VIES DES HOMMES OBSCURS
ou
Il y avait une fois, voici une centaine d'années, un petit Juif alsacien âgé de douze ans, qui gardait les chevaux de son père dans la forêt de Sclùrhof, sur la rive française du Rhin, en face du château de Bade. Un soir de printemps, ce gamin oublia ses devoirs de gardien et il s'endormit au bord d'un fossé, parmi les boutons d'or et les primevères.
Il eut une vision :
Soudain, je vis, dans un songe, le ciel se fendre en deux, puis un homme étincelant de feux descendi^e vers moi, me toucher et me dire : « Jeune homme, lève-toi, ceins tes reins et va-t-en d'ici. » Il ajouta en hébreu le verset i6 du chapitre XVU de l'Exode : « car la main sur le trône de Jeovah, guerre de Jeovah à Amelek (met collectif pour les ennemis de Dieu) d'éternité en éternité ! »
(•) Conférence faite à la Société des Études juives, le 23 mars igoy, et publiée par la Revue des études juives dans son fascicule du I" açril igoj.
Étudiant toujours la Bible et les prophètes, je ne fus pas étonné d'avoir des rêves de ce genre. Celui-ci poui-tant m'avait vivement frappé.
D'abord je m'éveillai tout de suite après le songe, en récitant le verset, ce qui, d'après le Talmud, est signe de prophétie.
Puis, la "vision était si nette, si claire, si palpable, que je ne pus m'empècher de la communiquer à mon rabbi et au maire M. Heiser, catholique fort versé dans la Sainte- Ectiture, et m'aimant comme son fils.
Ptabbi Ai'on me dit : « Mon enfant, c'est la voix de Dieu, il faut partir. »
Heiser, à son tour, me dit : a Imbécile, tu comptes donc rester avec ces maquignons et ces merciers ! Il faut partir ! Et si ton père ne veut pas te le permettre, je te donnerai un passeport et le signerai pour lui. »
Mais où aller? Mon rabbi me proposa d' aller à l'académie talmudique de Prague. Deux cent cinquante lieues, rien que cela !
Le maire me dit : « Va à Metz, à Nancy, va au diable, mais ne reste pas dans le village ! Quand on fait des psaumes comme toi (j'en avais composé un en hébreu que je lui avais traduit en patois alsacien), on part comme David et l'on devient roi. Oui, mon enfant, tu deviendras roi d'Israël, ou rien du tout. » (i)
Le gamin de Schirhof n'est pas devenu roi d'Israël. Mais il serait excessif de prétendre qu'il n'est rien devenu du tout, puisqu'il est devenu Alexandre Weill...
La Société des Études juives, qui est tolérante, veut bien que je vous entretienne de cet écrivain singulier, qui a tenu sur elle des propos sans indulgence, parce
(i) Alexandre Weill, Ma Jeunesse, pages 92-93. — Je citerai toujours l'édition de 1888 (Paris, Sauvaitre, 72, boulevard Haussmann et chez Tauteur, 11, faubourg Saint-Honoré). — Actuellement, on peut se procurer presque tous les livres d'Alexandre Weill à la librairie Durlacher, 83 bis, rue Lafayette.
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORJî
qu'elle refusait d'approuver ses idées sur le Pentateuque.
Alexandre Weill avait, sur le Pentateuque, des idées fort origiaales. Au reste, il avait des idées originales siu" toutes choses. Ou plutôt, il avait sur toutes choses une idée originale.
Entendez par là que, dans les méditations de sa vie, qui fut très longue, (i) Alexandre Weill fut constamment assiégé par une idée, — je dis bien, une seule, — mais qui lui était très personnelle, et qui était hardie, et qui est peut-être assez importante. Cette idée (que je vous exposerai de mon mieux vers la fin de cette causerie), Alexandre Weill l'a contrôlée inlassablement à tous les plus hauts problèmes de la religion et de la philosophie, et aux accidents les plus menus de l'histoire, de la politique, ou même de la vie privée. Et pendant un demi-siècle, il l'a caressée et servie à sa manière, c'est-à-dire de mille manières : en français et en allemand ; en prose et en vers, — en très mauvais vers; par des envolées, des fureurs et des boutades, — avec une fertilité de petit journaliste et une majesté de prophète...
S'il est parmi vous des personnes qui aient connu Alexandre WeUl, elles ont pu garder sm* lui une opinion faite de leurs sentiments et de leurs souvenirs. Pour moi, je ne l'ai jamais vu. Mais j'ai tant vécu dans l'intimité de sa parole écrite que j'ai, moi aussi, une sorte de vision de sa personne. Et c'est cette vision que je voudrais vous communiquer telle quelle...
(i) Né en Alsace au printemps de 1811, Alexandre Weill mourut à Paris, le 18 avril 1899 ; il avait près de quatre-vingt-huit ans.
Mais auparavant, je crois décent de vous avertir des intentions que j'apporte. On doit, je le sais, le respect aux morts; mais on leiir doit aussi et surtout la vérité, et on ne doit qu'elle aux vivants... Je demanderai donc la permission de parler ici en toute franchise et de peindre Alexandre Weill tel que je le vois, c'est-à-dire dans cet amalgame d'originalités presque sublimes et de manies un peu baroques, qui me paraît la caractéristique de sa nature si étrange, si représentative du génie et de certaines bizarreries d'Israël.
Mais je ne puis songer à vous présenter une étude complète de la vie et de l'œuvre d'Alexandre Weill : je tenterai seulement d'esquisser sa silhouette. Et je conterai donc quelques épisodes remarquables de son existence, ce qui nous permettra de nous initier, chemin faisant, à plusiem-s de ses livres et au travail de sa pensée.
Je me souviens d'une matinée déjà ancienne où, me promenant au Bois-de-Boulogne, je croisai soudain M. Maurice Barrés au détour d'une allée.
Rencontrer ainsi M. Maurice Barrés, — l'entendre parler librement, — est toujours une bonne fortune. Ce matin-là, il me dit son étonnement de ce que, parmi tant de jeunes littérateurs juifs, aucun ne songeât à s'aider d'instincts personnels, d'impressions d'enfance, de papiers de famille, pour fixer 1' « àme juive », dans ime œuvre d'imagination, comme lui-même s'efforçait de fixer 1' « âme lorraine »... Et je me permis d'expliquer à M. Maurice Barrés que les juifs de France sont à
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAI>T-HONORE
présent trop identifiés à la société française, trop pareils aux autres Français de tous les groupes et de toutes les provenances, pour être tentés ou capables d'exprimer une sensibilité, des idées et des tendances différentes et proprement juives, que nous ne trouvons plus en nousmêmes, (i) — Mais dans le passé, ajoutai-je, le livre que vous souhaitez existe ; ce sont les souvenirs d'Alexandre Weill... — Oui, répondit M. Barrés, je les ai lus; et il me confia son goût pour ce livre.
Je n'en fus pas surpris. Ma Jeunesse, d'Alexandre WeiU, est un livre émouvant et délicieux. C'est vraiment le meilleur et le plus vivant que nous possédions d'Alexandre Weill. Il est délicieux, à cause du talent de l'autem", qui, se laissant aller sur le tard à ce goût des vieillards qui les porte à regarder du côté de leur enfance, plutôt que du côté de la mort, a su se créer un ton mêlé de réalisme alsacien et d'idéalisme biblique qui communique à son récit des accents inimitables. Et il est émouvant, parce qu'il met devant nous, mieux que ne saurait faire aucun ouvrage de science et d'histoire, la vie, les traditions, les souffrances et les joies particulières des juifs d'Alsace et de Francfort, au début du dix-neuvième siècle.
Je ne saurais trop reconunander la lecture de Ma Jeunesse à ceux d'entre vous qui ne connaîtraient pas ce livre (sauf cependant aux très jeunes filles); et je vous en promets un plaisir extrême. Pour moi, je dois renoncer à vous en faire saisir tout le savoureux et le pitto-
(i) M. Fernand Vandérem, dans son beau roman des Deux Rives, a magnifiquement créé un type de Juif prophétique, qui est d'ailleurs Tui juif étranger. Mais les Deux Rives sont quand même un roman parisien, non le « livre juif » proposé par M. Barrés.
resque : je n'utiliserai ces souvenirs d'Alexandre Weill que dans la mesure où ils permettent d'observer son développement intérieui*.
