‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 5 sur 28 · Lettre inédite à M. de Corcelle · texte numérisé non relu

Lettre inédite à M. de Corcelle

prématurée, inquiet sur sa propre santé qui n'avait jamais été forte et qui déclinait rapidement, inquiet sur la santé de sa femme, se préparer dans Tombre les catastrophes qu'il sentait surgir des leçons de l'histoire, comme châtiment final de celui qui recommençait les fautes de l'Empire sans le génie de l'Empereur, et du pays qui les supportait ; et il mourut, sans enfants, avant d'avoir atteint la vieillesse, en pleine gloire d'un régime détesté.

Tocqueyille fut sauvé de la tristesse par la passion. Il disait des hommes de 1789, en terminant son Ancien régime et la Révolution, qu'il ne croyait pas (( qu'à aucune époque de l'histoire on ait vu, sur aucun point de la terre, un pareil nombre d'hommes si profondément passionnés pour le bien public ». Il était de cette génération, avec plus de critique dans l'esprit, plus de vrai libéra- Hsme dans l'âme, et plus de religiosité chrétienne dans le cœur : il avait leur flamme, celle qui réchaufle l'être qu'elle possède, et aussi celle qui dévaste les autres quand on la tourne contre eux*.

1 . Nous pensons surtout ici aux « Souvenirs » parus seulement en 1893, et qui ont révélé au grand public un Tocqueville assez imprévu, piquant dans ses récits, agressif dans la vivacité de son style, habile à saisir les petitesses ou les mensonges de certains de

Il a beaucoup aimé ; et il a beaucoup haï, non les hommes privés, mais leurs doctrines, leurs vices, parfois même leurs ridicules. Comme politique et comme chrétien, malgré ses désillusions (et elles ne lui manquèrent pas), il eut des certitudes de fond qui ne Font jamais abandonné entièrement et Tout soutenu dans les naufrages apparents : par là encore il a différé d'un grand nombre de ses contemporains et de ses successeurs.

Tocqueville s*est révélé un grand philosophe historien lorsque, éclairé par le contact des hommes et les enseignements de Thistoire qu*il avait vécue, il entreprit son livre sur « l'Ancien régime et la Révolution » . Bien qu'incomplet, ce livre est resté sa plus belle œuvre et a été pour d'autres une semence féconde. Après avoir fouillé l'ancien régime dans toutes ses parties essentielles, puis la Révolution

ses contemporains, même de quelques-uns qui avaient paru ses amis, et à les dénoncer en traits acérés ; un Saint-Simon de xix"» siècle. « Ma misanthropie, écrivait sur lui-même Tocqueville (lettre inéd. à M. de Gorcelle) est d'autant plus dangereuse qu'elle vient tard et qu'elle est le fruit involontaire de l'expérience. Ma théorie et mon goût ne m'y portaient pas. Je n'ai rien fait de bien dans ce monde qu'en aimant et en estimant mes semblables. Mais peu à peu et malgré moi cette estime et cet attrait ont diminué. Les derniers événements ont achevé de défigurer pour moi l'espèce humaine (16 juin 1852). »

qui avait cru les bouleverser et FEmpire qui en est

sorti, Tocque ville a montré, par des preuves incontestables et comme tangibles, la continuité ininterrompue de la vie nationale, de ses instincts, de ses passions et de plusieurs de ses institutions fondamentales, subsistante sous les secousses apparentes de rhistoire. Il a rendu à celle-ci sa logique immanente ; il a rattaché étroitement notre démocratie centralisée, égalitaire, ballottée entre les excès de la liberté et le despotisme, à l'évolution entière de notre état social : conclusion qui allait un peu à Tencontre de sa propre nature passionnée et de certaines de ses animadversions violentes ; — qu'il eut d'autant plus de mérite à formuler en termes définitifs, comme une leçon bonne à rappeler à toutes les époques, et surtout aux époques troublées — une leçon de patience et aussi de clairvoyance, que nous avons tout profit à recueillir et à méditer.

Novembre 1896.

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