‹ Alexis de Tocqueville et le démocratie libérale;Chapitre 8 sur 28 · Causeries du Lundi, t. XV, p · texte numérisé non relu

Causeries du Lundi, t. XV, p

tain nœud de séparation : il était de nature croyante, c'est-à-dire que même dans Tordre des idées, il portait une certaine religion, une certaine foi. Je Tai vu un jour, à un dîner, chez M"*® Récamier, ne pas entendre raillerie sur je ne sais quoi de 89: je me tins pour averti * ».

Tocqueville joignit de bonne heure à rattachement passionné qui lui était commun avec beaucoup de ses contemporains pour la liberté politique, considérée surtout comme Thorreur du despotisme personnel, une profondeur de réflexion et d'obserservation plus rare. Il paraît, dès cette époque de sa vie, avoir possédé deux qualités qu'il conserva pendant toute son existence : une vive flamme non seulement d'esprit, mais de tempérament, ce qu'il appelle, dans une de ses lettres, le diable au corps % et la force de pénétration de la pensée s 'appliquant

i. Nouveaux Lundis^ t. X, p. 331.

2. QL On ne réussit à rien, écrit-il au fils d'un de ses amin, surtout dans la jeunesse, si l'on n'a pas un peu le diable au corps. A votre âge, j'aurais entrepris de sauter par-dessus les tours de Notre-Dame, si j'avais su trouver de l'autre côté ce que je cherchais. » Correspondance ^ I, 469.

aux matières politiques et sociales. Dès sa première jeunesse, il réfléchit profondément sur le passé, le présent et Tavenir des sociétés*. Il aperçut tantôt sous les orages, tantôt sous le calme apparent qui régnaient à la surface de notre organisation politique, le mouvement permanent de la révolution ; cette révolution affirmant, malgré tous les obstacles qui s'élevaient sur sa route, son caractère profondément démocratique ; le principe de l'égalité s'emparant des sociétés modernes et s'imposant à elles : — mais en même temps il vit l'égalité diviser et isoler les hommes en les nivelant ; il vit le pouvoir central, poussé par la suppression des résistances d'ordre aristocratique, atteindre à la toute-puissance, voire à la tyrannie. Comment sauver la démocratie de l'oppression qu'elle engendre comme conséquence de ses propres tendances fondamentales ? Ce fut la question qui occupa son esprit et devait toute sa vie « troubler son âme » .

La révolution de 1830 trouva le futur écrivain magistrat à Versailles où son père était préfet. Il y remplissait les fonctions de juge auditeur; il avait, à plusieurs reprises, obtenu de participer aux tra-

1. Tocqueville dit, de lui-même, à la fin de son introduction à la Démocratie en Amérique : « J'ai entrepris de voir non pas autrement, mais plus loin que les partis, et tandis qu'ils s'occupent du lendemain, j'ai voulu songer à l'avenir. »

vaux du ministère public. Son biographe, alors son collègue au parquet, atteste que sa parole grave, le tour sérieux de sa pensée, la maturité de son jugement et la supériorité de son esprit, le placèrent hors ligne, et que plus d'un président d'assises pronostiqua de hautes destinées au descendant de Malesherbes.

Ses lettres indiquent cependant que la carrière qu'il avait choisie et où le succès semblait l'attendre, ne convenait que médiocrement à ses facultés et à son ambition. « En somme, écrit-il à son ami L. de Kergorlay, je commence à croire que je prendrai l'esprit de mon état. J'ai encore bien des moments de retour sur moi-même qui sont cruels et où je regrette amèrement de n'avoir pas pris une autre route, mais en général, je me concentre de plus en plus dans ma matière et je m'y concentre tellement... que j'en suis à craindre de devenir, avec le temps, une machine à droit, comme la plupart de mes semblables, gens spéciaux, s'il en fut jamais, aussi incapables de juger un grand mouvement qu'ils sont propres à déduire une suite d'axiomes et à trouver des analogies et des antinomies. J'aimerais mieux brûler mes livres que d'en arriver là \ »

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