‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 26 sur 28 · Le portrait va plus loin que ma pensée (Tocqueville · texte numérisé non relu

Le portrait va plus loin que ma pensée (Tocqueville

peut-être plus immédiats et plus grands, mais les nôtres sont très grands aussi. Quand je dis les nôtres, je veux parler de ceux de la France, comme d'un pays qui est décidé à jouir du gouvernement constitutionnel. Je ne suis pas sûr que si la Russie devait devenir maîtresse du continent, elle ne permettrait pas que la France continue à vivre sous un despotisme quasi-indépendant sous son protectorat : mais elle ne nous laissera jamais nous développer à l'état de nation puissante et libre.

(( Je partage aussi les craintes de Thiers au point de vue du succès ; je ne crois pas que Napoléon luimême, avec toute son énergie, son activité, son intelligence, aurait pu diriger une grande guerre avec un ministre de la guerre hostile à cette guerre ; un homme qui n'a pas le cœur à son affaire la fait négligemment ou imparfaitement.* Son premier acte aurait été de renvoyer Saint-Arnaud. Et puis voyez les deux autres hommes sur l'énergie et l'habileté desquels nous devons compter : l'un est Ducos, ministre de la marine, homme de facultés et de caractère très ordinaires; l'autre est Bineau, ministre des finances, encore inférieur à Ducos... Le vrai premier ministre est Napoléon HI lui-même ; mais il n'est pas homme d'affaires, il n'entend pas les détails: il donnera des ordres pour que les choses soient faites ; mais il ne pourra pas constater si on les a faites; il ne connaît même pas ses moyens d'action, et il n'a pas confiance en ceux qui les connaissent. Une guerre qui aurait nécessité toutes les facultés de Napoléon et des ministres et généraux de Napoléon, va se faire sans aucun esprit supérieur pour la diriger, sans

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bons instruments pour Texécuter. Je crains quelque grand désastre.

« Un tel désastre peut renverser cet homme du sommet où il se tient sur un pied, sans racines. Il peut amener un mouvement populaire dont le parti anarchique tirerait profit: ou, ce qui est plus à craindre, il peut effrayer Louis-Napoléon et le faire changer subitement de politique. Il est capable de tourner court, décéder sur tout, sur la clef du Saint- Sépulcre, le protectorat des orthodoxes, même les Dardanelles et le Bosphore, et de demander à Nicolas, en échange, le Rhin. Je ne peux pas me délivrer du cauchemar que d'ici a deux ans peut-être la France et l'Angleterre peuvent être en guerre ; les calculs de Nicolas ont été déçus, mais son plan n'est pas mal habile; il avait le droit de conjecturer que vous regarderiez le danger de cette alliance comme bien plus grand que celui qui serait résulté de la concession que vous lui auriez faite du protectorat, En prenant le parti contraire vous avez adopté la solution courageuse et magnanime : j'espère qu'elle réussira...

« Je vois avec regret le langage de vos journaux au sujet de la fusion; je n'ai pas voulu m'oCcuper de celle-ci, je ne veux rien avoir à faire avec les prétendants : mais comme simple mesure de précaution, c'est une sage mesure ; elle règle ce que sera la conduite du parti royaliste dans le cas, qui peut se réaliser, où la France resterait subitement sans maître.

. « Vos éloges excessifs de Louis-Napoléon et votre langage injurieux contre les Bourbons constituent

jusqu'à un certaîn point cette intervention de couleur politique que vous niez ouvertement. J'admets le préjugé anti-anglais des Bourbons et j'admets aussi que votre alliance avec un Bonaparte ne l'amoindrira pas. Mais les opinions d'un souverain constitutionnel ne décident pas, comme celles d'un despote, la conduite de son pays ; le pays désire la paix et par dessus tout la paix avec vous— r plus que la paix, la bonne entente mutuelle. LeS" Bourbons ne peuvent revenir qu'avec une constitution : c'est devenu la tradition de la famille ; c'est leur titre à la couronne ; il n'y a pas une vieille marquise du faubourg Saint- Germain qui croie au droit divin. Les classes élevées en France sont bourbonniennes parce qu'elles sont constitutionnelles, parce qu'elles pensent que la monarchie constitutionnelle est le gouvernement qui convient le mieux à la France, et que les Bourbons peuvent plus que d'autres nous le donner. Dans les classes moyennes, il y a sans doute une grande inclination vers l'égalité sociale d'une république ; mais elles craignent son' instabilité. On n'a jamais vu une république durer plus d'un an ou deux, «i mourir autrement que dans des convulsions. Quant aux basses classes, les paysans s'occupent peu de politique et la partie- raisonnable des ouvriers ne se soucie que d'avoir un travail régulier, même s'il est à bon marché ; les autres sont socialistes et après le gouvernement de l'Assemblée rouge, désirent un despote rouge. »

