‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 25 sur 28 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

23 décembre 1851. — Pris le thé chez Tocqueville : « Ceci est une nouvelle phase dans notre histoire. Toutes nos révolutions ont été faites par un parti politique : voici la première fois que Tarmée s'est emparée de la France, l'a garottée, bâillonnée et jetée aux pieds de son maître.

— Est-ce qu'il n'en a pas été de même au 18 Fructidor?...

— « Par certains côtés, les deux événements se ressemblent, mais les Directeurs représentaient un parti. Les Conseils et la plus grande partie de l'aristocratie ainsi que la bourgeoisie étaient bonapartistes (?) [sic) ; les basses classes étaient républicaines ; Tarmée ne fut qu'un instrument; elle travailla, non pour elle-même, mais pour le parti républicain. Le 18 brumaire ressemble plus au dernier coup d'Etat:

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car il a fini comme celui-ci a commencé, par une tyrannie militaire : mais il a été une révolution autant civile que militaire. Il y avait une majorité dans les Conseils pour Bonaparte. Louis-Napoléon au contraire n'avait pas un ami dans la Chambre. Les classes éclairées ont défendu le 18 brumaire; elles ont repoussé le 2 décembre. Le siège consulaire de Bonaparte reposait sur l'élite de la France. Celui-ci ne peut trouver un défenseur avouable. Montalembert, Baroche, Fould, un ultramontain, un avocat de province, et un banquier juif, voilà ses associés les plus respectables. Pour trouver le pendant, il faut remonter à 1,800 ans. »

J'objectai que quelques personnes dont le jugement m'inspirait le plus grand respect paraissaient considérer qu'il y avait eii conspiration des deux parts, et que la seule différence était que le Président avait porté le premier coup.

— (f Je le nie absolument. Lui, en effet, a conspiré dès novembre 1848. Ses instructions directes à Oudinot, sa lettre à Ney, quelques mois après son élection, prouvent qu'il était décidé à ne pas se soumettre au gouvernement parlementaire. Puis vinrent les renvois successifs de ministères, jusqu'à ce qu'il eût égalé la fonction à un rôle de commis ; puis l'attitude demi-royale, les revues de Satory, l'encouragement aux cris séditieux, le choix pour toutes les hautes situations dans l'armée de Paris de ceux que leur bassesse de caractère préparait au rôle d'âmes damnées ; ensuite, à Dijon, l'affront public à l'Assemblée. En octobre, nous sûmes qu'il avait fait son plan; à ce moment seulement nous commençâmes à songer à

nos moyens de défense : mais ce n'était pas là conspirer : des voyageurs conspirent-ils en cherchant leurs pistolets lorsqu'ils voient approcher une bande de voleurs ? La proposition Baze était absurde parce qu'elle était inapplicable. C'était une précaution contre un danger imminent ; mais même votée, on n'eût pas pu l'exécuter. L'armée déjà gagnée aurait bravé les ordres de l'Assemblée. J'ai souvent causé de la situation avec Lamoricière et mes autres amis militaires. Nous voyions venir ce qui est arrivé aussi clairement que nous le voyons rétrospectivement ; mais nous n'avions aucun moyen de l'empêcher. »

— Votre projet de loi sur la responsabilité, n'étaitil pas une attaque ?

— « Cette loi ne venait pas de nous. C'est le conseil d'Etat qui nous l'avait envoyée : il l'avait préparée pendant deux ans et aurait du nous la transmettre beaucoup plus tôt. Nous pensâmes qu'elle était dangereuse, c'est-à-dire que, bien que juste en elle-même, elle irriterait le président, et que dans notre situation de faiblesse il fallait l'écarter. Aussi le bureau auquel le projet fut renvoyé, refusa de déclarer Turgence : preuve qu'il n'aurait pas passé avec les dispositions qui, bien que raisonnables, n'étaient pas approuvées par le Président. Notre conspiration fut celle des agneaux contre le loup...

