CHAPITRE II
IiCJ torts d'une jeune fille.
— Mademoiselle du Tillav, dit-il.
— Madame la marquise de Fresne , dit la voyageuse, comme rappelant à son compagaon un nom et un litre qu'il semblait oublier.
— Mademoiselle du Tillay, répéta le voyageur d'un ton et d'un air qui interdisaient toute réplique, puis baissant la voix, il ajouta, asseyez-
vous, jai à vous parler..., asseyez-vous, voni^ (Jis-je, ce sera long.
La jeune femme obéit craintive, si craintive, qu'elle ne s'assit qu'à peine, et sur le bord de la chaise.
L'homme s'était étendutout de son long dans un de ces grands et antiques fauteuils qu'on ne trouve plus que dans les vieux châteaux.
— Ce que je vais vous dire va vous paraître assez inexplicable, ajouta-t-il, sans regarder sa compagne, et cherchant, on le voyait, le moyen d'entrer en matière... mais vous aviez quelque chose à dire, je crois ; parlez, mademoiselle.
— C'est ce titre de demoiselle qui m'étonne, dit en tremblant la jeune femme..., et que depuis trois jours que nous avons quitté Paris si précipitamment, vous affectez de me donner...
— Si vous vous étonnez pour si peu, vous n'6tes pas au bout de votre rouleau , dit avec une grande insouciance le voyageur..., mais
continuez, ne vous gênez pas, faites-moi part de tous vos motifs d'étonnement.
— Hélas! dit la jeune femme en soupirant, et puisant dans sa tristesse le courage de parler, ce qui m'étonne le plus, Hennequin, c'est votre changement à mon égard.
-— Les femmes sont charmantes en vérité, et se ressemblent bien toutes, dit le voyageur, en croisant les jambes et faisant danser celle de dessus sur celle de dessous , un homme vient qui leur dit: — Vous êtes adorables, je vous adore ! —et elles se croient adorables, et, partant de là, qu'on les adore.
— Quel langage, mon Dieu ! dit mademoiselle du Tillay dans la plus profonde surprise.
— Que diable! est-ce ma faute, à moi, si nous sommes sitôt arrivés au jour de la vérité ? dit le voyageur avec presque de l'impatience; Dieu m'est témoin que je ne demandais pas mieux que de vous tromper plus longtemps...
— Me tromper ! interrompit la jeune femme,
dont ce mot avait frappé le cœur, avant les oreilles.
Sans remarquer cette interruption , le voyageur continua :
— Mais votre père M. du Tillay, président à la cour des comptes ! mais votre oncle, M. Bailieul , président à mortier ! mais le ciel, mais vous-même , vous en avez décidé autrement !
— Mou Dieu! mon Dieu! dit la jeune femme écartant d'un mouvement de tête rapide et effrayé , les belles boucles de ses cheveux bruns qui lui descendaient sur le cou 5 mais je ne vous comprends pas, monsieur le marquis de Fresne !
— Oh! quand vous me comprendrez, dit le ' marquis, vous allez crier au meurtre, à la scélératesse, à l'assassinai 5 et cependant, ma chère Alexandrine , si vous voulez vous donner la peine de réfléchir un moment, vous conviendrez que vous avez bien plus de loi is que moi I
— Des torts ! répéta la pauvre Alexandrine, stupide à force d'étonnement, des torts, moi, des torts!
— Parlons peu et parlons bien, dit le marquis, dont le ton s'était singulièrement adouci, remontez au premier temps de notre connaissance , Alexandrine, je veux vous faire avouer à vous-même vos torts !
La jeune femme passa la main sur son front COU] me pour rappeler ses souvenirs, et dit :
— La première fois que je vous vis, c'était au parloir du couvent des filles de l'Eu fant- Jésus, dont votre tante est abbesse.
— Et que veniez-vous faire au parloir? demanda le marquis.
Un moment étourdie par cette demande à laquelle elle ne s'attendait pas, Alexandrine resta d'abord muette, mais se remettant aussitôt, elle répondit :
— Votre tante, vous le savez, est infirme, clic lie voit pas assez pour se conduire, il lui
— !6 -~ t'aiil un guide, un soutien, lorsqu on vint l'avertir que son neveu était au parloir, j'étais seule près d'elle... — Donne- moi le bras, Alexandrine, me dit-elle, et je le lui donnai.
— Ce fut votre premier tort, continuez.
— Comment? demanda Alexandrine.