Je racontai qu'à Londres j'ai rencontré, il y a quelques semaines, un socialiste français, un professeur de mathématiques. « Je préfère, me dit-il, un

Bonaparte a un Bourbon : on peut toujours tirer quelque chose d'un Bonaparte. »

— Qu'avez-vous tiré de celui-ci?

— Beaucoup. Nous avons obtenu la confiscation des d'Orléans ; c'est un grand pas, cela porte atteinte à la propriété...

Tocqueville : « Voilà bien les vrais sentiments des rouges... Si cet homme, avait un certain empire sur lui-même, s'il voulait nous accorder même une dose modérée de liberté, il pourrait régner et même fonder une dynastie. Il avait tout pour lui, le prestige de son nom, l'acquiescement de l'Europe, la crainte des socialistes et le mépris que l'on ressentait des républiques. Nous étions fatigués de Louis- Philippe : nous ne nous rappelions la branche ainée que pour la haïr, et la Chambre pour la mépriser. Nous n'aurions jamais été de loyaux sujets, mais nous aurions pu être des sujets mécontents avec la modération qui est dans notre nature. »

... (( Je suis effrayé, continua-t-il, de votre bill de réformes : votre nouvelle franchise de six livres doublera, je le suppose, le nombre des électeurs ; c'est un nouveau pas vers le suffrage universel qui est la plus fatale des institutions et aussi celle contre laquelle il y a le moins de remèdes*. Tant que vous conserverez votre aristocratie, vous garderez votre liberté; si elle disparaît, vous tomberez dans la pire

1. Gela va plus loin que ma pensée. Je crois que le vote universel peut se concilier avec d'autres institutions qui diminueraient le danger (Tocqueville).

des tyrannies, celle d'un despote élu et contrôlé, s'il est contrôlé, par la multitude ^ »

9 avril. — TocQUBviLLB : « Les pires fautes des gouvernements sont celles qui n'alarment pas le public ; on est en train de nous dépouiller des libertés locales et du self government que nous avions arrachés au pouvoir central par une lutte de quarante ans. La Restauration et le gouvernement de Juillet étaient aussi centralisateurs que Napoléon lui-même. Ils transmirent les pouvoirs locaux qu'ils furent obligés de nous rendre, à cet étroit pays légal, aux imposés privilégiés qui essayaient alors de gouverner la France. La République popularisa les conseils généraux et ainsi détrôna les notaires qui avaient gouverné ces assemblées, lorsqu'elles représentaient seulement la bourgeoisie. La république rendit les maires électifs ; elle mit l'éducation aux mains des autorités locales ; sous son influence les communes, les cantons et les départements allaient devenir de vrais corps, s'administrent eux-mêmes. Ils ne sont plus que des circonscriptions géographiques. Le préfet nomme les maires et place dans chaque canton un commissaire de police qui n'est pas toujours un homme respectable. Les gardes champêtres sont sous son contrôle. Le recteur, qui était une sorte de ministre local de l'éducation, dans

1. Cela va aussi plus loin que ma pensée. Je crois très désirable le maintien des institutions aristocratiques en Angleterre, mais je suis loin de dire que leur abolition mènerait nécessairement au despotisme, surtout si elles s'aflaiblissaient peu à peu et n'étaient pas renversées par une Révolution (Tocqueviiie).