« Bien que j'aie dit qu'il conspirait depuis son élection, je ne crois pas que son intention fût de frapper si tôt. Il voulait attendre jusqu'en mars, alors que les craintes du mois de mai seraient plus vives. Deux circonstances le firent se hâter : la candidature du prince de Joinville qu'il considérait

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comme son plus dangereux concurrent, et l'agitation suscitée par les légitimistes pour le rappel de la loi du 31 mai. Cette loi était une arme nouvelle contre la Chambre, et il craignait que, s'il différait, elle ne fût rapportée sans lui. »

— Combien de temps durera cette tyrannie ?

— « Aussi longtemps qu'elle ne sera pas impopulaire auprès des masses. A présent, seules les classes éclairées sont hostiles. Nous ne pouvons accepter d'être privés du droit de parler et d'écrire — ni que les destinées de la France dépendent de l'égoïsme, de la vanité, des terreurs ou des caprices d'un homme, d'un étranger de race et d'éducation, et d'une bande d'aventuriers militaires et de bourgeois avilis, bons tout au plus à former l'état-major et le Conseil privé d'un Catilina. Nous ne pouvons souffrir que le peuple qui a porté la torche de la liberté à travers l'Europe, soit réduit aux ténèbres : mais le grand nombre n'en a souci. La crainte du socialisme les jette tète baissée dans les bras du despotisme. Comme en Prusse, en Hongrie, en Autriche, en Italie, chez nous les démocrates ont servi les intérêts des absolutistes. Le spectre de mai 1852 apparaissait plus redoutable à mesure qu'il approchait : mais maintenant que les Rouges ont donné la preuve de leur faiblesse, que 10,000 de ceux qui passaient pour les plus actifs du parti, vont mourir de faim ou de fièvre a Cayenne, le pays regrettera le prix de la victoire contre des ennemis imaginaires. Trente-sept ans de liberté nous ont fait une nécessité de la liberté de la presse et des discussions parlementaires. Si Louis-Napoléon nous les refuse, il se fera détester comme tyran ; s'il les

accorde, elles le tueront. Nous critiquons toujours nos maîtres, durement et souvent même injustement. Il est impossible qu'un homme aussi irréfléchi, entouré et voulant être entouré d*hommes dont la bassesse est la seule recommandation auprès de lui, qu'un tel homme ne commette pas des fautes et des folies sans fin. La presse, la tribune, les divulgueront, peut-être les exagéreront. Une fois discrédité, Tarmée se tournera contre lui. Elle sympathise avec le peuple dont elle a été récemment séparée et auquel elle doit bientôt retourner : elle ne soutiendra pas un despote impopulaire. Il me semble que le deux décembre est plus dangereux pour l'Europe que pour nous: l'Angleterre en devrait prendre plus d'alarmes que la France : nous serons débarrassés de Louis-Napoléon dans quelques années, peut-être dans quelques mois : mais qui peut dire le mal que d'ici là il aura fait à ses voisins ?

— « Sans doute, dit M™* de Tocqueville, il voudra rester en paix avec l'Angleterre » — « Je n'en suis pas sûr du tout. Il ne peut pas rester tranquillement à administrer : il faut qu'il fasse quelque chose pour distraire l'attention publique, et remplacer les émotions politiques qui nous ont amusés ces quarante dernières années. Les grandes réformes sociales sont incertaines, difficiles et lentes : la gloire militaire se gagne en une semaine. Une guerre avec l'Angleterre, au début, est toujours populaire. Combien de volontaires il trouverait pour une pointe sur Londres ! Le mieux qui puisse vous arriver est d'être exclus des Conseils de la grande famille des despotes. Comment amuser ces 400,000 baïonnettes dont il est l'esclave

autant que nous ? Croix, grades, gratifications, ont coulé à flots sur l'armée de Paris : elle a reçu — fait inouï dans notre histoire — les honneurs et les récompenses d'une campagne, pour sa boucherie des boulevards. Est-ce que les autres armées ne vont pas réclamer leur part de besogne et de salaire? Tant que la guerre civile dure en province, il y a là un emploi pour elles : mais elle va cesser. Que fera-t-on d'elles ? Les enverra-t-on en Suisse, en Belgique, au Piémont ? Et l'Angleterre laissera-t-elle faire ? »

31 décembre. — Dîner chez Tocqueville avec M°*^ Grote, Rivet et Corcelle.

