CHAPITRE III
te faux prêtre.
— Qai est là? demanda le marquis.
— Moi ! Baptiste, cria une voix que le marquis reconnut aussitôt, car il alla ouvrir précipitamment , introduisit un valet à la livrée de sa maison,, referma la porte sur lui , et dit :
— Eh bien?
Le domestique allait parler lorsqu'il aper-
eut mademoiselle du ïillay dont les grands yeux noirs étaient fixés sur lui-, sa bouche qu'il avait ouverte se referma.
— Parle donc, dit le marquis du Ion de la plus vive anxiété, elle sait tout.
Baptiste respira comme si ces mots l'eussent mis à son aise, puis il dit : — Enfin je trouve monsieur le marquis, et ce n'est pas sans peine.
— Comment! n'avais-je pas laissé mes instructions sur toute la route? demanda le marquis.
— Oui; monseigneur, partout, excepté ici, répondit Baptiste, où heureusement passant par hasard devant ce bouchon, je vois emmener un carrosse, qu'on allait remiser plus loin. Je le reconnais pour appartenir à monseigneur, je m'informe au postillon, qui médit que vous êtes ici, et me voilà.
— Que s'est-il passé après mon départ?
Parle vite, dit le marquis.
— Monsieur le marquis m'avait dit : Bap-
liste, pendant que je vais m'établir pour quelque temps à mon petit hôtel delà rue des Prouvaires, reste, toi, à mon hôtel , saclie ce qui se passe, et tiens-moi au courant de tout... Donc, l'autre jour , à peine monsieur le marquis m'eut-il fait tenir ses instructions par Benoît, que je vis arriver à l'hôtel M. du Tillay et M. Bailleul (par un 'mouvement presque machinal, Alexandrine se rapprocha du domestique, ses yeux étaient toujours fixés sur lui avec angoisse, on voyait qu'elle cherchait et craignait de trouver dans les traits et dans la voix de cet homme, une triste et douloureuse conviction), ces deux messieurs avaient la figure rouge, animée, M. du Tillay surtout s'essuyait le front comme si la chaleur l'accablait. Ce fut moi qui les reçus. — M. le marquis de Fresne, demandèrent-ils. Suivant les ordres de monseigneur, je répondis : — M. le marquis est sur ses terres depuis environ trois mois. — Vous mentez, drôle, me fut-il répondu par
M. le président Bailleul , tandis que M. du Tillay ajoutait ayec plus de douceur : — Il est inutile de nous tromper, mon ami, nous savons tout. Moi qui ne me laisse pas décontenancer par ces phrases des tréteaux du Pont- Neuf:— Nous savons tout, je répliquai alors : — Monsieur le président à la cour des comptes est plus savant que moi, car je ne sais rien. A ces mots , M. Bailleul leva sa canne sur moi ; je compris qu'il avait intention de me frapper, il en fut empêché par M. du Tillay, celui-ci dit ; Ce domestique appartient au marquis , c'est une injustice de lui en vouloir de ce qu'il est fidèle à son maître , laissez-moi , mon beaufrère, lui prouver qu'il peut parler sans danger, et vous allez voir qu'il va tout nous dire. Ceci me fit encore plus tenir sur mes gardes. M. du Tillay ajouta : — Mon ami , je viens de recevoir une lettre de ma fille, elle m'a appris son mariage avec ton maître le marquis de Fresne, et que depuis son mariage, elle de-
meure rue des Prouvaires, dans un hôtel appartenant à son mari. Je pris, en écoutant ces paroles, un air très-bête. — Ah! M. le marquis est marié! ah! M. le marquis demeure à son hôtel de la rue des Prouvaires... ■C'est une chose facile à s'assurer, et si monsieur le président veut... — J'en viens, interrompit-il, j'en viens, etje n'ai trouvé personne. — C'est-àdire, répliquai-je avec la plus perfide naïveté, que le concierge aura dit à Monsieur qu'il n'y avait personne. — La chose m'intéressait trop pourque je ne m'en assurasse pas moi-même, répliqua le père de mademoiselle; je demandais à parcourir les appartements, on fit d'abord beaucoup de difficultés , et ce ne fut que deux heures après, qu'à force de menaces, d'or, et de prières, le concierge se décida, et m'ouvrit toutes les portes... Hélas! tous les appartements étaient déserts, et c'est en vain que je fis retentir le nom de ma fille..., elle n'y était plus, non, elle n'y était plus, j'en eus la conviction, mon
Alexandrine n'eût pas résisté à la voix de son père, qui lui criait : Viens, je te pardonne.
