Histoire de la science politique, t. II, p
événements !) il convient de rouvrir la Démocratie en Amérique : non pas évidemment pour y étudier l'Amérique d'aujourd'hui. Les Etats-Unis ne sont plus ceux qu'étudiait Tocqueville, et il aurait probablement peine à reconnaître, s'il débarquait de nouveau à New- York, la république fédérale qu'il avait explorée en 1831 . Richesse, population, nombre des Etats et des Territoires, productivité agricole et commerciale immense, enflement prodigieux des grandes villes et des centres industriels, mélange des races par l'immigration, rapprochement des groupes de population par les chemins de fer, développement économique et politique de l'Ouest, du Sud naguère esclavagiste, tout a changé dans des proportions presque incroyables en ces soixante-cinq ans ; et quelques profondes et rapides transformations que Tocqueville entrevît et annonçât dans l'avenir des Etats-Unis, il trouverait probablement ses prévisions dépassées par les faits. 11 avait observé une fédération de 15 millions d'âmes, et il retrouverait, en pleine fermentation d'intérêts et de passions, un continent de plus de 70 milUons d'habitants, un vrai Nouveau-Monde organisé, complet, orgueilleux de ses destinées et passablement dédaigneux du Vieux-Monde.
Mais en écrivant sur la Démocratie en Amérique, Tocqueville entendait aborder surtout le problème
de la démocratie en général. Il étudiait ses lois, ses caractères spécifiques, ses périls et les palliatifs qu'on pouvait y apporter. Persuadé, comme le notait Stuart Mill en rendant compte de son livre, que la démocratie dans la situation actuelle du monde est inévitable, et en somme désirable, il voulait démontrer «qu'elle est désirable seulement sous certaines conditions, et que ces conditions, la sagacité et la prévoyance humaine peuvent les réaliser, mais aussi les manquer » . Et si elles étaient manquées, Tocque ville ne se dissimulait pas, ou plutôt il voyait et annonçait nettement vers quels écueils les sociétés démocratiques devaient être entraînées.
Nous voulons rechercher brièvement dans le livre, somme toute assez touffu et insuffisamment ordonné, de Tocqueville — livre qui, malgré les grandes et saillantes qualités de l'écrivain, n'est pas d'une lecture aisée, et a été un peu oublié dans sa gloire — quelles sont les principales conditions sous lesquelles il jugeait la démocratie (( désirable et vivable » ; vérifier l'efficacité ou la possibilité de réalisation des remèdes ou des précautions qu'il préconisait; constater, par les faits accomplis, quelques-unes de ses illusions ou de ses erreurs ; saisir dans d'autres occasions la justesse de son regard qui a bien vu et bien prévu.
Pour cela, il est nécessaire tout d'abord de se rappeler sous quel angle il a vu rAmérique et envisagé la démocratie en général, avec quelles idées, muni de quelles traditions, et en proie à quelles préoccupations, il a abordé le Nouveau-Monde.
Arrière petit-fils par sa mère de l'illustre Malesherbes, fils du comte de Tocqueville qui fut sous la Restauration préfet à Metz, à Amiens, à Versailles et pair de France, auteur d'une Histoire philosophique du règne deLouis XV et d'un Coup d'œil sur le règne de Louis XVI, et de la comtesse de Tocqueville, née Le Peletier de Rosambo, Alexis de Tocqueville, né le 29 juillet 1805, fut d'abord élevé dans sa famille, où, dit son biographe uni à lui depuis l'enfance par les liens de l'amitié la plus étroite, Gustave de Beaumont, il apprit peu de choses; puis il fut placé dans un lycée de Metz, et, bien que peu fort au début en latin et en grec, il y obtint des succès en discours français. Ses études achevées, il voyagea : il visita avec son frère aîné, Edouard de Tocqueville, l'Italie et la Sicile. On a publié après sa mort quelques fragments de la rela-
lion qu'il fit de son voyage, fragments qui annoncent, avec une certaine inexpérience chez Técrivain, un style déjà ferme et des habitudes de profondeur dans Tesprit. On y voit que les questions économiques et politiques commencent à préoccuper autant le jeune auteur que les beautés de Tart et du paysage qu'il ressent pourtant vivement et passionnément. Sa nature morale ressort avec relief des dernières lignes de cette notice. (( On s'étonnera peut-être, dit-il, que nous ayons pu supporter aussi longtemps une pareille manière de vivre, agissant beaucoup, dormant peu, et ne prenant jamais un vrai r^pos. La seule explication que je puisse donner de ce phénomène est celle-ci : nous le voulions, non pas à peu près et de la manière dont on veut, par exemple, en général le bien du prochain, mais fermement et résolument. Le but, il est vrai, ne répondait pas à l'effort, et c'était, de notre part, du luxe de force et de ténacité. Mais si ce but était futile, nous y marchions comme s'il ne l'eût pas été et nous arrivions. Pour moi, et c'est ainsi que je veux finir ce journal, je ne demande h Dieu qu'une grâce : qu'il m'accorde de me retrouver un jour voulant de la même manière une chose qui en vaille la peine. »