Tocqueville : « Je n'ai jamais passé de temps si gai qu'au quai d'Orsay. L'élite de la France, par l'éducation, la naissance, le talent et surtout l'esprit de conversation, était enfermé dans les murs de cette caserne. La grande lutte dans laquelle nous avions joué courageusement notre rôle, était finie : nous avions fait notre devoir, couru quelques périls, nous en prévoyions d'autres, et nous nous trouvions tous dans cet état d'excitation que le danger et le combat affrontés à plusieurs, engendrent quand ils ne sont pas par trop redoutables. De la cour où on nous avait parqués pour quelques heures et où le duc de Broglie et moi nous déchirions un poulet avec nos doigts et nos dents, on nous transféra dans une sorte de long couloir ou grenier, qui courait le long de la partie supérieure du bâtiment, et qui servait de dortoir supplémentaire pour les soldats, lorsque les salles du bas étaient pleines. Quelques-uns descendirent, louèrent des paillasses

aux hommes, et les montèrent. Je n'en eus pas le courage, et restai sur le plancher dans mon manteau. Au lieu de dormir, nous passâmes la nuit à nous lancer de paillasse à paillasse, des anecdotes et des bons mots. C'était une pluie d'esprit. Nous nous amusions de choses qui répétées sonneraient creux. Je me rappelle Kerrel (?) {sic), un homme de bonne humeur, qui nous faisait rire en s'écriant avec solennité en regardant le plancher couvert de matelas et d'hommes politiques, le tout éclairé par deux chandelles de suif : « Voilà donc où en est réduit ce fameux parti de l'ordre ! » Ceux qu'on mit au secret et qui ne purent se soutenir l'un l'autre moralement se trouvèrent dans des dispositions d'âme bien différentes :• les uns furent abattus, les autres enragés. Bedeau resta seul vingt-quatre heures : à la fin un homme entra et lui offrit du sucre : il lui sauta à la -gorge, et le pauvre porte-clef se sauva croyant son

prisonnier fou »

Je rappelai à Tocqueville l'opinion de Beaumont que la France redeviendrait une république. — « Je ne voudrais pas affirmer au sujet d'une forme quelconque de gouvernement, que nous n'y reviendrons pas ; mais j'avoue que je n'aperçois pas, dans un délai appréciable, de perspective pour la république. Nous sommes, il est vrai, moins hostiles à la république qu'en 1848: nous avons constaté qu'elle n'implique pas la guerre, la banqueroute ou la tyrannie : mais nous sentons cependant que ce n'est pas le régime qui nous convient. C'était manifeste dès le début. Louis-Napoléon a eu le mérite ou la chance de découvrir, ce que peu de gens soupçonnaient, le bonapar-

tlsme latent de la nation. Le 10 décembre prouva que le souvenir de l'empereur, bien que vague et mal défini et d'autant plus imposant, hantait encore comme une légende héroïque l'imagination du paysan. Quand Louis Napoléon aura par ses folies et ses violences détruit le charme qui l'a servi, les yeux se tourneront non vers la république, mais vers Henri V. »

— Son élection a-t-elle coûté beaucoup d'argent ? — ^ « Très peu : l'ancien duc de Brunswick lui prêta 300,000 francs sur la promesse de l'aider lorsqu'il pourrait, et je suppose que nous aurons à tenir la promesse, et à remettre le duc dans son duché; c'est tout ce qui fut dépensé. Il avait très peu d'argent à lui, et personne, sauf le duc, n'avait assez de confiance en lui pour lui prêter. Il siégeait a la Chambre seul et silencieux, pris en pitié par les uns et dédaigné de tous. Le silence était nécessaire à son succès. »