A ce moment, Alexandrine, à laquelle aucun de ces deux personnages ne faisait attention depuis un moment, s'élança vers la cheminée j elle y prit la seule et unique chandelle qui brûlait dans un flambeau de cuivre, l'approcha du visage de Baptiste , et agitée soudainement d'un tremblement convuîsif, elle s'écria:
— Vous êtes le prêtre, vous êtes le prêtre qui avez béni notre union ?
— Oui, dit le domestique, à qui son maître faisait signe de répondre affirmativement.
— Et vous êtes aujourd'hui en livrée, mon Dieu! ma tête brûle, ma tête se perd! dit la malheureuse femme près de tomber à la renverse.
— Je vous ai déjà dit, ma bonne amie, dit le marquis, soutenant sa victime d'une main, tandis que de l'autre il lui utait le flambeau qu'il passa ensuite au domestique , que le
prêtre était un faux prêtre , et notre mariage nul.
— Oh ! mon père, mon père , votre pauvre enfant est donc perdue! dit la malheureuse jeune fille en couvrant sa figure de son mouchoir.
— Non, non, Alexandrine, dit le marquis avec douceur, et si vous voulez m'écouter...
— Ah ! laissez-moi, Monsieur, vous me faites horreur! s'écria Alexandrine s'arrachant avec dégoût des bras de son ravisseur, et allant se réfugier tremblante dans un coin de la chambre.
— Après ! dit simplement le marquis s'adressant au domestique.
— Après, Monsieur, je fis semblant de pleurer, cela trompa complètement le bonhomjne , qui fit un. signe à son beau-frère, puis tous les deux s'en allèrent; un moment après j'étais sur vos traces... et... eux sur les miennes...
— Eux sur les tiennes! s'écria le marquis, mais alors, ils sont donc ici...
— A deux pas, dans un i^raiid liôlel dont je ne sais pas le nom, sur le port.
Un cri parti du fond de la chambre interrompit l'exclamation de colère du marquis; Alexandrine s'était précipitée vers le domestique.
— Mon père est ici ! Oh ! par pitié, valet ou prêtre, qui que vous soyez, menez-moi près de lui, et je vous bénirai, menez-moi près de lui.
— Chut, dit le marquis prenant avec rage le bras d' Alexandrine et la fixant ainsi rudement à sa place, chut ! Tu es sûr de ce que tu avances? ajouta-t-il en se tournant vers Baptiste.
— Très-sûr , M. le marquis voyageait comme quelqu'un qui n'est pas poursuivi, et moi, eux, nous voyagions comme des gens qui poursuivent, nous vous avons manqué d'une demi-heure à Calais, nous avons vu le navire qui vous emmenait; cette demi-heure nous n*avon3 jamais pu la rattraper.
— Monsieur, dit Alexandriiio qui depuis
qu'elle était tenue n'avait cessé de se débattre, sans pouvoir écarter les doigts de fer qui marquaient un cercle rouge autour de son joli bras blanc, Monsieur, laissez-moi, vous me faites mal, et puisque vous n'êtes pas mon mari, eh bien, rendez-moi à mon père.
— Certes, je ne demande pas mieux, dit le marquis en rétléchissaut, mais j'ai des conditions à vous poser avant.
— Des conditions ! dit Alexandriue, dont on vit toute l'âme se révolter et passer sur sa figure avec un éclair d'indignation, des conditions!
— Baptiste, dit le marquis sans s'émouvoir, descends, et que sous aucun prétexte ni président, ni père, ni hôtelier, ni toi, n'approche de cette porte avant que je n'appelle.
— Il suffit. Monseigneur, dit Baptiste en se retirant.
— A nous deux, dit encore une fois le marquis à sa victime.