausanne, mais encore à Montreux, •— dans le salon de son ami Marquis, où se réunissait l'église libre du Châtelard, — à Morges, à Coppel, chez M"» de Staël. Il prêcha aussi, mais plus rarement, à Genève. U ne redoutait pas, dans la bonne saison, de ré|)ondrc à des invitations qui l'obligeaient à un petit voyage et lui procuraient un repos d'esprit. Son fils d'ailleurs travaillait depuis quelque temps à Genève, dans une imprimerie; c'était un aurait de plus, sans compter les amis plus nombreux, les relations plus étroites que lui valurent bientôt soit ces apparitions rapides, soit une collalK)ration active au journal que dirigeait alors M. Edmond Schérer, la Rèfoi'^nation au XIX* siècle.

]ji plupart des sermons prêches dans ce temps -là n'ont pas été écrits, et il n'en reste de traces que sur les cartes dont Vinet se

servait pour ses analyses, ou dans la mémoire de ses auditeurs.; mais nous croyons ne pas nous tromper en disant qu'en aucun temps Tcloquence de Vinet ne fut plus simplement, plus purement religieuse. Nous ne voulons pas dire par là qu'il ne s'y mêlât jamais quelque chose de cette recherche que certains critiques ont reprochée à ses derniers écrits; mais il y était beaucoup moins sujet en parlant qu'en écrivant, et l'intention môme de la plupart des sermons qu'il fit alors était de nature à l'en préserver. Il se proposait tout simplement d'édifier; il s'adressait au sentiment religieux; il présentait Jésus -Christ aux regards des fidèles. Pour les personnes qui ont beaucoup entendu Yinet, quelques-uns des plus beaux, des meilleurs souvenirs qu'il ait laissés, remontent à cette époque. C'est là, dans une simple chambre, qu'elles aiment à le voir, expliquant la parole divine à un petit troupeau qui se pressait autour de lui.

Quelques-uns cependant de ces sermons ont été écrits et soDl venus grossir les trois derniers recueils de Discours publiés par ses éditeurs, l'un sous le titre à! Etudes évangéliques, le second sous celui de Nouvelles études évangéliques, le troisième sons celui de Méditations évangéliques. Le premier de ces recueils est le seul qui ait été composé d'après des indications positives de Vinet. Il en parlait à M. Lutteroth, dans une lettre du 11 mars 1843, comme d'un volume qui devait être « composé, en grande partie, de discours sur les Colossiens. » — « Mais, ajoutait-il» fl y en aura d'autres aussi; ce que j'ai fera un assez fort volume; mais tout cela a besoin d'être revu. Quant à la publication, nous n'«i sommes pas là : je ne veux pas être importun. Au reste, ce volume ressemblera peu aux deux précédents. » Trois ans plus tard, le 7 juin 18iG, il revenait sur le môme sujet, toujours en écrivant à M. Lutteroth : < Je vais profiter de cette page blanche pour vous envoyer ce que je pourrais appeler un article de mon testamenL J'ai toujours nourri l'espérance de publier sous le titre d^Ehtdes évangéliques quelques morceaux dont les uns ont paru dans le Semeur, d'autres dans la Feuille religiexise, d'autres à part, d'au-

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très enfin sont Inédits et inécnts.,.. Tai mis et je mets à mesure dans un onglet, dans Farmoire de mon cabinet, ces différents ■orceaox, les nns en manuscrit, les autres imprimés ( avec des oorrections à la main). On trouvera là de quoi imprimer, si Ton Y&at imprimer ^ > — Vinet avait joint à sa lettre la liste des disooars qu'il avait en vue. On ne saurait, semble^t-il, rien demander de plus précis. Néanmoins, après la mort de Yinet, quand OQ voulut inq)rimer, on trouva d'autres listes se rapportant au nâme objet et c évidenunent postérieures. > Quelques-uns des titres qui y figuraient étaient accompagnés de cette mention : « Pis «icore écrits, quoique plusieurs fois dits. » Un de ces discours « pas encore écrits > devait ôtre intitulé la Vie cachée; un antre, les Cheveux blanchis.

On voit par là que les idées de Vinet sur ce nouveau recueil n'étaient point aussi arrêtées qu'il le pensait, -en écrivant l'espèce de testament dont il confiait l'exécution à M. Lntteroth. Elles varièrent dès lors plusieurs fois, et elles auraient fort bien pu, s'il eût dirigé lui-même la publication, subir de nouvelles modifications. Les éditeurs s'en sont tenus aux dernières indications authentiques de Vinet; ils ont fait de leur mieux pour les suivre. C'était leur devoir. Mais un biographe peut s'attacher à des indices qui v(mt au delà des indications auxquelles s'arrête l'éditeur. Or, de sérieux indices nous portent à penser que le volume publié par Vinet n'eût pas été, en définitive, celui que ses éditeurs ont du Doos donner. U aurait eu d'abord, en plus, les deux sermons inéerits mentionnés par M. Lutleroth d'autres ^oore peot*être, peutêtre aussi quelques-uns de moins. Parmi les Etudes évangéliques, il en est qui se rapportent plutôt, pour le ton, au recuefi des Nouveaux Discours, et qui, on le sait positivement, n'y ont pas été introduites « pour ne pas trop grossir le volume. » C'est le cas de la Colère et la Prière et de VUtilitariame chrétien Ml est tout

« Voir Préface des JEhuUs étamg^ sigaée H. L. (Henri Lutteroth.) * A propos de V Utilitarisme ekréHmt H. Lutteroth pense que si

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naturel que ces discours, dont la publication avait été retardée, aient, des premiers, pris place dans l'onglet liais Yinet, en composant ses recueils de sermons, se laissait gmder en partie par un sentiment artistique profond, touchant de près à la oonsd6Dee,et s*il a remanié plusieurs fois la liste des Etudes évangéUques, ce fut probablement parce qu*il ne tarda pas à sentir un certain manque d'harmonie entre les morceaux divers qui vinrent les nos après les autres enrichir l*onglet. Nous ignorons à quoi ce traTafl de transformations successives eût pu aboutir; mais nous tenons pour très probable, j'allais dire certain, qu'un volume publié par Yinet lui-même n'eût pas été un mélange de véritables sennons, j de sermons prêches, et de discours composés pour l'auditoire, en me de son enseignement. Les disparates qui résultent de l'emploi de formules diverses, mes frères dans les uns, messieurs dans les autres, ne sont que les symptômes extérieurs de dififêrences plus profondes dans le ton, la nature et le but de ces discours. Peut-être les plus académtques, si on peut les appeler ainsi, eossent-ils disparu pour faire place aux vrais sermons qui restaient à écrire, la Vie cachée et les Cheveux blanch's. Quoi qu'il en soit, il suffit d'un doute pareil pour que le volume des Etudes évangéliques ne puisse plus, en tant que recueil, être envisagé comme Tœuvre authentique de Vinet.

Quant aux deux autres volumes, ils n'y ont aucune prétention. Ils renferment tout ce qui restait dans ses papiers, en foit de discours inédits, après la publication des Etudes, tous ceux qu'il avait répandus dans le Semeur et la FeuHle religieuse, et qui

Vinet l'a écarté des Nouveaux Discours, c'est parce que « la mf^ nière dont ce sujet a été traité par lui est déjk celle des iSNMte évangéliques. » La raison nous paraît difficilement admissible, attendu que Vinet n'avait pas l'idée des Etudes ivangéU^pm et moins encore celle de la manière qiCil y adopteraU quand il publia les Nouveaux Discours, parmi lesquels ce sermon a, par le scget^ sa place marquée.

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D*avaieiit pas encore été recueillis, enfin divers morceaux déjà pidi^és sons forme de brochure, la plupart au bénéfice de quelque œuvre de charité ou en vue de besoins créés par les circonstances. On s'est borné à faire un triage pour les ranger sous le titre d* Etudes ou sous celui de Méditations, Nous n'essaierons pas de donner une idée générale de recueils dont tous les mots sont de Yûiet, mais qui, pour l'ensemble, ne sont pas de lui, ou ne le sont qu'à moitié. Leur prmcipal intérêt biographique est dans les morceaux qui nous permettent de nous faire une idée de ce que (lit la prédication de Yinet sous sa forme dernière et la plus complète. Pius complète, disons-nous, et ces mots suffisent peutêtre à la caractériser, car tous les éléments de la prédication antérieure de Vinet s'y retrouvent, mais fondus ensemble, et ramenés à une unité supérieure. L'idée la plus saillante du recueil de 1830 était celle de la divine économie de l'œuvre du salut : Dieu nous aimant le premier, bannissant la crainte de nos cœurs et nous attirant à lui par la force invincible de son amour. Dans le second ( 18ii ), s'il y a une idée dominante, c'est celle de la foi embrassant tout dans la vie humaine, faisant de cette vie une œuvre, étant elle-même l'œuvre de cette vie. Ces deux idées se retrouvent dans les sermons des dernières années de Yinet : la première un peu partout, car cet amour de Dieu, qui a devancé le ntoe est et demeure le grand mystère, origûie de tous les mystères; la seconde, également partout, et particulièrement dans quelques sermons de haute morale chrétienne, tels que celui sur la Perfection fantastique; mais Yinet dans sa dernière manière, si l'on peut parler ainsi, n'isole plus, pour les considérer à part, les diverses manifestations de la vie chrétienne; il a compris d'une façon plus intime et plus profonde encore que cette vie est une dans son principe et dans ses effets, que l'analyse seule la décompose, qu'en la décomposant elle court le risque de la défigurer, de la réduire à n'être qu'un mécanisme, et qu'à la prendre dans son unité vivante elle n'est qu'amour, l'amour élevé par Dieu même à la puissance divine, pénétrant, absorbant, renouvelant tout

riiomme. De là une prédication plus mystique, si Ton veut, mais mystique dans le beau sens du mot, mystique comme Test toute religion qui mérite ce nom. Autrefois, Vinet faisait tour à tour de la théorie et de la pratique; il disait à rintelligence : < Voilà ce (ju'est le christianisme, croyez; > puis à la conscience : « Voilà ce qu*est Tœuvre chrétienne, agissez; > maintenant il |>arle aux d^ix à la fois et les invite Tune et l'autre à Tadoration, dans laqueUe se confondent Tœuvre parfaite et la parfaite intelligence.

En un sens, il n*y a rien là de nouveau. Tout ce que dit Vmet dans ses derniers sermons, il le disait déjà dans ses premiers discours; mais les mêmes pensées se présentent diiSëremment quand on les embrasse de plus haut, d*un point de vue qui permette de les voir chacune à leur place dans Tensemble et d'en bien saisir la perspective. C'est comme quand on gravit une montagne : il y a progrès, Mie plus juste et plus lointaine, avec cette différence toutefois que des hauts sommets de la pensée retendue n'est jamais aux dépens de la précision.

Qu'on lise le sermon du Regard, et l'on comprendra ce que nous voulons dire. II ouvre très heureusement le recueil des Etudes évangéliques, et nous mtroduit aussitôt dans cette forme nouvelle de la prédication de Vinet. c Moïse donc fit un serpent d'airain, et il le mit sur une perche; et quand quelque serpent avait mordu un homme, cet homme regardait le serpent d'airain, et il était guéri. > ( Nomb. XXI, 9. ) Voilà le texte. Vinet ne s'attache guère au fait historique; le serpent d'airain est pour M un symbole, c'est Jésus sur la croix; pour être guéris, les péchenrs n'ont qu'à le regarder. « La vertu vivifiante du regard de la M : tel est, dit-il, le sujet de nos réflexions ^ » n entre encore dans d'assez longues explications tendant à montrer que l'objet do regard, savoûr Jésus-Christ crucifié, comprend tout l'Evangile, et que toute l'œuvre de la foi se résume dans ce regard de l'âme; par là, ce discours se rattache à ceux des recueils précédents : c Trop

* Deuxième édition, pag. 3.

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souvent, dit-il^, les plus graves spéculalîoDS et les plus dignes d*un elurétiei risquent de nous occuper trop de nous-mêmes; ces méditations, ces discussions sur la liberté, sur l'assurance du salut, sur la combinaison de la foi avec les œuvres, sur les qualités mêmes de la foi, nous mêlent trop à notre sujet, et ne donnent que trop de prise à cette personnalité vivace qui se reprend et se cramponne à tout; mais le regard vers Jésus, et ce regard seulement, a une vertu contraire. A mesure qu'il se prolonge, il excite dans notre âme un saint enthousiasme, un saint amour; il rend ces dispositions habituelles ou dominantes dans notre cœur; il devient la lumière en même temps que la chaleur de notre vie; il facilite, il simplifie, il éclaircit tout; il fait mieux que réfuter les doutes, il les absorbe; il éteint dans ses clartés toutes ces lueurs équivoques ou fausses; il écarte les questions firivoles, il jette au rebut les subtilités, il crée une évidence triomphante, et, nous transportant d'avance dans la lumière du ciel, il met sous nos pieds tous les nuages qui étaient sur nos têtes. »

Puis s'exaltant lui-même dans cette sainte contemplation, l'orateur chrétien a des mouvements dont la puissance dépasse tout ce qu'on trouve dans les recueils antérieurs :

c Si les délicats de la terre, dont l'imagination a des dégoûts plus forts que les besoins et les instincts de leur âme; si les admirateurs des perfections de l'homme, que soulève la pensée d'une réparation sanglante et d'un salut que leur fierté ne veut point accepter gratis, détournent leurs yeux du spectacle à la fois horrible et humiliant que nous leur proposons ; si ce qu'il a de triste leur cache ce qu'il a de sublime, nous avons l'espoir, fondé sur rexpérience des siècles, qu'il se trouvera des esprits moins superbes eux-mêmes, peut-être après que le marteau de Dieu aura brisé leur orgueil, des esprits, dis-je, qui ne détourneront pas obstàiément leurs yeux, et qui consentiront à regarder, à contempler même Celui qu'ils ont percé. Et tandis, ô notre céleste Frère! que plusieurs s'étonnent à cause de toi, de ce que tu es ainsi défait de

• Ibidem, pag. 21.

visage plus qu'aucun autre et sans apparence; pendant qu'ils s'écrient à ton siyet : « Quoi! c'est Jà celui qu'on propose à notre foi • comme son objet, son chef et son consommateur! mais il n'y a » en lui, à le bien regarder, ni forme, ni éclat, rien qïû le fxm > désirer! » — il se trouvera dans tous les siècles, dans tons les pays et dans toutes les conditions, 6 divin Crucifié! des admirateurs lie ta beauté, qui ne leur aura jamais paru si grande et si divine que sous la sueur de Gethsémané, sous les crachats du prétoire, et sous le sang que la couronne d'épines fait ruisseler sur ton front sacré! Tu es plus beau à leurs yeux qu'aucun des fils des hommes, et c'est sous ta croix, en face de tes opprobres, qu'ils t(^ chantent d'un cœur ému :

Sous ton voile d*ignominie»

Sous ta couronne de douleur, N*attend8 pas que je te renie, Chef auguste de mon Sauveur !