chaque département, est supprimé, et ses pouvoirs passent au préfet. Celui-ci nomme, fait avancer et destitue tous les maîtres des écoles primaires. Il peut changer la commune en une simple agrégation inorganique d'individus, en renvoyant tous les foncr tionnaires communaux et en remettant leurs fonctions à ses propres créatures. Des centaines de communes ont subi ' ce traitement, et leurs maîtres maintenant sont des paysans ignorants. Le préfet peut dissoudre le conseil général et bien qu'il ne puisse pas nommer directement les successeurs, il le fait dans la réalité ; nul candidat aux élections ne peut réussir s'il n'est soutenu par le gouvernement... Les tribunaux aussi bien criminels que civils sont aux ordres de l'exécutif. Le gouvernement nomme les juges, le préfet désigne le jury et la haute police se passe des juges et des jurys... Les journaux sont supprimés ou surveillés; les imprimeurs sont les esclaves du préfet, car ils perdent leur privilège s'ils sont mal avec lui ; les secrets de la poste sont habituellement et ouvertement violés; il y a des espions qui écoutent et répètent les conversations, Chaque individu se trouve sans défense et isolé en face de cet exécutif sans scrupule avec ses milliers de bras armés et ses milliers d'yeux ouverts. La seule opposition qu'on essaye est de s'abstenir de voter... Je ne crois pas que même avec la paix et la prospérité qui habituellement accompagne la paix, ce gouvernement pourrait durer longtemps en France. Son existence peut-elle être prolongée par une guerre heureuse ? Cela se peut. . . Le grand océan démocratique sur lequel l'empire flotte est agité par

des courants que le gouvernement ne découvre que par leurs résultats ; il ne sait rien des passions qui influent sur ces grandes masses en apparence dormantes. En étouffant leurs manifestations, il les empêche de se produire. Le suffrage universel est un détestable moyen de gouverner, mais c'est un puissant instrument de révolution. »

— Mais, dis-je, le peuple n'aura pas occasion d'user de cet intrument. Tous les grands corps électifs ont quelques années à vivre.

— (c C'est vrai, et aussi la rage populaire fera explosion sous une forme plus directe et peut-être plus redoutable. Ce gouvernement ne peut exister même pour un temps limité, qu'à la condition d'une guerre brillante et heureuse ou d'une paix prospère. 11 lui faut être rapidement et nettement victorieux. S'il échoue, il sombrera : ou peut-être, au milieu de ses terreurs, il se tournera vers l'autre alternative, la paix. Le public en France est trop ignorant pour se soucier de l'agrandissement de la Russie. La force de la Russie lui paraissant faire la faiblesse de l'Angleterre, lui est sympathique. Je ne suis pas sûr que la paix la moins honorable avec Nicolas, ne donnerait pas à Louis-Napoléon une popularité immédiate : je suis sûr que ce serait le cas si la paix était accompagnée de tentations jetées à la vanité et à la cupidité nationale, par exemple l'offre de la Savoie ou des îles Baléares : et si vous vouliez nous empêcher de les prendre, il serait facile de tourner contre vous nos vieux sentiments de jalousie et de haine. »

10 avril iS54. — Promenade à Azay-le-Rideau.

TocQUEviLLE : « La perte de notre aristocatie est un malheur que nous n'avons jamais réparé. Les légitimistes sont ses successeurs territoriaux, ses successeurs en bonnes manières, en loyauté et en préjugés de caste, mais non en culture, en intelligence, en énergie, ni, par suite, en influence. Entre eux et la bourgeoisie, il y a un abîme, qui ne tend pas à se fermer. Il faudrait un intérêt et un but commun pour les rapprocher.

(( Si le meurtre du duc d'Enghien ne les avait pas fait reculer de terreur et de dégoût devant Napoléon, ils se seraient peut-être fondus avec la nouvelle noblesse de services, de talents et de richesse. Ils étaient prêts à se rallier à lui, pendant le Consulat. Pendant la restauration, ils ont toujours été en guerre avec la bourgeoisie, et par suite avec la Constitution, sur laquelle leurs ennemis s'appuyaient. Après la chute de Charles X qui fut le résultat de cette lutte, leur hostilité s'étendit à la couronne. Louis-Philippe essaya de gouverner uniquement à l'aide des classes moyennes ; la tentative était peut être inévitable, mais l'échec était certain. Les hautes et les basses classes, également irritées, s'unirent pour le renverser. Sous la république, les légitimistes reprirent, jusqu'à un certain point, leur place dans l'Etat. Ils amenèrent à leur suite la population des campagnes qui vint au secours de la Chambre en juin 1848. La république eut la sagesse de ne pas exiger de serment. Elle ne demanda pas à ceux qui voulaient bien la servir, de commencer par désavouer ouvertement leurs opinions et leurs principes traditionnels. Les légitimistes entrèrent

dans les conseils généraux. Ils firent partie avec la bourgeoisie, des administrations locales, le seul lieu de rapprochement entre les citoyens des différentes classes.