A cet égard, voici ime page qui nous donne une indication sur l'esprit dans lequel il convient de les interroger :
Je suis né,
écrit Alexandre Weill, (i)
dans une époque où les principes de 89 ont commencé à pénétrer la moeUe du judaïsme et à expulser les parties corrompues du Talmudisme. A cheval sur un passé qvd se meiu-t et un avenir qui naît, je ferai connaître au public tout un monde à lui inconnu, qui va disparaissant depuis cinquante ans, et qui, malgré les tentatives réactionnaires des prêtres et des rabbins fanatisés, ne reviendra plus. Pour décrire ce monde plein de mystères, de préjugés, de superstitions et aussi de douleurs, il ne suffit pas d'être né Juif, il faut avoir étudié le Talmud pendant toute sa jeunesse ; il faut avoir la science d'un rabbin érudit (car il y en a d'ignares, c'est même la grande majorité) et ne plus l'être. On a beau avoir les aspirations d'un homme de progrès, d'un philosophe, dès qu'on est prêtre, dès qu'on vit de l'autel, forcé de se prononcer entre l'intérêt et la vérité, on s'expose à opter pour l'intérêt. Le vrai sage, comme la vraie vertu, craint la tentation et s'entoure d'une haie d'épines. Dès que j'ai eu le diplôme de rabbin, et je l'ai eu pour ainsi dire malgré moi, je me suis dit : « Tu ne mangeras pas de ce pain de mensonge et d'erreur. »
Un instant, on me berça de l'idée de devenir un grand réformateur dans le judaïsme, mais ces genres de réformateurs m'ont fait l'effet de médecins, coupant un orteil malade d'une jambe gangrenée. Sauf l'idée de Dieu de Moïse, tous les attributs de la Bible et du Talmud m'ont paru contraires
(1) Ma Jeunesse, préface.
ou LE PROPHÈTE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ
à la vérité, dès que j'eus l'âge de vingt-deux ans. On verra rjue, fort de ma volonté, j'ai vécu, tant bien que mal, plutôt mal' que bien, sans avoir eu recours à ce pain de mystère, à ce vin du vertige- Ce ton ne doit pas nous surprendre. Élevé pour être rabbin, Alexandre Weill a rompu de bonne heure avec la sjTiagogue pour se transformer en prophète indépendant, très libre et souvent fort agressif envers les représentants du culte officiel, comme étaient les anciens prophètes, ou, si vous préférez, en libre-penseur juif, disposé à identifier les principes du mosaïsme avec ceux de la Révolution française, (i)
Nous rechercherons dans Ma Jeunesse la première étape de ce développement et de cette rupture.
Abraham-Alexandre Weill naquit à Schirhoffen (Bas- Rhm), le lo mai 1811. Son père était marchand de bestiaux. Sa mère était fille du rabbin de Bischeim. Elle avait vu, dans sa jeunesse, le moine roux Euloge
(I) « Sciemment ou mconsciemment, ces principes ont ete empruntés par les grands hommes de 89 aux principes fondamentaux de Moïse Je délie tous les savants du monde entier de me trouver avant Moïse, chez tous les peuples de la terre, l'idée pas même le mot du principe de VEgalité, encore moins celle de la Liberté. Platon a fondé sa République sur l'esclavage et la promiscuité des femmes. Outre l'Egalité et la Liberté, Moïse a proclame la Solidarité de tous les êtres créés par la nature sans exception devant le Créatenr-Un, auquel d a donné le nom de Yeovah, mot qui veut dire ■ VEtre qui fut, est et sera toujours le même, en d'autres termes indiqués par lui, la Loi de la justice absolue; idée umverseUe que la Révolution a tronquée en Fraternité restremte. » (Code d'Alexandre Weill, page viii ; Paris, Sauvaitre, iSgS)
Schneider promener à travers l'Alsace les atrocités de sa guillotine. Son propre père avait exercé à Strasbourg les fonctions de greffier révolutionnaire : « Il fut, nous dit Alexandre WeiU, l'ami de Robespierre et de Saint-Just, ce dont son petit-fils le félicite sincèrement. » (i)
Vraie ou prétendue, cette « amitié » des grands hommes de la Révolution et de son humble grand-père était, pour Alexandre Weill, un titre de noblesse auquel, — vous le sentez, — on ne l'eût pas fait renoncer aisément.
Israël a toujours été un peuple reconnaissant. En ce temps-là, les juifs d'Alsace sentaient avec force les bienfaits de la Révolution française. EUe avait reconnu en eux des hommes, EUe les avait adoptés comme Français. EUe lem* avait infusé un patriotisme jeune et tenace, où il entrait toutes les émotions de la joie, de la surprise et de la tendresse. Pour la première fois depuis tant de siècles, leurs gosiers si rauques avaient tenté de s'assoupUr au chant français, en psalmodiant la Marseillaise...
Puis, Napoléon était venu. De méchants conseillers l'avaient tourné contre les juifs d'Alsace. Après le décret de 1808, ceux-ci continuèrent de vivre à demi émancipés par les lois, mais suspects aux chrétiens et séparés d'eux, protégés pourtant par quelques maires voltairiens et de rares curés philosophes.
Au "soUage, les enfants chrétiens jouaient à l'écart des enfants juifs. Certes, le petit WeiU n'eût pas mieux demandé que de vivre en bonne amitié avec tous les
(i) Ma Jeunesse, page aS.
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
petits garçons et surtout avec toutes les petites filles qui n'étaient pas de sa race. Mais cela ne dépendait pas de lui seul. Et il eut violemment à souffrir des premiers hep ! hep ! qu'il entendit de mauvais gamins et des hommes haineux lancer contre ceux de sa religion :
Le fanatisme,
écrit-il, (i)
nous était venu de l'autre côté du Rhin, où la réaction cléricale donnait la main à l'oppression féodale.
Quand un Allemand sent l'éperon de son seigneur, il rue contre le juif. Partout où le chrétien allemand rencontrait un juif, il lui criait : hep ! hep ! Personne n'a jamais su ce que cela voulait dire. Aujourd'hui encore, les savants germains se creusent la tête pour déchiffrer cette énigme...
(On a prétendu, vous le savez, qu'il faut voir dans cette interjection l'assemblage des lettres initiales des trois mots de la phrase latine : Hierosolyma est perdita, «Jérusalem est anéantie ! » C'est bien compliqué. On y a vu aussi une corruption de l'impératif allemand Hebe (arrête !), jeté au Juif. Et j'observerai, à l'appui de cette dernière interprétation, que les cochers de Paris ont coutume de se servh* du même cri — hep! hep! — poiu* clouer sur place les passants, quelles que soient d'ailleurs leur religion et leur race. Peut-être n'était-ce, en somme, qu'une sorte d'onomatopée méprisante.)
Quoi qu'il en soit, Alexandre Weill conclut avec sagesse :
Cela fait une injure, et de l'injure à la voie de fait, il n'y a qu'un mouvement.
(i) Ma Jeunesse, page 63.
Le juif a toujours été liabitué à ne pas répondre aux injures ; il est un contre cent mille. 11 sait que devant la justice chrétienne, je parle toujours de cette époque, dès qu'il y a dans un plateau de la balance un juif contre un chrétien, il faut qu'il ajoute qruelqiies pièces d'or, non pour avoir gain de cause, mais pour maintenir les deux plateaux en équilibre; autrement le chrétien l'emporterait de son propre poids.
Un ancien dicton du juif dit : « Supporte injures et horions, si lu veux avoir la vie sauve. » Pourtant, après Robespierre et l'Empire, il était difficile à la jeunesse alsacienne de rester de sang-froid devant cette éternelle scie de hep, hep! (i)
On apprit donc à l'enfant qu'il était un réprouvé:
Je cherchais les malheurs de ma race, sans les trouver. Ma mère, quand je lui en parlais, n'avait qu'une réponse : « Nous sommes dans le Golès. » Ce mot, qui veut dire Exil, date de la destruction de Jérusalem.
Ce Golès me parut bien long. J'avais bien lu dans Moïse, qu'en cas de désobéissance et de violation de la loi. Dieu accablerait Israël de malheurs sans nom et de misères sans fin, mais puisque à côté de ces malédictions il est question de pardon, puisque le Pentateiiqiie ordonne la fête de Kipour, jour dont il est dit littéralement : « En ce jour Diev, vous purgera de tous vos péchés », pourquoi alors cette dureté envers le peuple qu'il appelle son élu ? Pourquoi Israël souffrira-t-il toujours? Pourquoi, dispersé parmi les nations, est-il toujours le bouc émissaire, le soufïre-douleur de Dieu? Nul ne put me résoudre ce problème.
M. Lévy, (2) à ces questions, ne répondait que par des coups de règle, ou bien par de sinistres prédictions sur mon avenir.
Parfois je m'adressais à M. Michel Heiser, qui, tout versé qu'il était dans l'Ancien Testament, ne sut me satis-
(i) Ma Jeunesse, page 64.
(2) C'est le maître d'école.
ou LE PROPHETE DU FAUBOURa SAINT-HONORE
faire. « Guidèle, disait-il à ma mère, veille bien sur ton garçon, c'est une vieille âme ; il a vécu du temps de Moïse. » (i)
Or, le petit Alexandre avait lu un récit hébraïque, où il était dit qu'un certain Jésus, « élève talmudiciue de Rabbi Siméon ben Perachia, pour faire des miracles, s'était emparé du nom mystérieux de Jéovah ; nom que les Talmudistes ne prononcent jamais. A sa place ils disent Adonaï (Seigneur). » (2) Lorsqu'il sut que les chrétiens de Schirhof adoraient en Jésus le fils de Dieu et pourchassaient les enfants des Juifs, pour l'avoir jadis rais à mort, il conçut de la haine contre Jésus et les chrétiens de son village lui parurent autant d'idolâtres.
Un peu plus tard, un pasteur protestant lui prêta les Evangiles : il lut en cachette, et je crois bien qu'il admira. Gela fit scandale, parmi les juifs dévots qui l'enserraient de leur orthodoxie étroite. Mais une certaine hostilité contre ce Jésus, qui était devenu la source de tous les malheurs modernes d'Israël, sm'vécut en lui, fort longtemps, à sa lecture des Évangiles. (3)
C'était un enfant très religieux, mais déjà très raisonneur. Souvent, ses questions peu discrètes, sa logique audacieuse et intransigeante , avaient embarrassé l'humble science des rabbins de village, ses premiers maîtres. (4) Fière de sa précocité, sa mère, qui avait
(i) Ma Jeunesse, pages 59-60.
