L' « ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION
LE PLAN DU LIVRE. — LE TABLEAU DE L*EXISTENCE ADMINISTRATIVE, POLITIQUE ET SOCIALE DE l'aNCIEN RÉGIME. LA RELIGION ET LA RÉVOLUTION. FRAG- MENTS DE LA SUITE DE L^OUVRAGE : LES ÉVÉNEMENTS QUI ONT PRÉCÉDÉ LA RÉVOLUTION. LES HOMMES DE LA RÉVOLUTION.
(( En jetant un coup d'œil rétrospectif sur les « années écoulées de 1840 à 1852, pendant les- (( quelles l'action parlementaire suspendit en partie (( pour Tocqueville le travail de création intellec- « tuelle, peut-être trouverait-on que l'aptitude plus (( grande qu'il y puisa pour l'exécution de son « dernier livre, en fut le bienfait le plus certain. » Ainsi parle l'auteur de la notice biographique, et les lecteurs de V Ancien Régime et la Révolution sont enclins à partager cet avis.
La vie politique est une excellente préparation et comme un entraînement salutaire à écrire l'his-
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toire : avoir vécu celle-ci, dans le présent, et comme à mesure qu'elle se forme, rend l'écrivain plus souple à pénétrer et à comprendre le passé et à faire revivre par la plume les hommes et les institutions. L'expérience et la pratique qui faisaient encore sur bien des points défaut à l'auteur de la Démocratie en Amérique, avaient été acquises par lui et complétaient son génie. 11 avait vu de près les hommes et il les avait vus dans de grands événements ; il avait dû agir lui-même * et prendre parti dans ces événements. 11 avait pu contrôler jusqu'à quel point les faits se conforment aux prévisions de l'esprit même le plus calculateur et le plus sagacè, et quelle part y est laissée, soit à l'action personnelle des individus, soit aux caprices de la fortune.
La première partie du livre qui devait consacrer la gloire de Tocqueville comme écrivain, date de Sorrente, où, au commencement de 1851 , sa santé, déjà bien ébranlée, lui avait fait chercher le loisir et le soleil. D'Italie même il conseillait à ses amis
1. Tocqueville écrit au comte de Kergorlay (15 décembre '1850) : « Les dix dernières années qui ont été assez stériles pour moi sous beaucoup de rapports, m'ont cependant donné des lumières plus vraies sur les choses humaines et un sens plus pratique des détails sans me faire perdre l'habitude qu'avait prise mon intelligence de regarder les affaires des hommes par masses. Je me crois plus en état que je ne létais quand j'ai écrit la Démocratie, de bien traiter un grand sujet de littérature politique. »
d'opposer par un réveil d'énergie l'activité intellectuelle à l'inertie dont la politique semblait vouloir les envelopper, et de montrer qu'au moins en eux l'esprit veillait inébranlable sous un douloureux régime de compression et de silence. Il donna l'exemple. Reprenant un sujet qu'il avait déjà abordé en 1836, dans une revue anglaise*, il voulut remonter à la naissance, en France, de cette démocratie dont il avait suivi les destinées dans un autre pays pour en mieux comprendre le caractère dans le nôtre ; et pour cela étudier profondément la révolution et les temps qui l'ont immédiatement précédée et suivie. Son dessein, écrivait-il à ses amis (janvier 1851), était non d'entreprendi-e l'histoire de la Révolution et de l'Empire, « mais de chercher à montrer et à faire comprendre la cause, le caractère et la portée des grands événements qui forment les anneaux principaux de la chaîne de ce temps. . . de suivre ces événements jusqu'à l'homme extraordinaire qui en est sorti, de déterminer la direction qu'il a donnée au mouvement de la Révolution française, au sort de la nation et à la destinée de toute l'Europe. »
1. « Etat social et politique de la France avant et depuis 1789, » dans la London and Westminster review, dirigée alors par J. S. Mill. On retrouve là toutes les idées fondamentales sur l'ancienne société française, que l'auteur devait vingt ans plus tard développer.
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Nous ne pouvons pas naturellement accompagner pas à pas Fauteur dans une étude qui le retint pendant cinq années attaché à approfondir les causes et le caractère d'une crise gigantesque et de ses conséquences sociales. Nous voudrions seulement rappeler brièvement sa méthode, ses conclusions, et le lien qui rattache celles-ci aux problèmes essentiels de notre démocratie.