(( Les tendances socialistes qu'on impute au deuxième empire, le serment qu'il a l'imprudence d'exiger, ses prétentions à fonder une dynastie, son principe essentiel dont ils ont horreur, la monarchie élective, les a rejetés dans l'opposition. Je crois leur désaffection très dangereuse, et le danger est certainement accru par la fusion. Le principal but de celle-ci est d'influer sur l'armée. La grande terreur de l'armée est l'idée d'une division intestine. Pour éviter la guerre civile, elle accepterait tout. Plutôt que d'être coupée en deux partis, elle aurait adhéré à l'Empire. Maintenant elle peut rejeter les Bonaparte sans engendrer une guerre de succession.

... (f Nos légitimistes sont inférieurs à l'aristocratie anglaise, et ils sont inférieurs, je le répète, à leurs ancêtres du xviii® siècle. Il y avait dans les hautes classes parisiennes à la fin de ce siècle une vivacité de curiosité et d'esprit de recherche, une liberté d'opinion, une indépendance, une fermeté de jugement, qu'on n'avait jamais vues et qu'on n'a pas revues. Plaisirs, admirations, vanités même, tout était intellectuel. Voyez le succès de Hume. Ses manières étaient gauches ; il était lourd comme causeur, bien qu'instructif. Il parlait mal français. Il passerait maintenant pour un intelligent lourdaud ; mais on avait tellement alors le culte du savoir et du talent — surtout tournés contre les préjugés — que Hume fut, pendant des années, le lion des salons de Paris. Les

beautés a la mode se faisaient la. guerre pour l'épais philosophe... Si les brillants causeurs et écrivains d'alors revenaient à la vie, je ne crois pas que le gaz, les vapeurs, le chloroforme, ou le télégraphe électrique les étonneraient autant que la torpeur de la société actuelle, et la médiocrité des livres d'aujourd'hui... »

Dans la soirée on a discuté la nouvelle organisation du service des Indes et des autres fonctions administratives de l'Etat qui ^consiste à les donner au concours.

TocQUEViLLE : (( C'cst le système que nous suivons depuis bien des années, dit Tocqueville, en poursuivant un double but: affaiblir l'aristocratie de la fortune, de la naissance et des relations ; en cela nous avons réussi. L'école Polytechnique et les autres écoles où l'on est reçu au concours, sont remplies de jeunes gens des classes moyennes, qui, n'ayant pas les distractions de la société, et qui, se livrant exclusivement aux études littéraires et scientifiques qui touchent à leur examen, battent leurs concurrents de plus haute naissance. L'autre but était de former les meilleurs fonctionnaires possibles. Là nous avons échoué ; nous avons établi une moyenne d'aptitude et de savoir, restreint le nombre d'employés tout à fait mauvais, mais réduit à presque rien le nombre des employés distingués. L'application exclusive à un petit nombre de sujets, toujours les mêmes, non choisis par l'élève, mais qui lui sont imposés par la règle inflexible de l'école, sans tenir compte de ses goûts ou de ses facultés, est aussi mauvaise pour l'esprit que le serait pour le corps l'exercice constant d'une seule catégorie de muscles...

346 PRAOIIENTS ET ENTRETIENS

« Si VOUS nous imitez, vous augmenterez le nombre de vos hommes de second ordre, et restreindrez ceux du premier, et ce qui est peut-être encore plus grave, que vous le considériez comme un bien ou comme un mal, vous ferez un nouveau pas dans une voie où vous en avez déjà fait beaucoup, dans celle qui tend à enlever l'administration et le gouvernement de votre pays des mains des hautes classes pour les faire passer à celles des classes moyenne et inférieure... »

Paris. Hôtel Bedford^ 2 mars 1855. -^— Conversation sur le projet de voyage de Louis-Napoléon en Crimée.

TocQUBviLLE : « Nous envisageons ce voyage avec beaucoup de crainte. Nous sentons que, pour le moment, son existence nous est nécessaire, et qu'il s'exposerait à beaucoup de risques. Il lui faudra en braver sur le champ de bataille, ou dans un assaut, et son courage et son fatalisme le conduiront là où il vaudrait mieux qu'il n'allât pas ; mais nous craignons plus encore la maladie que les balles, et les fatigues d'un climat qui n'est pas sain, même pour les plus robustes. S'il y va, il faudra qu'il reste jusqu'à la chute de Sébaslopol. Cela peut durer des mois, et qui sait ce qui peut se passer en plusieurs mois, en France, à Paris, dans des temps comme celui-ci ? Et puis il ne peut pas laisser derrière lui son cousin Jérôme — , puisqu'il ne veut pas repartir — et on ne peut pas l'emmener de force...