Mon œil, sous le sanglant nuage Qui me dérobe ta beauté, A retrouvé de ton visage L'ineffaçable majesté.

Jamais dans la sainte lumière, Jamais dans le repos du ciel, D'un plus céleste caractère Ne brilla ton front immortel; Au séjour de la beauté même, Jamais ta beauté ne jeta Tant de rayons qu'au jour suprême Où tu gravis sur Golgotha *. »

Il faut lire la suite du passage. Ici se réunissent tous les rayons précédemment épars. IntelUgence, action, sentiment; le vrai, le bien, le beau : il y a tout dans ce regard. Quant aux vers que dte Vinet et qui achèvent sa pensée, ils sont de lui. Ceux qui ne le

^ Ibidem^ pag. 25 et 26.

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savent pas l'auront sûrement deviné. Et c'est ainsi que se rencontrent encore, dans ce regard fixé sor l» divin Crucifié, avec les mouvements les plus puissants de l'éloquence de Yinet^ la plus profonde des Inspirations de sa poésie.

Inutile de multiplier les exemples. Le lecteur saura bien retrouver dans des sermons tels que la Foi et la Orâce, le Fidèle acTiC' vont les souffrances de Christ^ Jésus invisible, etc., cette éloquence plus purement religieuse, plus saintement contemplative, dont l'abondance nouvelle caractérise la dernière forme de la prédication de Yinet.

Un autre morceau, écrit en 1846, appartient aussi à ce Vinet des derniers temps, dont la pensée religieuse apparaît toiqours plus pure et plus mûre. Je veux parler de son étude sur la Tkéo^ logie de Pascal. Vinet s'est toujours beaucoup occupé de Pascal, n le rencontrait sans cesse sur son chemin dans ses études de morale et de littérature, et se sentait attiré vers lui par de profondes affinités naturelles. U eut surtout à s'en occuper à propos des travaux de BfM. Faugère et Cousin, et du procès en pyrrhonisme que ce dernier intenta à l'auteur des Pensées. Vinet rompit plus d*une lance contre le brillant académicien, et n'eut pas de peine à démontrer combien la philosq[)hie de M. Cousin avait peu compris la religion de Pascal. Les articles qu'il publia à ce propos, en 1843, sont complétés par celui de 1846, qui aborde la question plus directement, sans intention polémique, et résume tout ce que Vinet a écrit sur Pascal. Ce dernier article Mi en même temps mieux comprendre comment, vers la fin de sa vie, Vinet entendait les rapports de la religion et de la théologie : < Toutes les hérésies, dit-il, qui sont nées au sein du christianisme, comme tous les systèmes conçus en dehors du christianisme, revi^uient à diminuer Thomme ou à diminuer Dieu. La religion du cœur, la foi vivante, garde entre ces deux excès un admirable équilibre; la théologie a beaucoup de peine à ne pas incliner vers l'un ou vers Tautre. Pourquoi? Parce qu'elle reste toi:^urs à quelque distance du sommet de Fangle, sur l'un des côtés, an lieu que la foi vivante

504 CHApmii xx

se tient an sommet, dans le mystère oa dans la vie> d'o& éUe domine les deux côtés on les deux pentes de la vérité aans indiner vers aucune. La piété les réunit par un procédé ineihUe , dom elle ne se rend pas mieux compte que nous ne pouvons nom rendre compte de l'union de la pensée et de la matière dans nom existence, union ou conciliation que la vie réalise et manifeste incessamment. La théologie ou la science distingue, c'eat son frit; mais distinguer, c'est séparer par hypothèse, et à fbrce de distinguer, on oublie de réunir ^ » Ainsi la théologie est en présnee de la vie religieuse dans la même situation que la sdenoe en présence de la nature. La théologie ne s'impose pas pins à la religion que la science à la nature; elle cherche à en pénétrer le mystère, et son premier devoir est de le respecter. Le regard da cœur tourné vers Jésus-Christ : voilà toi^ours la vérité vivante, le M essentiel.

L'article auquel nous venons d'emprunter ces quelques lignes alla prendre place dans un autre onglet, où s'accumulaient les matériaux d'un volume. C'était encore un des projets de Yinetde réunir et de compléter tout ce qu'il avait écrit sur Pascal; mais la même raison qui l'obligeait à recourir de plus en plus à llnqprovisation quand il prêchait, le manque de loisir, l'oUigea aussi à remettre ce projet, comme d'autres, à des temps meilleurs, si bien qu'enfin ce fût à ses éditeurs qu'il appartint de l'exécuter. Jaunis il n'eut sur les bras plus de besognes diverses, toutes également pressantes. S'il n'eût écouté que ses désirs, peut-être eût-il saivi le conseil que lui avait donné M. Vulliemin; peut-être se fût-il retiré dans quelque asile caché pour travailler à de grands ouvrages, surtout à sa PhHôsophie pratique du christianisme; mais, cranme tous les honmies qui sont vraiment apôtres, il ne se traçait pas à lui-même sa tâche de chaque jour; il se la laissait imposer par les circonstances, c'es^à-dire par Dieu. Il ne pensait pas que rien pût le dispenser de continuer à remplir, tant du moins que la posiUoa

' Etudes sur Biaise Poiscalj seconde édition, Paris 18^ i»ag. 2181

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éuil tenable, les fonctions auxquelles Favait ai^é la confiance dtun goovenienient qui ne loi était g^ère sympathique; cette conlance même était un appel de Dieu; il ne croyait pas non plus t|Q*aiicun devoir pût passer ayant celui de se dévouer jour après jour à cette église naissante dont il suivait tous les mouvements avec une sollicitude tour à tour filiale et maternelle : c Tout ce que je puis être, écrivait-il à ce sujet, et tout ce que les circonstances peuvent me laisser de loisir, je le mets avec joie au service ëe Féglise libre. Puissions-nous tous arroser, au moins de nos soeurs, cette plante spirituelle que la puissance de Dieu a fait germer inopinément dans notre sol. Puissions-nous comprendre toujours mieux ce qu'il y a de providentiel dans cette œuvre et ce qui la lie étroitement à l'oeuvre de l'église universelle. Puissions-nous surtout nous humilier toi^ours davantage dans la pensée du saint honneur que nous a fait notre Maître en nous conviant à la construction d'une maison de Dieu sur la terre ^ »

Cependant il envisageait aussi comme un appel de Dieu les idées qui, venant à s'emparer de son esprit, ne lui laissaient point de relâche jusqu'à ce qu'il les eût s^profondies et tirées de l'obscorité au grand jour. Ces appels-là étaient parfois les plus irrésistibles, n en fit l'expérience en 1846. Malgré les occupations dont il était surchargé, il fut entraîné, comme malgré lui, à étudier de près ce qu'on appelle le socialisme, à l'étudier dans son principe et dans ses effets. Il en résulta une brochure assez considérable, {«"esque un livre, qui parut dans le courant du mois d'aoCit^ et que les éditeurs de Yinet ont réimprimée à la fin du vdume Intitulé : r Education, la Famille et la Société.

Ce volume, un des plus intéressants parmi ceui qui ont été mis au jour après sa mort, n'est, conmie la plupart des autres, qu'un

' Ces lignes sont empruntées & une lettre de Yinet an Conseil de la paroisse de l'église libre de Lausanne, qui Pavait officiellement invité à j prêcher, invitation qui, & vrai dire, ne fiaisait que sanctionner un fait.

506 GHAPITIIK

recueil assez arbitraire de morceaox perdus dans le Semgur et dans quelques autres journaux ou revues. Nés en des temps diven de préoccupations diverses, ces morceaux n'ont entre eux de lien que celui qu'indique et établit le titre du volume. Cest^jtt exemple, un article étendu sur YEductUikm de renfimce, à propos de l'ouvrage de M""* Necker-de Saussure; on autre, sur les Etudes classiques, à propos d'une discussion qui eut lien en 1835 dans la chambre des députés; puis ceux qui parurent en 1843 sor le Mariage' au point de vue chrétien, de M** de Gasparin, en 1 841 sur la Démocratie française, en 1845 sur le livre du I^Stre, de M. Michelet, et bien d'autres encore. On a trouvé naturel de compléter ce recueil et de le couronner en quelque sorte parle remarquable travail de Vinet sur le Socialisme, travail trop pea étendu pour former à lui seul un volume. Néanmoins sa place véritable est ailleurs. Ce n'est ni un article de journal, ni une étude de revue; c'est un livre ou, si l'on veut, un essai, qui fait suite à ceux qui furent couronnés par la Société de la morale chrétienne, à celui sur la Liberté religieuse et à celui sur la Man^Mation des convictions. Il les continue et Içs achève, en marquant m nouveau progrès dans la pensée de l'auteur sur les rapports de ridée chrétienne avec la société.

L'attention de Vinet, qui ne s'était jamais détournée de ces graves questions, y avait été plus particulièrement ramenée soft par l'ensemble des faits qu'il voyait s'accomplir autour de loi, soit par une discussion spéciale où l'avait engagé sa brochure anx pasteurs démissionnaires, c L'état est l'homme naturel, > avait dit Vinet dans ce dernier écrit, donnant ainsi une précision nouvelle aux théories développées dans VEssai. M. Ebrard, alors profeS' seur de théologie à Zurich et rédacteur d'un journal intitulé: V Avenir de V église {die Zukunft der Kirche^, releva cette assertion. Vinet répondit par une lettre, qui parut dans la Rèfar' motion au XIX^ siècle (4 juin 1846), et que nous gignakag comme un morceau des plus nets et des plus lumhieux. Mais il ne faisait guère qu'y indiquer un des aspects du spjet, et renvoyaft

ÉGUSE UBRE. ÉTUDES ÉVAN6KUQUES, ETC. 507

le lecteur à un ouvrage plus étendu. « Je ne veux pas, disait-il, oonsamer dans de journalières escarmouches le peu de forces qui me restent. Je les réserve, si quelques jours de vie me sont encore accordés, à présenter dans leur ensemble et sous un nouveau jour les idées dont se compose la théorie que je défends. > L'ouvrage ainsi annoncé n'était autre que celui sur le Socialisme, auquel il travaillait en silence depuis près de deux mois, et qui mérite de nous arrêter un instant.

Vinet, lui-même, nous en donne une analyse dans un Avertissèment, qui tient lieu de préface : c Qu'ai-je entrepris? dit-il\ De dégager le principe, l'idée mère du socialisme, qui n'est autre ehose que l'identification de l'homme et de la société; d'établir, en opposition à ce principe, celui de la distinction fondamentale ou de la dualité de l'homme et de la société; de montrer comment l'humanité, asservie d'abord et avilie par le sacerdoce, améliora sa condition en échangeant une servitude contre une autre, je veux dire en se réfugiant dans les bras du socialisme politique; oonunent les religions antiques, bien loin de relâcher les liens du socialisme, ne purent que les serrer davantage; et pourquoi la philosophie fut impuissante à faire prévaloir et surtout à popula* riser le principe de l'individualité. D s'agissait encore, après avoir (ait assister le lecteur à la mort du socialisme antique, de lu donner le spectacle du réveil de l'individualité par la double action de l'Evangile et de l'invasion; puis, d'indiquer quelques pas rétrogrades de l'humanité dans cette carrière nouvelle; enfin, et surtout, le danger dont la menacerait l'extinctiiMi du prindpe individuel. Cette dernière partie du sujet m'imposait une double tâche : il fallait d'abord revendiquer les droits de l'individualité, et la défendre contre quelques objections; il fallait montrer ensuite combien le socialisme, en s'emparant de la pensée moderne, serait plus faux, plus immoral, plus irréligieux et plus funeste qu'il n'a jamais pu Vùiro dans les âges antiques. Telle était la matière, tel est le plan de cet écrit. »

« L'Education, la Famille et la Société, pag. 410.

Di; tous los omTages de Yinet aucun n*est plus impossible à lire vn courant. Il faut pour le suivre non-seulement de TattentioD, mais une ccrlaino force de tùtc. Vinet s'en faisait un reproche, et s*en excusait en mOme temps. * Je ne suis pas de ces écriYains (|ui naissent traduits, disait-ii; j'ai besoin qu'on me traduise, et l'on nie traduira si ce que j'ai dit en vaut la peine. Si je n'ai su |)arlcr (jm? pour peu de personnes, quelqu'un peut-être prendra la [)eiu(' de me faire parler pour tous. Mais je confesse qu'en un sujet comme celui-ci, je ne devais pas avoir besoin d'interprète'.»

