CHAPITRE XIX
lia chapelle de la maison des Miracles.
Quatre ans après, sur l'emplacement même de la maison du Juif Jonathas, une chapelle s'élevait, qu'on nommait la maison des Miracles ^ et sur le fronton de laquelle on lisait cette inscription :
« Ci-dessous le Juif fit bouillir la sainte Hostie (4). » Le jour même que cette chapelle fut consa-
(1) En 1685, celte inscription s'y lisait encore, mais la
crée, à l'entrée de la nuit, et au moment où il n'y avait plus personne, ni dans la rue ni dans le temple, deux femmes se rencontrèrent près de l'autel; pâles et maigres toutes les deux, toutes les deux semblaient ployer, Tune sous le poids des riches ornements qui la couvraient, l'autre sous celui de la misère ; l'une était vêtue d'une robe de brocart d'or, fourrée d'hermine; ses beaux cheveux blonds, ornés de perles, descendaient en longues nattes le long de son jeune et blanc visage, et allaient se perdre dans la fourrure qui garnissait le bas de sa robe. La taille mince et élégante de l'autre de
chapelle ayant eu besoin de réparations, on y substitua celleci : « Cette chapelle est le lieu où un Juif outragea la sainte Hostie. » En 1734, on rebâtit cette église, et on conservait encore, m'ont assuré des gens dignes de foi, comme de saintes reliques, le canif dont s'était servi Jonathas pour percer la sainte Hostie, et le vase de bois dans lequel elle fut reçue ; Tun et l'autre étaient précieusement enchâssés dans l'intérieur de deux figures humaines, dont chacune tenait à la main un de ces deux objets vénérés; quant à l'Hostie, elle était encore conservée dans l'église de Saint-Jcan-en Grève, lorsqu'en 1812 elle fut convertie en un temple protestant.
ces femmes disparaissait sous un grand sac de toile, qui la couvrait tout entière ; un second sac était posé, à la manière des meuniers d'aujourd'hui, sur ses beaux et longs cheveux noirs. La première femme reconnut tout de suite dans l'autre une sœur sachette, dont le couvent était situé rue des Sachettes(i).
Ces deux femmes s'agenouillèrent sur la première marche du maître-autel , au pied de la croix , et toutes deux restèrent si longtemps abîmées dans leur douleur, que ni l'une ni l'autre ne s'aperçut que la nuit était venue et que la lueur des lampes qui brûlaient sur leur tête avait remplacé l'éclat du jour. La riche prieuse le remarqua la première; elle se releva, et voyant toujours, à quelques pas d'elle , la sœur sachette agenouillée, elle ne voulut pas quitter l'église sans lui laisser une aumône; à cet effet, elle plongea sa main blanche et nue
(1) Aujourd'hui la rue du Cimelière-Saint-André-des-Arcs.
dans son aumônière, pendue à sa ceinture, elle en tira un écu au soleil ^ et, s'approchant de la sachette, elle lui dit : ,
— Tenez , et priez pour moi.
La sachette s'inclina sur cette main qui se tendait vers elle ; mais à peine eut-elle jeté les yeux sur un doigt de cette main, qu'un simple anneau d'argent ornait, qu'elle se leva elle aussi vivement , en criant :
— Adeline!
— Vous me connaissez? dit la grande dame avec un mouvement d'orgueil superbe.
Pour toute réponse, la sachette écarta ses cheveux, qui lui couvraient le visage, et fixa sur sa voisine un long et clair regard, auquel Adeline répondit par le nom de :
— Billette !
Et toutes les deux, l'opulente épouse de Ramier Flamming, riche bourgeois de Paris, et la pauvre sœur sachette, mendiante, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
— Je t'ai crue morte, Billette, dit la femme de Flamming , avec un de ses anciens accents doux et charmants de jeune fille.
— Ne le suis-je pas en effet? répondit tristement la sachette ; et le corps n'est-il pas un cadavre quand le cœur n'y est plus?.... Mais toi, Adeline, toi l'heureuse épouse de l'heureux Ramier, d'où viennent tes larmes, l'ennui peint sur ton front?
— Ramier ne m'aime pas, Billette, ditAdeline d'un accent déchirant, et moi je l'aime toujours— mais toi, comment l'as-tu oublié?
— Moi, dit Billette sans chagrin comme sans regret, je ne l'ai pas oublié : je prie tousles jours pourlui le Dieu qu'il m'a fait connaître, le Dieu que j'ai épousé et qui ne trompe pas , celui-là; car, pour remède à tous les maux, il vous promet la mort ; il ne s'agit que d'attendre pour l'obtenir.
— Et tu ne regrettes rien ? lui demanda Adeline.
~ 394 — — Rien,réponditlasachette, sinaturellement, que son ancienne amie vit bien qu'elle disait la vérité.
Dans ce moment un troisième personnage parut dans l'église.
— Mon époux ! dit Adeline avec contrainte. Billette leva lentement les yeux sur celui
qu'elle avait tant aimé et ne le reconnut pas. Quatre ans avaient changé le jeune étudiant en homme; ce front si blanc, si uni, s'était ridé, ces yeux s'étaient ternis, cette lèvre si rose avait pâli; jusqu'à sa voix qui avait pris un timbre sec et rude.
— Que faites- vous donc ici ? dit-il à sa femme, et est-ce pour vous faire dévaliser dans la rue par les mauvais garçons ou les coupe-jarrets, que vous vous attardez ainsi à l'église?
— Je faisais l'aumône à cette femme.... Messire, dit encore Adeline.
— Faut-il tant de temps pour cela? reprit le bourgeois.
— A cette femme dont le nom est Billette , Messire, dit encore Adeline.
Ramier tressaillit.
— Ah! vous Faimez encore! cria Adeline qui avait épié et saisi ce mouvement.
— On tressaille de peur aussi bien que de joie, Adeline, dit la sachette, qui, elle aussi, avait épié, saisi, et mieux qu Adeline compris le mouvement de son héritier. Ce n'est pas son cœur que Ramier craint que je ne vienne lui demander, c'est mon héritage... Qu'il se rassure, les morts ne réclament rien, car ils n'ont besoin de rien. Adieu, Adeline, tous les soirs à la même heure, tu me trouveras ici priant pour toi, priant pour lui, priant pour l'âme de mes deux chers martyrs qui sont au ciel... Adieu.
Disant ces mots, la sœur sachette se retira lentement et sans tourner une seule fois la tête vers le couple qu'elle laissait derrière elle. — Le cœur de l'homme n'est-il donc que
re2;rets ou désirs ? murmura Ramier, la regardant s'éloigner; puis, se retournant vers Adeline, il ajouta :
— Allons donc ! le souper nous attend.
L'instant d'après, l'église était vide.
Encore aujourd'hui, une maison numérotée 16 et 18, porte le nom de Billette; quant à la rue où elle est bâtie, on l'appelle par corruption rue des Billettes.