Alexandrine
En 1663, le 20 octobre, à l'entrée delà nuit, une berline hermétiquement fermée, attelée de deux chevaux de poste, entrait dans Londres.
— Où sa seigneurie veut-elle qu'on la conduise? demanda le postillon retenant ses chevaux, et se penchant vers la berline.
l/d ^lacede devant se baissa^ et un homme,
jeiiiio encore, pa^isa sa tète à travers l'ouverture.
— Dans l'auberge la plus laide de Londres, et dans la rue la plus déserte, dit le voyageur.
— Sa seigneurie veut s'amuser, répondit le postillon.
— Sa seigneurie ne s'amuse jamais, surtout avec des drôles de ton espèce, fais ce qu'on te dit, riposta si brusquement le voyageur, que le postillon ne répondit que par un grand coup de fouet fortement appliqué sur ses bêtes, ce qui les fit partir au galop.
Alors on entendit du fond de la berline une voix si douée et si faible, qu'on l'aurait prise pour la voix d'une enfant.
— Quelle idée, mon ami ?
— C'est la mienne, et je ne permets aucune observation.
Cela fut dit du même son de voix et du même Ion avec lequel ou avait parléau postillon; probablement cela opéra le même effet sur l'uu
que sur l'autre, car tout rentra dans le ailence, et la berline continua de rouler.
Après avoir traversé de magnifiques rues, et des places larges et belles, la berline entra dans une rue qui allait toujours en se rétrécissant, et qui aboutissait à la Tamise; alors elle s'arrêta, la berline s'ouvrit, l'homme qui avait ^paru à l'ouverture de la glace descendit, sa taille imposante et noble se redressa encore pour regarder autour de lui, et sans doute l'inspection qu'il fit lui parut convenable, car, tendant une main à la personne que l'on ne voyait pas encore, il dit :
— Venez donc, Mademoiselle.
Celle qu'on appelait mademoiselle parut aussitôt sur le marchepied : c'était une jeune et belle enfant de quinze ans environ , frêle, à peine formée, et ayant toute la timidité sauvage et niaise d'une jeune pensionnaire élevée au couvent.
— Quelle horreur î mais je vais salir mes
souliers, dit-elle, deboutsur le marchepied de la berline, avançant un joli pied chaussé de satin rose, et le retirant aussitôt à la vue de la boue épaisse et noire qui cachait le pavé de la rue.
Sans lui répondre, mais avec le mouvement le plus brusque, le voyageur embrassa d'un de ses bras, le corps souple de cette enfant, IVnleva et la posa sur le seuil d'une maison noire, enfumée, au-dessus de laquelle, se balançait une toile vernie avec cette enseigne : Au Lyon d'or, on loge à pied et à cheval.
— Hé, hé, l'hôte! cria le voyageur; y a-t-il quelqu'un ici ?
A cet appel, un homme parut. On aurait dit qu'il sortait d'une cave : effectivement il fallait descendre une dizaine de marches pour entrer dans la maison ; le costume de cet hom me était analogue à son habitation : un vieux bonnet noir couvrait son chef dégarni de cheveux, une chemise déchirée laissait entrevoir des épaules velues comme celles d'un loup cervier.
ol un tablier de euir descendait sur des janibe,s et des pieds dont rien ne cachait l'horrible nudité.
— Que veut sa seigneurie? demanda-t-il en clignant de TcEil, comme quelqu'un habitué à l'obscurité, et dont le grand jour blesse la vue.
— Sa seigneurie veut une chambre et à souper, répondit le voyageur.
— Pour elle, et pour cette jolie demoiselle? demanda l'hôte avec le plus grand étonnement.
— Pour qui donc? pour ma berline, ou pour les chevaux? riposta le voyageur.
— Dame, il n'y a pas plus d'endroit pour la berline que pour vous, dit Thote; nous ne logeons, qu'à pied et à cheval, voyez l'enseigne.
— Eh bien, nous y sommes à pied, maintenant, logez-nous, dit le voyageur ; n'avezvous pas de chambres?
— Oh ! ce ne sont pas les chambres qui manquent, dit l'hôte.
— Et quoi donc...? demanda le voyageur sur le visage beau , mais ravagé duquel on lisait une colère qui fomentait.
— Au fait, si elles vous contentent, dit l'hôte de l'air de quelqu'un qui prend son parti, ce n'est pas à moi à me montrer difficile, je vais vous montrer la plus belle... après, ma foi! ce sera à prendre ou à laisser, car je n'en ai pas d'autres... Attendez, laissez-moi me procurer de la lumière, autrement la petite demoiselle risquerait de se rompre les os.