On a signalé, comme une des causes de cette obscurité, certaini's iiTégularités du plan, dont la trace est peut-être sensible jusque dans l'analyse même que nous venons d'empmnter à Vinet. Faut-il lui reprocher d'avoir mis sa conclusion dans soi (îxorde ou d'avoir repris son exorde dans sa conclusion? Je ne sais; mais on veut qu'il ait fait l'un ou l'autre, et l'on signale dans ces pages des retours de la pensée sur elle-même qui en embarrassent la marche. Toutefois, je soupçonne que cette apparence d'obscurité lient en plus grande partie encore à la difficulté do sujet, difficulté dont l'analyse de Vinet ne donne qu'une imparfaite idée. Il semble, d'après cette analyse, qu'il s'agisse surtont ici d'une étude d'histoire; mais la métaphysique religieuse y domine l'histoire. En effet, il s'agit de savoir ce que c'est quel'in- (lividuahté, ce que c'est que la personnalité et de définir bien d'autres termes encore, de préciser bien d'autres faits obscurs et complexes. De toutes ces analyses, dans le détail desquelles je ne saurais entrer, il résulte entre autres que l'individu seul connaît la vérité, a seul une conscience, est seul capable d'une seconde naissance, en sorte que la restauration de l'humanité déchue ne peut être opérée que par lui. Le christianisme, qui est rauteur de cotte restauration, est tout individuel; mais il est tombé au sein d'une société organisée sur le principe opposé, le principe socialiste, issu de la chute, et cette société, en se l'appropriant, l'a dé-

* L'Education, la Famille et la Société, pag. 410.

ÉGLISE UBBE. ÉTUDES ÉVANGÉUQUES, ETC. 509

ituré. De là le catholicisme, premier et pendant des siècles prinpal «memi du principe individualiste et chrétien; de là le socia- »ne moderne, dont les menaces sont bien plus graves encore, t dont la victoire nous ferait retomber au-dessous de l'antiquité.

Mais si ces théories, auxquelles les adversaires les plus décidés e Vinet ne refuseront pas le mérite de la profondeur, ne sont as toujours d'une intelligence facile, il n'en est pas de même es pages par lesquelles termine l'auteur; elles s'adressent aux DCtrines et aux systèmes impatients d'hériter de ce vieillard imortun qu'on appelle le christianisme :

f Entendez-le bien, enfants du dix-neuvième siècle, il n'y a 9înt ici de vieillard. Celui dont vous parlez est éternellement iine. D est le même que lorsque, sous les yeux d'une race dès ngtemps disparue, il jaillit soudain du désert. Le jour que vous ppelez le vôtre est son jour. Accablé sous des vêtements et des isignes qui ne vont ni à sa taille ni à sa figure, il vous parait yarhé sous le poids de l'âge; mais qu'il retourne au désert, et DOS verrez bientôt qu'il n'a point d'âge et que c'est vous qui êtes ieux. Oui, qu'il retourne au désert; qu'il redevienne ce qu'il ftit «Qours, uue secte; que, remontant à ses origines, il s'avance de i vers la société, armé de sa seule vérité, sans autre introducteur oe lui-même, sans autre lettre de recommandation que l'Evanile étemel, et réclamant des sociétés humaines le droit commun élément, que sans doute il est tenu de réclamer; alors il fera oir ce qu'il est; à cette condition, il pourra se mesurer avec le lècle, et reprendre du fond de son exil (car c'est ahasi qu'on apellera sa fière solitude) la direction des affaires humahies et le ouvemement de l'avenir. Mondain, le monde Tentraînerait; spiituel, il entraînera le monde. Rien n'est décisif dans un rôle équioque; tout marche au but dans une position vraie. Le christiaisme, par sa nature même, est agressif, conquérant, fondateur; n train do guerre lui est ordonné ici-bas; il a été envoyé pom* :x)ubler une fausse paix en vue de la véritable, qu'il apporte aux ommes; la lutte et les hasards «mt sa part en ce monde : que

celle pan ne lui soit poiol ôtée; qu*il se garde, lui dont la condition naturt'lle est d*ôtre toujours debout, de s'asseoir, de s*accroQpir dans des institutions tout humaines avec lesquelles il n*a rien de commun; car s'il est humain, il ne l'est pas conmie elles; il l'est comme l'était l'Homme-Dieu.

» Oppressé par ma conviction môme et par le sentiment de mon impuissance, je m'arrête. J'en ai trop dit et pas assez. Il est dur, c'est un f^Tand homme qui l'avoue, d'avoir à prouver des choses trop claires. Un charme ofTùsque des regards beaucoup meilleurs que les miens : « Leurs yeux sont retenus, » dit l'Ecriture. Comment ignorent-ils une vérité qu'il m'est donné de reconnaître? romm(?nt sais-je ce qu'ils ignorent? C'est un mystère. C'est un mystère aussi que les retards et les lenteurs des vérités les plus évidentes. Mais les faits parleront à la fin trop haut pour n'être pas entendus, ils parlent déjà; tous les jours quelqu'un les entend ; et le temps approche où tous les chrétiens connaîtront à quel prix ils peuvent sauver l'église et le monde *. »

Ceux que n'arrêteront pas les difficultés de cet ouvrage et qui prendront la peine de le comparer avec les précédents arriveront peut-être à celte conclusion, la seule qui nous importe' en ce moment, que, malgré sa moindre étendue et les imperfections qu'on lui reproche, Vinet n'en a pas écrit, sur les rapports du christianisme et de la société, de plus fortement pensé ni de plus sérieusement instructif. Il l'appelle dans V avertissement un souterndn; nous dirons, en continuant l'image, que c'est un souterrain creusé jusqu'aux racines des choses. Vinet regrettait de n'avoir pu s'arrêter sur diverses questions qu'il avait côtoyées en chemin ', et peu de temps après il en détachait une pour la traiter à part, dans un court travail intitulé : le Christianisme et le Progrès social*; mais ces lacunes sont plus apparentes que réelles; s'il n'a pas

* L'Education, la Famille et la Société^ pag. 495.

* Voir le Post-scriptiim.

' Réimprimé dans VEducation^ la Famille et la Société, pag. 500.

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parlé de tout, il n'en a pas moins tout dit dans son traité sur le Socialisme, et ceux qui l'auront bien lu et bien compris tiendront la clef d'or qui ouvre toutes les portes de sa pensée.

Nous l'avons dit déjà et il faut le répéter, il y a dans l'œuvre de Yinet un parallélisme bien marqué et constant entre les expériences de sa vie intérieure, d'où découlent ses ouvrages d'édiiication, ses sermons entre autres, et le travail de réflexion qui le pousse à approfondir sans cesse le problème des rapports du christianisme et de la société. Il ne fait pas, d'un côté, un pas en avant sans en faire bientôt un de l'autre, et c'est dans le môme temps qu'il arrive, sur ces deux voies parallèles, à l'expression la plus entière, à la pleine possession de sa pensée. C'est qu'au fond c'était une seule et môme chose pour lui. Yinet voulait que le christianisme fût au dehors tout ce qu'il est au dedans; de toutes les forces de son âme et dans tous les sens il le poussait à la perfection. On le vit bien, peu de temps après. Quoiqu'il eût noué des relations nombreuses et intimes avec le groupe chrétien qui, à Genève, avait pour centre l'Oratoire, et pour principaux représentants des hommes tels que MM. Merle et Gaussen, il y avait toujours, entre lui et eux, certaines diveiigences de vues, qui répondaient probablement à des différences de nature et de position. C'était de ce côté-là que Yinet avait frappé en s'élevant contre l'idée d'une foi qui n'est pas une œuvre. Le jour vint où ces messieurs, tous amis de Yinet, — ils le forent après comme avant, — crurent devoir faire leurs réserves et déclarer des dissentiments qui n'étaient au fond un mystère pour personne. Us choisirent une occasion solennelle, l'assemblée générale de la Société évangélique de Genève. M. Gaussen, dans un rapport sur l'école de théologie, dite de l'Oratoire, proclama que l'église la plus désirable est celle où l'on parle le moins d'église et le plus de Jésus- Christ, que le silence ou la réser\'e de l'Ecriture sur les questions ecclésiastiques devraient nous servir d'avertissement et de modèle, et quV'ufln ce n'était pas la forme qui donnait la vie, mais la vie qui donnait la forme. M. Merie d'Aobigné, qui présidait la

séance, se plaignit de oc qu'on donnait à ces questions une place qui n'appiutiont qu'à la croix de Golgotha, et qu*on eût {ffis Ifê choses i)ar leur mauvais )K)ut, par leur bout terrestre» par celui qui flotte dans la poudre et dans la bouc. Ceux qui nous auront suivi jusqu'ici peuvent se figurer ce que pensa, ce que sentit Vinct, quand il entendit des chrétiens aussi haut placés dans l'estime de l'église consentir à un christianisme « dont un beat flotte dans la poudre et dans la boue... > Il répondit *. Sa réponse est digue, grave, et toute pénétrée de respect et de charité : t Exposer, enseigner, nous semble en général plus utile que de réfliter : l'exemple nous en est donné de très haut. Il n'y a pas tontefois de règle sans exception. De temps en temps il faut répondre. Il le faut quelquefois par honneur pour la vérité, il le faut par honneur pour ceux à qui l'on répond. On aurait tort seulement d'arracher les dards dont on est percé pour les rejeter à des adversaires qu'on aime. On doit bien surtout s'en donner de garde lorsqu'on a reçu de ceux qu'on est réduit à combattre les plus précieux témoignages de sympathie et d'affection'. » Il ne désigne pas autrement les amis auxquels il répond, mais, suivant pas à pas M. Gaussen, il emprunte à l'accusation la forme de la défense, afin que ce qu'elle a d'impersonnel n'en diminue pas la prédskm. Il démontre tour à tour, avec une netteté et une puissance de logique qui ont frappé et qui frapperont encore tous les lecteurs, combien est vaine l'opposition qu'on établit entre Jésus-Christ et son église, combien est illusoire l'argument qu'on tire du silence des saintes Ecritures, qui se sont tues, qui ont dû se taire sur Ueù d'autres choses encore, et combien enfin il est moralement dangereux, soit pour la forme, soit pour la vie, de négliger la fonnc sous prétexte que la vie la donne.

* Voir les trois articles du Semeur : Béponse à des atniSf 19 août, 2 et 23 septembre. Ils ont été reproduits dans Liberté religieuse et Questions ecclésiastiques.

• Volume cité, pag. 590.

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Ao reste y s'il entre dans une discussion détaillée, c*est plutôt T déférence pour ses adversaires, car, en ce qui le concerne, lui suffit d'une page pour mettre hors de doute l'injustice de iccQsatîcm et pour convaincre d'inconséquence ses respectables Bis. c Après tout ce que nous avons écrit sur ces matières, comleot ne vcût-on pas que notre but est tout religieux, et que, bien in de sacrifier le fond à la forme, c'est du fond même, c'est de . vérité et de la vie, au sens le plus intime de ces deux mots, le nous sommes préoccupés, et que tout notre effort nQ va l'à établir le culte en esprit et en vérité, qui est le culte des rais adorateurs ? La cause que nous défendons est celle du Mritualisme chrétien; le matérialisme en religion est le mooftueux polype à l'extirpation duquel nous travaillons depuis des inées.

> Si nous av-ons tort d'attacher une importance spirituelle^ et ir conséquent l'importance la plus haute, à l'indépendance des Bnx sphères, on peut nous le dire, on ne nous offensera pas. Ais on nous fera tort sans le vouloir et l'on nous affligera, si Ml dit que cette indépendance préoccupe nos esprits plus que i croix de Golgotha, puisque c'est au nom même de cette croix ; du très saint mystère dont elle est le symbole que nous avons levé la voix, réclamant pour la religion de la croix un asile plus iir, un plus digne sanctuaire que ne saurait l'être celui d'une ]^e politique. L'homme très distingué de la part de qui nous ssuyons ce reproche (car enfin il faut bien que nous le pr^ûons our nous) disait, il n'y a pas longtemps, que le point de vue d'où envisageait la question n'était pas celui de la liberté de l'église, lais celui de la suprématie de Christ. Ne semblerait-il pas que ? ne soit pas aussi le nôtre, et que nous ayons prétendu affranliir l'église pour la donner à quelque autre qu'à Jésus-Christ? Si 'est ainsi qu'on nous a compris, comment nous a-t-on lu? Si l'on ous a lu avec l'attention que nous ne méritons pas peut-être, lais que i on doit à tout auteur qu'on se propose de juger, comment peut-on nous accuser d'avoir pris les choses par leur tnau*

vais bout^ par leur bout terrestre, par celui qui flotte dam h boue * ? »

Divers critiques ont remarqué que le style de ^^et avait, vm les années, perdu une partie de sa limpidité et de sa faœlité premières. On lui a reproché d'avoir de plus en plus abondé dans le défaut que Sainte-Beuve signalait déjà en 1837, et qai ccmsisle à se trop expliquer, à manquer de confiance dans la clarté naturelle des idées, à surcharger le style à force d'exactitude analytique, de précautions et de scrupules. Cette remarque s'applique peut-être à certains écrits dans lesquels la multitude des objections, fiiites ou à faire, et des méprises, des malentendus possibles, est toiqoars présente à la pensée de Vinet, en sorte qu'il semble à chaque page

* Volume cité, pag. 590. Ce récit a dû montrer k plus d*ime reprise la différence de tendances qui existait entre Técole chrétienne dont Vinet ûit le principal représentant et le groupe qui avait son centre k Genëve, et au nom duquel personne n'était plm autorisé k parler que MM. Merle et Gkiussen. Nous avons cm devoir insister sur ce point dans la même mesure que snr les antres^ ni plus ni moins. Ajoutons, pour compléter nos indications, que Vinet n'est jamais entré directement dans une discussion soulevée et vaillamment soutenue par le grou^ ffenevoia sur la nature et le degré de l'inspiration des saintes Ecritures. On connaît les théories de M. Gaussen sur ce sujet. Vinet était trop essentiellement moraliste, il prenait les choses iirop par rintârienr, quoi qu'en dise M. Gaussen, pour suivre ses amis sur ce terrain-lk Nous devons cependant signaler aux lecteurs que. ces questions intéressent une page de la Béponse aux anm, dans laquelle Vînet indique assez clairement de quelle manière il envisageait l'Ewigile : « L'Evangile serait bien moins parfait s'il était plus complet, bien moins éloquent s'il avait tout dit, bien moins puissant s'il était plus scientifique dans sa méthode et plus rigoureux dam son langage. Nous nous acharnons k le prendre sur le pied d*iui livre ou d'un traite ; mais ce n'est pas un livre, ni un traita ni un code : Qu'est-ce donc? C'est l'Evangile !«. » — Voir la suite : Li' berté religieuse et Questions ecclésiastiques, pag. 601.