2 janvier 1852. — Tocqueville : « Comment expliquer la réception que l'Angleterre fait à Kossuth ? Je comprendrais l'enthousiasme en Amérique pour un démocrate : mais qu'est-ce qui lui vaut les sympathies de l'Angleterre ? — Notre aristocratie ne lui a témoigné aucune sympathie, et quant aux corporations, et aux meetings, ils n'ont vu en lui qu'un opprimé et le champion d'un pays opprimé. — Je le tiens pour l'homme le plus dangereux de l'Europe. — Plus que Mazzini ? Plus que Lamartine ? — Corcelle entra. Nous sommes en train de décerner la palme de la « malfaisance ». — - Je la décerne à La*

martine, ditCoreelle. Sans lui les autres auraient été impuissants. — Mais si Lamartine n'avait pas existé, dis-je, est-ce que 1848 n'aurait pas tout de même éclaté ? — Si certainement, reprit Tocqueville — l'oligarchie de Louis-Philippe aurait sombré et probablement sombré dans la violence, mais cela eût été quelque chose de retarder l'événement... On ne peut nier que l'éloquence et le courage de Lamartine nous ont sauvés de grands malheurs sous le gouvernement provisoire. L'influence de Kossuth n'a été que malfaisante. Sans lui, l'Autriche serait aujourd'hui un empire constitutionnel, avec la Hongrie comme alliée, et servirait de rempart contre la Russie, au lieu d'être son esclave.

— Et Palmerston? dit Corcelle. Si Lamartine a produit Kossuth, Lord Palmerston a produit Lamartine, Mazzini et Charles Albert et tous les incendiaires dont la folie et les crimes ont abouti à Louis- Napoléon.

— Et cependant, dis-je, malgré vos sentiments, vous nous avez aidés à empêcher l'extradition de Kossuth.

— « C'est vrai. Ce fut grâce à l'influence de lord Normanby sur le Président. Ce fut un beau succès de tribune ; votre gouvernement et le nôtre y trouvèrent l'occasion de faire valoir leur courage et leur générosité : mais jamais plus dangereuse expérience ne fut tentée. Vous comptiez sur la prudence et la patience de l'Autriche et de la Russie. Heureusement Nicolas et Nesselrode sont en effet patients ; heureusement aussi les Turcs envoyèrent à Pétersbourg Fuad Effendi, un excellent diplomate, meilleur que

Lamoricière et lord Bloomfield. Il refusa de voir ceux-ci, repoussa leur avis ou leur aide, et s'adressa uniquement à la générosité et à la justice de l'Empereur. Il admit que la Russie était assez forte pour s'emparer des réfugiés, mais supplia l'Empereur de ne pas donner un pareil exemple, et il n'écrivit rien, ne laissa rien qui pût offenser l'orgueil de Nicolas ; et de cette façon il réussit.

« Deux jours après, arrive une longue remontrance de lord Palmerston, que lord Bloomfield devait lire à Nesselrode et lui laisser. Un homme du monde, voyant que la chose était faite, aurait gardé un document irritant. Mais Bloomfield l'emporte chez Nesselrode. (( Mon Dieu, dit celui-ci, nous avons abandonné toutes nos réclamations. Pourquoi nous tourmenter en voulant nous prouver que nous n'aurions pas dû les faire? » Bloomfield allègue des ordres précis. « Lisez donc, mais ce sera très ennuyeux », et l'interrompant avant qu'il fût à la moitié : « Lamoricière m'a dit tout cela, en moitié moins de mots. Supposons la lecture faite... » Mais Bloomfield fut inexorable