— Eh ! oui certes, acheva le marquis, une petite pensionnaire de quinze ans, belle et pure comme un ange , devait tenter un démon tel que moi : je revins au parloir, le lendemain, le surlendemain, tous les jours enfin, jusqu'à celui où je vous revis de nouveau... là, grâce à la cécité de ma bonne et respectable tante, Je vous glissai un billet que vous prîtes, second tort...
— Comment? demanda encore Alexandrine.
— Eh! oui certes, dit le marquis, une jeune fille bien élevée ne doit jamais, règle générale, accepter des lettres d'amour d'un jeune homme.
— Hélas! Monsieur, le savais-je, que c'était une lettre d'amour ! dit Alexandrine acccptaut
avec une adorable naïveté, et sans s'en douter, le rôle d'accusée que son accusateur lui faisait: n'ayant pas de mère, élevée depuis mon enfance dans un couvent, vous étiez alors le seul jeune homme que j'avais vu- je ne savais pas ce que c'était que l'amour, moi, et j'ai reçu cette lettre de vous, comme je l'aurais reçue de n'importe qui serait venu au parloir, et m'aurait dit prenez; je l'ai cachée, parce que vous m'avez dit, cachez-la^ et je l'ai lue en cachette, parce que vous me l'aviez aussi recommandé
— Troisième tort , quatrième tort, cinquième tort, dit le marquis comptant sur ses doigts. Après, que vous disais-je, dans cette lettre?
— Ah! dit Alexandrine avec un ravissant mouvement de bonheur qui illumina sa figure et la rendit belle au delà de toute expression, ah ! elle est encore là présente à ma pensée, cette lettre. Vous m'y disiez, Monsieur, en
termes dont ne s'était jamais servie aucune I. 2
des sœurs du monastère à mon égard, vous m'y disiez que vous m'aimiez.
— Et vous l'avez cru? dit le marquis.
— Le moyen de faire différemment, Monsieur, cela me causait tant de plaisir, dit Alexandrine avec une grande simplicité.
— Sixième tort, continuez.
— Vous m'y disiez encore, que dans les angoisses de la mort vous attendiez une réponse, que vous vous tueriez si je n'en faisais pas.
— Et vous l'avez encore cru? demanda le marquis.
— Le moyen de faire différemment, Monsieur; votre mort m'aurait fait un si cruel déplaisir, dit-elle toujours d'un ton si simple et si étonné, qu'il marquait bien la pureté de cette âme angélique et pure.
— Septième tort; vous avez répondu, huitième tort; j'ai récrit, vous avez répondu : je ne veux plus compter vos torts, il y en a autant que de lettres écrites et reçues.
— J'en ai écrit quinze, Monsieur, et j'en ai reçu quatre-vingts, ajouta-t-elle innocemment.
— Passons le compte des lettres et arrivons au dénouement.
— Làj Monsieur, je n'eus aucun tort , dit Alexandrine : vous me proposâtes d'abord de vous suivre, je vous refusai, vous m'ofîrîtes le mariage, j'acceptai, mais je voulais avant obtenir la permission de mon père et de mon oncle ; là-dessus, vous vous rappelez sans doute to^it ce que vous m'écrivîtes pour me prouver, que mon père et mon oncle s'opposeraient à notre mariage, s'ils le savaient, avant qu'il ne fût fait, tandis qu'après, ils seraient bien obligés l'un et l'autre de l'accepter tel quel. Jenecomprenais pas bien, je l'avoue, pourquoi mon père et mon oncle auraient refusé votre alliance, mais enfin, vous mêle disiez, Monsieur, etcela me suffisait pour le croire : je consentis au mariage secret, qui eut lieu à minuit dans la
chapelle même du couvent, pendant que toute la communauté reposait
— Ajoufez que, grâce à vous, dit le marquis, vous me procurâtes les moyens d'introduire dans cette chapelle tout ce qu'il fallait pour un mariage, même pour un bon mariage, le prêtre, les témoins...
— A mon tour, je vous dirai : — Passons, Monsieur, fit observer la pensionnaire de la communauté des filles de l'Enfant-Jésus , j'eus sans doute tort de dérober à la sœur tourière les clefs de la porte de la chapelle qui donnait dans une ruelle où jamais personne ne passait, j'eus tort de sortir avec vous par cette porte, et de vous suivre avec cette obéissance d'épouse que je venais de jurer à l'autel ; passons, et venons, je vous prie, à la catastrophe imprévue qui nous a fait quitter Paris. Depuis notre mariage, nous vivions obscurs, ignorés et heureux! dans ce vieil hôtel de la rue des Prouvaires, où hormis le concierge et sa femme,
personne, certes, ne savait que nous logions...