ÉGUSE UBRE. ÉTUDES ÉYANGÉUQUES, ETC. 515

porter toat le poids de la discussion. Nul doute que les difficultés qu'il avait rencontrées en cherchant à faire pénétrer certaines idées dans certains esprits, n'aient été pour beaucoup dans ce surcroît de précautions, car d'ailleurs on ne peut pas dire qu'O y ait rien ici qui ressemble à un faux pli définitivement contracté, et l'on en trouvera la preuve dans le morceau même dont nous ve- DODS de parler, écrit quelques mois avant sa mort. Jamsds Vinet n'a eu un style plus net, plus vif, allant plus droit an but. Je crois qu'on en peut dire autant d'un autre morceau, postérieur encore, et qui dut, sans doute, son origine aux diverses discussions dans lesquelles Vinet s'était vu engagé depuis quelques années; je veux parler du dialogue intitulé Hermas et Onésime, qui parut dans la Feuille 7*eligietcse, à la fin de l'année 18^, et qui cl6t aujourd'hui le volume des Méditations évcmgéUques, C'est ici, à plus d'un égard, le testament de Vinet, son dernier mot sur une question qui le touchait de bien près, celle des discussions entre chrétiens, n s'agit de certains récits évangéliques relatife à la dureté d'intelligence des disciples immédiats de Jésus, qui, entre autres, empêchaient ceux qui ne le suivaient pas avec eux de chasser les démons en son nom. Hermas s'étonne de cette étroitesse d'esprit, de cette intolérance, de cette lenteur à comprendre. H en est confondu. Onésime n'en est pas confondu, il en est confos et pour son propre compte. Toute la suite du dialogue tend à montrer combien ces défauts sont naturels au cœur de l'homme, et comment les disciples de tous les temps sont trop souvent de dignes continuateurs des premiers disciples : < Rejeter, empêcher de chasser les démons ceux qui ne suivent pas Jésus-Christ avec nous, c'està-dire exclure de la communion de l'église universelle, que disje? exclure même de la communion civile, frapper d'anathèmes et de châtiments ceux qui, chrétiens aussi bien que nous, ne le sont pas comme nous; ceux qui, à leur manière et non à la nôtre, font ici-bas rœu\Te de Jésus-Christ, c'est une faute qu'on ne peut imputer à tous les chrétiens, encore moins d'une façon particulière, à ceux de notre temps; mais enfin, des chrétiens l'ont com-

516 CHAPITRE Xt

mise et s'en sout fait un honneur; des chrétiens, encore aqioor- (i*hui, en sont à regretter de ne la pouvoir commettre; ils la répètent du moins autant qu'il est en eux; non contents de se ifféffirer témérairement à d'autres, qui, comme eux, confessent Jésos-Chrisl venu en chair, ils les condamnent, ils les renient; ils épuisent leurs meilleures forces à les combattre et à les décrier; et, chose triste, mais véritable, ils font plus d'accueil, dans les occasîoiis, aux ennemis du nom de Jésus-Christ qu'à ceux de ses amis qui ont le malheur, si j'ose m'exprimcr ainsi« de ne pas prononcer comme eux ce saint nom, de l'orthographier différenmient. Oui,ftHrt souvent, entre eux et ceux qu'ils excluent de leur coDununlon, U différence vaut à peu près celle de l'orthographe entre deux éerivains, et peu s'en est fallu, en certains temps, que Thistoire du Schtbbdeth hébreu ne se renouvelât dans l'église, au grand déshonneur des chrétiens ^ »

Et ce n'est pas à Hermas seulement qu'Onésime parle ainsi, c'est à lui-môme; il s'est lui-môme c mis sur la sellette, » se demandant s'il n'a jamais éprouvé de sentiment de haine en voyant les triomphes de Finjusticc, s'il n'y a jamais eu de fiel dans ses indignations les plus justes. Puis il conclut en ces termes : « Le moment n'est pas venu, ce me semble, de se taire entre chrétiens sur le devoir de la miséricorde et sur celui de l'intercession qm tient au premier de si près. Je crois, je sens que l'amertume est toujours prête à déborder dans un cœur d'homme; elle ooole à son aise dans le lit que lui creuse l'indignation; il faut avurir été longtemps à l'école et dans la compagnie de Jésus-Christ» il ftnt avoir appris de lui à mettre bien des choses sous ses pieds, il font, assis auprès de lui, voir de bien haut les intérêts et les agitations de cette vie, pour ne risquer plus de prendre le change et de haûr en croyant s'indigner*. »

Au moment où Onésime parlait ainsi, une occasion se prés^-

*■ Méditations évangéliques, édition in- 12, de 1857, pag. S62. * Méditations évangéliqueSy édition in-12, de 1857, pag. 359.

ÉGUSB UBBE. ÉTUDBS ÉYAKGÉUQUES, BTG. 517

tait pour lui de pratiquer le difficile devoir qu'il venait de recomnander. Ou se rappelle que Vinet avait été nommé membre de la eommission chargée de revoir les lois relatives à Tinstruction publique. Les travaux de cette commisûon, commencés sous des au^iices plus heureux que Vinet ne le supposait d'abord, se contînaèrent tant bien que mal, au milieu des circonstances de plus en plus défSaivorables que créaient les querelles ecclésiastiques et rdigienses. L'espoir qu'on avait pu nourrir un moment de marcher d'accord, ne tarda pas à s'évanouir. Néanmoins, Vinet resta Hdë^ an poste jusqu'au bout, défendant des institutions qui lui étaioit chères et plus encore les principes élevés sur lesquels elles reposaient. Après divers remaniements par les autorités qui en élaborèrent le projet, une M nouvelle sortit des délibérations du Grand Conseil. C'était pour l'académie une dimfaïution évidente et considérable. Le principe de la liberté des études, dont M. Druey était, au fond de sa pensée, un partisan très convaincu, et qu'il avait plus que personne contribué à introduire dans la loi de iS29, avait dû être sacrifié aux préventions populaires et aux exigences d'un radicalisme inintelligent. L'académie redevenait une école, école de théologie, école de droit, avec un système de classes et d'examens promotoires comme dans un collège ou dans un séminaire. Le nombre des professeurs était dimimié, leur traitement aussi; des économies étaient (laites sur le budget académique. La Cacnlté des lettres et sciences, quoique maintenue, était, de fait, subordonnée aux autres, et tombait au rang d'un gymnase supérieur '. Il va sans dire d'ailleurs qu'on n'avait point oublié de profiter de l'antécédent malheureux établi en 1839, et que le remaniement de la loi devait avoir pour conséquence un renouvellement du personnel académique. C'était pour cela même qu'on avait fait la loi, car on en voulait aux personnes plus encore qu'à

* L^enseignement ne fut maintenu dans sa force, bientôt même renforcé,. que pour les sdences pootives, mathématiquet et naturelles, trop négligées îu8qa*alorB.

rinstilutiou. Une hécatombe devait inauguror la noayeUe académie. Elle fui complète. Tout le corps enseignant, diîminné déjà par plus d*un départ \ fut destitué, à l'exception du seul professour d'exégèse do l'Ancieu Testament, M. Dufoumet. Aocune defrtltutiou oc fut motivée, sauf celle de Yinet, qui y avait des droits particuliers, nou-seulement par ses talents et sa réputation, mais par le fait qu'il tenait seul sa nomination (comme professeor de littérature française ) des mains du gouvernement qui le firappait Le motif invoqué était tiré de l'article 256 de la loi, article destiné à écartiT de l'enseignement les hommes qui firéquentaient d'autres assemblées religieuses que celles de l'égliso nationale. On volt dans quel esprit la loi avait été conçue. Ainsi se termina la lutte engagée, d'abord sourdement, puis ouvertement, entre la {tositiou officielle de Yinet et ses convictions. Il s'était retiré loiinéme du clergé et de la faculté de théologie. La logique des haines de parti ne lui permit pas môme de demeurer professeur de littérature dans la faculté des lettres. Elle alla, elle devait aller jusqu'au bout.

La destitution de Vinet et de ses collègues est du 3 décembre 1840. Peu de jours après, le 11, les étudiants, au nombre d'une centaine environ, offrirent à leurs professeurs destitués un repas d'adieu. Celui qui fut chargé de leur porter un toast, laissa tomber une parole bien naturelle, au moins bien excusable en pareille circonstance. « La patrie, leur disait-il, qui s'est conduite enoers

* MM. Miçkîewicz, Monnard, Marc Secrétan le mathématicien, Juste Olivier et Samuel Chappuis avaient quitté précédemment racadémie. On a vu dans quelles circonstances avait eu lieu la retraite de M. Monnard. Miçkiewicz avait été appelé au collège de France. M. Secrétan s'était rendu k Paris, attiré par Topticien Lerebours, dont il devint l'associé. Juste Olivier avait de même quitté Lausanne pour Paris. Quant à M. Chappois, professeur de théologie dogmatique, il n'avait pas cru pouvoir servir, môme à l'académie, une église en faveur de laquelle on persécutait^ et il avait donné sa démission dès le 3 décembre 1815.

BGUSE LIBRE. ÉTUDES BVANGEUQUES, ETC. 519

fxms comme une marâtre, la patrie revleiidra à tous. * Ylnet^ chargé de répondre au ncmi de ses collègaes, le fit en ces termes :

t Messieurs les étudiants, naguère nos disciples et toujours nos amîst

» Tai peu de raisons de me féliciter de n*étre.plus jeune; Tâge a pourtant ses privilèges, et j'apprécie vivement Thonneur qu'il me confère aujourd'hui de vous remercier au nom de mes collègues du généreux et public t^noignage que vous nous avez rendu, de l'amicale invitation que vous nous avez adressée^ et du toast noble, cordial et touchant que vous venez de porter.

> Livrons-nous tout entiers à la douceur de ces manifestations et n'y mêlons rien d'amer. Les étudiants de Lausanne n'ont jamais convié la haine à leurs banquets, et ce n'est pas sous notre protection qu'aurait pu se glisser dans cette enceinte un si odieux parasite. Si nous ne pouvons également en défendre l'entrée aux regrets, que ces regrets ne soient ni des récriminations ni des reproches. Ne voyons dans l'acte qui nous sépare qu'un événement, ou, pour mieux dire, une dispensation. En remontant si haut, le regard ne peut rencontrer que des sujets d'adoration et des motife de confiance.

> Ce n'est pas que le coup, aussi bien qu'à vous, ne nous paraisse douloureux. Nous sommes des frères aînés que la nécessité sépare de leurs jeunes frères, et le souvenir de tout ce que vous avez été pour nous creuse et approfondit notre blessure. Mais nous restons unis les uns aux autres d'intention et de pensée. Nous faisons, non plus ensemble, il est vrai, mais de concert, une môme œu\Te; nous ne cessons point d'appartenir, les uns comme les autres, à la vérité, à la science, à la patrie; et des relations d'amitié, de confiance et de secours mutuel survivront, nous devons l'espérer, à celles qui tiennent de prendre fin. Des préventions mal fondées se sont répandues dans le pays contre vous, messieurs, et contre nous. Elles ne dureront pas. Laissons faire le temps, mais gardons-nous surtout de les justifier. Que l'amour du pays, le dévouement aux immuables principes de la liberté civUe, l'imper-

520 GHAPinaE xx

tarbable respect de la loi et de la foi jarée^ la mesure autant qne la force dans les actions et dans les paroles, soient la marque de quiconque a enseigné, de quiconque a étudié dans l'ancienne aodémie de Lausanne. C'est à ce prix, messieurs et chers amis, que vous seres non les hommes d'un parti, quelque nom qu'il puisse porter, mais les hommes de l'avenir, qui vous fait signe, et de la patrie, qui comptt; sur vous.

* Je porte au nom de mes collègues la santé de messieurs les étudiants de l'ancienne académie de Lausanne. >

Derniers travaux et demie» jours.