« ... Celui-là a du talent, mais pas de principes, ni de bon sens. Il est Corse jusqu'à la moelle. Je l'ai suivi à la Constituante parmi les montagnards. Rien

de plus mauvais que ses votes, de plus agressif que ses discours... »

Nous en vînmes à causer de la politique anglaise...

(( Tant de mes amitiés et de mes sympathies sont anglaises, dit Tocqueville, que je suis ce qui se passe dans votre pays avec grande anxiété. Pour nous que l'expérience du malheur rend sensibles aux signes précurseurs des orages, vos derniers six mois ont une apparence bien révolutionnaire. Il y a chez vous, comme chez nous en 1847, un malaise général au milieu de la prospérité. Votre peuple semble, comme Tétait le nôtre, las de ses hommes publics, et prêt à perdre sa confiance dans ses institutions. On se plaint de votre système aristocratique... qui aboutit a donner les fonctions aux incapables qui ne pourraient pas faire autre chose et à les laisser vieillir dans leurs places... Le vaisseau est trop délabré pour naviguer autrement que dans des eaux calmes et avec bon vent. Vous venez d'en faire l'expérience, avec votre organisation militaire, et vous voyez qu'elle tombe en morceaux. Vous êtes incapable de soutenir une ligne d'opérations qui soit seulement à sept milles de sa base. Au prochain orage, ce sera le tour de votre administration coloniale ; résistera-t-elle mieux?... Si vous vous mettez à l'œuvre avec activité, sans tenir compte des intérêts ou des préjugés privés, pour réparer et refaire le vieil instrument, vous pourrez éviter nos catastrophes ; mais je ne vois pas que vous soyez suffisamment hardis, ni même assez alarmés. Voyez ce qui se passe ici. Il y a un an, nous estimions trop haut votre puissance militaire. Aujourd'hui, nous l'estimons trop bas, à mon avis. Il y a un

an, nous tremblions devant l'apparence d'une chance de guerre avec l'Angleterre ; on en parle maintenant avec beaucoup de calme. Nous croyons qu'il ne serait pas diBfîcile de jeter 100,000 hommes sur vos côtes et qu'avec la moitié on traverserait l'Angleterre et l'Irlande. Vous vous trompez, si vous croyez que ces idées fausses disparaîtront d'elles-mêmes; il vous faudra pour les déraciner un grand succès militaire. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il serait de votre intérêt que la Russie cédât, tandis que Sébastopol résiste. Une paix hâtive vous économiserait de l'argent et des hommes, mais elle ne vous rendrait pas votre réputation. Je vous conseille de considérer cette paix là comme une paix armée, et de vous préparer à la lutte avec un nouvel ennemi, par des préparatifs non seulement effectifs, mais visibles*. »

1. J'ai entendu universellement louer sans restrictions le courage héroïque de vos soldats, mais en même temps j'ai trouvé répandue cette croyance qu'on s était trompé sur limportance de l'Angleterre dans le monde, comme puissance militaire proprement dite, qui consiste autant à administrer la guerre qu'à combattre ; et surtout qu'il lui était impossible, ce qu'on ne croyait pas jusquelà, de lever de grandes armées, même dans les 'cas les plus pressants, je n'avais rien entendu de pareil depuis mon enfance. On vous croit absolument dans notre dépendance, et du sein de la grande intimité qui règne entre les deux peuples, je vois naître des idées, qui, le jour où nos deux gouvernements cesseraient d'être d'accord, nous précipiteront dans la guerre contre vous, beaucoup plus facilement que cela n'eût pu avoir lieu depuis la chute du Premier Empire. Gela m'afflige, et pour l'avenir de l'alliance anglaise (dont vous savez que j ai toujours été un grand partisan) et non moins aussi, je l'avoue, pour la cause de vos institutions libres. Ce qui se passe n'est pas de nature à la relever dans notre esprit. Je vous pardonnerais de déconsidérer vos principes par les louanges

Paris y 3 mars. — Entretien sur les profits et les pertes de la guerre pour l'Europe. Nous fûmes d'accord que la Russie et l'Angleterre y avaient toutes deux perdu, la Russie en puissance, l'Angleterre en réputation. Quant à la Prusse, bien qu'ayant gagné commercialement, elle est humiliée et irritée par la supériorité qu'à réclamée et obtenue l'Autriche, a II faut aller en Allemagne, dit Tocqueville, pour connaître son opinion. Il y a un sentiment général d'insécurité à l'intérieur et de faiblesse à l'extérieur, parmi les petits états. L'Autriche passe pour le rempart de l'ordre contre les révolutionnaires, et de l'Allemagne contre la Russie. Sans tirer l'épée, elle est entrée en possession des principautés, a rejeté la Prusse pu second rang, s'est émancipée de la Russie, est devenue l'alliée de la France, de l'Angleterre et même de son vieil ami le Piémont. Elle est tranquille en Italie. Elle a encore la Hongrie et la Pologne, comme grosses difficultés, mais étant plus forte, elle est en meilleure situation vis-à-vis d'elles...