4 janvier, — Dîné seul avec Tocqueville. — (( Les avantages de la situation de Louis-Napoléon, sont tels qu'il peut défier n'importe quel ennemi : mais son plus redoutable ennemi, c'est lui-même. C'est essentiellement un copiste. Il ne peut rien inventer; ses opinions, théories, maximes, même ses complots, il a tout pris du plus dangereux des modèles, d'un homme qui, doué d'un génie et d'une habileté qu'on n'a vus ni réunis ni même isolés en

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mille ans, s^est cependant ruiné lui-même par la folie de ses entreprises. Il vaudrait bien mieux pour lui oublier Thistoire de son oncle. Il pourrait alors se fier k son propre bon sens ou à celui de ses conseillers. Ni Tun ni Tautre ne lui seraient de bons guides ; mais ils seraient moins dangereux que l'imitation aveugle de ce qui a été fait il y a 50 ans par un homme auquel il ressemble fort peu, et dans un état social très différent en Europe et en France, de Tétat actuel. »

8 janvier, — ïocqueville : « Dans les ténèbres où nous sommes, alors que personne n'ose imprimer ni souvent parler, bien que nous sachions que d'atroces actes de tyrannie sont commis chaque jour, il est difficile de préciser les faits. En voici un : Un jeune homme, nommé Hippolyte Magin, d'excellente famille, auteur d'une tragédie intitulée : « Spartacus », qili a eu beaucoup de succès, fut arrêté le 2 Décembre. On dit à ses amis de ne pas s'alarmer, qu'on ne lui ferait aucun mal, mais que c'était plutôt dans son intérêt qu'on l'avait arrêté ; que ses opinions libérales étant connues, on l'avait enfermé pour l'empêcher de se compromettre en les exprimant trop vertement. On l'envoya au fort de Bicêtre, dont les casemates, de misérables caves humides, ont été transformées en prison et où 3,000 détenus politiques furent entassés. Ses amis s'inquiètent, non seulement des souffrances qu'il devait endurer après cinq semaines d'emprisonnement en plein hiver, mais aussi des suites qui pourraient en résulter pour sa santé. Ils finissent par

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découvrir qu'il n'était plus à Bicêtre : et quel a été, croyez-vous, le dénouement ? Il est en ce moment en route pour Cayenne sur un bateau de déportés — sans jugement, sans^ même avoir été poursuivi — et il va mourir de la fièvre, s'il échappe aux horreurs de la traversée. Qui peut dire ce qu'il y a eu de cas pareils dans ces déportations en bloc? Combien de ceux qu'on suppose morts aux barricades, ou sur les boulevards, sont peut-être parmi les transportés, réservés pour une mort plus lente ! »

... Une proclamation du Préfet de police ordonne d'effacer des maisons les mots Liberté, Egalité, Fraternité, sous peine de poursuites «administratives. »

« Il y a maintenant, dit Tocqueville, trois formes de procédure : judiciaire, militaire, administrative. Avec la première, on est traduit devant un tribunal, et si le crime est grave, on est condamné à un ou deux ans de prison. Avec la seconde, on va devant une cour martiale, et on est fusillé. Avec la troisième, sans jugement, on est transporté a Cayenne ou en Algérie. »

Paris, 1853, 9 mai. — Pris le thé chez Tocqueville. Il n'est pas bien portant non plus que M"*® de Tocqueville. Ils comptent passer l'été à Saint-Cyr, près de Tours...

17 mai, — Tocqueville et moi nous avons regardé de mon balcon la rue de Rivoli et la place de la Concorde regorgeant d'équipages, et la foule bien vêtue qui remplissait les jardins.

Tocqueville : « Je n'ai jamais vu Paris si animé et

si prospère en apparence. Les économies faites ces quatre dernières années y sont pour beaucoup. L'épargne des Parisiens a cessé. en 1850; mais en province, où elle est très grande toujours, et dans ces temps troublés se change en avarice, elle a duré pendant toute la république. Des personnes dans les affaires m'ont dit que les capitaux qui affluent de province en quête de placement dépassent tous les calculs. C'est comme l'explosion de la végétation pendant ces dernières semaines : nous avons passé subitement de Thiver à l'été.

