CHAPITRE XYIll
Il 'anneau de mariage.
Le lendemain de ce jour, le notaire Flamming déjeunait en compagnie de son fils et de sa belle-mère, et causait de ce qui faisait causer toute la ville, de la mort du Juif Jonathas, qui avait été brûlé vif sur la place de Grève. Le notaire apprit à sa famille que le curé de Saint- Jean-en-Grève avait essayé de convertir le Juif,
qui avait refusé, et était mort dans rimpénitence ûnale.
— Étes-vous allé voir Billette? ajouta le notaire, s' adressant à son fils; se doute-t-elle de quelque chose?
— Je n'ai pas osé y aller hier, répondit Ramier ; je craignais qu'elle ne me demandât, comme elle le fait tous les jours, si son père est enfin libre, et si madame la reine a fait quelque chose pour lui, surtout pour elle, qui avait tout donné à la reine, jusqu'à sa religion.
Comme ils en étaient sur ce chapitre, et sur les trésors que le mariage de Ramier avec la fille de Jonathas allait apporter chez eux, la vieille domestique qui les servait accourut, tout effarée, dire qu'une religieuse du couvent des Cordelières était là, annonçant que Billette avait disparu la veille au soir.
On fit entrer la religieuse : c'était celle qui avait accompagné Billette, et qui raconta comme quoi, en approchant de la place de Grève, la
foule l'avait séparée de la jeune convertie et que, ne l'ayant pas retrouvée, force lui avait été de revenir au couvent sans elle.
— Elle aura tout appris et sera allée chez sa mère, fit observer dame Madeleine.
— Hélas! dit la religieuse, j'en viens ; la mère estnaortehiermatin, une heure avant le supplice de son mari. Je n'ai trouvé que trois enfants pleurant en compagnie d'un jeune homme fort désolé aussi, et qu'un des enfants m'a dit être le fiancé de notre nouvelle sœur. Mais elle.... personne ne l'a vue.
Un grand coup frappé à la porte de la rue ayant interrompu la religieuse, la servante sortit, et revint assez longtemps après.
— C'est un tombereau couvert que j'ai fait entrer dans la petite cour, dit la servante; puis le vieux conducteur du tombereau, qui m'a tout l'air d'un vieux Juif, demande à être introduit près de vous.
— Quil entre, dit le notaire surpris.
ilamier reconnut aussitôt, dans le vieillard qui parut, le plus ancien des serviteurs du Juif Jonathas. Le vieillard essuya ses yeux et raffermit sa voix.
— Hier soir, dit-il, un quart d'heure avant le couvre-feu, je priais et pleurais auprès du corps de la femme de mon pauvre maître Jonathas, lorsque tout à coup, et sans savoir comment ni par où mademoiselle Billette était entrée, je lavis devant moi. Elle était vêtue de blanc , et blanche comme sa robe. Elle s'agenouilla devant le corps, souleva le drap qui cachait les traits de la morte, et, la regardant sans pleurer, elle dit : — Mère chérie, mille fois plus heureuse que ta fille , tu as aimé qui t'a aimée, et ton âme s'est envolée pure vers ton Créateur, sans qu'il ait aucun compte à te demander, car tu as adoré ce qu'on t'avait dit d'adorer, car lu es morte comme tu étais née, Juive. Repose en paix! Puis, approchant son visage paie du visage pâle de sa mère,
deux mêmes pâleurs, Messires, au point qu'on
n'aurait dit celle qui vivait ou celle qui était
morte, elle se redressa, rabattit la couverture, et,
s'adressant à moi, elle me dit: — Samuel, mets
ici quelqu'un à ta place et viens me retrouver
aucaveau. Puis elle s'éloigna... Je fis ce que ma
jeune maîtresse m'ordonnait, Messires, car, du
vivant de mon maître, elle était aussi maîtresse
que lui. Je mis un autre serviteur auprès du
corps de dame Séphora, et j'allai retrouver Bil-
lette au caveau. Peut-être ne savez-vous pas ce
que c'est que le caveau : c'est l'endroit où mes-
sire Jonathas serrait ses trésors. Il y avait cinq
lots, et sur chacun, écrit de la main de notre
maître, le nom des personnes auxquelles il
destinait ces lots. C'étaient les noms de ses
quatre enfants et celui de sa femme. Ma jeune
maîtresse me dit : — Demain, quand il fera jour,
Samuel, tu remettras à Daniel les trois lots où
les noms de ma sœur et de mes deux frères
sont écrits; tu lui diras de faire deux parts de I. 25
celui de ma mère : l'une sera distribuée aux pauvres de toutes les nations, de toutes les nations, entends-tu, Samuel? sans s'informer de la religion qu'ils professent ; de l'autre, il élèvera une chapelle sur l'emplacement delà maison de mon père, une chapelle expiatoire pour tous... Et quant à mon lot, ajouta encore Billette, tu le porteras, avec cette lettre que je viens d'écrire, dans la maison du notaire Flamming, au petit Châtelet... Puis ma jeune maîtresse me remit la clef du caveau Je pensais
qu'elle était remontée chez nous, mais personne ne l'avait vue... Les trésors de ma jeune maîtresse sont en bas, voici la lettre.
Le père de Ramier se saisit de la lettre, l'ouvrit, et lut :
, « Que Dieu vous pardonne le mal que vous « m'ayez fait hier soir... Ramier... et qu'il soit (( fait ainsi que vous l'avez désiré.
« Voici la dot de la Juive, sans la Juive.
« Épousez Adeline.
« Adieu. BiLLETTE. »
Quelques jours après, un mariage se célébrait à Notre-Dame, et dans les deux époux qui s'avançaient, parés et heureux, on reconnaissait la jeune Adeline Ferron et le fils du notaire au Châtelet. Au moment où l'époux mettait le pied sur le parvis , il sentit glisser , dans la main qui ne tenait pas celle d'Adeline, un petit papier ployé, et ces mots résonnèrent à son oreille :
— Voici l'anneau du mariage, Messire.
Ramier tourna la tête vivement, car cette voix avait pénétré jusqu'à son cœur ; il avait cru reconnaître le timbre de celle de Billette; mais dans le nombre des pauvres nécessiteux, des pèlerins de toutes les espèces, des pauvresses plus sales les unes que les autres, certes il ne pouvait supposer trouver l'élégante et délicate Juive convertie, dont, au reste, depuis sa disparition, on n'avait encore eu aucune nouvelle.
L'épousée avançant, l'époux avança aussi, et la cérémonie commença. Lorsqu'on en fut au
moment où le prêtre demande à l'époux son anneau pour le bénir, soit trouble, distraction ou possible curiosité de savoir ce que contenait le papier plié, Ramier le posa sur le plat ; le prêtre le déplia, prit l'anneau qu'il renfermait, le bénit, et le remit à l'époux pour le passer au doigt de l'épouse. Alors seulement Ramier reconnut la bague d'argent veuve du diamant que Billette avait désenchâssé elle-même. Adeline aussipa^reconnut, et, sans la solennité de la cérémonie, certes elle aurait demandé à son époux compte de cette singularité. Quant à celui-ci, il ne fut plus à son mariage : son esprit, ses yeux , son cœur même , s'il faut en croire la chronique, couraient et galopaient à l'entour de lui.
Néanmoins le mariage s'acheva, et les deux époux furent ramenés chez eux sans que rien de nouveau troublât la fête qui suivit cette union.