« ... Quant à nous, ce que nous avons gagné, nous le payons cher, puisque cela a servi à consolider le

dont vous accablez le gouvernement absolu qui règne en France, mais je voudrais du moins que vous ne le fissiez pas d'une manière encore plus efficace par vos propres fautes, et par la comparaison qu'elles suggèrent. Il me semble du reste bien difficile de dire ce qui résultera pour vous-mêmes du contact intime et prolongé avec notre gouvernement, et surtout de l'action commune et du mélange des deux armées. Je doute, je vous l'avouerai, que l'aristocratie anglaise s'en trouve bien, et quoique A. B. ait entonné l'autre jour un véritable hymme en l'honneur de celles-ci, je ne crois pas que ce qui se passe soit de nature à rendre ses chances plus grandes dans l'avenir. (Tocqueville.)

350 FRAGHENTS ET ENTRETIENS

despotisme actuel. Pendant un an, nous avons senti que la vie et même le maintien de Louis-Napoléon au pouvoir nous étaient nécessaires. Ils nous resteront nécessaires tant que la guerre durera. Nous nous habituons à l'obéissance, même à la résignation. Il n'est pas devenu plus populaire. Lui et sa cour sont autant tenus à l'écart par les classes élevées qu'il y a trois ans ; mais tout en répétant que « cela ne peut pas durer » nous le répétons avec moins de conviction... »

20 mai 1856- — Tocqubville : « Rien ne vous a fait plus de mal en France et même en Europe que votre opposition au canal de Suez. Je ne suis pas ingénieur, et je ne sais pas si le canal est faisable ou non ; votre opposition nous fait croire qu'il Test. » — J'objectai que ceux qui faisaient des objections, les faisaient sur le terrain plutôt politique que commercial. Ils prétendent qu'il s'agit de donner aux actionnaires français une bande de terre qui sépare l'Egypte et la Syrie et d'accroître ainsi les intérêts français en Egypte. — « Quelle est la valeur d'une bande de désert où personne ne peut vivre ? Et pourquoi les actionnaires seraient-ils tous Français? Je soupçonne que si vous n'aviez pas fait d'opposition, il n'y aurait pas eu d'actionnaires en France, et que si vous cessiez cette opposition, au moment de l'appel de fonds, beaucoup de ceux qui ont donné leurs noms par manifestation patriotique, se retireraient d'une entreprise qui est, en tous cas, très hasardeuse. »

PariSy 20 avril 1857. — Conversation surTImpératrice et la possibilité qu'elle soit régente. — TocqueviLLE : (( Cela suppose premièrement que l'Empereur reste au pouvoir jusqu'à sa mort, et secondement que son fils lui succède. Je m'attends à ces deux éventualités. Il est impossible de nier que Louis-Napoléon a montré beaucoup de dextérité et de tact. Son système de gouvernement est détestable, à le considérer au point de vue du bien de la France ; mais habile, s'il vise uniquement le maintien de son propre pouvoir. — A ce point de vue, il n'a pas commis de grandes fautes. C'est surprenant, presque incroyable ; mais son élévation ne l'a pas grisé. » — J'objectai que la raison en était qu'il y était préparé depuis longtemps. — « Il n'a pas pu raisonnablement s'y attendre avant 1848. Boulogne et Strasbourg ont été les coups de désespoir d'un homme qui ne risque en somme qu'une existence de pauvreté, d'obscurité et d'exil. S'il avait réussi alors, son succès eût été éphémère. . . Même après 1 848, et malgré le discrédit des Bourbons, nous n'aurions pas subi un Bonaparte, sans le vertige où nous avait jetés la terreur des socialistes. C'est elle qui Ta créé, elle qui le maintient. L'habitude, la crainte du sang versé, de la misère, et des conséquences inconnues d'une révolution, le maintiendront pendant le reste de sa vie. Les mêmes sentiments assureront la succession à son fils. Celui-ci gardera-t-il la couronne ? C'est une autre question »

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