« Je n*ai aucon projet, mais bien nn désir : c'est de jMtôser on an, denx ans, si Dieu me les accorde, occapé à faire ou achever différents travaux littéraires. >

Ainsi s'exprimait Vinet, deux Jours après sa destitution, dans une lettre à son ami, M. Fïesch, de Bftle. D n*est entré nulle part dans des détails complets sor les travaux qu'il se [Hraposait d'achever; mais il s'en est plus dHme fois entretenu avec ses amis, n fout, sans doute, indiquer en première ligne ses Etudes évangé' ligues, qui n'auraient probablement pas tardé à voir le jour, s'U avait eu le temps d'écrire encore deux ou trois discours qui devaient les compléter; un ouvrage sur Pascal, pour lequel il avait en portefeuille des matériaux déjà nonriiireux; sa PhUosophie pratique du christianisme, qui continuait à être le centre vers lequel convergeaient la plupart de ses pensées ; une Orammaùre française, destinée à l'enseignement plutôt qu'aux érudits, philosophique, mais avec simplicité, et sans surcharge de formules et d'abstractions; enfin une HUAobre de la littérature fl^ançaise, dont nous ne savons rien de particulier, sinon que c'était un des

5Î2 GHAPITBB XXI

projets qui lui tenaient le plus au cœur, qu'elle aurait roulé principalement sur les grands siècles littéraires, et qa'il ne finit pas la confondre avec celle qui a paru à Leipzig, en 1870, chei Chartes WilfTerodt, libraire-éditeur, sous le titre deiEistoire abrégit de la littérature française à Vtaage des insHtutions et du établissements cTinstruction publique, par A. Yînet^.

Ces divers travaux étaient assez avancés ou assez préparés pour qu'il eût pu, dans un temps relativement court, en mener plosieiirs à bonne fin; mais il eût fallu du loisir, et le loisir devait toqjoon lui manquer. Dès le lendemain de sa destitution, des étodiants ^inrent à lui, le priant de no pas les abandonner, de leur oominuer son enseignement d'une manière ou de Fautre; leurs vorax étaient ceux d'un grand nombre de personnes, qui ne voulaient pas laisser s'éteindre par dispersion un brillant foyer de lumières. Bientôt une institution provisoire, dite des cours âi^es^ rallia un groupe d'élèves autour des professeurs destitués. De soncAté» l'église libre se consolidait de jour en jour; trente à qfuarante paroisses s'étaient formées, et venaient de faire acte d'union en nommant des députés à un synode, qui devait les constituer en une église indépendante. Ce synode, assemblé à Lausanne, dès le 10 novembre, avait chargé une commission de préparer on projet de constitution, et, quoique ce travail fût loin d'être achevé, l'église libre pouvait être envisagée comme fondée. Le coiqi d'^ qui avait frappé l'académie lui fournit les moyens de pourvoir à un de ses besoins les plus pressants, celui d'une éc(^e de thé(d(h gie. Elle n'attendit pas, pour mettre la main à Tœuvre, d'ôtre régulièrement constituée. Une commission liit nommée, sous la présidence de M. L. Vulliemin. Elle prit le titre de ComUé des étude» de r église libre, et se mit aussitôt en relations soit avec nn ce^ tain nombre d'étudiants en théologie, qui déclarèrent leur intention de sortir de l'académie nationale, soit avec les professeurs. Ia lettre

* Y ariril Fëellement un antre A. Vrnet ? C'est' one question qud nous n'avons pas pu tirer au clair.

livante, de M. Yullieiuin à Viaet^ dira quel était l'état des dioses

la date du 15 décembre.

« Monsieur le Professeur. ~* De jeunes hommes, vos étudiants, ésirent ne point se séparer de vous, aussi longtemps qu'il leur ism donné de pouvoir entendre votre voix; la lettre que je crois evoir joindre à ce pli et que je vous prie de vouloir bien me renoyer, vous en portera témoignage. Elle vous dira le vœu de leur QBur. Le Comité des études de l'église libre vous fait part de leur emande, et sait qu'il n'a pas à la recommander. Nous prions •ieu qu'il vous conserve à nous, s'il est dans sa bonté de nous ac- )rder cette grâce, et nous vous prions de vouloir, tant que nous ous posséderons, vous donner à nos étudiants. Nous vous demanons pour eux un enseignement ou de théologie pratique, ou de hilosophie du christianisme : nous nous en remettons à vous sur ; choix du sujet de cet enseignement, n ne nous est pas permis, lonsieur et cher frère, de songer à vous offrir un contrat, comme

en existait dans un ordre de choses aujourd'hui renversé pour ous. Nous avons une caisse vide, que nous allons cherdier à emplir de dons voldhtaires. C'est dans la foi que nous faisons apd à votre foi. Nous ne faisons non plus mention d'un nombre de ïçons; ce nombre sera celui que vous pourrez donner; ni d'un eo; peut-être préférerez-vous donner votre enseignement chez ous, peut-être dans le local mis à la di^xMition de la Faculté de léologie par M. Noir, me Neuve Saint^Lanreot.

> Notre vœu n'est pas moins vif que celui de vos étudiants, d'ob- .'uir de vous une réponse favorable.

» Le Dieu de vérité et de paix veuille ne se départir jamais 'auprès de vous; veuille-t-il vous remplir de sa joie, vous, l'objet e notre, respect et de notre affection reconnaissante. >

Cette lettre, comme celle des étudiants qu'elle accompagnait, iit allusion à une séparation possible. On s'était hâté, en effet, du ehors, de faire à Vinet des offres qui pouvaient avoir de quoi le L*nter, du moins était-ce à craindre. « Nos vœux sont ardents, bien rdents, disaient les étudiants, mais nos voix sont faibles t Gom-

524 CRAPITRB XXI

ment nous faire entendre au miiiea de tant de bruits, de eraîntes au dedans, et surtout au milieu des espérances du dehors? • Lrar voix, au contraire, était la plus forte. Yinet n'y résista pas. n ne résisu pas non plus à celle de Féglise qui l'invitait^ à ce monenl même, à prendre à la prédication une part toujours plus aetîve. H n'eut pas un seul instant la pensée de céder, pour lors du moins, aux sollicitations qui lui venaient de l'étranger, et quant aox projets de séjour à la campagne et de travail paisible, ils ftarent renvoyés à des temps plus favorables. Vinet, cependant, eq>érait bien ne pas trop tarder à les réaliser. « Les étudiants ont demandé des cours à leurs anciens professeurs, écrit^il à M. Buraier, le 19 dé* eembre 1846. Me voilà réenchainé, et mon hiver sera plus laborieux que si je n'avais pas été destitué. A la bonne heure. Hais je me réserve la liberté à partir du printemps. J'ai besoin d'une antn vie, d'un autre séjour, d'une autre maison, et je me dis avec Mofr taigne : < Essayons de soustraire ce coing à la tempeste pnUiqne, » comme je fay un autre coing en mon âme. » J'ai d'ailleurs» en fait de pages à écrire, pour plusieurs années de travaO, si Dieu me les donne. > Peu de jours après, le 26 décembre, il écrinit dans le même sens à son ami, M. Vemy, devenu pasteur de l'ég^ luthérienne à Paris : « Que ne pouvez-voos m'accorder quelques jours, quelques semaines de votre dière présence, et venir animer la solitude dont j'espère, si Dieu le permet, jouir cet été an pîed des bosquets de Clarens. Outro la peur que me fait Paris, J'ai des liens, j'ai des travaux en perspective que je ne ferai jamais si je ne les fais pas cette année. Il faudra rester; mais vous, ôtes-vons enchaîné? et Paris ne vous donne-Ml pas de temps en temps mi immense désir des montagnes, des bois et des lacs? »

Nous pourrions recommencer ici une énumération d'oflfres diverses, reçues et refusées par Vinet. A quoi bon? fVHirtant il en est une que nous nous reprocherions de ne pas mentionner, parée que, sous des apparences de modestie, elle cachait une ingénieuse générosité, et parce qu'elle montrera une fois de plus combien étaient profonds les souvenirs que Vinet avait laissés à Bâle.

t Monskar, loi écriyait le conseiller A. Hea^r» la Sodété académique m'a chargé aujourd'hui de vous adresser une demande : pourriez-YOUs vous résoudre à revenir dans une ville qui, pendant vingt ans, a appris à vous apprécier et à vous aimer? Je vous en adresse l'invitation formelle par la présente lettre, en vous oflrant au nom de cette société, préalablement, pour six ans, une subvention annuelle de 1600 fir. de Suisse (environ 2400 fr. actuels), en retour de quoi on vous prie de donner un cours d'une heure par semaine à un public mixte. Nous savons, monsieur, combien la situation provisoire que nous pouvons vous ofifrir est modeste, et nous n'oserions vous en parier, si nous ne pensions en même temps qu'un séjour dans notre ville vous ofibira, après les fatigues des dernières années, un repos bien nécessaire ^ >

On le voit, c'étaient les loisirs dont il avait besoin qu'on voulait lui faciliter. Yinet fut particulièrement touché de cette prqiosition. « L'ouverture que m'a faite M. Heusler, écrivaiMl peu de jours après à M. Faesch, est tout ce qui se peut imaginer de plus généreux et de plus attrayant. Gela l'est même trop^.. Je n'ai point encore pris de parti là-dessus. Dans tous les cas je passe l'hiver à Lausanne, où me retient non-seulement hi saison, mais l'engagement que j'ai pris de donner, dans ce qu'on appelle inqiroprement l'académie libre, des cours de théologie et de littérature, et dans l'école des jeunes filles, au bénéfice de cette école, un cours d'introduction à l'étude des sciences. Dans l'intervalle, c'es^à-dire au printemps, je me déciderai ou pour Baie ou pour Clarena. »

On voit par la lettre précédente que Vinet, destitué, n'était pas beaucoup moins chargé de cours qu'auparavant n en avait trois. Il faisait à la faculté libre de théologie un cours d'homilétique, accompagné d'études bibliques, comme autrefois. La piété de ses éditeurs en a recueilli quelques fragments, toi]\iours d'après les notes des élèves'. On y remarquera un court morceau, auquel on

* Lettre du 6 janvier 1847.

' Voir h, la fin des NouvéUeê EMa éttangélifuea.

a donné, je ne sais pourquoi, le titre d* Introduction, et qui n'est, en réalité, qu'un fragment du cours lui-même où il recommande, sous le nom de conférence, une nouvelle forme de prédication plus appropriée aux besoins actuels, t Le sermon, dit-il*, est immobile, stationnaire; il parle de Thomme de tous les temps. La conférence est propnressive; elle suit le cours des idées, des événements et des Ages. » Un second cours s'adressait aux étudiants qoi suivaient ce qu'on appelait les cours libres; il roulait sur la littérature firançaise au XVII* siècle. Pascal doit être le dernier sujet qu'y ait traité Vinet. Enfin il nous a dit lui-môme l'objet et le but de l'enseignement qu'il donnait à l'école supérieure des jeunes filles. Vinet portait un intérêt particulier à cette institution, qui comblait une grave lacune dans le système des établissements d'instruction publique du canton de Vaud, et dont il espérait voir sortir non « des femmes savantes, » mais t des femmes instruites, sérieuses et sensées *. » N'ayant d'autre ressource que la finance annuelle payée par les élèves, l'école supérieure avait parfois de la peine à suffire aux sacrifices qu'elle exigeait. Vinet lui vint en aide par le cours dont il s'agit, qui fut assez suivi pour lui permettre de verser dans la caisse de l'école une somme d'environ 1300 francs, monnaie actuelle. Quant au profit qu'en retirèrent les élèves, il ne s'évalue pas en chiffres.

Cependant sa santé donnait des inquiétudes tous les jours plus grandes; il s'affaissait, et le pressentiment d'une fin prochaine l'occupait souvent. En tète de son agenda de 1847, on trouve plus d'un mémorandum, entre autres ceux-ci :

« S'exercer à mourir. »

« Nul ne meurt bien si d'avance il n'est mort. »

Bientôt sa vie ne fut plus qu'une lutte entre la maladie et le besoin d'agir encore. A une irritation de l'estomac succéda une ato-

* Nouvelles Etudes évangéligues, dernière édition, pag. 340.

• Voir à, la fin du volume : L'Education^ la Famille et la Société, le rapport qu'il fit sur l'Ecole supérieure en 1842.

nie de cet organe. De jour en jour il sapi^oruit moins les aliments, n loi arriva plusieurs fois, dans le courant de janvier, de se lever pour aller faire sa leçon et de se recoucher aussitôt, au retour. Il travaillait dans son lit Ce fut alors qu'il écrivit ou dicta pour le Semeur un article sur Jaqueline Pascal, qu'on trouvera à la Un du volume sur Biaise Pascal, et deux ou tit)is articles, destinés à divers journaux, sur les Chansons lomkànes d'Olivier, qui furent pour lui comme un dernier rafraîchissement de vraie et bonne poésie nationale. D sut bientôt par cœur les plus belles, qu'il aimait à répéter et à fredonner.

Cependant la faiblesse augmentait. Le jeudi, S8 janvier, il fit, à la feculté de théologie, une étude sur ce texte : « Je t'ai glorifié sur la terre; j'ai achevé l'œuvre que tu m'avais donnée à (aire. > n termina par ces mots : « Puissions-nous, chacun de nous, chers auditeurs, nous emparer de cette parole, afin de pouvoir, nous aussi, au terme de notre existence, avec humilité et dans le sentiment de notre entière dépendance, dire à son Père qui est notre Père : t Je t'ai glorifié sur la terre; j'ai achevé l'œuvre que lu > m'avais donnée à faire. Amen. >

« Ces paroles nous frappèrent comme un pressentiment, > écrivit un étudiant à la fin de son cahier de notes.