Durant cinq années, Tocqueville, avec la passion qui le caractérisait dans ses entreprises, appartint tout entier à la préparation de son ouvrage. Comme il avait été vingt ans plus tôt chercher en Amérique même une démocratie réelle et vivante, il se transporta du moins par les yeux en face de Timage exacte et précise des hommes et des choses qui ont directement engendré notre démocratie actuelle. Il voulut avant tout des documents de première main, des témoignages non encore déformés par les préjugés ou les intérêts des époques postérieures, et il les recueillit aux archives, surtout dans celles des anciennes administrations provinciales, notamment celles de la généralité de Tours et celles de File de France*; puis il voyagea en Allemagne, où il pensait re-
1. Il se fixa à Saint-Cyr,enTouraîne, pendant une partie de l'année 1854, pour se consacrer à ses recherches.V.^/*<re^ie/?5, p. 329".
trouver plus visibles qu'ailleurs les traces de Fancienne société féodale *. Il accumula des documents considérables, en y distribuant peu à peu Tordre et la vie. Un livre extraordinairement lumineux et cependant nourri de faits est né de cette longue élaboration. Tout le monde Ta lu. Tous les historiens postérieurs de la Révolution s'en sont inspirés.
Le style de l'auteur, un peu tendu, apprêté parfois, ou trop sententieux dans la Démocratie, s'était assoupli et précisé ^ Sa pensée, tout en restant concise et condensée, quelquefois à l'excès, avait gagné une clarté parfaite et pris cette forme en quelque sorte définitive et organique à laquelle on reconnaît un grand écrivain traitant un grand sujet. Ici le grand écrivain analysait le passé et au lieu de chercher à prophétiser l'avenir, comme dans son premier ouvrage, s'attachait à pénétrer les causes de faits accomplis auxquels il pouvait en toute sécurité apphquer ses puissantes qualités de coordination et de réflexion, sans risquer de se tromper sur les effets futurs qu'il déduirait de ses
1. Il apprit en 1855 l'allemand avec un acharnement dont il parle dans plusieurs lettres et le sut assez pour comprendre' les documents originaux.
2. « Je n'ai pas lu Montesquieu depuis dix ans, écçivait-il. Je lis surtout les auteurs dont la forme est la plus éloignée de la sienne, Voltaire par exemple. » (Lettre à M. Bouchitté, 9 août 1856).
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prémisses. Il avait sous les yeux les résultats directs des événements qu'il étudiait et pouvait se servir, pour éclairer le passé, du présent, qu'il avait observé et même vécu.
C'est bien du présent qu'il est parti pour remonter vers les époques écoulées. Après vingt années d'expérience et de méditation, les idées de Tocqueville sur la liberté et sur l'égalité, sur le contraste qui s'est établi entre elles, en France, sur le rôle nécessaire de la religion dans une démocratie, sont restées ce qu'elles étaient il y a vingt ans. Les événements ont apporté à ses opinions une frappante confirmation. Maintenant, dans le calme de la retraite et la force de la maturité, il veut se livrer à un examen approfondi des causes d'où est né l'ordre social et politique sur lequel il a réfléchi toute sa vie, d'où proviennent les caractères essentiels, les vices et les penchants de notre démocratie qu'il a tant de fois signalés à ses contemporains. Dès les premières pages de son livre, il pose la thèse dont il va poursuivre la vérification :
« La Révolution n'a point été faite, comme on Ta pensé, pour détruire l'empire des croyances religieuses... Elle a été essentiellement, malgré les apparences, une révolution sociale et politique. . . Elle n'a point tendu à perpétuer le désordre, a méthodiser l'anarchie, comme disait un de ses principaux adver-
saires, mais à accroître la puissance et les droits de l'autorité publique... Elle n'a eu pour effet que d'abolir ces institutions politiques que Ton désigne d'ordinaire sous le nom d'institutions féodales, pour y substituer un ordre social et politique plus uniforme et plus simple, qui avait l'égalité des conditions pour base... Quelque radicale qu'elle ait été, la Révolution a cependant beaucoup moins innové qu'on ne le suppose généralement. »
La démonstration de cette double affirmation — de ce que la Révolution a été et de ce qu'elle n*a pas été — est très inégalement répartie dans le premier volume de Tocqueville (le seul qui ait vu le jour de son vivant). Pour prouver ce qu'elle n'a pas été, et surtout qu'elle n'a pas été une Révolution religieuse, conclusion qui lui tient paiiiculièrement au cœur et à laquelle il reviendra plusieurs fois, l'auteur se contente d'un petit nombre d'arguments directs, sur lesquels il glisse assez rapidement et sans aller très au fond de la question. On sent qu'il a hâte d'arriver à la partie positive de sa démonstration, qui consiste à rechercher dans les faits et dans les témoignages anciens, quel a été le caractère essentiel, fondamental, delà Révolution. Quand il aura saisi celui-ci sur le vif, quand il l'aura fait toucher du doigt et éclairé de toutes les lumières possibles, les autres traits de la Révolu-
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lion, traits imaginaires ou exagères par une vue incomplète et inexacte des choses, rentreront d'euxmêmes dans Fombre, où l'auteur pourra les laisser reposer.
