CHAPITRE YI
lia noce.
Le 1" décembre 1663, il avait fait toute la
journée un de ces temps sombres et froids, qui
inspirent la tristesse, même aux âmes les moins
impressionnables; le soir venu, la violence du
vent et de la pluie semblait augmenter, et ce
fat au milieu de ce bruit criard de l'eau du
ciel tombant sur les dalles de la cour, ou cou- I. 4
lant sur les plombs du couvent des filles de l'Enfant-Jésus, que minuit sonna lentement à l'horloge de la Chapelle.
Quelques cierges brûlaient à l'autel, et un prêtre vénérable qui y était depuis un moment, agenouillé et priant, se releva en entendant deux portes s'ouvrir presque en même temps.
Par la première qui donnait dans l'intérieur du couvent, s'avança lentement une jeune fille vêtue de blanc, la tête couverte d'un voile blanc, et si pâle, si blanche elle-même au milieu de tout ce blanc qui l'enveloppait, qu'on l'aurait plutôt prise pour une morte qui marchait elle-même à son enterrement que pour une fiancée qui se rendait à l'autel ; elle était suivie, et plutôt soutenue par l'abbesse du couvent, quelques religieuses, et accompagnée de deux hommes; l'un était M. du Tillay, président de la chambre des Comptes, père de la mariée; l'autre, M. Bailleul, président à mortier, son oncle.
Par la seconde porte qui ouvrait sur les cours extérieures du couvent, un jeune homme en bottes, en éperons, un large manteau sur l'épaule, s'élança vers l'autel, — on aurait pu croire avec l'empressement de l'amour, — si l'on n'eût vu la rage, la colère, l'inquiétude, se partager ses traits , beaux cependant malgré ce conflit d'expressions diverses; quelques domestiques, dont la livrée de la maison de Fresne était cachée par autant de manteaux, le suivaient seulement.
Aucun salut ne fut échangé de part et d'autre. La jeune mariée alla se mettre à genoux sur le carreau en velours rouge préparé pour elle, au pied de l'autel, le marquis se tint debout devant le sien, et il se faisait un tel silence, malgré tout le monde qui remplissait cette petite chapelle, que l'on aurait pu compter les gouttes de pluie qui en frappaient les vitraux.
Après un temps donné pour que chacun eût pris place, le prêtre commença les prières sa-
cramentelles, puis, s'inlerrompant, il se tourna vers le jeune homme, et lui dit :
— Pierre Hennequin, marquis de Fresne, consentez-vous à prendre pour votre légitime épouse, Marie-Alexandrine Gérard du Tillay, ici présente ?
— Oui, répondit le marquis d'une voix qui se répéta en éclio sous les voûtes de la chapelle.
— Et vous , Marie-Alexandrine Gérard du Tiliay, dit le prêtre s'adressant à la jeune fille qu'une religieuse avait aidée à se relever et à se tenir droite, consentez -vous à prendre pour votre seul maître et époux Pierre Hennequin marquis de Fresne, ici présent ?
A cette question, la jeune mariée frissonna par tout le corps et leva sur son père qui ne la quittait pas des yeux, un de ces regards de prière et d'angoisse qui sont comme la dernière expression d'une âme aux abois.
— Il le faut, ma fille, dit le président ému,
et serrant la main de la pauvre enfant pour l'encourager, il le faut.
Alors le prêtre ayant renouvelé sa demande, Alexandrine, évitant l'expression farouche du regard de celui qu'elle allait se donner pour maître, répondit :
— Oui; mais si faiblement, que certes, sans le silence de mort qui régnait parmi tout le monde, personne ne l'aurait entendu.
Un cri de rage du marquis répondit à ce consentement douloureux bien plus arraché qu'exprimé de la jeune fiancée, et le prêtre se dépêcha d'achever lacérémonie. On aurait dit qu'il prévoyait l'avenir et frémissait intérieurement d'unir deux êtres, dont l'un allait devenir la victime de l'autre. Toutefois, avant de quitter l'autel, il essaya d'adresser une allocution touchante au marquis.
— Yous lui promettez protection...? lui ditil la voix suppliante.
— Et elle me jure obéissance, interrompit
— Bile marquis sans répondre autrement à l'homme vénérable dans l'âme duquel l'efFroi de la nouvelle épouse semblait avoir passé.
— Sans nul doute... dit celui-ci.
— Eh bien! qu'elle me suive. Saisissant le bras de sa femme, ce bras resta souple et presque inanimé dans la main de fer du marquis.