A la même date, nous lisons dans l'agenda de ^Hnet : • Le temps est sombre, pluvieux, agité. Tout est triste autour de moi et en moi, l'estomac me pèse. > Le lendemain, fl fût moins bien. Le suriendemain, il fit un extrême efibrt pour foire sa leçon à l'école supérieure. Le 3 février, il put encore en donner une, de manière à terminer une partie de son cours, celle qui concernait lès sciences de la nature; il lui restait à traiter les sciences de l'homme. • Cette leçon, au dire d'une personne qui l'a entendue, fut la plus belle qu'il ait donnée aux élèves de cet établissement. > On en a aussi conse^^'ê les derniers mots : c Lorsque la colombe s'échappa de rarche, elle trouva partout la terre inondée; elle chercha en vain sur cette mer immense un endroit pour rq[X)sef son aile, et, tremblante d'eiïroi, elle revint à l'arche. 0 mon âmet jetée dans ce

528 CHAPITBK XXI

monde impar et danfrereux, toi aussi, ta ne sais où poser ton pied. Partout de la boue qui le souillerait, des épines qui le dédiireraient.... Envole-toi comme la colombe; reviens dans Fardie dd salut ^ > Le lendemain, 4 février, il écsrivit dans son agenda: t Blauvaise journée. Saisi de froid, je suis obligé de me remettre au lit, où je resterai longtemps. »

Toute activité extérieure lui étant désormais interdite, il pot encore, pendant quelques semaines, presque pendant deux mois, se livrer à des travaux de cabinet, dont les pins importants devaient avoir pour objet cette nouvelle maison de Dieu, à l'édiikation de laquelle il était si heureux de pouvoir contribuer. Modeste en apparence, cette œuvre était à ses yeux la plus grande à laquelle il pût consacrer le peu de forces qui lui restaient La fondation d'une église libre, dans le canton de Vaud, était pour M Tavénement de l'église libre dans l'Europe de Luther et de Calvin c Les dissidences précédentes, disait-il, quelle qu'ait pu être leur importance morale, avaient d'autres caractères et un autre sens. Celle-ci (qui n'est pas même, dans l'acception ordinaire du mot, une dissidence) a été, sur le continent, le premier exemple d'une église de multitude s'affranchissant de la tutelle de l'étaL Ce n'est pas là précisément ce qui a fait de la crise ecclésiastique du canton de Vaud l'objet d'une si vive et si générale attention. Mais si ce n'est pas ce qui l'a le plus excitée, c'est ce qui le mérite le mieux. Le courage et le désintéressement de cent cinquante ministres de l'Evangile était digne, sans doute, de tout l'intérêt qu'on ne lui a pas refusé; toutefois, nous osons le dire, l'établissement de l'église libre est un bien plus grand fait que la retraite des pasteurs n'est une grande action. L'esprit humain fait de longs pas, mais de plus longues pauses. Celle que s'est imposée le prin-

* Ajoutons qu'il prêcha pour la dernière fois le 3 janvier, wat Jean YI, 30-36. « Sa prédication, dit un auditenr, causa une ëmo* tion singulière k ceux qui l'entendirent; jamais il ne paorla mieux: il semblait ce jour-là sous une inspiration divine. »

DERNIERS TRAVAUX ET JUBRNIERS JOURS 5â9

cipe protestant a duré trois siècles. Le semi-catholicisme où nous fûskMns balte est désormais épuisé : il n*y a de vwace que le cathoiieisme entier et le protestantisme entier; il n*y a de nioant que l'Evangile. Il faut à la fois que notre protestantisme devienne chrétien et que notre christianisme devienne protestant L'église libre du canton de Vaud n'est qu'une étincelle, mais qui tombe sur des matières bien combustibles. Tout, dans ce monde occidental, con« vie à grands cris les chrétiens à une retraite sur le mont sacré; espérons qu'aucun Ménénius ne viendra, avec une Cable, débaucher le peuple fid^e. »

Les lignes que nous venons de citer sont les dernières d'un article que Vinet écrivit lors de la première réunion du synode de l'église libre, et qui parut dans le Semeur, le S5 novembre K Cet article indique très bien les pensées qui dirigèrent Vinet dans la part qu'il prit aux travaux du synode et de la commis^on chargée d'élaborer un projet de constitution. U demandait surtout qu'on ne fît rien de factice, qu'on renonçât à la fiction pour la réalité, t Que nos amis vaudois, di3ait-il, nous permettent d'espérer que le lait primitif, le fait des églises particulières, ne sera point annulé. C'est de la vie de chacune d'elles qu'est résultée et que se compose, en ce moment, la vie générale de l'église libre vandoise. En l'absence, heureuse peut-être, d'une direction centrale, chacune a pourvu, sous le regard divin et sous la discipline de l'Evan» gile, à ce qui la regardait. Chacune a vécu : qu'elle vive encore; chacune a été libre : qu'elle le soit encore; qu'elle le sent en tout ce que comporte l'intérêt de l'unité; que cette unité, s'accordant tout ce qui lui est nécessaire et môme tout ce qui lui est vraiment utile, supporte ou plutôt favorise Findividnalité des églises particulières.... Autant de liberté que l'unité en permet, autant d'unité que la liberté en comporte '. >

* Réimprimé dans Liberté rdigieuie H Questions ea^hiastiques, pag. 027.

' Ibideni, |>ag. 6fô.

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L'attitude qae prend ici Yinet est tout à fait digne de remarque. On se rappelle qa*il n'avait cessé de reprocher aux pasteurs nilionaax d'avoir en vue les intérêts particoliors de Téglise vandoise plutôt que ceux de l'église universelle, et, dans cette éi^noBr doise elle-même, de considérer la partie plutôt que le tout, la d^ conscription où était renfermée l'activité de ehaonn plmdt qœ l'institution dans son ensemble. Dernièrement encore, dans sa brochure aux pasteurs démissionnaires et dans les discossiOM qui suivirent, il les avait accusés de sacrifier l'église à la pantee; l'esprit chrétien, l'esprit vivifiant, à l'esprit de clocha K Maintenant qu'il se trouve transporté sur un autre terrain, sor le tenrain de la liberté, il voit dans chaque paroisse librement coBStitoée une individualité, une église, et son plus grand sooci est le reqwet de chacune de ces individualités. L'unité doit être le résultat de l'accord qui existe entre elles, et l'église à la fondation de laquelle il travaille lui apparaît comme une sorte de ccmfédération conclue, sous le sceau de l'Esprit, entre ces élises particulières.

La commission s'était mise à l'œuvre, aussitôt nommée. Elle se réunit souvent chez Yinet, qui en fût un des membres les plos actifs. Aux séances officielles succédaient, kNTsqn'il n'était pas trop souffrant, les entretiens du soir. Les discussions forent bmgues et animées. Yinet commença par soumettre à ses collègues quelques articles, dont la rédaction ne lui paraissait point définitive, mais qui posaient bien, selon lui, le fondement sur lequel il fallait bâtir. Le premier mot de ce projet constate ce qu'il appelait le fait primitif, savoir la formation des églises, c Ces éfi^iaeS) dit-il, se réunissent par afl^ection mutuelle et pour l'avantage conir mun, sous le nom d'église évangélique libre. » Puis il indique les rapports de filiation chrétienne de cette nouvelle é^^ise avec les églises évangéliques nées de la Réforme, et résume sa foi ainri qu'il suit : Elle confesse la dhinité des Ecritures de T Ancien et

* Yoir entre a^itres i^article intitulé : Héglise et la paroisse^ dans ZAberté rdigieuse et Questions ecclésiastiques, -pag. 578.

DSBNIBRS TRAVAUX BT DERNIERS JOURS 531

du Nouveau Testament^ et proclame comme unique et assuré moyen de salut pour les pécheurs repentants la foi en Jésus- Christ, fils de Lieu et fils de rhomme, médiateur entre Dieu et les hommes et sacrificateur de la Nouvelle Alliance, livré pour nos offenses, ressuscité pour notre justification, opérant notre sanctification par le Saint-Esprit de Dieu qt^iï nous envoie de la part de son Père, capable enfin, digne et résolu de sauver parfaitement tous ceux qui Rapprochent de Dieu par ha.

Un troisième article proclamait l'abscrfue indépendance de réglise de tonte antre autorité qne ceUe de Jésns-Cbrist, an service dnqnel elle se consacrait entièrement, t comme une fidèle épouse à son éponx. >

Les articles 4 et 5 étaient conçus ainsi qu*il suit :

« 4. L'église libre, en général, ainsi que chacune des églises libres dont elle se compose, reconnaît pour ses membres et traite comme tels tous ceux qui , dûment informés de sa foi et de ses règles, déclarent formellement vouloir lui appartenir.

» 5. Sont admises à faire partie de l'église libre, si elles déclarent le vouloir, toutes les églises libres établies hors du canton dé Vaud, professant la même foi et consentant à vivre sous les mêmes règles. »

Ces articles, qui négligeaient tons les détails d'organisation, se bornant à poser les principes généraux^ subirent plus d'une modification en passant dans un projet complet de constitution. Cependant la pensée générale qu'ils expriment fût favorablement accueillie par la commission, qui la fit sienne, et Vinet fbt chargé de la partie du rapport qui concernait l'article le plus délicat, relatif à la conft»ssion de fol * . Ce travail, qui fbt imprimé les der-

* Voici la forme que la oommisaion lui avait donnée : Art. II du IVofet de Ckmstitution. — a) L'église libre appartient par ses doctrines aux églises évangéliques qui, au teisitoe tiècle, ont exprimé leur foi avec un accord si admirable dans leurs livres sym-

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niers jours de janTicr, fat de sa part l'objet de soins particalien. I(*i eocore Vinet prend une position qui n'est pas en contradielioD, mais on contraste, avec celle qu*il avait i»*ise auparavant Mous rayons vu, en 1838 et 1839, lutter avec persistance pour le m^ tien de la confession de foi helvétique dans l'église natîoDale,noa qu'il l'envisageât comme parfSaite, ni comme appropriée de tout point aux besoins actuels, mais parce qu'alors c'était la seide possible, et qu'il avait k choisir entre elle ou rien. En 1847, en CMe d'une église nouvelle, sur un terrain libre et déblayé, H parie encore avec respect de cet antique et vénérable noonnmait da passé; mais il se prononce avec autant d'énergie qoe de netteté en faveur d'un symbole nouveau. Dès lors, vingt -huit ans se sont écoulés, et ces vingt-huit ans ont fait flaire aux esprits tant de tàtmin qu'il y a, semble-t-il, anachronisme et abus de l'évideDce à plaider une cause aussi complètement gagnée. Mais U finit savoir se transporter dans le passé. Ces vingt-huit ans .sont on siède. Vinet ne pouvait pas ne pas insister longaement sur ce point, car aux yeux de plusieurs membres du synode, de cenx qoi dans l'église libre formaient encore une sorte de parti national, toute innovation en matière de symbole était suspecte, et ils ne rêvaient

boliques, et en particulier dans la confession de foi helvétique. h)E]le proclame avec elles et avec ses pères la divinité et Tentiëre suffisance des saintes Ëcritores de TAncien et du Nouveau Testament, c ) et reconnaît qu'il n'y a dans Tétat de chute de rhomme qu'un seul moyen de salut pour les pécheurs repentants, savoir la toi en Jésus-Christ, Dieu manifesté en chair, seul Médiateur entre Dieu et les hommes et Sacrificateur de la Nouvelle Alliance, livré pour nos offenses, ressuscité pour notre Justification, communiquant aux fidèles et à l'église par le Saint-Esprit de Dieu qa*îl envoie de la part de son Père, toutes les grâces nécessaires & la sanctification et au salut, puissant enfin pour sauver parfiûtement tous ceux qui s'approchent de Dieu par lui. — La partie de VEzposé des motifs écrite par Vinet a été reproduite par ses éditeun dans Liberté religieuse et Questions ecdésicuHgues, pag. 638 et Buiv.

rien de mieux qu'on retour pur et simple à cette ccmfession de foi pour laquelle ils avaient lutté dix ans auparavant; c'était, peu* saient-ils, rentrer dans la vraie traditi<m. Au reste, cette discussion n'empêche pas Vinet de répandre en passant tant d'idées lomineuses que ce morceau est encote un des plus nouveaux qu'il ait écrits. U insiste pour qu'en matière de confession de foi on ne procède pas par voie d'énumération, mais plutôt de concentration, afin que tout se rapporte clairement au point essentiel, qui est Christ et Christ crucifié. Il ne veulrien qui ressemble à un exposé systématique de doctrine; il veut un symbole à la portée de tous. « S'il appartient à l'église, dit-il, de confesser sa foi, il fuit que la formule de cette confession soit accessible à la plus humble servante, au plus ignorant manœuvre, si d'ailleurs fis sont chrétiens; il fuit que chacune des parties dont cette confession se compose trouve un écho dans leur cœur. Tout autre système nous ramène à notre insu, et sans doute contre le vœu de ses défenseurs, à la foi d'autorité, au principe de la tradition, au catholicisme. — Ce que nous proposons, ajoute-t-fi« est une nouveauté, nous l'avouons, mais ce n'est pas la seule. Ce sont aussi de grandes nouveautés que l'inti-oduction des laïques dans les conseils de l'église et que la création d'une église libre. Ces nouveautés ne vont point les unes sans les autres, et l'on ne saurait en aucune feçon prendre l'une et rejeter les autres ^ >

Mais tout le monde dans le synode n'avait pas cet esprit de simplicité et de logique. Il s'y trouvait des ecdésiastîques en grand nombre, demeurés très ecclésiastiques, très attachés aux formules. Us s'étonnèrent de voir soumis à leurs déUhérations un projet qui n'exprimait pas dogmatiquement le mystère de la Trinité; ils trouvèrent insuffisant de parler de la divinité des saintes Ecritures, H voulurent qu'on parlât de leur inspiration divine et de leur autorité; ils corrigèrent ainsi, pesant, redoublant partout, et intercalant dans le texte plusieurs dogmes passés sous silence,

* Liberté religieuse et QuesHanê ecdéBiastigues, pag. 650.

tels que rélévâtiou de Jésus-Christ à la droite de Dieu, acm retour à la flu des temps et le jugement dernier. D en sortit on artide très chargé, symbole laborieux et infiniment moins large qœ celui qui avait été proposé par la commission, leqfoel rétaîl dé^ moins que celui qu'avait rédigé Vinet. D'autres disposilions encore étaient conçues dans le même esprit.