Si Terreur a été si longtemps possible, c'est que, pense Tocqueville, jamais événement plus grand, conduit de plus loin, mieux préparé, n*a été moins prévu ni moins compris de ceux qui l'ont vu naître ou même fait naître. Dès qu'elle éclate, la Révolution suscite la curiosité universelle. Cet événement si peu calculé se déroule et porte des conséquences inattendues.
« A mesure que Ton voit apparaître la tête du monstre. . . ; qu'après avoir détruit les institutions politiques, elle abolit les institutions civiles, après les lois change les mœurs, les usages et jusqu'à la langue ; quand après avoir remué les fondements de la société elle semble enfin vouloir s'en prendre à Dieu luimême ; lorsque bientôt cette même révolution déborde au dehors avec des procédés inconnus jusqu'à elle... avec des opinions armées^ comme disait Pitt, une puissance inouïe qui abat les barrières des empires, brise les couronnes, foule les peuples, et, chose étrange, les gagne en même temps à sa cause; à mesure que toutes ces choses éclatent, le point de vue change. Ce qui avait d'abord semblé un accident ordinaire de la vie des peuples, paraît un fait si nouveau, si contraire même à tout ce qui s'était passé auparavant dans
le monde, et cependant si général, si monstrueux, si incompréhensible, qu'en l'apercevant l'esprit humain demeure comme éperdu. Pour de Maistre, la Révolution prend « un caractère satanique ». — D'autres découvrent en elle un dessein bienfaisant de Dieu qui veut renouveler non seulement la face de la France, mais celle du monde et qui va créer en quelque sorte une humanité nouvelle. »
Miracle divin ou monstrueux, Tauteur, sans se laisser éblouir, étourdir ni effrayer, en aborde hardiment l'analyse comme il l'aurait fait d'un événement historique plus ancien et dont nous ne sentirions plus aussi directement l'ébranlement ; et pour cela, par un mouvement naturel, il remonte à ses racines.
(( Pour comprendre la révolution, j'ai voulu d'abord pénétrer jusqu'au sein de l'ancien régime.* ))
Cette simple résolution était grosse de conséquences. Les anciennes histoires de la Révolution partaient presque toutes de cet aphorisme qu'un abîme séparait la France d'avant 89 de celle d'après le serment du Jeu de Paume. « Les Français ont
1. Avant-propos, p. m. « On ne saurait parler d'une nation à une époque donnée, écrivait déjà Tocqueville dans son premier essai sur l'Etat social et politique de la France avant et depuis 1789 (publié en 1836), sans dire ce qu'elle a été un demi-siècle auparavant. »
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fait en 1789 le plus grand effort auquel se soit jamais livré aucun peuple, afin de couper en deux
leur destinée ils se sont imposé toutes sortes
de contraintes pour se façonner autrement que leurs pères ; ils n*ont rien oublié pour se rendre méconnaissables. » — La plupart des auteurs ont été pris à cette première vue. Beaucoup, jusqu'à nos jours mêmes, et parmi les plus célèbres, ont commencé Thistoire de 1789 à 1789; mais Tocqueville, familier avec la philosophie de l'histoire, dont cependant le nom même Teffrayait, pense que nos pères avaient beaucoup moins réussi dans leur singulière entreprise, qu'on ne l'avait cru au dehors et qu'ils ne l'avaient cru d'abord eux-mêmes; qu'ils avaient à leur insu conservé de l'ancien régime la plupart de leurs sentiments, de leurs habitudes, de leurs idées : ils s'en sont servis pour accomplir la Révolution et ils s'en sont servis encore, sans le vouloir, pour construire la société nouvelle. Le meilleur moyen de s'en convaincre est de laisser de côté pour un moment la France moderne et d'aller interroger dans son tombeau celle qui en apparence n'est plus : la France d'ancien régime.
