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Alexis et Georgina

Georgina s'est levée de bonne heure, car elle a peu dormi, ce qu'elle attribue à son changement de demeure ; mais quand une fille ne dort pas, il faut bien qu'elle pense à quelque chose; celle-ci avait beaucoup pensé à son voisin et elle s'était dit :

» — Demain, en sortant, je demanderai à la portière « ce que c'est que ce jeune homme... quel est son nom... «ce qu'il fait... s'il loge là-haut tout seul... car enfint « mon père l'a laissé venir chez nous tout de suites.. « sans le connaître... c'est imprudent cela, il me semble « qu'il faut toujours savoir qui l'on reçoit. Il a l'air bife. « gentil, bien honnête, certainement, mais ce n'est pâte une raison pour ne pas désirer en savoir davantage. «

Et Geoi'gina, après avoir embrassé son père, levé ses frères, aidé ses sœurs, met son modeste déjeuner dans le panier qu'elle emporte chaque matin et descend vive ment pour se rendre à son magasin. Mais en passan devant la portière, elle s'arrête et lui dit :

« — Madame... hier au soir, il y a un jeune homme « qui a aidé mon père à ranger quelques meubles, je • crois que c'est chez vous qu'ils se sont rencontrés

ii. 1

ALlXIS et georgina

« — Ah! oui, mademoiselle,, oui, M. Alexis passait « comme monsieur votre père me demandait si j'avais « un... mon Dieu, je ne sais plus le nom, et je n'en avais « pas...

« — Ce monsieur se nomme Alexis?

i — Oui... il ne nous a pas dit d'autre nom quand il « a loué... il parait que c'est à la fois son nom de bap- « tême et son nom de famille... dame, ça s'est vu ces « choses-là... mais du reste, c'est un bien honnête gar- « çon, bien obligeant, poli avec tout le monde, et rangé « comme une demoiselle!... c'est-à-dire qu'il y a même « des demoiselles qui ne sont pas si rangées que lui. « Jamais ça ne découche, c'est toujours rentré avant mi- • nuit... je vous dis tout cela, parce que c'est votre voi- « sin, il est juste au-dessus de vous, et je comprends « qu'en entrant dans une maison on aime à savoir qui « que l'on a sur la tète.

« — Sans doute, madame, d'autant plus que ce jeune « homme étant venu chez nous pour aider mon père..

« — Vous avez fait tout de suite connaissance... ça va « de source!

« — Et que fait-il ce jeune homme?

« — Tiens, je ne vous l'ai pas encore dit? il est ébéniste, « il travaille dans les jolis bois... Il paraît que le patron « fiiez lequel il travaille est fort content de lui, et qu'il « vient de finir une étrangère... vous savez de ces petits « meubles à escalier sur lesquels on met tous ses bibelots, u C'était à ne mirer dedans.

« — Y a-t-il longtemps qu'il loge dans votre maison?

« — Déjà uu an et demi... ça vous a de l'ordre « paye SOU terme rcct'i, ça ne reçoit pas de visites, ni mâle « ni femelle, mais, p;ir exemple, M. Alexis a une pasci lioo qui ne vous charmera peut-être pas beaucoup

« — Une passion?... » balbutie Georgina tout émue; « que voulez-vous dire?

« — Je veux dire que M. Alexis est fou du piston. C'est « un instrument très à la mode maintenant, à ce qu'on « dit, moi, je n'en suis pas idolâtre... ça tient le milieu « entre le flageolet et laflùte à l'ognon... alors M. Alexis, « aussitôt qu'il est revenu de son travail, et souvent le « dimanche dans la journée, se met à jouer de son pis- « ton quelquefois pendant des heures entières. Dans les « commencements cela ne plaisait pas infiniment aux « locataires, mais comme à lorce de travailler il a fait « des progrès et que maintenant il en joue très-bien, on « aime beaucoup à l'entendre. Cependant, mam'selle, si « cette musique-là vous déplaît, faudra pas vous gêner « et le dire au voisin; il en jouera moins.

