‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 3 sur 28 · La Revue politique et parlementaire, Avril-Mai · texte numérisé non relu

La Revue politique et parlementaire, Avril-Mai

et annoncée inévitable, imminente, aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis ; il calcula la grandeur et établit les proportions du mouvement : il convia ses contemporains, surtout les partis conservateurs qu'il apercevait dans des dispositions bien différentes, à l'accepter sinon avec enthousiasme, du moins comme un fait accompli contre lequel rien ne pouvait prévaloir, avec lequel il fallait s'arranger, sans illusions sur ses bienfaits et sans crainte exagérée de ses menaces, qu'on devait entourer de précautions et de palliatifs plutôt que l'accueillir par des anathèmes.

Ni sa naissance, ni sa foi religieuse, ni son tempérament, ni ses amitiés ne portaient Tocqueville vers le régime populaire. Chacun sentait que la sincérité et la clarté de son esprit le forçaient seules à ses conclusions. La conviction avec laquelle, après un coup d'œil profond jeté sur les deux continents, il annonça à l'Europe qu'elle devrait, elle aussi, à l'instar de l'Amérique, définitivement et irrévocablement voguer en plein océan démocratique, émut d'autant plus ceux qui conservaient encore des illusions. Tous le suivirent avec attention et admiration dans l'analyse impartiale et profonde

qu'il tenta du régime démocratique, de ses institutions et de ses mœurs, non d'après une simple conception de Tesprit ou par un travail de déduction abstraite de principes théoriques, mais par l'observation directe de faits existants dans une autre partie du monde et consacrés par un passé déjà suffisamment long, fécond par suite en exemples et en leçons, les uns réconfortants, les autres profitables à titre d'avertissements.

Aujourd'hui le premier ouvrage de Tocque ville, celui d'où a surgi son nom de penseur politique, n'est plus autant lu. La partie descriptive du Uvre a nécessairement vieilli. La forme s'en est légèrement démodée. La manière de nos écrivains, même en matière de philosophie sociale, a changé. Nous aimons un peu de scepticisme, de fantaisie ou de pittoresque dans la profondeur : nous ne voulons plus d'austérité. La seule apparence de la solennité nous rebute. Tocque ville lui-même a sensiblement modifié son style depuis la Démocratie en Amérique, jusqu'à Y Ancien régime, ou les Souvenirs récemment publiés. Il a atteint la simplicité nerveuse, vivante et vibrante qui reste l'éternel bon français.

Ceux qui, s'occupant de la démocratie, de son

histoire et de ses destinées, relisent avec attention les premiers ouvrages de Tocqueville, savent combien, malgré certains défauts de forme, il a, à une époque oii Texpérience des événements fournissait moins de données qu'aujourd'hui, sondé avec sagacité et pénétration d'esprit les problèmes que soulève l'introduction dans nos sociétés des lois et des institutions démocratiques ; et ils savent quelles applications utiles on peut encore tirer de ses réflexions et de ses observations.

Ses jugements et parfois ses oracles ont souvent été vérifiés par les faits, ce qui a prouvé la puissance et la hauteur de son génie. D'autres fois ses prévisions ont été démenties : l'esprit humain ne peut d'avance embrasser, à plusieurs années de distance, d'un coup d'œil, si observateur et généralisateur qu'il soit, la complexité des choses sociales ; il s'y opère des déplacements et comme des glissements que nulle sagacité ne peut prévoir. — Précisément à cinquante ans de distance, il est intéressant de constater ces glissements et ces déplacements. Ils ont parfois singulièrement modifié le sol politique et économique, et sur bien des points le présent apparaît loin d'un passé qui

n'est cependant pas ancien. Sous d'autres rapports au contraire, il semble que le temps n'ait pas marché et que les caractères ou les périls de la démocratie soient les mêmes que ceux qu'envisageait Tocqueville. De toutes façons c'est une étude attrayante et qui n'est pas sans utilité de confronter ses points de vue et les nôtres. Nous l'avons fait en le citant souvent lui-même textuellement.

Parmi les idées et les doctrines de l'auteur de la Démocratie, quelques-unes ont certainement été influencées par des préjugés de naissance, d'éducation et de milieu auxquels nul d'entre nous ne peut entièrement se soustraire. Tout en s'affranchissant autant que peut le faire une âme indépendante d'instinct et de volonté, Tocqueville a subi en quelque mesure ces influences extérieures, et elles lui ont plus d'une fois bfirré l'horizon ou l'ont coloré à ses yeux d'illusions.

Pour les retrouver, les suivre, en mesurer l'étendue et la portée, il faut replacer l'écrivain dans son atmosphère d'existence et de pensée. C'est ici une tâche relativement aisée. Les éléments abondent. La biographie de Tocqueville a été faite et

bien faite par son ami et compagnon de jeunesse

et d'âge mûr Gustave de Beaumont * . La publication de sa Correspondance, de ses Notes de voyage, de ses Souvenirs, a fourni à ses admirateurs beaucoup de détails sur sa vie, ses affections ou ses haines, ses impressions et ses opinions. Il en est sorti un Tocqueville très généreux, très noble et dévoué, avec des parties d'animosité et de mordant qui n'avaient pas transpercé dans le ton soutenu de ses premiers ouvrages. Pour ajouter quelque chose d'essentiel à ce qui a été dit, il faudrait reprendre les papiers de Tocqueville et notamment éditer ses lettres à sa femme, lettres dont G. de Beaumont promettait dès 1866 la publication et qui, depuis, ne sont pas sorties de Tombre où les héritiers littéraires de l'auteur de \di Démocratie en Amérique ont laissé depuis quelques années le dépôt qui leur était confié ^

Page 1