Tocqueville a déployé à explorer ce tombeau une merveilleuse et sagace patience : ce qui aurait pu n'être que la démonstration d'une thèse est devenu
entre ses mains un admirable livre d'histoire ; l'histoire des origines de notre structure sociale moderne, des liens qui rattachent notre démocratie égahtaire et centralisée à l'état de choses qui a suivi le régime féodal, des causes qui ont fait sortir l'une de l'autre, et qui expliquent la plupart des traits essentiels et permanents de notre organisation politique. Tocqueville le premier a, en quelque sorte, refait cette partie de notre état civil avec la précision d'un notaire. Il l'a recherché dans les procès-verbaux des Assemblées d'Etats et des Assemblées provinciales, dans les cahiers manuscrits de 1 789, dans les correspondances administratives *, dans les mémoires du temps ; il a, par un contact prolongé, saisi comme d'après nature, les détails de l'existence sociale de nos pères à l'aurore de la Révolution.
Il a renfermé en un mot heureux la conclusion de cette partie de son étude : « J'ai entendu jadis un orateur qui disait en parlant de la centralisation : (( Cette belle conquête de la Révolution que l'Europe nous envie... » — Je veux bien que la centralisation soit une belle conquête, je consens à ce que l'Europe nous l'envie, mais je soutiens que ce n'est point une conquête de la Révolution. »
1. « Je pourrais, écrivait-il à ses amis, faire un cours de droit administratif d'ancien régime. »
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Elle est, au contraire, un aboutissant de notre histoire entière, un résultat de la destruction des institutions féodales qui s'est opérée plus ou moins lentement dans toute TEurope et qui, en France, a abouti dès le xvi® siècle à la monarchie absolue ; la vieille France a légué cette forme d'Etat social à la nouvelle. Celle-ci s'en est emparée et s'est montrée fidèle héritière en achevant de détruire radicalement et d'un coup ce qui restait des débris féodaux. Cela seul a été la Révolution*.
Ce tableau, retracé par Tocqueville, de la nation ancienne unifiée et comme aplanie successivement avant 1789 par le pouvoir royal, ce tableau qui est le véritable noyau et la partie la plus résistante de son livre, est resté définitif: d'autres historiens ont pu ajouter des traits à ceux que Tocqueville avait réunis*; ils ont pu corriger,
1 , « La Révolution n'a été que la terminaison soudaine et violente d'une œuvre à laquelle dix générations d'hommes avaient travaillé. Si elle n'eût pas eu lieu, le vieil édifice social n'en serait pas moins tombé partout, ici plus tôt, là plus tard : seulement, il aurait continué à tomber pièce à pièce, au lieu de s'effrondrer tout à coup... La féodalité était demeurée la plus grande de nos institutions civiles en cessant d'être une institution politique. Ainsi réduite elle excitait bien plus de haines encore... En détruisant une partie des institutions du moyen âge, on avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en laissait. »
2. Est-il besoin de rappeler que dans sa magistrale Histoire de l'Europe et la Révolution Française, M. Albert Sorel a brillamment étendu à la politique extérieure de la révolution la méthode et les idées de Tocqueville, et montré que là comme à l'intérieur, « la
atténuer ou rectifier certains de ceux qu'il avait dessinés : ils n'ont pas modifié profondément l'image qu'il a tracée au moyen de documents accumulés, admirablement choisis et résumés : celle d'un pays où, par suite de l'efiacement progressif du clergé comme puissance politique, de la noblesse devenue (( un corps d'olGciers sans soldats » et surtout une caste de privilégiés, de « premiers habitants » sans fonctions, sans pouvoir politique réel, le pouvoir central a peu à peu absorbé toutes les forces et toutes les initiatives de groupes ou d'individus et préparé par son action de nivellement successif, au détriment d'une aristocratie inutile et haïe, la révolution démocratique, d'où devait sortir notre organisme social actuel, avec ses alternatives de despotisme et d'anarchie. « La nation, disait Turgot, dans un rapport au roi, est une société composée de différents ordres mal unis, et d'un peuple dont les
révolution n'a point porté de conséquence, même la plus singulière, qui ne découle de l'histoire et ne s'explique par les précédents de l'ancien régime. » Il a mieux que personne prouvé la vérité de cette parole de Tocque ville: « Quiconque n'a étudié et vu que la France, ne comprendra jamais rien, j'ose le dire, à la révolution française. » M. Taine a repris tout le sujet et l'a éclairé d'un nombre prodigieux de faits et de témoignages, sans s'éloigner sensiblement des conclusions de Tocqueville, mais en systématisant parfois à l'excès quelques-unes de ces conclusions. Il a cependant vu et analysé de plus haut que l'auteur de a l'Ancien régime » le courant philosophique et religieux qui aussi bien que le courant politique et social aboutissait nécessairement à la révolution.