— Et où nous serions encore , s'il ne vous eût pas pris fantaisie d'écrire, je ne sais pourquoi , à votre père.
— Oh ! Monsieur, dit la jeune femme d'un accent de reproche si amer et si doux, que le marquis ne put soutenir l'expression touchante du regard qui l'accompagnait; vous ne savez pas ce que c'est c[ue de savoir son père à deux pas, et de ne pouvoir le voir ; l'amour a beau se rendre le maître d'un cœur, il y reste toujours une place ouverte et vacante que ne remplit que l'amour filial... Quand vous étiez près de moi, alors, je l'avoue, je ne pensais à rien , je vous aimais, je vous voyais, j'étais heureuse; mais aux longues heures où vous me laissiez seule, alors , la terrible image de mon père pleurant ma perte, se levait poignante devant moi , il me semblait l'entendre me reprocher mon ingratitude, je le voyais pale, pâle comme un homme qui a du chagrin et qui
se meurt de ce chagrin ^ et les remord& s'emparaient de moi, et à ces moments-là, oui, Monsieur, à ces moments-là, j'aurais tout donné,, même vous, même votre amour, pour voir mon père, pour l'entendre me dii-e : Je te pardonne, et ajouter : Je bénis ton mariage!... A ces moments-là. Monsieur, je ne tenais plus en place, j'allais compter mon martyre au seul être que vous laissiez près de moi, à madame Benoît, et cette femme qui me comprenait, qui comprenait surtout le chagrin de mon père, car elle était mère, et elle aimait son enfant, cette femme m'engagea à écrire à mon père. Elle me dit qu'elle porterait ma lettre, qu'elle me rapporterait La réponse, que mon père était père, c'est-à-dire bon, indulgent, généreux, qu'il nous pardonnerait, et, je l'avoue, en face, d'une aussi séduisante perspective, je n'hésitai pas, j'écrivis et reçus cette réponse qui devait combler vos vœux et les miens.
« Si tu es réellemetit mariée , viens avec ton « mariy mon enfant j, la maison de ton "pere est « ouverte pour te recevoir , comme ses bras pour (( t'embrasser. »
Ivre de joie, folle, oui, folle de bonheur, je vous attends, je vous saute au cou, je vous montre la lettre, et vous!... vous!... que je n'avais jamais vu que tendre et doux, votre visage change, votre physionomie s'altère, votre bouche laisse échapper des paroles qui m'ont semblé n'appartenir à aucune langue d'aucun peuple, et vous me repoussez en me maudissant !... Une heure après nous étions en voiture , pendant trois jours, nous roulons, sans que vous m'ayez permis, sans que j'eusse osé rompre le silence que vous vous imposiez vous-même. — Enfin, nousvoici, je ne veux pas dire en voyant ce lieu, arrivés, mais nous voici seuls, ensemble, vous daignez m'écouter, daignez aussi me répondre, Monsieur, et me
dire surtout pourquoi vous m'appelez du nom de mon père, et non du vôtre...
— Parce que vous n'avez pas le droit de porter le mien, répondit froidement le marquis.
— Pas publiquement peut-être, hasarda à dire Alexandrine d'un ton moitié craintif, moitié affîrmatif.
— jXi publiquement, ni autrement! dit le marquis.
— Et quoi, ne suis-je pas votre femme? demanda Alexandrine.
Le marquis fit un mouvement d'impatience.
— Ne suis-je pas mariée? demanda encore Alexandrine avec plus de tristesse que de crainte... un prêtre n'a-t-il pas béni notre union? ajouta-t-elle , voyant le mouvement d'impatience du marquis se renouveler... devant témoins... dit-elle encore.
Celui-ci se leva droit, et de l'air de qucbju'un qui prend un parti décisif, il dit:
— Non, non, mademoiselle, vous n'êtes pas
ma femme, vous n'êles pas mariée, un prêtre n'a point béni notre union, car le prêtre était mon domestique déguisé, les témoins appartenaient à ma livrée, tout, tout était payé, tout était faux, prêtre et témoins!
A ces paroles (pii auraicnl du abattre une femme ordinaire, une petite pensionnaire surtout, telle que paraissait l'être mademoiselle du Tillay, celle-ci se redressa superbe d'indignation.
— Vous mentez, Monsieur, lui dit-elle, c'est ce que vous dites maintenant qui doit être faux!... Vous vous jouez de moi à cette heure parce que je ne suis qu'une enfant, et que vous savez bien que je vous appartiens, mais vous n'auriez pas osé vous jouer de Dieu.
Avant que le marquis ait eu le temps de répondre, on frappe vivement à la porte de la chambre.