— Monsieur le marquis, dit le président à la cour des comptes, commençant à se repentir d'avoir forcé ce mariage, vous aurez pitié de ma fille, c'est une enfant dont la première faute a été une preuve d'amour pour vous... vous aurez des égards pour elle, Monsieur, pour son ignorance du monde...
— Vous êtes très-exigeant, M. le président, répondit le marquis||punton amèrement goguenard et sans quitter le bras de sa femme... il est vrai que j'ai épousé mademoiselle, et que cet acte de condescendance de ma part
— De justice, Monsieur, interrompit M. Bailleul.
— De justice, soit, monsieur le président à
mortier, je ne disputerai pas sur des mots
dit le marquis... ce que je voulais dire, seulement, c'est qu'après cet acte de... condescendence. . .ou de j ustice, ma patience se trouveépuisée... Avez-vous l'un et l'autre quelque chose à dire à madame... la... marquise de Fresne, ajouta-t-il; et comme pour se venger de donner ce titre à la pauvre enfant qu'il forçait à se tenir contre lui, il lui serra le bras à lui arracher un gémissement; heureusement que la peur en paralysa l'accent, et que le gémissement fut pris pour un soupir par les assistants ; celui qui l'avait excité toutefois ne s'y trompa pas. Un sourire infernal illumina ses traits d'une façon sauvage.
— Ne pourrai -je don^'plus voir ma fille, monsieur le marquis? demanda le père d'Alexandrine d'un accent dont le chagrin tempérait la colère.
— Je pars pour les eaux, monsieur le prési-
dent, répondit le marquis avec une indifférence jouée.
— A l'instant?., demandèrent à la fois les deux présidents.
— A l'instant, répondit froidement le marquis.
— Et... vous emmenez ma fille? s'écria douloureusement M. du Tillay.
— J'emmène ma femme, monsieur du Tillay, ma femme puisque vous l'avez exigé, dit impérieusement le nouveau marié.
— Mais, parce temps... demanda encore le pauvre père, le cœur palpitant pour son enfant dont la contenance n'exprimait plus qu'une désolante résignation.
— J'aime ce temps, moi, monsieur le président, dit le marquis.
— Oh ! ma pauvre Alexandrine, tu avais peut-être raison, un couvent valait mieux, dit M. du Tillay embrassant sa fille que son mari tenait toujours... Oh! pardonne-moi, pardonne
à l'honneur de notre race qui exigeait ce mariage. . . Ma pauvre enfant, que vas-tu devenir ?. .
— Ce doute est charmant pour moi, monsieur le président à la cour des comptes, dit le marquis de Fresne dont l'air de légèreté contrastait avec l'expression farouche de son visage... mais je suis bon prince, et je pardonne... Me suivez-vous, madame la marquise de Fresne? ajouta-t-il en resserrant davantage l'anneau de fer qui emboîtait le bras délicat de la nouvelle marquise.
— Je suis à vos ordres, répondit-elle d'une voix et avec un regard qui auraient attendri un tigre.
— Tant mieux! répondit-il sans la regarder; et saluant froidement les assistants sans paraître saluer plus directeîfient son beau-père, il sortit, traînant presque après lui lajeune épouse dont la main qu'elle avait de libre, se tendit vers son père jusqu'à ce qu'elle eût disparu derrière la porte qui se referma sur elle.
Le carrosse du marquis était tout contre la porte extérieure, un de ses gens tenait un manteau qu'il jeta sur les épaules de la tremblante enfant , au moment où elle montait en voiture.
— Merci, dit-elle en se tournant vers son mari, croyant que cette attention venait de lui; mais elle en fut désagréablement désabusée par ces mots murmurés par le marquis.
— Ces drôles sont galants sur mon âme, comme leurs maîtres avec les femmes des autres.
Quand la portière fut refermée sur les nouveaux époux, la marquise se tourna tremblante vers le marquis.
— Voulez-vous me permettre de vous parler, Monsieur? lui demanda-t-elle, en faisant, on le voyait, un effort surhumain pour articuler celte phrase.
— Parlez pendant que je dors si ça vous amuse ; mais alors parlez bas, répondit le mar-
quis, en s'arrangeant effectivement pour dormir.
Alexandrine se tut, et se retira dans son coin; mais au lieu de dormir, elle se mit à pleurer.
La voiture roulait toujours, bientôt elle cessa de rouler sur le pavé, alors la marquise comprit qu'effectivement on quittait Paris.
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