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membres n'ont entre eux que très peu de liens, et où par conséquent personne n*est occupé que de ses intérêts particuliers. Nulle part il n'y a d'intérêt commun visible... Votre Majesté est obligée de tout décider par elle-même ou par ses mandataires. ))
Tocqueville a suivi la vérification de cette assertion de Turgot dans chacune des branches de l'existence nationale, communale, provinciale, administrative ou judiciaire, et chacun des chapitres destinés à préciser ce travail de vérification est comme une pierre soigneusement taillée qui vient compléter un appareil de construction singulièrement logique et régulier. La correspondance des Intendants lui a permis de faire revivre, sous les yeux du lecteur, la France monarchique administrative en la cornparant à notre France actuelle. Les analogies éclatent. — D'Argenson écrivait en 1733 : « Les détails confiés aux ministres sont immenses : Rien ne se fait sans eux, rien que par eux, et si leurs connaissances ne sont pas aussi étendues que leurs pouvoirs, ils sont forcés de laisser tout faire à des commis qui deviennent de véritables maîtres. » — (( Qui lit un préfet, écrit Tocqueville, lit un intendant. )) — (( Jamais, disait Law à d'Argenson, jamais je n'aurais cru ce que j'ai vu quand j'étais contrôleur des finances. Sachez que ce royaume de
France est gouverné par trente intendants. Vous n'avez ni parlement, ni états, ni gouverneurs I Ce sont trente maîtres des requêtes, commis aux provinces, de qui dépendent le bonheur ou le malheur de ces provinces ». « Quand la Révolution survint, écrivait Tocqueville en manière de conclusion, on aurait vainement cherché, dans la plus grande partie de la France, dix hommes qui eussent l'habitude d'agir en commun d'une manière régulière et de veiller eux-mêmes à leur propre défense : le pouvoir central devait seul s'en charger. Sous l'ancien régime, comme de nos jours, il n'y avait ville, bourg, village, ni petit hameau en France, qui pût avoir une volonté indépendante dans ses affaires particulières, ni administrer à sa volonté ses propres biens. »
Ce qui a servi à lier la France a servi à briser violemment ses liens. C'est l'originalité du livre de Tocqueville d'avoir trouvé dans le même phénomène l'explication des deux phases en apparence contradictoires de l'histoire de notre nation.
