‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 16 sur 28 · Barrot en a fait l'histoire dans ses « Mémoires · texte numérisé non relu

Barrot en a fait l'histoire dans ses « Mémoires

portefeuille des Affaires Etrangères, et il dut bon gré mal gré la poursuivre, tout en ne se faisant pas d'illusion sur les obstacles auxquels il se heurterait ^ Le pape s'était réfugié à Gaëte; le corps d'armée commandé par le général Oudinot s'empara de Rome après un siège pendant lequel une des préoccupations de Tocqueville fut que larmée française ne bombardât pas la Ville éternelle, et les monuments qui sont, comme il l'écrivait à M. de Corcelle, « la propriété du monde chrétien )). Le ministre français avait pour mission de ramener le pape à Rome et d'imposer son retour au parti révolutionnaire qui avait proclamé la république romaine. Ce retour devait être accompagné de la concession par Pie IX d'une constitution et d'institutions libérales, précédées d'une amnistie, et c'est dans ses conditions que Tocqueville posait nettement la question dans ses instructions à nos diplomates ^ On se rappelle la tournure que prirent les événements et les difficultés sans nombre qui suivirent l'entrée victorieuse de nos troupes dans la Ville éternelle. Les concessions demandées à la Cour pontificale furent éludées par elle ou refusées :

1. Pour lui, la question de Rome était « la montagne qui menace de nous ensevelir tous. » Lettre inéd. à M. de Corcelle.

2. Voir dans les Entretiens, p. 29r» et suiv., et cf. Odilon Barrot (^Mémoires). ^

et rexpédilion de Rome, en divisant profondément la Chambre, en servant de prétexte à la fois aux réclamations de la gauche et à celles de la droite, suivant que la politique du ministère, interprétée avec passion par les partis, semblait incliner d'un côté ou de l'autre, en donnant au Prince Président l'occasion ou le prétexte d'intervenir directement dans la politique extérieure, prépara la ruine de la seconde république.

Il est resté du passage de Tocqueville au ministère et de ses rapports avec le Prince Président, deux merveilleux portraits consignés dans les Souvenirs, et où l'auteur a déployé tout son talent de peintre et d'observateur : l'un du Président luimême, l'autre de l'Assemblée législative et notamment des conservateurs qui assuraient la majorité du Cabinet tout en lui étant secrètement hostiles. Le portrait du Président vaut qu'on le cite presque intégralement: cette figure ténébreuse par tant de ses traits, qui a exercé sur son pays et sur l'Europe une si extraordinaire influence, grâce en partie aux circonstances, grâce aussi à un mélange bien singuUer de défauts et de qualités, dont les uns comme les autres ont servi à son prestige avant de l'engloutir dans les catastrophes, a été éclairée par Tocqueville d'une intense et pénétrante lumière, On sent que l'auteur a éprouvé tout d'abord, et

avant les prochains désenchantements, à l'égard du futur empereur, une certaine sympathie assez vive pour lui faire bien comprendre la nature de son tempérament et de son intelligence, en le gardant à la fois de l'esprit de panégyrique et de celui de dénigrement, qui ont inspiré alternativement trop de ceux qui ont eu à parler de Napoléon III.

« Louis-Napoléon était très supérieur à ce que sa vie antérieure et ses folles entreprises avaient pu faire penser à bon droit de lui. Ce fut ma première

impression en le pratiquant Il avait comme

homme privé certaines qualités attachantes : une humeur bienveillante et facile, un caractère humain, une âme douce et même assez tendre, sans être délicate, beaucoup de sûreté dans les rapports, une parfaite simplicité, une certaine modestie pour sa personne, au milieu de Torgueil immense que lui donnait

son origine Sa conversation était rare et stérile:

chez lui nul art pour faire parler les autres et se mettre en rapport intime avec eux ; aucune facilité à s'énoncer lui-même, mais des habitudes écrivassières et un certain amour-propre d'auteur. Sa dissimulation qui était profonde, comme celle d'un homme qui a passé sa vie dans les complots, s'aidait singulièrement de l'immobilité de ses traits et de l'insignifiance de son regard : car ses yeux étaient ternes et opaques comme ces verres épais destinés à éclairer la chambre des vaisseaux, qui laissent passer la lumière, mais k travers lesquels on ne voit rien. Très

insouciant du danger, il avait un beau et froid courage dans les jours de crise, et en même temps, chose assez commune, il était fort vacillant dans ses desseins Il avait toujours, dit-on, été très adonné aux