« — Mais au contraire, madame, j'aime beaucoup la « musique; et le piston surtout! oh! c'est si gentil !... « Mon Dieu! voilà neuf heures et demie qui sonnent I je « devrais être à mon magasin... merci, madame, merci ! »

Georgina s'éloigne toute joyeuse, et la portière se dit :

« — Ça se trouve bien qu'elle aime le piston! »

Le soir, la famille Gerbier est rassemblée, chacun s'occupe encore à ranger, nettoyer, car un emménagement ne se termine pas en un seul jour. Mais on est toujours satisfait du nouveau logement qui, s'il n'est pas si grand que celui que l'on quitte, offre en revanche plus de commodités.

Georgina espère toujours que son père lui parlera de leur jeune voisin, elle meurt d'envie de lui dire tout ce qu'elle sait sur lui, mais elle ne voudrait pas être la première à entamer cette conversation. Cependant l'imprimeur n'en souffle pas mot; tout occupé de mettre en ordre ses affaires, il ne songe plus au jeune homme de la veille, car son souvenir n'a nullement troublé son sommeil.

Franville ne tarde pas à venir voir les nouveaux loca-

« — Eh bien? » s'écrie l'ancien militaire en entrant « chez Gerbier. Est-on toujours satisfait du campement... « Y a-t-on bien dormi... s'y trouve-t-on à l'aise?

« — Nous sommes très-contents, » mon ami, « plus « nous connaissons ce local, et plus nous nous y trou- « vons bien... Il y a des placards que je n'avais pas « aperçu d'abord, de quoi metter du linge, des vêtements.

« — J'ai une planche à moi seul pour rang.r mes « livres ! » dit Paul.

« — Bravo ! tu auras une bibliothèque.

« — Il y a un pâtissier en face... » dit le petit Emile en sautant sur les genoux de Franville.

« — Ahl tu as déjà vu cela, toi, petit patronnetl... Et m ces jeunes filles sont contentes de leur toute petite « chambre?

« — Oui, monsieur Franville, nous sommes très-bien... « il y a un papier si joli dans notre cabinet!

« — Allons, je vois que tout est pour le mieux... et ma « gentille Georgina qui ne dit rien, est-ce que sa chambre « n'est pas à son gré?

« — Oh! pardonnez-moi, monsieur Franville, elle me « plaît beaucoup... vraiment vous avez été bien aimable « de nous trouver ce logement!...

« — J'ai eu de la chance, voilà tout... Ah çà, mais « tout est déjà rangé, mis en place ici, comme si voi « demeuriez depuis six mois... peste, c'est affaire à vous ! « moi qui espérais qu'on aurait encore besoin de moi...

« — Oh!... nous sommes alertes, nous autres!... tout « était déjà mis en place hier, quand nous nous sommes « couchés!...

« — Oui, » s'écrie Georgina, « grâce à un jeune homme « de la maison que mon père a rencontre on bas... « et qui est venu tout de suite l'aider...

« ~- C'est vrai, » dit Gerbier, « c'est un voisin d iei « dessus, il est fort obligeant, il m'a offert un coup de

« main, j'ai accepté, et nous avons eu bientôt mis tout « en place.

« — Ah ! je disais aussi ce ne sont pas tes mioches qui « t'on aidé n porter ce buffet-là... tant mieux si tu as de « bons voisins, c'est une chose rare à Paris... bien sou- « vent on reste des années entières dans une maison « sans avoir échangé une parole avec les personnes qui « logent sur le même carré que vous.

« — Tiens, Franviile, conseille-moi, si je mettais une « planche là, dans cette encoignure, pour y déposer « tous mes outils de graveur, les cuivres qui ne sont « qu'ébauchés... il me semble que cela ne ferait pas « mal...

« — Voyons ça... »

Les deux amis examinent l'endroit et prennent des mesures; pendant ce temps, Georgina, qui va et vient dans la chambre, se dépite de ce que l'on ait sitôt cessé de parler de leur jeune voisin, elle trouve que ce sujet de conversation était assez intéressant pour les occuper plus longtemps, elle ne comprend pas que son père ait eu si peu de chose à dire de quelqu'un qui lui a montré tant d'obligeance.

