‹ AlexandrineChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ses conditions.

Mais an moment où la porte se refermait sur Baptiste, Alexandriue, abattue et craintive jusqu'alors, se redressa comme un serpent sur la queue duquel on aurait marché.

— A nous deux, dit-elle à son tour.

Le marquis la regarda de l'air du plus grand étonnement.

— Oui , M. le marquis, à nous deux, répéta-t-elle en s'asseyant, car tout son corps si frêle paraissait agité par un tremblement nerveux ; sans y penser, probablement, sa petite main avait saisi sur la table contre laquelle elle était assise, un mauvais couteau d'auberge autour du manche duquel ses doigts se crispaient en parlant.

— J'aime à vous voir assez calme pour m'écouter, dit le marquis en s'asseyant à son tour, et sans remarquer le sourire amer que ces paroles avaient appelés sur les lèvres d'Alexandrine.

Vous m'avez aimé, Alexandrine, vous m'aimez peut-être encore, vous ne voudrez pas me perdre, me ruiner, ruiner mon avenir, vous aurez pitié de moi.

,Ce changement dans le ton et dans les manières du marquis fut pour la jeune et intelligente enfant comme un éclair de lumière d'avoir à se tenir sur ses gardes. Jugeant les

autres comme elle se jugeait, elle pauvre petite habituée à feindre et à obéir, elle s'imagina que le marquis avait peur d'elle. Pourquoi? à propos de quoi ? qu'avait-il à craindre? quel mal pouvait-elle lui faire? elle n'en savait précisément rien.... Son intelligence n'était pas encore assez développée pour le deviner; mais il était clair que, s'il priait, lui qui avait le droit de commander, il fallait qu'elle fût plus forte et d'une importance plus grande qu'elle ne le savait; or, en se renfermant dans le silence le plus absolu , elle agissait beaucoup plus en rusée petite pensionnaire qu'en femme expérimentée de la vie, on le concevra facilement.

Le marquis à son tour prit son silence pour de la soumission , et dit : — Élevée dans un couvent, mon enfant, vous aurez peine à concevoir la conduite d'un homme qui aime un jour passionnément, et qui le lendemain... sans avoir perdu pour cela son amour... réilé-

cliit... hésite... calcule... J'y allais de bonne foi d'abord, je voulais avoir un prêtre pour bénir notre union, puisque vous ne consentiez à me suivre qu'avec le titre de mon épouse... J'en cherchais un, aucun ne voulut consentir à bénir le mariage d'une enfant comme vous, d'une mineure, sans avoir au préalable l'autorisation de votre père; il me fallut donc y renoncer, et Baptiste, que vous venez de voir, Baptiste s'engagea à faire l'ofTice du prêtre... Vous vous tairez, ajouta le marquis de cet air absolu et sévère que la pauvre petite subissait sans presque s'en douter, vous vous tairez, car la vie d'un homme et mon honneur à moi dépendent de votre silence. Puis, changeant subitement de ton, il reprit avec plus de douceur :

— Voici donc, ma chère enfant, ce que j'exige devons... Votre père estici, jevaisvousramener dans ses bras... T.'n moment, répliqua-t-il en détournant la tête pour ne pas voir l'attcn-

drissement que ces paroles appelaient sur la délicieuse figure d'Alexandrine, il y a une condition...

— Dites... dites... Elle est acceptée d'avance , s'écria-t-elie. Le marquis dit, les yeux distraits, et comme s'il comptait les fleurs de la tapisserie qui garnissait les murs de la chambre, d'abord vous ne parlerez pas du mariage de lachapelle;... ensuite vous direz à votre père, que vous m'aimiez... et qu'apprenant mon départ, vous vous êtes échappée seule, seule, entendezvous, de votre couvent, et que vous ne m'avez rejoint que sur le bâtiment qui a fait la traversée de Douvres à Calais... Vous direz cela.

A mesure que le marquis parlait, la naïve enfant ouvrait de grands yeux. Quand il eut fini, elle s'écria.

— Mais il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela, Monsieur, et je ne peux mentir!

— Vous direz cela... répliqua le marquis en s'animant.

— Monsieur, dit Alexandrine en fondant en larmes, vous m'avez fait commettre assez de péchés, sans me forcer à faire encore un mensonge, le mensonge offense le Ciel.

— Vous direz cela, je le veux! s'écria le marquis hors de lui , et portant presque son poing sous le menton de la jeune fille, qui sans paraître effrayée , et toujours pleurant, tendit soumise le couteau avec lequel elle jouait depuis un moment.

— Tuez-moi , Monsieur, dit-elle avec une grande douceur; aussi bien, je le vois, j'ai perdu votre amour, et je ne désire plus vivre, tuezmoi, car je vois aussi que j'ai déshonoré mon père, et je n'ai pas le courage de supporter ses reproches... je préfère la mort... tuez-moi, monsieur, ma vie estentre vos mains, mais non ma religion; je ne mentirai pas...

— Ainsi, dit le marquis serrant les dents et les poings , vous direz à votre père que je vous ai entraînée à un mariage secret?

— Oui, Monsieur, murmura Alexandrîne la tête basse et le visage baigné de larmes.

— Que sous le costume d'un prêtre, Baptiste et par mon ordre, ce qui me rend aussi coupable que lui, Baptiste a fait un sacrilège?

— Je ne dirai pas si c'est Baptiste ou un vrai prêtre, je dirai seulement qu'un mariage secret nous lie, car ce n'est pas à Baptiste que j'ai juré de vous aimer et de vous obéir, Monsieur, c'est à Dieu, c'est à son autel, c'était au pied de sa croix que je vous ai accepté pour époux.

— Et ce mariage secret, il me faudra le ratifier publiquement, n'est-il pas vrai. Mademoiselle? dit le marquis reprenant toute sa rage.

— Ne suis-je pas votre femme, Monsieur? demanda la jeunepensionnaireavec une grande candeur.

— Non, non, mille fois non, vous n'êtes pas

ma femme, et vous ne le serez jamais, éclata le marquis, maintenant vienne votre père, et advienne que pourra.

Disant ces mots, le marquis se leva, alla à la porte, l'ouvrit et appela rhôlelier à grands cris.

Il vint en compagnie de Baptiste,

— Monsieur, dit-il à l'hôtelier en lui montrant Alexandrine dont les larmes s'étaient taries, et qui, debout, pâle et blanche, semblait changée en statue, voici une femme que j'ai trouvée sur ma route, et que par pitié j'ai mise dans mon carrosse, veuillez la conduire où elle voudra aller, moi, je veux rester seul. Allez, mademoiselle, allez, voici la nuit, vous ne pouvez décemment rester plus longtemps chez moi.

Chancelante, silencieuse, mais lançant au marquis un regard où toute son ame se tradusait en un seul reproche, Alexandrine s'avança vers la porte.

— Monsieur, dit-elle à Baptiste, ne m'avezvous pas dit que mon père était ici? Conduisezmoi près de lui.

Le marquis n'ayant donne aucun contre-ordre, Baptiste répondit :

— Suivez-moi, mademoiselle.

Et le marquis resta seul.

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