(a) Ma Jeunesse, page 60.
(3) A la fin de sa vie, Alexandre Weill convenait cependant que, s'il avait vécu au temps de Jésus, il serait sans doute devenu son disciple et chrétien, tout au moins jusqu'à saint Paul.
(4) « J'avais trois ans et demi, quand je fus conduit par ma mère chez Rabbi Samuel qui devait m'apprendre à lire l'hébreu. Il me dit : « Mon enfant, pour chaque lettre que tu apprendras, un ange
neuf enfants, souhaita que celui-ci de^'int un sage en Israël; et son père se résigna à n'être plus secondé par lui dans son commerce de bestiaux.
Lorsqu'il eut treize ans et trois mois, on décida qu'il irait étudier à Metz. Sa mère, après avoir cousu cinquante francs dans ses vêtements, lui recommanda de n'y toucher qu'en cas de nécessité extrême ; pms elle le laissa partir, en priant Dieu.
En ce temps-là, les étudiants talmudiques voyageaient à pied, s'arrêtant dans les villages où il y avait des Juifs. Le commissaire de la commime leur assurait le souper et le gîte, chez un coreligionnaire. Dans la ville où ils se rendaient, ils avaient aussi l'espérance d'être nourris par les habitants juifs. En effet, l'usage était cju'à tour de rôle chaque famille israéUte admît quelques étudiants à sa table, aux différents jours de la semaine.
du ciel te jettera une amande en guise de récompense. — Il y a donc des amandiers au ciel? lui répondis-je. » (Ma Jeunesse, page 3o)
— « A cinq ans et demi, après avoir traduit le premier verset hébraïque, « Bereschith bara Elohim eth haschamaïm oeéth haaretz », «Avec le commencement Dieu créa les cieux et la terre »,je demandai à M. Lévy, mon maître d'école : « Et qu'est-ce que Dieu a fait avant de créer le monde ? » Au lieu de me répondre, il m'appliqua sur l'épaule une douzaine de coups de règle en s'écrianl : « Malheureux, tu renieras la foi d'Israël ! » De fait, il a dit vrai. J'arracherai avec la racine l'ivraie pullulante de toutes les religions fondées sur l'erreur philosophique. Là est ma mission. » (Ma Jeunesse, préface)
— « La lecture et la traduction de la création du monde m'arrachèrent aux jeux les plus attrayants de mon jeune âge et livrèrent mon âme à des réflexions, à des doutes, qui devinrent pour moi un véritable danger. Je n'osais plus faire de questions à mon maître, ma première ayant été très mal reçue, mais j'en accablais ma mère... La création du soleil le mercredi, après que le jour et la nuit existaient déjà depuis quatre fois matin et soir, me donna aussi du fil à retordre, bien que M. Lévy nous expliquât le commentaire du grand Raschi. Heureusement la légende d'Adam et Eve, celle du déluge m'arrachèrent aux mystères de la création. » (Ma Jeunesse, page 35)
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAiNT-HONORE
Gela se nommait des journées. Toutefois, cet usage tendait à se perdre, sm'tout dans la Lorraine française, où les notables juifs commençaient à se montrer oublieux de l'antique solidarité.
Alors s'ouvre pour Alexandre Weill une vie nomade, dont les aventures ne me paraissent comparables qu'à celles de ce jeune Espagnol qui, voici trois siècles, s'en allait étudier à Fimiversité de Salamanque... Il devient une manière de Gil Blas, mais un Gil Blas alsacien et juif, un Gil Blas vertueux. — Ses miraculeuses aventures de misère, de joie et d'amour, vous les lirez dans Ma Jeunesse... Sans pouvoir le suivre dans toutes ses pérégrinations romanesques, je vous transporterai tout de suite dans la ville où s'effectua sa rupture avec la synagogue, — à Francfort.
Alexandre "Weill approchait de sa vingtième année. Il était très petit, chétif, avec des yeux intelligents, im grand nez, et des favoris floconneux. Il avait plus d'une fois souffert de la gale, qui était, disait-il, la compagne « obligée de tout étudiant rabbinique ». (i) Lorsqu'il parlait l'allemand ou le français, il maudissait sa vilaine prononciation guttureJe; mais, pom* chanter, il était doué d'une jolie voix de ténor. Ce don lui valut d'être admis comme chantre à l'oratoire de la famille Rothschild, puis à la sjTiagogue de l'hospice Israélite. (2) Il
(i) Ma Jeunesse, page 87.
(a) « Pendant mon séjour à l'hospice, je fus employé comme officiant à la synagogTie du Bekdesch.^ Ces fonctions, je les remplis d'abord gratuitement pour la gloire du Seigneur, mais bientôt je
donnait aussi quelques leçons d'hébreu et de français, et, de la sorte, parvint à vivre, d'autant qu'il était économe et sobre, et ne reculait point devant les besognes réputées les plus dures, comme d'aller balayer chaque matin le temple, (i)
Le petit Alsacien logeait dans la rue des Juifs. Une vieille femme, nommée Bella Schloss, lui louait une vaste chambre au prix d'un florin et trente kreutzers, soit enwon trois francs par mois. Il payait à sa façon, tantôt en promettant d'apprendre à écrire à Sarah, la vieille servante, ou en chantant à BeUa Schloss des airs sacrés le vendredi soir.
Chaque matin, les étudiants s'assemblaient chez le grand-rabbin Trier. Alexandre WeUl nous a conservé un tableau très mouvementé des disputes talmudiques d'alors. Le voici, — U a pour nous son intérêt et son importance, si nous songeons que bien plus tard, séparé des rabbins par sa philosophie et devenu l'enfant prodigue de la sjTiagogue, cette éducation lui laissait encore son empreinte, et que, même à Paris et sxir le boule-
fus nommé à l'unanimité premier préchantre, lecteur de la Thora, et plus tard Baal Tokéa (joueur de corne du bélier pour en tirer les sons sacramentels, le jour du nouvel an). — Pendant trois ans, j'ai vécu de ce casuel. Je n'avais point d'honoraires fixes, mais les grands jours de fête, de Rasch Haschana et de Jom Kipour me rapportaient d'ordinaire cent et juscpi'à deux cents francs. » (Ma Jeunesse, page 245)
(i) « Le matin, en plein hiver, je me levais à six heures et demie. L'ablution à Teau étant obligatoire pour le juif avant de faire la prière, et mon eau étant toujours gelée dans le pot de grès, force me fut, et cela durait trois mois, de casser la glace avec mon tirehottes. Levé et habillé, je me rendais à la Klausc, pour la balayer et la chauffer. Cela me rapportait trente kreutzers par mois. J'ai fait ce métier pendant une année. Au point du jour, les fidèles arrivaient pour la prière... » (Ma Jeunesse, page 210)
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONGRE
vard, il resta jusqu'à la fin de sa vie l'éternel et terrible disputeur, le bachor de sa jeunesse :
Le café pris, on se rendait chez Rabbi Trier. Ce n'était plus un froid cours archéologique de syllabes et de phrases, comme chez Rabbi Fould, un récit de moribond; c'était la parole vivante, débordante, enivrante; une parole de feu et de foi !
Une demi-heure à peine, et c'était une mêlée, une bataille de discussions, de disputes, de cris, de rugissements. Les questions et les réponses se croisaient, volaient, rebondissaient, puis soudain les cris étourdissants étaient coupés par un silence de mort, chacun méditant et cherchant la solution demandée, la contradiction à lever, ou bien une nouvelle explication d'un texte inextricable.
Il y a treize manières de discuter, je les ai citées dans mon livre Moïse et le Talmnd.
Un passant qui nous aurait entendus, nous eût certainement pris pour autant de fous furieux.
Le rabbi d'ordinaire nous laissait nous enfoncer dans un dédale de contradictions et nous réservait pour la fin sa solution, qu'il nous donnait avec un sourire de satisfaction sur les lèvres ; solution souvent accueillie par des hourras et des trépignements sans fin.
Par contre, quand ses réponses ne nous satisfaisaient pas, et nos objections tombant dru sur lui de droite et de gauche, il se laissait aller à des mouvements d'impatience, et parfois, à des accès de colère. Levant alors son pupitre et le posant avec fracas, il en faisait sortir une nuée de poussière, qui nous enveloppait et nous coupait la parole. A notre tour alors de sourire, non d'aise, mais de dédain. Il nous fallait des raisons et non des pupitres.
Un jour, le voyant se courroucer contre un condisciple, je criai à celui-ci en hébreu le verset de Moïse : « Ne sais-tu pas, malheureux, que tu es poussière, et que tu y retourneras. » Le rabbi qui avait déjà soulevé son pupitre, le posa doucement, en étouffant un sourire !
Cela durait tous les jours, de 9 heures à midi, sauf le vendredi et le samedi, (i)
Pourtant, cette théologie n'absorbait pas entièrement le jeune Alexandre. Sa curiosité d'esprit, sa soif intérieure de justice le toiu^naient vers le monde moderne. Des jom'naux français parvenaient à Francfort : c'étaient le Constitutionnel, la Gazette de France. (2) Et comme les événements de France ont toujours eu le don d'éveiller au dehors l'attention passionnée des peuples, ces petits apprentis rabbins dévoraient les nouvelles de France, et ils s'exaltaient au contact lointain de Paris :
Un jour, le Constitutionnel et la Gazette n'arrivèrent pas à la poste de Francfort. Gi'ande rumeur! Ils n'arrivèrent pas non plus le lendemain. Attroupements dans les rues ! Le garçon de café, qui avait un nez long d'une aune et qui politiquait à tort et à travers, me dit : « Mon nez sent la poudre. » Enfin, le troisième jour, le journal allemand annonça la Révolution de Juillet.
