‹ Alexandre Weill, ou, Le prophète du faubourg Saint-Honoré, 1811-1899Chapitre 6 sur 8 · DEUX LETTRES · texte numérisé non relu

DEUX LETTRES

Cette esquisse de la vie d'Alexandre WeiU, d'abord accueillie par la Revue des Études juives, m'a procuré bien des lettres intéressantes, dont je voudrais faire un peu bénéficier les lecteurs des Cahiers de la quinzaine.

Et d'abord, voici Alexandre WeiU, tel cfue le conçoit un des auteurs dramatiques les plus cruels et les plus exquis de notre temps :

Cet ancien rabbin, qui gai'de, dans son anti-rabbinisme, les façons essentiellement religieuses du rabbin qu'il a été, prend, à mes yeux, l'aspect d'une sorte de petit Renan juif, plus rude, plus crochu que l'autre, plus comique et plus pur à la fois, — un petit Renan grimacier de l'Ancien Testament...

Ce petit portrait, d'une caresse si fine et si forte, est dû à l'auteur du Partage et de Décadence : je le découpe dans une lettre signée de M. Albert Guinon.

Puis, je recopie cette lettre charmante qu'a bien voulu, lui aussi, m'écrire l'érudit et spirituel philosophe qu'est M. Jacques de BoisjosUn :

Paris-Passy, samedi 3 août 1907 Cher monsieur Je vous suis bien reconnaissant de votre Alexandre WeiU. Il me rappelle un temps bien curieux, où on n'était pas scientilique comme aujourd'hui, ni mystique non plus,

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encore comme aujourd'hui. On observait, on raisonnait. On expérimentait moins, on se mettait aussi moins en extase. Alexandre Weill mélangeait le bon sens, le sentiment, la tradition. Je crois qu'on me l'a montré un jour, un petit vieux, caractérisé, une espèce d'Ibsen d'Orient. J'ai certainement vu sa femme, à une soirée de mariage. On l'appelait la Merveille, tant on fuyait peu les jeux de mots. J'ai quelquefois lu, en extraits, des lignes d'Alexandre "Weill qui se recommandaient par un air de révolte, pour aboutir à un trliisme humanitaire. Mais humanitaire, il l'était, ce qui lui conserve la supériorité sur ceux qui le raillaient. Albert WolCf, par exemple, lai consacra dans le Figaro un article (avant ou après la guerre ?) où il se plaignait d'avoir été, à Bade, dérangé dans une partie de jeu par A. Weill, qui lui demanda s'il croyait à l'immortalité de l'âme ! Mais Wolff lui-même avait aussi de l'humanitairerie, sous forme de progrès, (au sens du temps), et de bon-garçonnisme. J'ignorais le grand secret d'Alexandre Weill, que vous révélez, sa théorie mosaïste anti-esdrasienne, du Jéovah non clément. Au fond cela veut dire que les actions portent leurs effets, ce qui est d'un bon déterminisme. Et Victor Hugo ne dit pas autre chose (dans une des dernières œuATes) :

La clémence n'est pas; tout est de la tristesse.

Je crois qu'Alexandre Weill n'avait pas de talent, mais un métier vif et remuant de petit journalisme, et, en plus, du sentiment. Et sur tout cela l'ombre des ailes d'Isaïe.

Il me représente une époque du Sémitisme, hésitant enti'e Francfort et Paris. J'aurais aimé qu'il fût du Parlement de Francfort en 1848 et qu'en 1886 il eût pu discuter avec Drumont. Mais je m'égare, comme dit Stendhal dans ses mémoires.

En vraie confraternité philosophique et littéraire.

BOISJOSLIN

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