« J'avoue, d'ailleurs, que cela me remplit de craintes. La Ville de Paris et le Gouvernement dépensent 150 millions à reconstruire Paris. C'est à peu près ce qu'ont coûté les fortifications. On a toujours dit, et avec raison je crois, que l'armée révolutionnaire de 1848 avait été recrutée surtout parmi les 40,000 ouvriers du dehors venus pour ce travail, et qui étaient restés sans emploi. Quand le Louvre, la rue de Rivoli, les Halles, la rue qui doit aller de l'Hôtel-de- Ville vers le nord de Paris, seront terminés.., que fera-t-on de cette masse d'ouvriers inoccupés... lien sera peut-être de même avec les chemins de fer... Le Gouvernement réclame l'honneur de tout ce qui réussit : 'il sera responsable des échecs. S'il y a une mauvaise récolte, on la mettra sur le compte de l'Empereur. Or je ne désire pas la perpétuité de cette tyrannie : mais je ne désire pas qu'elle sombre avant que nous ayons quelque chose pour la remplacer. Les agents de destruction qui minent le régime sont assez puissants pour le faire tomber quand le moment sera venu... »

NOTES DE M««e GROTE

Intercalées par M^^ Simpson dans les conversations

avec N. Senior.

Saint-Cyr, 13féç>rierl85i. — Tocquevili^r: « Ayant vécu, comme je vîens de le faire, dans Thistoire du dernier siècle, ma conviction est qu'il était impossible que la Révolution n'éclatât pas : Jamais causes et effets ne furent plus irrévocablement unis que dans ces terribles événements, m

Tocqueville rappela ce que Napoléon dit dans une de ses conversations à Sainte-Hélène, qu'il avait assisté d'une fenêtre des Tuileries à la scène du 10 août 1792 et que c'était sa conviction que même à ce moment on aurait pu empêcher la Révolution ou du moins sa période de fureur, par des négociations engagées avec les conseils du roi. Tocqueville ne partageait pas l'opinion de Napoléon. « Les cahiers de 1789, disait-il, contiennent les instructions données à leurs délégués respectifs par les trois états ; chaque classe demandait des sécurités constitutionnelles plus grandes, et les nobles peut-être plus que

les autres ordres. Rien n'est plus formel que ces réclamations que la noblesse demandait à ses délégués de faire passer aux États-Généraux : égalisation des charges, responsabilité des ministres, indépendance des tribunaux, liberté de la personne, garanties des propriétés contre la Couronne, un budget annuel des dépenses et des recettes publiques, bref les privilèges nécessaires à l'affranchissement d'une nation lasse du despotisme.

« Le clergé présentait ses requêtes avec une résolution égale, et de même la bourgeoisie ; mais ce sont les nobles qui étaient les plus entiers dans leurs demandes » Nous avons causé de Lafayette.

TocQUBviLLE. — (( Il était aussi grand, que des intentions élevées et pures et de nobles instincts peuvent faire un homme grand ; mais il avait un esprit médiocre et hors d'état de tirer parti des choses dans les circonstances critiques ; il n'avait aucune prévision, aucun flair politique. Il se trompa en mettant, sans garanties, Louis-Philippe sur le trône en 1830 ; il était porté par son caractère désintéressé à avoir, trop bonne opinion des hommes publics. »

Tocqueville causa souvent avec M. Royer-CoUard des événements de 1789.