Ce fut Tin coup de foudre. Pour avoir un numéro de ce journal, j'ai escaladé un mui" de cinq mètres de hauteur, au milieu d'une tourbe de curieux, au risque de me casser le cou. La rue des Juifs surtout était sens dessusdessous.
Les juifs de tous les pays sentent d'instinct la connexion intime qui existe entre eux et la Révolution française. Ils
(i) Ma Jeunesse, pages aïo-aii.
(2) « Nos sympathies étaient d'avance acquises au Constitutionnel, que nous lûmes religieusement, depuis le titre jusqu'au nom de Pimiirimeur, y compris les annonces. JNIoi seul je faisais des études sur la Gazette. » (Ma Jeunesse, page 265)
C'était la Gazette de France dirigée par ce curieux et chimérique M^ de Genoude, qui était catholique, légitimiste, et féru du suffrage universel. Plus tard, à Paris, le petit juif de Schirhof fut distingué par M. de Genoude et travailla pour la Gazette. Il serait piquant de rechercher les traces de la collaboration d'Alexandre Weill à la sévère Gazette de France-
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
saisissent les relations intérieures, qui lient l'idée d'un Dieu immuable comme idéal de justice, avec la Révolution de 89 ; Révolution, qui, quoi qu'en disent les ignares, les cafards et les cuistres, devait logiquement aboutir à l'Etre suprême de Robespierre, et qui, sans ce fondement céleste, devait nécessairement s'effondrer, non seulement dans sa cause, mais encore dans tous ses effets !
La RéA'olution de i83o a retenti comme une trompette de Jéricho dans les cœurs de tous les juifs de l'univers. Nous autres, Israélites alsaciens et français, nous parcourfimes les rues de Francfort, ivres d'orgueil et de bonheur, chantant, criant, gesticulant comme des fous mis en liberté. Que de larmes de joie j'ai vu couler! Pendant trois jours, nous ne sentions pas le besoin de nourriture. Et quand enfin le Constitutionnel arriva avec des détails, ce fut une fièvre, une liesse perpétuelle, quelque chose qui, d'après un proverbe allemand, n'a pas encore été! Une cohue hurlante, buvante, dansante, prophétisante.
La race juive egt toujours la même! Telle elle est dans la rue des Juifs de Francfort, telle elle fut dans le parvis du temple de Jérusalem; telle elle sera toujours! Une mer, tantôt tourbillonnante, mugissante, engloutissante, tantôt plate, à peine ridée, dévorant ses fureurs dans l'abîme.
Le soir, nous dansions comme des forcenés dans nos chambres, en gueulant la Marseillaise... (i)
C'est vers le même temps que notre héros entreprend de se donner une culture universelle. Avec une préférence marquée pcar les écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle français, il se met à interroger, brusquement et éperdument, les génies de tous les pays et de tous les temps : Homère, Sophocle, Thucydide, Condillac, Goethe, Lessing, Fénelon, Dante, Klopstock, Shakespeare, Rollin, La Fontaine, Le Sage, Florian,
(i) Ma Jeunesse, pages 266-267.
Racine, Jean-Jacques, — plus tard Descartes et Spinoza... Par le désordre de cette liste, je cherche à imiter ici le désordre de ses lectures. Elles paraissent avoir été gigantesques et incohérentes. Et le résultat fut ce qu'il devait être... Imaginez ce que pouvait produire cette invasion violente de tout le savoir, de toute la pensée, de toute l'imagination éternelle des peuples dans le cerveau d'un petit étudiant rabbinique, dont la sphère spirituelle s'était jusqu'alors limitée à des exercices d'école sur les textes de la Bible et du Talmud. Comment n'eût-elle pas entraîné le doute, l'inquiétude, le déséquilibre, que suscitent toujours, même chez des jeunes gens mieux avertis ou plus frivoles, les premières ivresses de l'émotion philosophique ?
Chez le petit Alexandre Weill, qui était outrancier et logicien par tempérament, ce choc fut terriljle. Justement parce cjue sa nature était dogmatique et religieuse, son premier élan d'incrédulité l'emporta d'abord bien au delà du point auquel il devait finalement se tenir. Avec cette même crudité qu'il avait mise jusqu'alors à affirmer et à croire, — il nia. Là-dessus, nous avons son aveu : « Je n'avais plus la foi, je ne croyais plus à la révélation personnelle de Moïse, encore moins au Talmud. Je passais mes nuits à chercher les preuves de l'existence de Dieu. » (i) Et vous entendez bien que ces preuves, s'il les cherchait, c'est qu'il ne les trouvait plus en lui...
Ailleurs, il nous conte les étranges soirées qu'il passait en compagnie de deux jeunes filles, couturières de leur état, dont l'une, — Réginèle, — fut, dit-il, « son
(i) Ma JevDcxsc, page 352.
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
premier amour ». (i) (Même, cet amour l'attira dans certaines aventures scabreuses..,) Il leur lisait, leur commentait la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques, le Charles XII de Voltaire, et surtout le Droit de Moïse, livre hérétique de Michaëlis. Parfois survenait un jeune barbier, ami de ces deux jeunes filles, et tard dans la nuit la causerie se prolongeait en querelles audacieuses sur Jésus et sur Moïse, et sm* l'essence de la révélation, et sur les destinées de l'âme...
Surpris lui-même à ce souvenir, le vieil Alexandre Weill s'écriera plus tard, avec un mélange de sarcasme et d'orgueil :
Dire que, dans le fond d'une chambre, au fond d'un couloir, au fond de la rue des Juifs, un étudiant, un barbier et deux couturières mettaient en doute tous les principes sur lesquels l'humanité roule depuis des siècles ! (2)
(En vérité, n'était-ce point là, très exactement, la première Université populaire?)
De pareilles crises sont toujours redoutables chez ceux qui sont aptes à les trouver sur leur chemin. Mais combien davantage chez un futur prêtre ! Soudain, le jeune Alexandre WeiU ne se découvre plus d'obéissance possible qu'envers la raison, ni de goOt intime que pour les joies de la vie, de l'esprit et de l'amour. Incertain de croire en Dieu, il était certain de rejeter le dogme et le rituel... Et brusquement, il sentit qu'il ne pourrait pas être rabbin...
De telles natures ignorent l'art d'accommoder le juge-
(i) La troisième et dernière partie de Ma Jeunesse a pour titre : Réginèle, mon premier am.our.
(2) Ma Jeunesse, page 364-
ment à la conduite. Chez elles, l'acte suit toujours de près la décision intérieure. La peur du scandale leur est inconnue, et celle de ses conséquences... Alexandre Weill, âgé de vingt-deux ans, sortit donc avec fracas de la synagogue.
Son récit à cet égard paraît lui peu bien poussé de ton. En l'écrivant sur ses vieux jours, peut-être cet Imaginatif Alexandre WeUl aura-t-il cédé à la tentation d'embellir, par l'introduction de certains détails, et de rendre plus héroïque le personnage qu'il avait joué au temps de sa jeunesse. Pourtant, ce récit doit être assez exact au fond; il est conforme à ce que nous savons par ailleurs des motifs de sa retraite. — Vous le trouverez dans l'énorme et paradoxal ouvrage qu'Alexandre Weill, à la fin de sa \'ie, a consacré à la critique du Pentateuque, lorsqu'il en vient à commenter ce passage du Lévitique où il est dit : « Tout ce qui sera dévoué par interdit sera entièrement consacré à l'Éternel. Aucune personne dévouée par interdit ne pourra être rachetée, elle sera mise à mort. » (i)
Voici le récit d'Alexandre Weill :
Depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à vingt-deux ans (j'avais déjà le diplôme rabbinique), j'étais premier ofliciant et lectem- de la Thorah dans la synagogue de l'hospice israélite, à Francfort. Cette petite synagogue avait la réputation d'une chapelle sacro-sainte. Il n'y avait qu'une cinquantaine de fidèles, composés de quelques ultra-orthodoxes richards, et de plusieurs rabbins et élèves rabbiniques. De même pour les femmes, toutes connues poui' leur piété et leur charité.
Le Pentateuque écrit sur parchemin est sans voyelles.
(i) Lévitique, xxvi, 28-29.