plaisirs et peu délicat dans le choix. Cette passion de jouissances vulgaires et ce goût de bien-être s'étaient encore accrus avec les facilités du pouvoir. Il y alanguissait chaque jour son énergie, y amortissait et rabaissait son ambition même. Son intelligence était incohérente, confuse, remplie de grandes pensées mal appareillées, qu'il empruntait tantôt aux exemples de Napoléon, tantôt aux théories socialistes, quelquefois aux souvenirs de TAngleterre où il avait vécu: sources très différentes et souvent fort contraires. Il les avait péniblement ramassées dans des méditations solitaires, loin du contact des faits et des hommes, car il était naturellement rêveur et chimérique. Mais quand on le forçait de sortir de ces vagues et vastes régions pour resserrer son esprit dans les limites d'une affaire, celui-ci se trouvait capable de justesse, quelquefois de finesse et d'étendue, et même d'une certaine profondeur, mais jamais sûr et toujours prêt à placer une idée bizarre à côté d'une idée juste. En général, il était difficile de l'approcher de très près, sans découvrir une petite veine de folie, courant au milieu de son bon sens et dont la vue, rappelant sans cesse les escapades de

sa jeunesse, servait à les expliquer On peut dire,

au demeurant, que ce fut sa folie plus que sa raison qui, grâce aux circonstances, fit son succès et sa

force Il se fiait a une étoile; il se croyait fermer

ment l'instrument de la destinée et l'homme néces-

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saire. — Le trait caractéristique et fondamental de son esprit, en matière politique, était la haine et le mépris

des Assemblées L'orgueil que lui donnait son

nom, qui était sans bornes, s'inclinait volontiers devant la nation, mais se révoltait à Tidée de subir rinfluence d'un parlement... Son infériorité dans la discussion lui rendait en général le contact des hommes d'esprit assez pénible... Il désirait, avant tout, rencontrer le dévouement à sa personne et à sa cause : le mérite le gênait pour peu qu'il fût indépendant. Il lui fallait des croyants en son étoile et des adorateurs vulgaires de sa fortune. »

Aux côtés de ce chef d'Etat dont la franchise n'était pas la qualité dominante, Tocqueville n'eut pas à se louer de celle des chefs de la majorité qui soutenaient en apparence le cabinet de ses votes, tout en conspirant, à en croire l'ancien ministre, secrètement sa chute. Il leur fait de vifs reproches de leur attitude, et ne les ménage pas dans la peinture qu'il retrace de leurs intrigues et de leurs manèges.

(( Dufaure se faisait supporter des conservateurs : mais leurs chefs furent toujours ingagnables... Ils ne voulaient pas prendre le gouvernement

ni laisser personne gouverner avec indépendance

Je ne crois pas que depuis le 13 juin jusqu'aux dernières discussions sur Rome, c'est-a-dire pendant la durée presque totale du cabinet, il se soit passé un

seul jour où ils ne nous aient tendu des embûches... Ils blâmaient nos choix, critiquaient nos mesures, interprétaient défavorablement nos paroles, et, sans vouloir violemment nous renverser, s'arrangeaient de manière que nous trouvant sans point d'appui, ils pussent toujours, du moindre coup, nous mettre à terre »

Tocqueville articule contre les chefs de la majorité des accusations graves au point de vue d'une entente qu'ils auraient conclue avec le Président, prévoyant même un changement de vive force de la Constitution :

« Nous étions instruits par nos agents, que la plupart d'entre-eux, mais surtout M. Thiers et M. Mole, voyaient sans cesse le Président en particulier, et le poussaient de tout leur pouvoir à renverser, d'accord avec eux, et à frais et profits communs, la République. Ils formaient comme un ministère secret à

côté du cabinet responsable Depuis ma sortie du

ministère, j'ai appris de source certaine que vers le

mois de juillet 1849, le complot fut fait Les chefs

de la majorité et Louis-Napoléon étaient d'accord, et le coup ne manqua que parce que Berryer qui, sans doute, craignait de faire un marché de dupe, refusa son concours et celui de son parti. On ne renonça pourtant pas à la chose, mais on ajourna... Quand je songe, ajoute Tocqueville, qu'au moment où j'écris ces lignes, c'est-à-dire deux ans seulement après l'époque dont je parle, la plupart de ces mêmes hommes s'in-

dignent de voir le peuple violer la Constitution en faisant pour Louis-Napoléon précisément ce qu'ils lui proposaient de faire alors eux-mêmes, je trouve qu'il est difficile de rencontrer un plus notable exemple de la versatilité des hommes et de la vanité des grands mots de patriotisme et de droit dont les petites passions se couvrent... »

Le chapitre fragmentaire que Tocqueville a écrit dans ses Souvenirs sur la direction de la politique extérieure pendant son ministère, est curieux par les arguments qu'il apporte à Tappui de ce jugement d'un historien récent de la République de 1 848* : que ce qui a le plus vieilli de cette époque, c'est sa politique étrangère. On ne croirait pas que cinquante ans à peine nous séparent de l'Europe à laquelle Lamartine avait adressé ses manifestes au nom de la République française triomphante. Partout, à l'instant où Tocqueville entrait en contact avec elles, les monarchies un moment ébranlées par l'exemple et le signal de la Révolution de Février,

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