« Il est difficile, dit-il, de tirer grand chose des hommes de notre temps relativement à leur jeunesse : mon propre père, maintenant âgé de 82 ans, est bien moins plein de détails sur l'ancien régime qu'on ne le croirait. La raison en est que des jeunes gens de 18 à 20 ans ont rarement la faculté ou l'idée de noter des traits de la situation sociale ; ils acceptent ce qui se passe autour d'eux et rarement at-

tachent leur pensée à ce qui leur est familier et d'un usage quotidien. Royer-Collard était un homme d'un esprit supérieur ; il avait beaucoup à raconter; je le pompais toutes les fois que je le pouvais. Il connaissait bien Danton et discutait souvent politique avec lui. Danton était vénal au dernier degré; il a reçu de l'argent de la cour à plusieurs reprises... Lorsque la situation devint périlleuse en 1791, Royer-Collard fut lui-même sollicité par la cour de s'entremettre pour acheter Danton. 11 cherchait une occasion, et après plusieurs conversations préliminaires, Royer- Collard mit les points sur les i. « Non, dit Danton, je ne peux pas écouter de pareilles propositions. Les temps sont changés. 11 est trop tard... Nous le détrônerons et puis nous le tuerons, ajouta-t-il sur un ton emphatique. » Royer-Collard naturellement désespéra de réussir.

« La passion de Danton pour une jeune fille qu'il épousa causa sa ruine ; pendant qu'il se livrait aux douceurs de la lune de miel, à la campagne, sur quelque bord de rivière, Robespierre prit la haute main dans l'Assemblée, et s'arrangea pour le faire mettre en jugement, puis guillotiner. Sa femme, diton, ne sut pas que c'était Danton qui avait ordonné les massacres de 1792: elle le croyait une bonne âme. Il fit délivrer tous ses ennemis personnels avant le commencement du massacre, afin de pouvoir se vanter d'avoir épargné ses ennemis, comme une preuve qu'il n'avait pas été poussé par un bas désir de vengeance, mais seulement par un mobile patriotique. C'était un fanatique de basse espèce qui n'avait aucune conception nette de ce qu'il poursuivait, mais

qui jouissait de rhorrible émoi soulevé autour de lui. ))

18 féi^rier. — Tocqueville :« Tout d'abord, après 20 ans passés dans la vie publique et dans la société d'hommes occupant les plus hautes situations dans le monde politique aussi bien que dans les lettres, j'eus quelques doutes sur la question de savoir si la monotonie et le calme de ma nouvelle existence ne rendraient pas mon esprit indolent et ne le déprimeraient pas; mais j'ai été agréablement rassuré quand je suis arrivé a regarder la société comme une chose dont je puis parfaitement me passer : je ne désire rien autant que de m'occuper, comme je l'ai fait, de la composition d'un ouvrage, qui je l'espère traitera d'autres choses que de sujets rebattus. J'ai trouvé beaucoup de documents nouveaux et mes recherches se sont emparées de moi à un point qui fait du travail intellectuel une source de plaisirs : je m'y livre avec ardeur, tant que ma santé est en bon ordre, ce qui heureusement m'arrive plus souvent depuis les trois ou quatre derniers mois : la compagnie de ma femme me soutient et m'encourage dans mon travail en même temps qu'elle m'égaye, car vous savez l'entière sympathie qui existe entre nous; nous n'avons besoin de rien d'autre et notre existence se déroule avec la plus inflexible monotonie possible. Je me lève à 5 heures 1/2 et je travaille sérieusement jusqu'à 9 heures 1/2, puis je m'habille pour déjeuner h 10 heures, je me promène habituellement pendant une demi-heure et je commence une autre étude, depuis quelque temps celle de l'allemand.

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jusqu'à deux heures, heure à laquelle je sors et marche si le temps le permet ; le soir je lis pour m'amuser et souvent je fais la lecture à M™° de Tocqueville, et je me couche régulièrement à 10 heures...