M. Mole, lié à Tocqueville par des rapports de parenté, rappelait, en recevant à l'Académie
Tauteur, devenu déjà célèbre, de la Démocratie en Amérique, comment le spectacle qu'il avait eu sous les yeux presque en naissant dut attirer son esprit vers la liberté et l'enflammer contre le despotisme. Né au début de l'Empire, témoin, encore enfant, de ses désastres, il grandit avec la Restauration : (( Vous êtes né au moment où la politique de Napoléon, devenue plus personnelle, menaçait de compromettre son propre ouvrage dans les luttes auxquelles la France n'apercevait plus d'autre cause qu'une insatiable ambition... Dix ans après. Napoléon était tombé. Pour votre génération et pour vous, ce qui dominait dans cette grande figure de l'empereur, c'était le despote et le guerrier. Vous jouissiez de ce faîte de gloire où il avait élevé la France et vous tourniez contre le despote jusqu'à son génie, en voyant que ni les lumières, ni les triomphes ne préservent de l'abîme une nation qui a courbé la tête sous l'arbitraire * . »
Tocqueville fut de suite et resta un des plus ardents parmi les croyants de la liberté. Ce ne fut
1. Cf. Tocqueville (^Mélanges, p. i69), parlant de Napoléon : a Je veux contempler l'effort de cette intelligence presque divine grossièrement employée à comprimer la liberté humaine, cette organisation savante et perfectionnée de la force, telle que le plus grand génie au milieu du siècle le plus éclairé et le plus civilisé, pouvait seul la concevoir, et sous le poids de cette admirable machine la société comprimée et étouffée, devenant stérile. »
pas chez lui seulement une passion de jeunesse. Elle le suivit toute sa vie, aussi profonde, aussi intense, mêlée àTeffroi rétrospectif de TEmpire, ou plutôt fi'uit de cet effroi et ayant puisé de cette source une conception particulière de la liberté. Celle-ci, dont il parlera sans cesse, on peut dire qu'il ne Ta jamais définie expressément ; mais on s'aperçoit vite, en lisant ses œuvres, qu'elle lui apparaît surtout comme une réaction, une protestation et une résistance contre un pouvoir central tout-puissant, même en acceptant, dans la lutte contre l'Etat omnipotent, l'intervention de puissances secondaires et fragmentaires dont le caractère n'est pas précisément libéral. Sous cette forme trop spéciale et qui prête à la discussion, elle est pour lui l'objet d'un culte passionné ; elle domine sa carrière intellectuelle et morale tout entière.
(( Ceux qui n'ont pas connu cette époque, et qui ne connaissent que la mollesse et l'indifférence de la nôtre, écrit dans sa notice biographique G. de Beaumont, comprendront difficilement les ardeurs de ce temps-là. Douze années s'étaient écoulées depuis que l'Empire était tombé. Pour la première fois, la France avait connu la liberté et l'avait aimée. Cette liberté, consolation pour les uns, souverain bien pour les autres, avait créé pour tous un pays nouveau... Il y eut alors une France sincèrement
libérale, passionnée pour les institutions nouvelles, jalouse de les soutenir, prompte à s'alarmer de leurs périls et à voir dans leur chute ou dans leur maintien le succès ou Féchec de sa propre fortune. »
Sainte-Beuve a tracé de l'auteur de la Démocratie , déjà parvenu à Tâge mûr, un portrait qui, au point de vue de sa passion de la liberté, résume en quelques lignes saisissantes sa personnalité d'âme. Il le décrit prenant la parole dans une séance de l'Académie au sujet d'un prix qu'il s'agissait de décerner à l'auteur d'un livre sur Y Organisation des Conseils du Roi dans l'ancienne France. « Cela le conduisit à une profession libérale, qu'il rattachait à une grande, à une sainte, à une immortelle cause, où toutes les destinées de l'humanité étaient renfermées et comprises. Il s'animait en parlant de ces choses. Il était pénétré, sa main tremblait comme une feuille, sa parole vibrait de toute l'émotion de son âme ; tout l'être moral était engagé, on l'écoutait avec respect, avec admiration*. »
Dans un autre passage, Sainte-Beuve ajoute de nouvelles touches à cette image si vivante. « Il y avait, écrit-il à Gustave de Beaumont, en lui parlant de l'auteur de la Démocratie en Amérique, il y avait entre M. de Tocqueville et moi un cer-