Vinet ne put pas assister aux délibérations du synode, qoi œ commeucèa^nt que dans le courant de février, peu de jours après sa dernière sortie. Mais il les suivit de son cabinet, jour par jour, avec un intérêt que son état de souffrance ne diminua pas un seul instant. Entre le premier et le second débat, il intervint dans la discussion par un article de journal, rédigé sous la forme d'one lettre à un membre du s>iiode ^ U y félicitait le synode d'avoir admis d'une manière générale les principes du projet et le coiqQrait de les suivre jusqu'au bout Ses critiques, présentées avec tact et franchise, portaient sur plusieurs points, et tout d'abord sur la manière dont ou avait surchargé l'article -symbole, c n me semble, disait-il ', que le synode, malgré les lumineuses observations de son doyen d'âge, qui conserve, sous le poids des années, toute la sûreté de sa logique et toute la vivacité de son esprit', n'a saisi qu'à moitié le principe, si net et si simple, d'après lequel le projet a rédigé le témoignage que doit rendre révise libre de sa foi et de son espérance à Dieu, à l'église universelle et au monde. L'assemblée, dis-je, ne l'a saisi qu'à moitié, mais cette moitié est bien quelque chose. Cette moitié, c'est le principe important, nouveau, salutairement fécond, qui met la vérité dans la bouche de l'église elle-même ou du troupeau tout entier, et de chacun des individus dont il se compose. C'est parce que le synode l'a ainsi entendu et l'a voulu ainsi, qu'il a rédigé une confession,

*■ 11 parut dans la Béformatioti au XIX* siècle, le 11 mars; il eat daté du 7. Voir Liberté religieuse et Questions ecdésiasHques, pag. 660. * Volume cité, pag. 669 et 671.

' Le professeur Leresche.

au lieu de s*ea tenir aux formulaires anciens^ Mais la main s'est trouvée moins heureuse que le coup d'œil, et le principe a, dans Texécution, souffert quelques atteintes. Les ministres ( car j'ose dire, sans l'avoir vu, que ce sont eux ) n'ont pu se séparer assez complètement d'eux-mêmes; ils devaient voter en laïques, ils ont voté en docteurs; ils devaient se transporter sans hésiter au point de vue du plus simple des croyants sincères et sérieux, ils sont involontairement restés au leur; et n'osant pourtant pas, ne voulant môme pas abonder dans leur sens, ils ont rédigé un symbole qui n'a ni la simplicité d'une confession populaire, ni la plénitude et la rigueur systématique d'un formulaire théologique.... Passezmoi un mot trivial : ce formulaire est massiL Bien des personnes pourront y adhérer de cœur, mais personne ne le saura par cœur, et on ne le verra jamais, selon le vœu de V Exposé des motifs, couler lui-même, et comme un ruisseau d'or, des lèvres de l'enfant, du vieillard et du mourant >

Toutes les critiques de détaQ découlent de cette critique générale : une préoccupation ecclésiastique s'est ajoutée à la simplicité du sentiment chrétien, qui aurait dû guider le synode en tout et partout. Vinet y voit un préjugé, une routine de l'esprit de caste, et il en condamne impitoyablement toutes les conséquences, surtout celles qui tendent à foire du pasteur autre chose que le premier des serviteurs de l'église, à l'investir d'une autorité empruntée aux traditions sacerdotales. « Allons jusqu'au bout de notre pensée et de la vérité, dit- il à propos d'un article qui attribuait aux pasteurs seuls le droit de consacrer. Les attributions du ministre sont distinctes, mais n'ont rien d'absoloment exclusif. On ne doit point se passer de lui lorsqu'il est là, ou lorsqu'on peut se procurer sa présence; on doit respecter une division de travail que Dieu lui-même a consacrée; mais si l'on allait jusqu'à prétendre qu'il y a un acte, je dis un seul acte, qui, nécessaire en lui-mt>me et urgent dans le cas donné, ne peut être accompU que par rhomnie qu'on appelle pasteur, tellement que, consommé par un autre membre du troupeau, le même acte fût nul de plein

droit, un aurait, virtuellement, réintégré au sein du protestantiime le sa('(*nloce romain, et, soos le modeste nom de ministres, doqs aurions en effet des prêtres *. »

Enfin, il s'étonne de trouver à côté de tant d*adjonetois on retramrlienient, un seul, celui du mot qui indiquait le repentir connue condition du salut, et il se demande s*il faut y voir tm oui»li ou un sacritlce à Vantinomianisme, « qui a été, dit- il', l'une des fail)iesses de notre réveil. »

Quoique vaillamment soutenu, et malgré quelques succès psu> tiels, Vinet ne parvint pas à convertir le synode, qui, en second et eu troisième débat, maintint son formulaire massif. Vinet ne se découragea pas néanmoins et se mit en devoir d*émre une seconde lettre, qui devait faire suite à la première. Qu'en attendait-il? Je ne sais. Peut-être voulait-Il seulement rendre témoignage jusqu'au bout. La maladie Tempècba d'achever; mais les premières pages, dont on a conservé le manuscrit, le montrent également franc dans la louange et dans la critique. D'un côté, il reconnaît que les membres du synode ont fait une œuvre que tons ont pu signer avec la conviction rassurante qu'elle ne portait pas la moindre atteinte aux vérités de TEvangilc, et qu'elle ne renfermait rien d'incompatible avec le développement de la vie spirituelle de l'église. De l'autre, il exprime ses regrets en ces termes : « J'avouerai bien que ni le travail définitif, ni le projet lui-même, ne s'élèvent jusqu'à l'idéal que je m'étais formé, d'après mes notions chrétiennes, de ce que peut et de ce que doit être une église évangélique. On a timidement abordé et l'on n'a consacré qu'avec une extrême réserve des vérités ecclésiastiques dans lesquelles l'extrême ancienneté fait l'extrême nouveauté. C'est ainû qu'on n'a osé ni reconnaître catégoriquement le caractère primitif de l'auciennat*, ou, en d'autres termes, de la pluralité des minis-

* Liberté religieuse et Questions ecclésiastiques, pag. 667.

• Liberté religieuse et Questions ecclésiastiques, pag. 673. ^ Institution des anciens.

tères, ni dénier absolament aux ministres le caractère sacerdotal que l'Evangile leur dénie, tout en les mettant à part poor l'assemblage des saints et l'édification du Corps de Christ. On pourra refHTocher au synode d'avoir manqué l'occasion et de s'être refusé l*honneur de promulguer distinctement des principes dont l'importance et la beauté méritaient bien sans doute une énonciation franche et précise. Sur plus d'un point, où il eût dû appuyer, il a mieux aimé glisser; il a préféré l'expression faible à l'expression forte, et là même où la vérité a été formulée de manière à ne laisser aucune ressource aux chicanes de l'exégèse, elle l'est pourtant avec une répugnance trop visible. En cédant sur les choses, on marchande sur les mots, comme s'il était moins honorable et moins sûr de dire les choses qu'il n'est howMrable et sûr de les penser.... *

C'est ici que sa plume s'est arrêtée.

Donnons encore, pour compléter ces documents, l'extrait suivant d'une lettre de Yinei, écrite à la veifle du second débat t n y a eu certainement progrès dans bien des esprits. L'attitude et le langage de plusieurs laïques nous ont agréablement étonnés; mais ce progrès n'est pas tel que les amis de l'église politique, ceux qui veulent perpétuer au sein de l'indépendance les traditions du nationalisme, n'aient encore, sur certains points, des chances de succès. C'est l'instructira qui manque, el, faute d'mstruction, la portée de certaines choses échaiq[ie, et Ton avale le chameau après avoir coulé le mouchenm. H fiant dire, avec reconnaissance, que l'aspect qu'a inrésenté l'assemblée a été généralement édifiant. Phisieurs choses, sous la bénédiction divine, y ont contribué. On doit, à mon avis, compter pour beaucoup en ceci le caractère et la conduite de M. Chappnis, qui a porté presque tout le fardeau naturellement imposé à la commission, n n'a pas seulement inspiré une haute esthne par son talent; il s'est concilié le respect et l'affection de tout le monde. »

Cependant l'activité de Vinet, pendant ces Jours de souffrance, ne se bornait pas à cette ceuvre, pour lui si grande, et toujours

présente à sa pensée. Il n'oabliait point le Semeur. Le dermer article de longue haleine qa'il ait composé pour ce journal, expédié le 3 mars, roulait sur le tome sixième de VHistoire de Fraance de M. Micbelet. Vinet n'a pas beaucoup écrit sur l'histoire, et plus d*un critique a exprimé le regret qu'il ne l'ait pas étudiée davantage. On a môme affirmé que le sens historique lui manquait Ses cours sont, en effet, d'un littérateur plutôt que d*an historien de la littérature. On peut dire néanmoins qu'il n'a abordé aucun sujet, môme historique, sans y Urouver matière à des observatioos intéressantes et fines. On remarquera, dans l'article dont nous parlons, un portrait de Louis XI, expressif dans sa concision. L'histoire, d'ailleurs, n'est pas pour lui une simple succession d'acddents; il l'entend comme Bossuet, en ce sens qu'il y voit Diea partout; mais tandis que l'illustre évoque se borne trop souvent! faire poser la Providence sur les ruines des empires, Yinei, observateur plus intime, plus réaliste, plus philosophe, la montre cachant sa main et travaillant en quelque sorte sous les éyénements. Les lignes suivantes peuvent donner l'idée de ce genre plus discret, mais plus sérieux : « La sagesse de Dieu est diverse. Tour à tour il ramène l'humanité par la morale au bon sens, et par l'activité de l'esprit à celle de la conscience. Au quinzième siècle, c'est à la seconde do ces deux marches que le Régulateur souverain semble donner la préférence. Il commence par tirer le siècle de sa torpeur intellectuelle, en suscitant, par la découverte de l'antiquité grecque, de nouvelles idées, et en donnant naissance, par des expéditions maritimes, à des intérêts nouveaux. Cet ébranlement communiqué aux esprits par les lettres classiques, par les voyages et le conunerce, profitera plus tard à la réforme du culte et des mœurs, et à la reconstitulion des doctrines morales. On a recommence à penser, or la morale est de la pensée, et la morale ne tardera pas à rendre à la pensée beaucoup plus qu'elle n'en a reçu. »

Un autre ouvrage d'histoire, un de ces ouvrages où il y a de tout, et de tout à la fois, — histoire, politique, morale, poésie, ^

adJait fournir à Vinet une occasion prochaine de haute critique, je veux parler des Girondins de Lamartine. Les volumes étaient là, tout fraîchement arrivés de Paris; ce grand sujet et ce style []ui tient de la magie étaient pour lui une tentation bien puissante; mais déjà il n'avait plus la force de lire.

La maladie faisait tous les jours des pn^ès et des ravages louveaux. C'était à Testomac, ou plutôt dans les intestins, qu'en ;tait le siège principal. S'il suffisait pour guérir de témoignages l'affection, Vinet eût été guéri cent fois. De tous côtés, môme de personnes inconnues, arrivaient les billets, les offres de service, es cordiaux, les recettes. La sympathie de tant d'amis valut au iDoins au malade de douces émotions.

« Un mot seulement, écrivait-il à une amie, puisque je ne puis L'U écrire davantage, ou plutôt cent qui se pressent et s'accumulent lans mon cœur. Un seul mot : Merci! Ce qui veut dire que Dieu lui-même vous remercie et vous bénisse. Je ne suis pas en état je vous dire ni de vous prouver à quel point vos bontés me tou- ;;hent, me consolent et m'édifient J'en donne charge à un plus puissant dont j'aime à reconnaître et à bénir la présence dans les t)ienfaits dont je suis l'objet. « L'Etemel est avec ukh parmi ceux • qui m'aident. » Votre, etc.... »

Et à une autre : < J'aurais cru manquer à la fois de re^[)ect et le reconnaissance en ne prenant pas au sérieux votre offre et ma 3romesse, et c'est pourquoi, le moment venn, je vous aurais bât lemander le précieux cordial que je vous avais d'abord refusé.

• Au m<>me instant, par une aimable coïncidence, vous aviex a bonté de penser à moi pour me faire un autre plaisir. Gomme l)our me dissimuler un retour d'hiver que je sens trop bien, vous me faisiez apporter les plus brillants s>Tnboles du printemps. Je rous dirais difficilement tout ce que m'a fait éprouver la vue de •es riantes et fraîches splendeurs. Le sentim^t d'une bonté si ;)eu méritée, la magnificence royale de ces fleurs dont la pourpre le Saltiinun eût été jalouse à meilleur droit que du lis de la Paestine: le dirai-je aussi? le contraste que forme leur éclat, l'éner-

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gie de leur jet, la suavité de leurs parftuns avec ma décrépitade actuelle, tout cela a porté jusqu*aux larmes rémothm que J'ai naturellement ressentie» et je doute que votre Xérès, que Je croîs délicieux, ait rien de plus enivrant que la vue de ce bouquet qœ je fais sans cesse approcher de moi.