« Presque tous les vices, presque toutes les erreurs, presque tous les préjugés funestes que j'ai constatés dans notre passé, ont dû, soit leur naissance, soit leur développement à Tart qu'ont eu la plupart de nos rois de dresser les hommes, afin de les gouverner plus absolument... Mais quand le
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bourgeois eût été ainsi bien isolé du gentilhomme, le paysan du gentilhomme et du bourgeois ; lorsqu'un travail analogue se continuant au sein de chaque classe, il se fut fait dans l'intérieur de chacune d'elles de petites agrégations particulières, presque aussi isolées les unes des autres que les classes l'étaient entre elles, il se trouva que le tout ne composait plus qu'une masse homogène mais dont les parties n'étaient plus liées. Rien n'était plus organisé pour gêner le gouvernement ; rien non plus pour Taider. De telle sorte que l'édifice monarchique entier put s'écrouler tout ensemble et en un moment, dès que la société qui lui servait de base s'agita. »
Le lecteur est au premier abord assez surpris des termes qu'emploie Tocque ville lorsque, quittant ce qu'il appelle « les faits, anciens et généraux » qu'il vient d'étudier longuement, il passe à un ordre de faits qu'il qualifie « de faits particuliers et plus récents qui ont achevé de déterminer la naissance et le caractère de la Révolution » . Les chapitres où il a considéré « ces faits particuliers et plus récents » sont peu nombreux et comme noyés au milieu des autres. L'étonnement augmente
lorsqu^on s'aperçoit que le sujet dont traitent ces chapitres n'est rien moins que la question de Finfluence de la philosophie et du mouvement des idées du xviii® siècle sur la Révolution. On entrevoit cependant en y réfléchissant qu'une volonté manifeste a empêché Tocqueville d'exposer cette partie de sa matière comme il l'avait fait du reste, et que c'est de propos délibéré qu'il l'a abordée par un angle tout particulier. Ce propos se rattache au fond même de sa thèse, telle que nous avons rappelé qu'il l'avait posée, telle qu'il y revient lorsqu'il s'agit de déterminer dans quelle mesure et de quelle façon il s'occupera du rôle de la philosophie et de la religion dans la Révolution. A son avis, ce rôle a été indirect ou plutôt n'a existé que grâce à des circonstances spéciales. Les apparences sont tout à fait contraires à cette assertion : « La Révolution française est une Révolution politique qui a pris en quelque chose l'aspect d'une Révolution religieuse Elle se répand au loin, elle pénètre
par la prédication et le prosélytisme elle a
allumé une passion que jusque-là les Révolutions politiques les plus violentes n'avaient jamais pu
produire elle est devenue elle-même une sorte
de religion nouvelle, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui néanmoins a inondé la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs. » C'est
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Tocqueville lui-même qui la qualifie ainsi et dans ces propres termes. Et cependant, aux yeux de tous, le caractère le plus saillant et le plus apparent de cette Révolution religieuse c'est bien l'irréligion. La philosophie du xvni® siècle. Tune des causes principales de la Révolution, est profondément irreligieuse. Les philosophes du xvni® siècle s'en sont pris avec une sorte de fureur à l'Eglise . Ils ont voulu arracher les fondements mêmes du christianisme. Ils ont trouvé dans leurs attaques une grande popularité et rencontré dans Topinion un grand concours. Mais ne sont-ce pas là, objecte Tocqueville, de simples apparences? Si on envisage un laps de temps suffisamment prolongé, les attaques du rationalisme contre TEglise ont été stériles, ce qui prouve qu'elles ne correspondaient pas à des besoins permanents des esprits ni des cœurs. La foi s'est relevée victorieuse des assauts qu'elle a subis : si le clergé a subi des modifications définitives, l'influence de la partie spirituelle de la religion est restée intacte. D'où vient donc le succès éphémère et retentissant des attaques du xvni® siècle contre l'Eglise .^^ N'est-ce pas de causes politiques et exclusivement politiques .^^ Les haines contre elle sont nées de ce qu'elle était une puissance privilégiée, de ce que les prêtres étaient propriétaires, seigneurs, décimateurs. C'est une œuvre d'Etat qu'on a accomplie
et réussîe contre elle et non une substitution de doctrine. Or une société libre n'est pas possible sans religion. L'Amérique et F Angleterre Font prouvé et Fauteur a passé son existence à le constater et à le proclamer. Partout et dans tous les temps, quand on a voulu renverser une religion, on a tenté de faire triompher à la place une foi rivale : ainsi le christianisme contre le paganisme, ou la réforme contre le cathohcisme. En France au contraire on a assailli avec fureur la religion chrétienne sans essayer même de la supplanter par une autre croyance.
Etait-ce parce que les Français pouvaient se passer de religion? Ils ont prouvé qu'ils en avaient autant besoin que les autres peuples : ils Font prouvé en se reprenant après la Révolution à celle qu'ils avaient en apparence abandonnée : mais ils Font prouvé même avant et pendant la Révolution : n'ontils pas en effet à ce moment, si l'on cherche sous les apparences, remplacé, comme à leur insu, par une religion la religion à laquelle ils ne voulaient plus croire ?
(( Lorsque la reUgion déserta les âmes, elle ne les laissa pas vides et débilitées : elles se trouvèrent momentanément remplies par des sentiments et des idées qui tinrent pour un temps sa place et ne leur