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
Comme j'en faisais tous les samedis une lecture à haute voix de sept coupures et tous lés lundis et jeudis d'un chapitre, je le savais par cœur. Un samedi (j'avais déjà sauté d'un extrême à l'autre, d'une grande piété, d'un bond, à un doute universel, et la lecture presque quotidienne du Pentateuque avec ses contradictions flagrantes, n'était pas étrangère à cette conversion), arrivé à ce passage, je le sautai lestement et passai aux dix dernières lignes. — Monsieur ! Monsieur ! Jeune homme ! Jeune rabbin ! me criaient dix voix à la fois, qui d'ordinaire suivaient scrupuleusement la lecture dans leur livre, vous avez sauté deux versets ! Il est défendu de parler pendant la lecture. Mais comme le Léçitiqne finit à ce passage, après avoir prononcé la bénédiction voulue, je leur répondis : — Oui, Messieurs ! J'ai sauté cet infâme passage. Lisez-le vous-mêmes. En savez-vous la signification? J'en doute! Quant à moi, jamais ces lignes ne franchiront plus mes lèvres. Il y eut des cris et des clameurs ! — Et pourquoi ? me demanda à la fin le plus vieux des assistants ? — Parce que, lui répondis-je, c'est le panégyrique du sacrifice humain, que Moïse, au nom de Dieu, a voué à toute exécration ! Il y eut un silence. — Ce jeune homme a peut-être raison, dit le vieux, mais ce n'est pas à nous d'abolir un usage de deux mille ans. — Si cela vous déplaît, lui dis-je, en ôtant ma chasuble, renvoyez-moi ! Et d'ailleurs, je vous donne ma démission de Hasan et de Koré (de chanteur et de lecteur); mais comme j'avais une très belle voix de ténor de poitrine, que je savais l'hébreu comme une langue maternelle et surtout que j'aUais vite, abattant le service au galop (ce qui leur allait très bien), on me priait de continuer mon service. La cause fut portée devant un lit de justice composé de trois rabbins. On me priait de revenir sur mon obstination, mais mon parti était pris. Je maintins ma démission, en leur disant que depuis longtemps je n'étais plus digne de leur servir ni de lecteur, ni de chanteur, et depuis ce jour je n'ai plus revu cette sainte synagogue que quarante ans plus tard, et qui aujourd'hui n'existe plus du tout, (i)
(i) Les Cinq livres (mosaïstes) de Moïse. Tome III; le Lévitique, pages 223-234.
Alexandre 'Weiïl
Et voilà notre Alexandre Weill sur le pavé de Francfort... Il n'a plus de métier, il n'a pas de ressources, et, par cet éclat, vient sans doute de s'aliéner ses protecteurs ? — Si pourtant ! il lui en reste, tant parmi les juifs fidèles que parmi les convertis et les protestants.
Je détache d'ime de ses brochures (i) cette autre page de souvenirs :
A peine eus-je jeté aux orties le froc rabbinique, que cfuatre millionnaires, dont un sénateur et un magistrat, (2) m'offrirent six mille francs, pour achever mes études de chant, à condition de m'engager d'avance à l'Opéra de Francfort, Offre tentante ! Le maître de chapelle, M. Gulir, juif converti et mon ami, me disait que j'avais un million dans le gosier et qu'il se faisait fort de l'en faire sortir. J'acceptai préalablement. A peine lancé dans cette carrière, au seuil encore du temple, dirigé par des marchands, je m'aperçus que c'était un véritable esclavage. Esclavage
(r) La Mission Nouvelle, préface. — Paris, Dentu, i885.
(2) « A l'âge de vingt-deux ans, un comité composé de deux sénateurs chrétiens, qui m'avaient entendu chanter dans la synagogue, du célèbre avocat Goldschmid, d'un membre de la famille Rothschild, M. Beyfus, et du docteur Wihl bien connu en France, après m'avoir fait chanter l'air du ténor de la Flûte enchantée, m'ont offert de consacrer la somme de six mille francs à mes études de chant, à condition de m'engager à vie comme premier ténor à rOpéra de Francfort, à raison de dix mille florins par an. Je leur ai répondu : « Vous voulez que de la belle voix que Dieu m'a donnée, je flatte les oreilles de mes contemporains. J'aime mieux les leur faire tinter avec les vérités que ce même Dieu m'a inspirées. » Ils m'ont congédié, en me disant que j'étais un petit fou destiné à crever sur le fumier. Deux années plus tard, après avoir publié une brochure intitulée : Réponse aux questions vitales de la philosophie, dont il m'a été impossible depuis de retrouver un exemplaire, le même docteur Goldschmid, qui est resté mon ami jusqu'à sa mort, m'a écrit : « Vous aviez peut-être raison. » (Code d'Alexandre Weill, page vu ; Paris, iSgS) — Voir aussi Souvenirs intimes de Henri Heine, page ^3. — Et notons ici qu'Alexandre Weill conte d'ordinaire une demi-douzaine de fois (pour le moins), avec des variantes, les anecdotes de sa vie. Qu'il s'agisse d'idées ou de souvenirs, jamais il ne craint les répétitions.
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
doré, soit I Mais esclavage! Tous les jours à l'heure fixe aux répétitions, matin et soir aux leçons. Etre exposé à ce qu'un directeur examine vos mollets et vos dents; chanter à l'heure indiquée, non pas quand il vous plaira, quand le cœur vous en dit, mais quand il plaira à un directeur spéculateur et à un public sot, et ignorant et oisif; être exposé aux sifflets d'un imbécile et par-dessus tout s'engager par écrit et signer tous les jours un papier de présence. Il est vrai qu'on a devant soi un bel avenir d'or et de femmes ! Mais quoi ! L'or, je m'en passais très bien, et quant aux femmes je crois, avec la cabale, que, récompense ou châtiment, on a toujours la femme que l'on mérite et qu'en dehors du mariage, comme l'hydropique, plus on a d'eau dans le ventre, plus on a soif ! Et puis représenter des personnages souvent antipathiques, chanter des airs d'amour, quand on a la haine au cœur, mentir pendant toute sa vie, paraître ce qu'on n'est pas, et ne rien laisser après soi qu'un sillage d'écume, semblable au navire qui fend l'onde !
Moi, qui connaissais, par mes études rabbiniques, le néant et les vanités de la courte vie, qui, au lieu d'être un justiciable, avais déjà pris dans la presse, le rôle de justicier...
(Alexandre Weill avait un peu collaboré, à l'occasion, aux feuilles littéraires de Francfort, et peut-être se faisait-il quelque illusion sur ses dons d'écrivain. Même, il n'est pas impossible que cette foi en son génie l'ait secrètement encouragé à quitter le métier de rabbin...)
Il continue :
— Non, me dis-je, c'est une vie de mensonges dont tu ne goûteras pas. Le bon Dieu fut de mon avis. Il m'envoya une bonne petite maladie de peau, me livra à un tas de médecins allemands, plus ignorants, plus empiriques l'un que l'autre, et le théâtre et le chant furent, non sans luttes, écartés pour toujours, malgré une nouvelle tentative de mon ami Meyerbeer.
Le même sénateur — il s'appelait Coester — qui avait souscrit pour faire de moi un chanteur, après avoir vu mon
refus et après avoir lu de moi une brochure intitulée : Kolladi et son ami, réponse anx questions vitales de la philosophie et de la religion, vint m'offrir en mariage sa nièce, son héritière, à condition de me convertir et de me faire pasteur protestant.
Là-dessus, soyons un peu sceptiques... Si Alexandre Weill avait pu épouser toutes les jeunes filles qui, d'après ce qu'U conte, (i) s'offrirent à lui ou lui furent offertes, il eût possédé le harem du roi Salomon. Et c'est sa manie de montrer avec quel courage il sut refuser une série de conversions avantageuses. — (Dans Ma Jeunesse, voyez l'épisode de cette riche et noble
(i) Et pourtant, il a écrit : « Je n'ai jamais été un homme à bonnes fortunes. Enfant, je me fis aimer par mon ardeur à apprendre, par ma vivacité, par ma voix: mais, dès que je fus un homme, je reculai au second plan, autant par ma petite taille que par ma timidité intérieure. — Comme chez tous les poètes, ma passion se purifiait au feu de Timagination, et pendant que j"adorais à genoux, d'autres montaient sur l'autel. » (^fa Jeunesse, page i66)
La nièce du sénateur Coester était, du reste, fort laide. Alexandre Weill l'avoue dans un très curieux et précieux livre, écrit en allemand, où il a réuni sa correspondance avec divers écrivains d'Allemagne, en y mêlant des fragments d'autobiographie. J'en traduis ce passage : « J'étais gorgé de principes républicains, que j'avais tous puisés dans la législation de Moïse. J'écrivis alors une brochure, Kolladi et son ami, réponse aux questiotis çitales de la philosophie et de la religion. Le libraire, mon ami, me l'imprima à l'œil, comme on avait coutume de dire. Je veux être mort, si je m'en rappelle une seule ligne. Je n'en ai pas un seul exemplaire et l'éditeur, qui ne m'a jamais donné un centime, me disait avoir tout vendu. Je crois, foi de chrétien ou de juif, qu'il fit tout mettre au pUon, car il ne me fut jamais possible de lui en pêcher un exemplaire. Bref, tous les quinze jours j'étais appelé par la police, qui me jetait à la figure que j'étais un étranger, et par-dessus le marché un juif. Un sénateur de Francfort, nommé Coester, qui était très riche et n'avait pas d'enfants, voulut faire de moi un pasteur protestant et me promit sa nièce, qui était encore plus laide que ma fiancée juive. Perle de Hatten. Avant mon mariage, je n'ai jamais été aimé que par des femmes qui n'étaient pas belles. Seule, Réginèle fut une grande beauté... » (Briefe hervorragender cerstorbener Mànner Deulschlands, page aaS ; Zurich, 1889)
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
dame de Metz, qui veut l'entraîner dans le catholicisme : il a treize ans, et répond à madame de Gaulât sur le ton de Joas enfant à la reine Athalie... Plus tard, à Francfort, la ravissante renégate Esther le tente, et il lui résiste avec des mines d'exorciseur effarouché...) Donc, il conclut :
Moi, qui avais refusé de défendre Jéovah, je devais m'engager à défendre Jésus. Cet homme a peut-être fait du bien aux ennemis des Juifs, mais jamais lils n'a fait autant de mal à sa famille que ce Juif a fait à son peuple ! On m'aurait offert vingt nièces et cent millions, il m'eût été impossible de trouver dans l'Évangile une seule vérité qui ne fût contenue déjà dans l'Ancien Testament. Et quant à Jésus, le disciple de Rabbi Jéshuah Ben Prachia, je l'ai toujours cru de la race des élèves talmudiques, mes compagnons d'étude, et qui n'aimaient pas plus que lui les Pharisiens.