.... » Je suis vivement touché de votre bonté, et y r^Ninds^ne pouvant rien de plus, par les vœux les plus sérieusement aflèetueux pour vous et pour ce qui vous est partieulièrement dier. Que ce dimanche vous soit aussi bon que vous avei sa me le rendre doux. »

Les médecins exigèrent un changement d'air. On le transporta à Glarens. Le 81 avril, ses amis et collègues, MM. S. Chappois et Gh. Secrétan, i*y précédèrent, le reçurent dans leurs bras et le déposèrent sur son lit. C'était dans la maison naguère babitée par M. Monnard, et dans une chambre où l'on prétend que lord Bym avait reçu jadis l'hospitalité. Mais il était trop tard, si tard que le médecin qui le soignait ordinairement, M. Mayop, et qui t'aceompagna, n'avait pas osé prendre lui seul la responsabilité d'anloriser ce court voyage.

Le beau temps dont on avait espéré quelque influence fiKVOrable, se fit attendre; la saison se maintint triste et froide, et les progrès de la maladie furent tels que bientôt l'issue fatale n'en parut douteuse à personne. Yinet lui-même comprit que sa fin âi^rochait. Il lui fallut un certain effort pour renoncer joyeusement à tous les projets qu'il avait caressés, à ce rêve d'un séjour à Glarens sous d'autres auspices, à ces travaux qu'il avait h&te d'achever; mais quand il n'y eut plus de doute à ses yeux, quand il vit que telle était bien la volonté de Dieu, il se soumit sans murmure.

A Glarens, conune à Lausanne, il (bt entouré des marques du plus vif intérêt Les amis éloignés venaient le visiter tour à tour. Ghaque jour en amenait de nouveaux, de Lansamie, de Genève, et il les accueillait tous avec joie. D avait toute sa présence, toute

DERNIBRS TRAVAUX BT DERNIERS JOURS 541

sa lucidité d'esiNrit. Il aimait à entendre lire, et continuait à s'intéresser à toat. Il dictait encore quelquefms. H dut une de ses dernières et vives jouissances littéraires à V Abrégé de la vie de Jésus de Pascal, retrouvé par M. Faugère. Il désira que le Semeur en rendit compte, et trouva encore, très peu de jours avant sa mort, la force de dicter à ce sujet quelques pages, qui ont été recueillies dans les Etudes sur Biaise Pascal. Elles se terminent par ces mots relatifs au testament de Pascal, qui venait aussi d*étre retrouvé : c Plusieurs lecteurs, en entendant Pascal c im- » plorer les intercessions de la glorieuse Vierge Ifarie et de tous » les saints et saintes du paradis. > vont se scandaliser et crier à l'inconséquence. Mais, entre eux et nous, qui est-ce qui, en matière de religion, est tout à foit conséquent? Pndl)ablenient personne. Pour ce qui est de Pascal, nous avons la ferme confiance que, tout en exprimant ici une persuasion sincère au sujet de la Vierge et des saints, il faisait reposer d'aplomb sa foi et son espérance sur Tunique et vrai fondement Si l'on veut abscdoment qu'il y ait ici contradiction dans les termes, contradiction dans les notions mêmes, à la bonne heure; nous ne contesterons pas. Nous nous contentons d'être cmain pour noire compte qu'il n'y avait pas contradiction dans le cœur. »

Le 30 a\Til, se présenta un ministre étranger, irwingien, qui, recommandé par une amie, venait pour implorer de Dieu le rétablissement du malade. Vinet consentit à le recevoir et à l'entendre, mais sous la réserve d'une entière soumission à la volonté divine. On lit à ce scyet dans l'agenda les lignes suivantes, écrites de la main de M** Vinet : t Journée la plus solennelle de notre %ie, apparences de mort prochaine.... M. Méiianel (le ministre irwin{^ien) ^ient exprès pour prier et imposer les mains au malade. Il fait un petit culte auparavant, avec nous et les personnes de la maison qui veulent y assister,... puis, diei Alexandre, avec beaucoup d*onction, de tact et de mesure, — puis encore avec Augaste, Sophie et Gh. Secrétan. H part en sanglotant. >

54i GHAPim XXI

Le dionandie, i*' mai, M. Ghappuis vint de T-*^Tiff»nnft prier née 8on ami. Dans la soirée, Vinet, demeuré seul avec sa femme et sa sœur, demanda qu'on lui lût les Ps. XXXII et LL Après cette lecture, il ajouta: c C'est tout ce que je puis tous dire, >

La nuit suivante fut extrêmement pénible : c Nuit affreuse, > dit l'agenda. Vers le matin, les douleurs se calmèrent; la demièce résistance du corps était vaincue. Les médecins permirent de M dcmner tout ce qui lui ferait plaisir. Dans le cours de la journée, voulant constater lui-même l'état de ses sens, il demanda qn livre et ses lunettes. Voyant qu'il ne pouvait plus lire, il dit à sa femme : « Gela va mal.... ou plutôt mieux. > — t Tant que ta auras un souffle de vie, répondit-elle, j'espérerai; mais je t'ai r^oois an Seigneur, qu'il fasse de nous ce qu'il trouvera bon. • -- c C'est une bonne parole, » dit-il.

Plusieurs de ses amis étaient arrivés. U en fit appeler trois^ MM. Marquis, Ghappuis et Gh. Secrétan, et dicta au pins jeune, M. Gh. Secrétan, ses dernières volontés, n laissait à sa femme l'usage de ce qu'ils avaient acquis ensemble, à ccmditîon d'en disposer selon les lois, la justice et l'équité, n priait ses amis de servir de père à son fils infirme, désignant plus ^édalement pour cet office MM. Marquis et Alexis Forel. n ajouta : < Je mets ma confiance en Gelui qui ne rejette pas les cœurs flnoissés; mes vœux les plus intimes sont pour ceux qui ont bien voula m'ai« mer. Ils s'étendent à tous leurs intérêts et embrassent toute Téter nité. » Il termina en exprimant sa tendre reconnaissance envers sa famille.

On lui lut ce qui avait été écrit,, et il put encore tracer au bas les mots suivants : c Ce sont bien là mes tgbiix et mes pensées. » *

M""* Vinet désirait transmettre quelques mots de sa paît à deux amis, dont la correspondance avait cessé par suite de quelque divergence d'opinion, c Que veux-tu que je leur dise? • lui demanda-t-elle. — < Que je les aime beaucoup. » L'un d'eux, en

lisant ces paroles, s'écria : < J'aurais mieux aimé qn'il eût dit : Je lui pardonne. »

Son fils, Anguste, arriva dans l'après-midi. Le souvenir de tous les chagrins qu'il avait pu, précédemment, causer à son père par nne c-ertaine indocilité de caractère, qu'aggravait son infirmité, lui était extrêmement douloureux. H se jeta à genoux devant le lit du malade et le supplia de lui pardonner. Son père le bénit, en ajoutant : « Oh f j'ai tout pardonné, si j'ai eu à pardonner. »

Ensuite, Yinet demanda sa sœur, puis la bonne, qui servait la famille depuis plusieurs années. Quand tous furent réunis autour de son lit, il essaya de parler : c Ecoutez-moi tous, dit-il d'une voix entrecoupée, Elise est-elle là? et Henriette?... Je demande pardon à Dieu et aux hommes des nombreux scandales que j'ai donnés, principalement à mes entours, par mes impatiences et mon intolérance.... Dites à mon fils de rester attaché à son Sauveur, puisqu'il l'a rencontré, et que, s'il perd un père, il lui reste trois mères.... Restez bien unis ensemble.... Sophie, dis-leur.... » D s'interrompit tout à coup. 11 s'était aperçu que sa femme écrivait ses paroles; elle le faisait pour le fils, que sa surdité empêchait d'entendre, c C'est assez, dit-il, ne parlons plus. » Depuis ce moment, il demeura dans un silence presque complet, soit à cause de sa faiblesse, soit peut-être dans la crainte qu'on n'enregistrât ses paroles pour en faire bruit au dehors.

En donnant trois mères à son fils, il désignait, outre sa femme et sa sœur, une excellente amie, M"« Grosjean, qui lui servait réellement de mère, à Genève. Elle arriva ce même jour : c Soyez mille fois bénie, lui dit Vinet en lui prenant une main et en la posant sur ses lèvres livides. Je voudrais pouvoir vous dire tout ce que je sens. »

Le plus fidèle, le plus ancien des amis d'enfimce de Vinet, Leresche, vint aussi. Il Taborda en lui parlant des consolations de Christ. Vinet répondit, les yeux levés au ciel : « En lui, la vie. >

Dans la soirée, on lava ses membres avec du vin, ce qui le sou-

l.'igea visiblement. Le médecin faisait espérer une nuit paisible; j^Ime viQot, épuisée, prit un peu de repos, et laissa veiller auprès de son mari M. Espérandieu, qui l'avait recueilli et assisté avec tant de dévouement dans sa grave maladie, en 1841, à la suite d'une chute.

Vers le milieu de la nuit, le malade étant agité, M. Espérandieu lui lut la prière sacerdotale (Jean XVQ), puis il lui proposa de prier avec lui. Vinet répondit avec effort : « Demandez pour moi toutes les grâces, même les plus élémentaires. > Peu d'heures au- IKiravant, il avait dit à M. Leresche : c Priez pour moi conunepoor la plus indigne des créatures. » Une autre fois, il avait dit aux siens avec une expression sur laquelle ceux qui l'ont connu n'ont pas pa se méprendre : c Demandez à Dieu que je vive afin de me convertir. » Pour ne pas se méprendre sur le sens de ces paroles, il coavieut de se rappeler la manière dont il envisageait la conversioD; ce n'était pas, à ses yeux, un acte accompli une fois pour toutes. Il n'envisageait comme réelles que les conversions qui se continuaient par la sanctification, en sorte que Tachèvement de la C(mversion ne pouvait être que dans la sainteté.

Il reçut avec une sorte de tendresse particulière les soins dont il fut l'objet pendant cette nuit. Tout ce que lui apportait son ami, « était, disait-il, si bon. » 11 remerciait pour les moindres services cumine pour de vraies faveurs.

Cependant le dernier combat s'annonçait. Sa famille entoura son lit. Se sentant défaillir, il demanda un cordial, du café, qui lui fit mal. Sa femme lui ayant fait une question, il répondit : t Je ne puis plus penser. » Plusieurs fois il s'écria : c Oh! mon Dieu! aie pitié de moi! » Ce furent ses dernières paroles. Un peu plus tard, voyant l'altération profonde de ses traits, sa femme s'approcha de lui et lui demanda s'il l'entendait encore. U fit signe que oui. Elle le pria de prononcer son nom; mais il n'en eut pas la force. Alors elle l'embrassa en lui disant : « 11 n'y ama donc plus entre nous que le nom de Jésus. Je te remets entre ses bras. > Il ût encore un faible

signe d'assentiment. Quelques instants après, il rendit le dernier soupir. C'était le mardi, 4 mai, à 5 heures du matin. Ses traits, fort altérés par la souffrance, reprirent bientôt leur sérénité. L'agenda se termine par ces mots, écrits de la main de M"* Vinet :

t Fin. »

c Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre ! »

M. Marquis réclama le privilège de rendre à son ami les derniers devoirs dans son château du Ghàtelard, qui domine Glarens. Le cercueil y fut transporté dans la soirée, pendant que M. Edmond Schérer faisait un culte, avec la famille réunie.

L'enterrement devait avoir lieu le surlendemain, dans l'aprèsmidi. Les étudiants arrivèrent, apportant des couronnes de laurier et d'immortelles. Ils montèrent aussitôt à la chambre où le cercueil était déposé, pour voir encore une fois le visage de leur maître bien-aimé. Bientôt quelques centaines de personnes, presque toutes accourues de loin, se trouvèrent réunies dans le grand salon du Châtelard, où la voix de Vinet s'était fait entendre bien souvent. Leresche, l'ami d'enfance de Vinet, ouvrit le service funèbre par une prière. Un ancien de l'église libre de Montreux, un simple agriculteur, M. Anet, lut quelques versets de la Bible. M. Chappuis termina par une prière : « Oh! Seigneur! s*écria-t-il, nous ne te demandons pas compte de tes voies, nous ne saurions les comprendre. »

Peu d'instants après, le convoi, précédé du cercueil, que poruient les étudiants, descendit vers le cimetière, par un chemin tout ombragé de cerisiers en fleurs. M. Guillaume Monod, pasteur de réglise nationale, à Lausanne, et successeur de Vinet à l'académie, parla sur le lx)rd de la fosse. Il exhorta les assistants à l'union et à la paix. Un étudiant, Aimé Steinlen, adressa, au nom de ses condisciples, un dernier adieu au maître Qu'ils ne devaient plus revoir ; puis ils chantèrent en choeur le bel hynme d'Olivier :

iM CHAPITRE XXI

Il nVfit plus, il n^estplus!

0 Dieu! tu le voulus.

Courbon8-nou8 vers la terre.

Un nionumont a éu'; placé sur la tombe de Vinet, par les soins ih) M. Marquis. Los amis du défunt choisirent, pour le graver sur \o marhro , un passage do Daniel Xn, 3 : c Ceux qui en auront ainoné plusieurs à la justice luiront comme des étoiles à toujours (*t à perpétuité. > Sa vtmvo, qui savait combien un pareil hommage eût couvort do confusion celui qui en était l'objet, obtint qu'on y ajoutât ccito })arole do saint Paul : « Ma vie est cachée avec Christ vn Diou. »

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