« Parfois, je réfléchis à ce qu'un homme peut faire même au prix des efforts les plus énergiques et les mieux dirigés comme homme politique ayant une situation dominante, et à ce que .peut faire l'auteur de livres qui font impression. Il est vrai qu'un homme de talent et de courage peut acquérir une situation influente, diriger d'autres individus engagés dans la même carrière et jouir de succès triomphants danslescirconstancesoùilpeutdéployersa force. Mais en même temps je suis frappé de l'exagération avec laquelle il apprécie le bien qu'il a pu faire : je compare l'action intense de la vie publique d'nn homme politique de ce siècle avec la pensée mélancolique du peu d'influence que les plus généreux efforts ont réellement exercée sur la marche des affaires humaines. Un homme croit qu'il a fait de grandes choses, lorsque ses auditeurs et ses contemporains ont été vivement impressionnés par un discours puissant, une interpellation animée ou un acte de courage ; mais si l'on recherche la somme de ce qu'il a réalisé au point de vue du progrès des intérêts généraux de l'humanité, par son passage sur la scène publique, je regrette de dire qu'on y trouve rarement plus qu'une étincelle passagère, quoique bienfaisante, d'excitation produite sur l'esprit public. Je ne parle pas ici d'hommes investis d'une grande puissance, princes, premiers ministres, papes

OU généraux. Ceux-là évidemment laissent des traces durables de leur pouvoir, en bien ou en mal, et les individus parmi eux ont une puissance considérable pour faire le mal sinon le bien. Au contraire, quels résultats un écrivain peut obtenir lorsqu'il possède le don et le savoir nécessaires ! Dans son cabinet, une fois ses pensées rassemblées et ses idées bien rangées, il peut espérer imprimer des traces indélébiles dans le sentier du progrès humain. Quel orateur, quel patriote à la tribune pourraient jamais produire dans tous les sentiments d'une nation la vaste fermentation qu'y ont répandue Voltaire et Jean-Jacques? » *

Conversations avec Senior^.

Saint-Cyr, 28 féç^rier 185i. — J'ai transmis à Tocqueville les opinions de mes amis de Paris.

TocQUEviLLE : (( Jc crois que j'aurais reconnu vos interlocuteurs sans que vous les nommiez. Je l'aurais fait certainement pour Thiers, Duvergier, de Broglie et Rivet, peut-être pour Faucher, certainement pour Cousin. Je les entends parler, je reconnais Dumont et Lavergne, mais je ne les aurais pas découverts : ni l'un ni l'autre n'a la saveur personnelle qui distingue les autres. Vous devez vous souvenir

1 . La copie de ces entretiens fut envoyée à Tocqueville qui me les retourna avec les notés que j'ai reproduites (N. Senior).

DE TOCQUEVILLE AVEC NASSl^U SENIOR 335

cependant que quelques-uns de vos amis savaient, et que beaucoup d'autres ont dû soupçonner, que vous preniez des notes ; Thiers parle évidemment avec le désir qu'on répète ses paroles. En tous cas, on voit de cette façon les opinions que les gens aiment qu'on leur attribue, et par là ils trahissent souvent ce qu'ils pensaient cacher ; mais il faut bien admettre que vous n'avez pas toujours Thomme tel qu'il est. Je suis fâché que vous ne soyez pas plus entré dans les salons des légitimistes : vous n'avez jamais dépassé les fusionnistes. Les légitimistes ne sont pas les Busses que Thiers décrit. Encore moins désirent-ils voir Henri V rétabli par une intervention étrangère et ils ont trop souffert d'avoir commis ce crime ou cette faute pour vouloir recommencer. Ils sont antinationaux en ce qu'ils ne se réjouissent pas des victoires françaises gagnées sous l'homme actuel, mais je ne crois pas qu'ils se réjouiraient d'une défaite. Ils ont été tellement lésés dans leur fortune et leur influence ; ils ont été si longtemps une caste fermée exclue du pouvoir et même de la sympathie publique, qu'ils ont acquis les défauts des esclaves : ils sont devenus timides, frivoles ou amers ; ils ont cessé de désirer autre chose que ceci : qu'on les laisse tranquilles ; mais ils forment une classe étendue, riche et comparativement instruite. Il sera toujours très diflScile de gouverner sans eux* »

« Je suis tout à fait d'accord, continua-t-il, avec Thiers sur la nécessité de la guerre : vos intérêts sont

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