‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 17 sur 28 · Spuller, « La seconde République · texte numérisé non relu

Spuller, « La seconde République

reprenaient possession de leur autorité. Un grand isolement en était résulté pour la France, tenue en défiance par les Gouvernements. Au milieu du continent, ridée de Tunité de l'Allemagne semblait sortir plus forte du mouvement même de la révolution et de la réaction qui l'avait comprimée. L'Autriche et la Prusse se disputaient la direction du mouvement unitaire. Tocque ville indique que dès cette époque la chimère d'une alliance avec l'une des deux grandes puissances de l'Allemagne pour refaire la carte de l'Europe, et y effacer les Kmites des traités de 1815, hanta l'esprit du Président qui devait, on le sait, plus tard y revenir, — et que déjà il penchait du côté de Beriin. — Son ministre des Affaires Etrangères le dissuada de cette pensée d'alliance, surtout (( parce que le pouvoir de la Prusse sur les autres Etats germaniques était très précaire et serait éphémère », et que d'ailleurs de si larges desseins ne convenaient pas à des temps aussi troublés ni à des pouvoirs aussi passagers que ceux qui auraient eu à les soutenir. *

A propos de l'Allemagne, Tocqueville se pose la

1 Le Président envoya nonobstant Persigny à Berlin, puis à Vienne. — « H y fut reçu, dit Tocqueville, fêté et éconduit. » Dans ses a Mémoires », récemment publiés, M. de Persigny ne présente pas sa mission tout à fait sous le même jour. Il la décrit comme ayant eu surtout pour but de faire valoir le Prince Président lui-même, en lui attirant les sympathies des monarques.

question suivante qui, dit-il, doit se représenter sans cesse : — et la réponse qu'il se fait à lui-même prouve combien les prévisions à longue portée en matière de politique étrangère sont périlleuses, même lorsqu'elles émanent des esprits les plus clairvoyants.

« L'iatérêt de la France est-il que le lien de la Confédération Germanique se resserre ou se relâche?... C'est une ancienne tradition de notre diplomatie qu'il faut tendre à ce que TAUemagne reste divisée entre un grand nombre de puissances indépendantes : cela était évident, en effet, quand derrière TAlIemagne ne se trouvaient encore que la Pologne et une Russie à moitié barbare ; mais en est-il de même de nos jours? — La réponse qu'on fera à cette question dépend de la réponse qu'on fera à cette autre : « Quel est, au vrai, le péril que fait courir la Russie à l'indépendance de l'Europe? » — Quanta moi, qui pense que notre Occident est menacé de tomber tôt ou tard sous le joug ou du moins sous l'influence directe et irrésistible des tsars, je juge que notre premier intérêt est de favoriser l'union de toutes les races germaniques, afin de l'opposer à ceux-ci. — L'état du monde est nouveau : il nous faut changer nos vieilles maximes, et ne pas craindre de fortifier nos voisins pour qu'ils soient en état de repousser un jour avec nous l'ennemi commun...' »

i. Tocqueville lui-même, dans ses Entretiens, a exprimé une impression différente sur les dangers d'un accroissement de puissance de la Prusse. Y. p. 230.

Tocqueville fut délivré du fardeau et de la responsabilité des affaires par le décret du 31 octobre, qui remplaça brusquement le cabinet Barrot, composé d'anciens libéraux, par un ministère nettement dévoué au prince et à sa fortune, et où entrèrent MM. Rouher, de Parieu, Achille Fould, etc.

ce Nous ne sommes pas tombés, écrit Tocqueville dans une de ses lettres, devant un mouvement de Fopinion publique, ou un effort parlementaire... Le Président a voulu gouverner seul et n'avoir dans son ministère que des agents et des créatures. Il a peut-être raison de vouloir cela. Je n'examine pas la question : mais nous ne pouvions consentir à le servir dans ces conditions. »

Le dernier acte de la vie parlementaire de Tocqueville, interrompue par un assez long séjour en Italie qu'avait nécessité l'état de sa santé \ fut le rapport qu'il rédigea en 1851, au nom de la commission dont il était membre, sur la question de la revision de la Constitution. Jamais question ne divisa plus les passions et les intérêts de partis. La Constitution avait enfermé le Président et l'Assemblée dans un cercle dont on ne pouvait sortir que soit par un acte de force, soit par une modification de l'acte constitutionnel: la plupart des hommes

i. V. sur ce séjour de Sorrenle les Entretiens, p. 273.

clairvoyants en convenaient. Le Président devait voir dans quelques mois ses pouvoirs expirer et n'était pas rééligible : d'autre part, l'Assemblée qui devait se renouveler vers la même époque, réduite à l'impuissance par la division des partis, était impopulaire *, et la République elle-même avait perdu les sympathies de la majorité : chacun sentait que le Prince Président resterait au pouvoir, soit avec, soit contre la Constitution. — Tocqueville voulut éviter une élection inconstitutionnelle et pour cela, interprète de la majorité de la Commission, réclama la re vision, tout en faisant valoir d'ailleurs, avec une grande impartialité qui nuit un peu à la netteté de ses conclusions, les objections que plusieurs de ses amis élevaient contre toute modification du pacte gouvernemental adopté quelques années auparavant. On sait que la majorité de plus des trois

1. Le Prince, on le sait, avait contribué à cette impopularité en appuyant d'abord auprès d'elle la loi du 31 mai qui excluait plusieurs millions délecteurs du suffrage universel, et ensuite en prenant l'initiative du rappel de cette loi. Cf. plus loin, Entretiens avec Senior,

Le même Senior a rapporté, dans un autre volume de « Conversations avec M. Thiers et d'autres personnages » (1878), ce passage d'un entretien avec M'"^ Cornu, confidente, comme on sait, du président pendant une longue période de sa vie. — M™« Cornu : « J'étais auprès de lui pendant la discussion de la loi. Je lui dis : « Je ne puis croire que vous, fils du suffrage universel, vous défendiez le suffrage restreint. — Vous n'y comprenez rien, je perds l'Assemblée. — Vous périrez avec elle ! — Pas du tout ; quand l'Assemblée sera au-dessus du précipice, je coupe la corde. » Op. cit., p. 338.

quarts des voix proclamée nécessaire par la Constitution elle-même, pour qu'on pût procéder à sa revision (ce qui renfermait le pays dans une terrible impasse), ne fut pas obtenue, les uns craignant une restauration monarchique, les autres l'élection à nouveau du Prince Président, d'autres enfin ne voulant pas toucher à l'arche sainte du suffrage universel, récemment et solennellement consulté. — Dans ces conditions, la revision se trouva repoussée * .

Le dénouement fut le coup d'Etat du 2 décembre 1851 qui, en érigeant une fois déplus le pouvoir personnel sur les ruines du régime représentatif, ferma brutalement pour Tocqueville, en même temps que pour ses collègues des Assemblées délibérantes, la carrière politique, et le laissa dans un désespoir de dégoût et une colère indignée qui débordent dans sa Correspondance et dans ses Entretiens^,

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