Je n'ai pas hésité une heure pour écarter ce nouveau mensonge d'un revers de main.
Ainsi, pour lui, être rabbin ou pasteur, c'était être esclave et mentir. Se faire chanteur, c'était être esclave et mentir encore. Mais devenir un écrivain, im journaliste, c'était garder son indépendance, — Alexandre Weill le croyait alors, — et combattre, tel un prophète, pour la justice et la vérité !
Une première phase de sa vie est close... L'apprenti rabbin se transforme en homme dé lettres ; et le petit Alsacien, après avoir essayé de Francfort, est guetté par le grand Paris.
Le hasard lui ^^at en aide.
En i836, Gérard de Nerval traversa Francfort, en compagnie de Dumas père. Alexandre Weill combattait alors dans les rangs de la Jeune Allemagne. Gérard le \\t, s'attacha à ce drôle de garçon, et l'evngagea à venir chercher fortune à Paris.
Alexandre Weill en était bien tenté, mais il hésitait :
Comment aller à Paris sans être sûr d'y gagner ma vie avec ma i^lume française, affligé que j'étais de mon accent alsacien, que je n'ai jamais totalement perdu? — L'envie de rentrer dans mon pays, qui, grâce à l'émancipation des Israélites, devint pour moi une patrie, s'empara tellement de mon esprit, qu'elle faillit briser le corps, (i)
Il se décida à jouer la partie, quitta Francfort, et « devint » Français, comme il le dit, par un liljre choix.
Cette grande patrie retrouvée, la France, il l'aima jusqu'à sa mort et, quand vinrent les malheurs de 1870-71, ses Lettres de vengeance d'un Alsacien (2) dirent sa douleur et sa colère d'avoir vu Schirhof changé en village allemand.
Mais en iSSj, époque oîi il vint s'installer à Paris, convenons qu'il était encore un peu étranger à la France, sinon dans son cœur, du moins dans son langage et sa tom-nure. Surtout, il était étranger au boulevard. Dans cette bohème littéraire où il fréquente dès son arrivée, il apparaît comme eût été l'Ingénu de Voltaire, si, au lieu d'être Huron et de s'être laissé baptiser, il était né, demeuré juif et Alsacien. Tout de suite, à
(i) Préface de Mes Romans. — Paris, Cohea frères, 1886. (a) Paris, Dentu, 1871.
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
Paris, il avait rejoint son grand coreligionnaire Henri Heine, dont il dexdnt vite le commensal et, si j'ose dire, la doublm"e... Henri Heine, voilà à qui il faut toujours songer pour comprendre et hiérarchiser Alexandre Weill. C'est un Henri Heine, moins le sourire diabolique et le génie IjTique. C'est un Henri Heine moins favorisé. Dans les cénacles artistiques où cette protection un peu narquoise de Henri Heine l'avait introduit, on s'amusait du petit Weill, on lui infligeait même parfois des moqueries assez pénibles ; mais on l'aimait bien, (i) Au reste, il savait se défendre, car il possédait un certain instinct batailleiu-...
— Qui est ce Weill, murmure Paul de Saint- Victor au café de la Porte-Montmartre, où les célébrités du temps, — Théophile Gautier, Eugène Sue, Méry, Philibert Audebrand, — se réunissaient souvent avec Henri Heine et Mathilde autour d'une côtelette à la provençale... D'où vient-il? Il a gardé les pourceaux!
— Possible, réplique le petit Weill, mais je ne les garde plus. Tandis que vous, monsiem* de Saiat-Victor, si vous aviez gardé les pourceaux, vous les garderiez encore !...
(i) « Grâce à ma qualité de correspondant des principaux journaux «.llemands et à mon amitié avec Gérard de Nerval, j'obtins vite mes entrées dans les sanctuaires de la science et de la littérature de Paris. En effet, tous les journaux allemands étaient à ma disposition. Je correspondais avec la Gazette d'Augshourg, le Correspondant de Nuremberg, la Gazette de Leipzig et le Courrier de Stuttgart. — J'étais collaborateur du Monde Elégant de Kuhne, du Morgenblatt de Cotta et du Télégraphe de Gutzkow. J'étais plus connu en Allemagne à l'âge de vingt-quatre ans, que je ne le suis en France, après quarante années de travaux littéraires, poétiques et philosophiques. Mais j'étais décidé, dussé-je mourir de faim, à briser ma plume allemande et à ne plus écrire que dans la langue sacrée de ma patrie, à laquelle je ne préfère que l'hébreu. » (La Mission nouvelle, préface)
Et Henri Heine d'intervenir en riant : « Bien répondu... » disait-il. Et il ajoutait : « Weill, tu as dû voler ce mot-là quelque part ! » (i)
Alexandre Weill n'avait pas volé cette réponse, — Saint- Victor non plus. Le petit paysan d'Alsace l'avait trouvée en lui-même, dans sa fierté de descendre d'une vieiUe nation pastorale et vénérable, (2) et dans la conscience de l'effort qu'il avait dû fournir, — lui, humble étudiant talmudique, — pour être admis à la table où daignait s'asseoir cet imposant Saint-Victor.
Cette fierté, ce que nous savons des difiicultés de sa jeunesse le justifiait de la ressentir. Elle était immense. Elle éclate, incommensurable, dans tout ce qu'Alexandre WeUl a écrit. Et tantôt elle fait sourire, tantôt elle arrête et force prescpie à l'admiration. Dans le fatras de son œuvre si incohérente et confuse, si quelques pages ou quelques paroles méritent de survi\Te, n'estce point cet orgueil qui leur confère de l'éloquence ?
En voici, je crois, le plus magnifique exemplaire. Je le relève dans V Histoire véridiqiie et vécue de la Révolution de 1848, à l'endroit où Alexandre Weill conte son projet de candidatm'e à l'Assemblée Constituante :
Sur une seule déclaration insérée dans la Presse, j'ai eu I5.000 voix à Paris. On m'a prié de me présenter aux clubs.
(i) Adolphe Brisson, Promenades et visites; le dernier ami de Henri Heine. — Temps du 21 novembre 1901.
Les Soiu'enirs intimes de Henri Heine, par Alexandre Weill (Dentu, i883), sont un de ses bons livres, et un document infiniment agréable et réaliste sur la vie privée de ce grand poète.
(2) « Moi aussi, je suis gentilhomme et de race encore ! Ma noblesse remonte jusqu'au patriarche Abraham. » (Lettres de vengeance d'un Alsacien, page 4)
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
mais, à vrai dire, je ne tenais pas et ne tiendrai jamais à être élu par d'autres. Je me suis élu moi-même dès l'âge de sept ans, quand, tout en gardant les bêtes de mon village, j'ai lu l'histoire de David en hébreu, (i)
Je sens là une force de style et une hauteur sauvage qui, — potu" reprendre le langage du comte de Gobineau, — caractérisent directement le fils de rois ou, si vous préférez, le Jîls de prophètes...
Dans cet Alexandre WeiU devenu petit journaliste parisien, assidu des salles de rédaction, correspondant du Monde élégant de Leipzig et collaborateur du Corsaire Satan, et soupant avec la bohème, survit l'âme d'un contemporain du roi David. (2) Dans ce petit Alsa-
(i) Chapitre xiii. — M. de Girardin.
(2) Tel était bien son propre sentiment sui* lui-même. Aussi a-t-il mis les vers que voici en tète de ses Knittelverse eines Elsàsser Propheten (Paris, i885, chez l'auteur) :
Es giebt keine Propheten mehr!
So schallt es aus den Gassen.
Die Hàuser Gottes, sie sind leer.
Die Priester sind verlassen.
Ich aber herzhaft sage Euch :
Ich bin ein Gottesgesandter, Ich komme aus dem Frankenreich, Und heisse Alexander.
Traduits en français par lui-même (Rimes alsaciennes, Paris, 1889), ces vers ont moins de force, mais non moins de saveur :
11 n'est plus de prophètes, Entend-on dire partout.
Les maisons de Dieu sont vides, Les prêtres sont abandonnés !
Mais moi, sans vantardise, je vous dis: Je suis un envoyé de Dieu 1 Je viens du cœur de la France, Et mon nom est Alexandre 1
cien déraciné, couve encore le feu sacré et crépitent parfois les étincelles du prophétisme d'Israël.
Je ne suivrai pas Alexandre Weill dans sa carrière parisierme, car il nous faudrait étudier presque toute l'histoire littéraire, politique et morale du dernier siècle, à laquelle il s'est mêlé en tirailleur isolé et petit combattant. Certes, il pourrait être piquant et instructif de reprendre ainsi le fil des événements publics, en l'observant selon l'optique d'un de ces originaux, à demi obscurs et à demi notoires, dont Alexandre Weill nous apparaît comme un type assez éminent.
