En tête du premier volume de la Correspondance
2. « M™« de Tocqueville en mourant (22 décembre 1864), écrivait G. de Beaumont en 1866, a formellement autorisé la publication do la plupart des lettres, qu'Alexis de Tocqueville lui avait adressées pendant une période de trente années. Elle n'a pas voulu , sans doute, que ces lettres, les plus belles assurément qu'il ait écrites, et les plus capables de révéler ce qu'il y avait de cœur dans ce grand esprit, que cette foule de pensées élevées et de sentiments généreux dont sa correspondance intime abonde ; que tous ces jugements de chaque jour portos sur les hommes et sur les choses, dont elle recevait la confidence ; elle n'a pas voulu ^que tous ces trésors d'intelligence et de passion, accumulés dans ses lettres, fussent perdus
A défaut de documents entièrement inédits, il nous a paru intéressant, pour compléter la biographie et la physionomie de Tocqueville, de donner au lecteur français un certain nombre de fragments de ses Conversations avec Nassau William Senior, de i83U à 1859 ^ qui ont paru en anglais en 1872, par les soins de M" Simpson, la fille de Senior. Le lecteur retrouvera sous la forme d'entretiens familiers avec l'économiste bien connu, la photographie instantanée des réflexions de Tocqueville
pour le public : et elle nous en a confié le dépôt, en nous laissant juge du moment opportun à choisir et des convenances à observer pour leur publication. Ses intentions seront remplies. »
Qu'il nous soit permis de rappeler ces promesses d'il y a trente ans aux détenteurs actuels des papiers de Tocqueville.
Il faudrait joindre aux lettres à M"ic de Tocqueville le « bulletin » sur l'Assemblée Nationale que Tocqueville adressait à G. de Beaumont sous forme de a correspondance quotidienne » et dont l'auteur de la Notice dit « qu'elle pourra paraître quelque jour. »
M. François de Gorcelle a bien voulu nous laisser parcourir une longue suite de lettres adressées à son père par Tocqueville : quelques-unes des ces lettres seulement ont été reproduites dans la Correspondance (2« vol.). Le reste serait tout à fait digne d'être publié, et le public éclairé serait reconnaissant à M. de Gorcelle s'il réalisait son projet d'éditer ces lettres. En attendant, M. de Gorcelle a bien voulu nous autoriser, ce dont nons le remercions sincèrement, à tirer de cette correspondance quelques notes et quelques brefs extraits.
2. En réalité les Conversations ne commencent qu'en 1848. Auparavant, les deux écrivains ont échangé des lettres que l'éditeur anglais a reproduites. Gellcs de Tocqueville figurent déjà dans sa Correspondance. (Ed. française.) La publication anglaise des Conversations est épuisée.
sur les événements et les hommes du jour ou sur des questions historiques et sociales importantes. Plusieurs de ces entretiens ont été « revus et corrigés » par Tocqueville lui-même, de sorte que Texactitude de la reproduction de sa pensée, au moins dans les fragments revisés par lui, est certaine. Malheureusement il nous a fallu récrire ces dialogues en français d'après le texte anglais et en écoutant rinterlocuteur à travers son interprète.
L'existence de Tpcqueville s'est écoulée pendant les vicissitudes politiques de la première moitié de ce siècle. Elles l'ont touché de près et au plus vif de son être moral. Fils de l'aristocratie, il en a dès l'enfance vu la chute violente ; homme fait, il en a contemplé l'agonie ; libéral d'âme et d'aspirations, bien que croyant de doctrine et de traditions, il a vu le régime constitutionnel échouer misérablement en 1830 sous les fautes de la réaction cléricale, et en 1848 sous celles d'une oligarchie qu'il a toujours méprisée ; rallié à la démocratie à la façon américaine, sans se tromper sur ses périls, qu'il avait mieux définis que personne, il a constaté le gouffre où le régime populaire mal préparé, mal pratiqué, entraînait le pays. Il a fait de vains efforts au Parle-
ment et au ministère pour retenir la nation sur la pente fatale : sa voix n'a pas plus été écoutée par le suffrage universel que par la monarchie de Juillet. Possédé de la haine du premier empire, qui, tout en flattant ses instincts de grandeur, blessait son culte de la liberté, il eut le désespoir de voir la seconde République qu'il avait voulu servir malgré ses fautes, aboutir à la restauration d'une copie du régime impérial, qu'acclamait une nation dégoûtée du libéralisme, aveuglée sur les conséquences d'un despotisme qui la rassurait en étouffant les protestations de la presse et de la tribune. Il se vit violenté personnellement avec ses collègues de la Chambre par les fauteurs du 2 décembre, en présence d'une sorte d'approbation avouée de l'opinion . Bientôt même il entendit les anciens conservateurs et les membres du clergé joindre en grand nombre leurs voix à celles qui saluaient le vainqueur du Coup d'Etat : assistant ainsi à « cet amalgame de ce qu'il estimait le plus et de ce qu'il méprisait le plus, qui le remplissait d'horreur et de dégoût* )). Il aperçut, dans la solitude d'une retraite