Malgré toute l'impatience qui régnait jusque dans la manière dont le voyageur frappait son pied dans la boue, sans s'inquiéter d'en faire jaillir sur lui, ou sur sa charmante compagne, force lui fut d'attendre le retour de l'hôtelier, qui revint enfin avec une chandelle allumée, car bien qu'au dehors, il fît encore assez de jour, la nuit était compacte dans l'intérieur de cette auberge.
— Suivez-moi, dit-il aux deux voyageurs, et
prenez garrle, les marches sont glissantes, il y en a dix... bien... tournez à gauche montez maintenant, que la petite demoiselle se tienne à la corde... elle n'est pas bien propre... mais cela vaut mieux que de risquer de tomber; c'est ça, bien... nous voici arrivés...
Disant ces mots, l'hôtelier poussa la porte d'une chambre, alla droit poser sa chandelle sur le chambranle cassé d'une cheminée; puis, se retournant vers ses hôtes, et se frottant les mains l'une contre l'autre, il ajouta :
— Hein... elle n'est pas mal , celle-ci... je ne voulais pas d'abord la donner, parce qiVon y couche neuf bien ta son aise, et que j'attends au moins dix rouliers cette nuit, ou l'autre... mais je pense que sa seignererie sera assez généreuse pour payer les trois lits, ou assez complaisante pour permeittre aux rouliers, s'ils arrivent, d'occuper ceux que sa seigneurie n'occupera pas.
— Je paierai les trois lits, je veux être ?r!il,
(lit ]o. voyageur; mais puisque vous attendez du monde, vous avez de quoi souper.
— Un souper de roi, seigneur, du mouton rôti et saignant, qu'on dirait qu'il n'a pas vu le feu, et de l'aie à faire monter les vapeurs an cerveau, de l'aie double.
— C'est bien, servez-nous vite.
— Dans l'instant... ah! j'oubliais, dit l'hôtelier qui avait fait quelques pas pour s'en aller, et qui revenait, je n'ai rien, moi, pour remiser votre berline; mais si vous voulez, j'ai mon voisin qui a une grange où les rouliers remisent leurs charrettes, et on la mettra là.
—Soit, dit le voyageur. On voyait qu'il accédait à tout, non point par complaisance, ou par insouciance, ou par l'effet d'un bon caractère, mais seulement, parce qu'il avait hâte d'être seul avec sa compagne de voyage.
Quant à celle-ci, on l'aurait dite pâmée : elle suivait d'un œil craintif chaque mouvement de celui qui paraissait être son maître, elle très-
Baillait, à chaque t<ju un peu élevt'- de sa voix, n'osait ni se remuer, ni s'asseoir, ni à peine même poser son pied par terre; tout l'intimidait et lai paraissait sale et peu analogue à sa délicate et blanche personne : dans l'intervalle que l'hôtelier allait et venait pour son service, elle se hasarda à dire, bien bas et la voix presque caressante.
— Est-ce que nous allons rester ici, Hennequin ?
— Vous le voyez bien, lui fut-il répondu si durement, que les larmes jaillirent de ses grands et beaux yeux noirs.
L'hôtelier qui avait alors achevé ses apprêts, ?|3 tourna vers elle, et de ce ton de galanterie courtoise que toute femme jeune et jolie inspire toujours , même à l'homme le plus grossier :
— Ma petite demoiselle, lui dit-il, je n'ai pas de femme, je suis veuf, et ma femme en mourant ne m'a laissé que quatre garçons;
mais ils sont très-adroits , et lorsqu'ici un roulier est tellement soûl qu'il coucherait plutôt sous son lit que dedans, ce sont eux qui, en deux tours de main, les déshabillent et les mettent au lit... Si vous désirez...
— Merci, merci, dit la jeune voyageuse, à laquelle cette proposition ramena sur les joues, les brillantes couleurs que ses larmes avaient effacées.
Puis sur un geste du voyageur, l'hôtelier se retira.
— A nous deux, maintenant, dit Hennequin en allant assujettir la porte derrière l'hôtelier, et en revenant vers sa compagne. Il y avait dans son air sombre , sur sa longue figure blanche et blême, dans ses grands yeux bleus au regard métallique , quelque chose de si étrange, de si dur, de si cruel, que la pauvre petite recula tout effrayée.