Mais ce travail excéderait de beaucoup le cadre de cette causerie. Je ferai donc ici im bond d'une trentaine ou d'une quarantaine d'années, afin de peindre Alexandre WeiU tel que certains d'entre vous ont pu le connaître encore; et je lui restituerai, si je puis, la figure qui semble s'évoquer d'elle-même, lorsque son nom est prononcé de notre temps.
C'est tm vieux petit homme, vif et sarcastique, dont la tête éclate de pensées et dont les vêtements sont bourrés de brochures.
Sous la monarchie de Juillet, en 48, sous le Second Empire et la Troisième République, il a voisiné avec toutes les gloires de la politique, de la finance, du journalisme et de la littérature. Et lui-même, il est devenu ime physionomie du boulevard. De près ou de loin, tout
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ
le monde à Paris connaît Alexandre Weill; et Alexandre Weill se vante de connaître tout le monde. Les simples passants n'ignorent pas son nom. Les camelots, sitôt qu'un incident de quelque importance surgit dans la vie de la cité, leur crient aux oreilles 1' « Opinion d'Alexandre Weill » sur le fait du jour, la « Réponse d'Alexandre Weill» aux puissants de la terre...
C'est qu'Alexandre Weill détient les vérités éternelles et il les disperse, par ordre du Seigneur, au vent de l'actualité.
Par malheur, ses placards ne se vendent guère, et on les lit moins encore. Alexandre Weill s'en attriste. Car il est très afïligeant de posséder la vérité, et d'être inapte à la répandre. Mais s'il rencontre un ami, il tire de sa poche et lui offre son dernier livre. L'ami écoute, sourit et s'esquive en prenant le volume, que ses héritiers découvriront un jour dans sa bibliothèque, vierge et endormi,..
Alexandre Weill sait cela. Mais il ne se décourage point, parce qu'il a confiance dans la force de sa pensée et dans son réveil futui' : « Ce livre ne sera pas lu, du moins de mon vivant, écrit-il en tête d'une de ses préfaces. Aucun de mes livres sérieux n'a été lu, et cela tient à des causes entièrement dépendantes de moi et que je n'ai jamais cherché à faire disparaître... » (i) (Là-dessus, il se dupe peut-être : même s'il avait ambitionné de se faire Kre, serons-nous si certains qn'U y serait parvenu ?) Et, dans une autre préface : « Je suis sûr (ju'après ma mort, mes révélations, autant inspirées par ma pensée que corroborées par ma science, feront
(i) La Mission nouvelle, préface.
une révolution dans l'histoire de toutes les religions existantes. Je sais aussi, comme dit David, qu'on partagera ma robe en lambeaux, chacun inventera quelque partie de mes découvertes et la déclarera sienne ; mais, au fond, on ne pourra que glaner dans un champ labouré, ensemencé et moissonné par moi. » (i)
Réconforté par cette espérance indestructible, qui n'anime pas au même degré tous les auteurs incompris, Alexandre Weill patiente et continue à faire imprimer des livres qui ne rencontrent pas d'acheteurs et pour lesquels il n'essaie même plus de découvrir des éditeurs. (2) Assurément, ce n'est point dans un espoir de lucre, mais dans un esprit mêlé d'orgueil, de désintéressement, de « devoirs » à remplir envers Dieu et le genre humain, que jamais il ne se lasse de publier ces livres à ses frais, ou plutôt aux frais de sa femme, dont le commerce de modes alimente la propagande et les méditations du prophète.
Alexandre Weill avait épousé mademoiselle Agathina Marx à la fin du règne de Louis-Philippe, — en 1847.
(i) Le Centenaire de l'émancipation des Juifs, préface. Paris, 1888.
(2) La plupart des derniers livres d'Alexandre Weill portent cette indication : « Chez l'auteur, 11, faubourg Saint-Honoré. » — En outre, sur certains d'entre eux, on lit cet avis : <r Ne pas confondre mon nom avec celui de mon riche homonyme, 45, rue de Courcelles. »
Pendant les sept dernières années de sa vie, Alexandre Weill vécut enfermé chez lui, sans sortir. Non qu'il fût malade. Mais il avait un grand dégoût de ses contemporains. Sa femme était morte, il vivait en compagnie de ses deux servantes, qui l'aidaient à relire et à corriger tous ses livres. Alexandre Weill leur dédia une « idylle dramatique en vers », intitulée Christian et Christine (Paris, 1896), qui porte en exergue :
A Mademoiselle Marie Nievollet,
ma fidèle et honnête servante depuis seize ans,
Et à Mademoiselle Alice Barberet,
qui me sert fidèlement, depuis cinq ans, de servante et de secrétaire.
portrait d'Agathina Weill, née Marx à l'âge de cinquante ans d'après une photographie
ou LE PROPHETE DU FAUBOURG SAINT-HONORE
Elle n'avait jamais été belle dans son apparence périssable, et ce n'est plus une indélicatesse de dire qu'elle fut même un peu contrefaite; mais son âme était haute et pure. Tant qu'elle vécut, Alexandre Weill l'aima religieusement; et, dans le volume de vers qu'il a nommé Agathina, ma femme ! Les grandes Juives de l'histoire, (i) il lui a dédié un monument poétique après sa mort. Grâce à elle, il avait pu d'assez bonne heure s'affranchir des besognes ingrates du journalisme, et s'adonner à sa flamme d'inspiré. Agathina comprenait qu'il en devait être ainsi. Elle était flère de son époux. Le ménage habita longtemps la maison qui porte le numéro ii du faubourg Saint-Honoré, près larueBoissyd'Anglas. Agathina y avait son magasin de modes, et elle offrait des soirées aux gens de lettres amis d'Alexandre Weill. »
Elle était modiste, il était prophète. Et lui-même se surnommait VIsaïe du faubourg Saint-Honoré...
Je voudrais caractériser rapidement ce prophète et dire le secret de ses prophéties.
(i) Paris, Dentu, 1879. Agathina Weill, née Marx, mourut le 20 octobre 1878. Elle repose auprès de son mari, au cimetière Montmartre, où le passant s'arrête à lire l'épitaphe que lui a composée Alexandre Weill :
Amis ! elle a quitté notre sainte phalange !
Ce n'est qu'à son départ que l'on reconnaît l'ange!
Agathina était une femme d'une réelle distinction d'esprit. On pourra lire ses lettres, dont quelques-unes sont charmantes, dans le recueil intitulé Lettres d'amour entre deux Epoux avant et après le mariage, depuis 184^ jusqu'à 18^8, où Alexandre Weill a imprimé, sans la moindre pudeur, l'histoire de sa vie conjugale.
Mais d'abord, qu'est-ce qu'un prophète?
— « Prophète, dit Littré, celui qui, chez les Hébreux, inspiré de Dieu, prédisait l'avenir. »
Si tels sont les dons auxquels se reconnaît le « prophète », Alexandre Weill fut véritablement le dernier prophète d'Israël : né chez les Hébreux, il se tenait pour inspiré de Dieu (i) et il se flattait de savoir l'avenir.
Depuis celte nuit mystique où une flgure étincelante était apparue au petit pâtre de Schirhof, et lui avait dit : « Jeune homme, lève-toi, ceins tes reins et va-t-en d'ici », Alexandre Weill se tenait pour l'élu du Seigneur, dans le même sens où le fut Moïse, dont il pensait être l'héritier direct et le légitime continuateiu' :
Depuis Moïse, Josué, Samuel, Isaïe, Amos et Jésus (qui était un prophète mosaïste) il n'y a pas eu, il ne pouvait pas y aA'oir un juit comme moi. Spinoza, tout en puisant ses princi^îes dans Moïse, n'a pas compris ses vérités éternelles, à cause des falsifications pharisiennes qu'il n'a pu séparer pour les rejeter. Si un juif comme moi avait surgi, il y a seulement un siècle, il aurait été brûlé par les prêtres
(i) « ...La vérité est que je ne médite pas. Je ne cours jamais après une pensée. Les pensées sautent sur moi et me quittent de même, si je ne les retiens pas i^ar la parole écrite. De là vient que je les appelle, peut-être à tort, des réçélations. » (La Mission nouvelle, préface)
Dans cette singulière petite brochure, c'est Dieu quf^arle, de la première à la dernière ligne : « Je suis la Force-Justice, la Loi autonome et universelle, immuable, etc. » Dieu y commente son univers; Alexandre Weill tient la plume. Il semble que ce ne soit point la un procédé littéraire, mais le signe dun état de suggestion. Le titre dit : « Révélations ». Les chapitres se nomment des « dictées »... L'auteur écrit, mais Dieu dicte.
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juifs et chrétiens, comme ils ont voulu le faire à Maimonide, du moins envoyé aux galères.
J'ai expulsé de l'Ancien Testament les fraudeurs de Moïse et conséquemment du Nouveau Testament les fraudeurs de Jésus, qui en sont sortis. J'ai toujours eu la conscience de ma mission, même, je crois, dans le ventre de ma mère, même dans mes errements politiques. Comme Moïse, Yéovah m'a parlé dans mes songes. Je l'ai vu dans toute la splendeur de sa Loi immuable, conforme à la plus haute raison qui vient de lui, et qui ne vient que de lui... (i)
Ces paxoles nous donnent l'essentiel de la pensée d'Alexandre Weill. Leur sens vous sera plus accessible, quand je l'aurai rapporté à l'idée absorbante et unique, dont je vous disais, au début de cette causerie, qu'elle emplit ses innombrables livres.
Cette idée, c'est que la plus grande fraude historique, religieuse et philosophique, qui ait jamais été commise, a été l'introduction mensongère et funeste de la fête du Grand-Pardon — ou de Kipour — dans la législation attribuée à Moïse par les rédacteurs du Pentateuque ; que « depuis l'existence du monde, toutes les superstitions réunies de toutes les nations n'ont pas produit autant de malheurs, de crimes, d'infamies et de méfaits que la seule idée, la seule erreur de la possibilité du pardon, de l'annulation des effets d'une cause, par la volonté de Dieu, soit par un miracle, soit par un caprice, soit par le simple repentir » ; (2) que l'idée du pardon est immorale, absurde, et proprement iniatelligible ; qu'en effet elle est contraire aux lois de la justice et de la nature.
(i) Code d'Alexandre Weill, page ix ; Paris, Sauvaitre, 1895. — A l'exemple de Moïse, Alexandre Weill se propose, dans ce livre, comme législateur.
(2) Ma Jeunesse, pages 83-84-
qui sont l'émanation directe de Dieu; qu'elle est donc injurieuse pour Dieu même; et que l'humanité ne trouvera le chemin du progrès et du bonheur, qu'en retournant à la vraie loi de Moïse, c'est-à-dire à sa parole purifiée de cette impiété et de ce mensonge...
La « mission » d'Alexandre Weill est de l'y conduire.
• C'est pour accomplir cette mission qu'Alexandre Weill a publié tant d'ouvrages que personne n'a lus ni ne lira jamais, et notamment ce grand commentaire des « Cinq livres (mosaïstes) de Moïse », où U affirme cpie deux religions cohabitent dans le Pentateuqiie, l'une de raison et de lumière, due à Moïse, et l'autre de thaumaturgie et de mensonge, due à Esra (Esdras) M aux docteiu-s de la Grande SjTiagogue... (i)
Cette affirmation, nous devons en convenir, Alexandre Weill ne l'appuie cpie sur des raisonnements abstraits, et nulle part il ne l'accompagne du moindre essai d^ démonstration scientifique. (2) Mais qu'importe, si elle l'a mené à une pensée qui n'est pas dénuée d'une certaine grandeur farouche et sévère?
Alexandre Weill croit en Dieu et se confie (peut-être à tort) à la justice de la nature. Il croit que l'homme est fibre et que le sort de l'homme est susceptible de se prédire, parce que, dans un temps donné, les suites de
(i) Les Cinq livres (mosaïstes) de Moïse, traduits textaellement sur l'hébreu avec commentaires et étymologies, avec élimination des falsifications qu'Esra et la Grande Synag'ogae ont frauduleusement mises dans la bouche de Moïse. — Cinq volumes, Paris, 1890-1891.
(2) Alexandre Weill émet une pareille hypothèse au sujet de VÈthique de Spinoza. (Voir la Parole Nouvelle, page 69 : édition de 1892) Il voit des contradictions dans VEthique et décide, en conséquence, qu'elle n'est pas tout entière de Spinoza. Cela peut mettre en défiance.
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tout acte humain se mesurent à la valeur de cet acte, et contiennent l'expiation ou la récompense. Et il croit, en conséquence, que l'humanité est maiti'esse de s'affranchir et de se rendre heureuse sur cette terre, dans la paix et dans la vertu, parce que Dieu respecte son œuvre et n'intervient pas dans les affaires du monde pour détruire ses propres lois par le pardon et le miracle, c'est-à-dire par l'arbitraire.
Il y a intérêt à considérer conmaent Alexandre Weill relie à cette philosophie sa théorie du prophétisme :
Un prophète,
dit-il, (i)
n'est pas un prêtre ignorant qui, après avoir pendant des années avalé des erreurs religieuses et pris de nausées, vomit des prophéties miraculeuses sur ses concitoyens; un prophète est un penseur, un logicien, un savant ayant pénétré les lois de la natiu-e...
Or, si Dieu pouvait pardonner , c'est donc que la nature cesserait d'exaucer le juste et de punir l'injuste: et la prophétie serait interdite. Aussi est-ce la fausse croyance dans la possibilité du pardon surnaturel, qui a fait péricliter l'esprit prophétique en Israël :
Avec le système d'Esra basé sur le miracle et le pardon des crimes, moyennant un bouc envoyé au diable, aucune prophétie n'est plus possible. La prophétie est basée sur la loi immuable de Dieu, des causes et des effets par le Temps, chaque cause produisant son effet sans qu'aucun pouvoir puisse détacher les effcls de sa cause par un miracle ou par
(i) Lettres de vengeance d'un Alsacien, page i6.
Gl Alexandre Weill. — 4
le pardon, une action de vertu ou de justice produisant forcément un bien, et une action de Adce et de crime forcément le mal. Sur ce principe, le prophète, connaissant la loi de Dieu qui ne change jamais, peut prédire un avenir heureux, selon les vertus et les crimes des nations et de leurs chefs. Cette prophétie disparut forcément dès que les nations admettaient que Dieu change ou viole ses lois naturelles par un miracle ou le pardon, le miracle ou le pardon n'ayant pas d'autre raison d'être que d'annihiler ou de détacher les effets naturels de leurs causes. 11 est vrai que cette fausse croyance des hommes n'a jamais eu la moindre influence sur Dieu, dont la loi fut, est et sera immuable et qui punira toujours, par la justice divine, les crimes invengés par la justice humaine, quadruplement, tout en centuplant les récompenses des vertus et des devoirs accomplis des humains. De là tous les malheurs et toutes les misères' des peuples croyant aux miracles et au pardon, vivant dans des erreurs religieuses et étant vicieux et criminels. Les Juifs n'y font point exception. Leurs malheurs, qui sont sortis naturellement de leur fausse religion esraïque et talriaudique, ne les ont pas guéris de ces hérésies. Et ces malheurs dureront aussi longtemps qu'ils ne retourneront pas à la religion de Moïse et qu'ils ne pratiqueront pas les lois et les vertus que Moïse leur a prescrits, au nom de Dieu dont, mieux que tout autre mortel, il a connu les lois et les voies de justice.
Avec un Dieu qui change sa loi à volonté, ou qui peut la violer, comme le Yéovah d'Esra et des Pharisiens et le Dieu des chrétiens, il n'y avait plus de prophétie possible. Com-. ment menacer, au nom de la loi de Dieu, un roi criminel d'un châtiment de justice, dans un certain laps de temps, puisque dans ce même laps de temps le Dieu, au nom duquel parle le prophète, peut avoir changé de volonté et de loi ? Et voilà la raison pourquoi il n'y a plus eu de prophètes, ni sous le second temple, ni dans l'exil, ni pendant les siècles chrétiens, (i)
(i) Le Centenaire de l'émancipation des Juifs, pages 87-88. 6a
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Mais Alexandre Weill est venu... Il connaît Dieu : « Dieu, c'est la Justice incorruptible, rien que la Justice, en vertu de laquelle tout existe, depiîis le brin d'herbe jusqu'à la planète... Jamais il ne détache un effet de sa cause, jamais il ne suspend sa loi, jamais il ne pardonne ! Toujours et partout la vertu produit paix et bonheur, et le vice guerre et malhem', de même que la pourriture engendre vermine et gangrène, et la propreté santé et gaieté. » (i) — Armé de ce déterminisme spiritualiste, Alexandre Weill peut et sait prédire infailliblement, il est prophète. Et parmi les anciens prophètes, il choisit Isaïe cotnme son prototype et son modèle, parce qu'il aime son mépris des rites, sa sévérité contre les grands, et ses promesses d'universelle fraternité millénaire :
Car de Sion sortira la loi,
Et de Jérusalem la parole de l'Éternel.
Il sera le juge des nations,
L'arbitre d'un grand nombre de peuples.
De leurs glaives ils forgeront des hoyaux,
Et de leurs lances des serpes ;
Une nation ne tirera plus l'épée contre une autre,
Et l'on n'apprendra plus la guerre. (2)
Les curieux trouveront, dans les livres d'Alexandre WeUl, bien des prédictions concernant les nations et les hommes. A croire leur auteur, toutes se sont accom-
(i) Lettres de vengeance d'un Alsacien, page i;;.
(a) Isaïe, 11, 3-4- — Ce « pacifisme » messianique d'Isaïe ne le détournait point d'être, dans le présent, un grand patriote. Voir ses effroyables oracles contre tous les ennemis d'Israël (Babylone, Moab...) et ses objurgations à son peuple : « RéveiUe-toi, réveilletoi, Jérusalem... »
plies, ou s'accompliront. Mais Alexandre Weill était si habile à deviner partout les marques de la justice de Dieu!
Ce Dieu impassible, qui jamais ne s'attendrit sur la créature, qui jamais ne pardonne, est-il vraiment le Dieu dont l'esprit a jadis parlé à Moïse sur le Sinaï?
Du moins, c'est le Dieu qui anime Alexandre Weill.
Son nom véritable est Justice. Toute sa vie et tant que sa vieillesse eut un souffle, Alex^dre Weill a vainement servi ce dieu si ingrat, par l'offrande de ses ouvrages. C'est pourquoi nous nous interdirons de sourire de son mauvais style philosophique et nous consolerons sa mémoire en l'imissant, comme il souhaitait, à la lignée des grands « justiciers » d'Israël.