Mais tout à coup un instrument se fait entendre, c'est un piston, il joue l'air : Adieu mon beau navire, et il le joue fort bien. Georgina s'est arrêtée, elle ne bouge plus, elle écoute, elle craint de perdre un son, ses traits expriment le plaisir, le ravissement.

« — Tiens ! qu'est-ce que c'est donc que ça? » dit Gerbier en prêtant l'oreille.

« —C'est un piston... tu as quelque voisin qui joue « du piston...

« C'est M. Alexis... » s'écrie Georgina. « — M. Alexis... tiens, tu sais déjà le nom de nos voisins, ma fille, et qu'est-ce que c'est que M. Alexis? »

La jolie fille, qui est devenue rouge comme une c crise, baisse les yeux en répondant :

« — Mais mon père, c'e6t ce jeune homme qui est « venu Lier au soir ici... vous aider à ranger ces meurt blés... je sais son nom parce que... ce matin, en de6- « cendant, j'ai vu la portière... c'est-à-dire c'est elle • qui m'a vue, et qui m'a dit... le jeune homme quia « aidé hier monsieur votre père, s'appelle Alexis, il « ast ébéniste. C'est un très-bon sujet, très-honnête, « trè* -rangé... qui demeure dans la maison depuis un « an et demi, qui pave exactement son terme, dont on « n'a jamais eu à se plaindre et qui ne reçoit personne « chez lui. »

Oerbier ne peut pas s'empêcher de sourire en répondant :

« — Ah ! la portière t'a dit tout cela sans que tu le « lui demandes!.. Voilà une femme précieuse pour les « renseignements !

« — C'est qu'elle a pensé, mon père, que vous seriez « bien aise de savoir qui vous aviez reçu chez vous...

« — C'est juste... c'est très-bien de sa part, et me « voilà maintenant instruit de ce qui concerne le voi- « sin, comme si je le connaissais depuis longtemps... •

Franville, qui depuis quelque temps ne disait rien, et se contentait de regarder Georgina, sourit à son tour, en ut:

« — Les portières ont toujours aimé à jaser sur leurs <- locataires... mais savez- vous que celui-ci joue tiès- « bien du piston...

« — Oh! oui, très-bien... n'est-ce pas monsieur Fran- « ville?

« — Nous n'en avions pas un si bon que cela dans « notre régiment. J'aime beaucoup cet instrument-Ja, ■ moi.

« — Moi aussi, j'adore le piston!...

« — Ah bah ! » dit Gerbier en regardant sa fille, « et « où donc en as-tu déjà entendu?

« — Mais, mon père, tu sais bien que quand nous « allons promener le soir aux Champs-Elysées, nous « nous arrêtons souvent pour écouter la musique des « cafés. Plus d'une fois, pendant un joli morceau, tu « m'as dit toi-même, tiens, c'est le piston qui fait ce « chant- là...

« — C'est vrai, mon enfant, je n'y pensais plus... Ah! « l'air du voisin est fini...

t — Ah! quel plaisir, voilà une polka, maintenant...

« — Ah! ma sœur, nous pouvons danser... »

Les deux plus jeunes filles seprennent parla taille et se mettent à polker;les deux petits garçons, voyant danser leurs sœurs, veulent en faire autant et se mettent à sauter dans Ja chambre. Georgina a pris une chaise qui lui sert de cavalier pour polker aussi. Franville bat la mesure avec son pied, et Gerbier est radieux en voyant le plaisir que goûtent ses enfants.

Mais tout finit... même les plaisirs les plus innocents, qui devraient durer plus longtemps que les autres. Probablement que si le jeune voisin eût été témoin du bal qui avait lieu chez Gerbier, grâce à son piston, il en eût joué plus longtemps, mais il ignore ce qui se passe audessous de lui. La musique cesse, et nos danseurs s'arrêtent en s'écriant :

« — Ah! c'est dommage!

« — Il me semble que cela n'a pas mal été, » dit Franville. « Sais-tu, Gerbier, que voilà encore un agrément « à ajouter à ceux que tu trouves dans ce logement... '< Tu pourras y donner bal?...

« — Tout ce qui amuse mes enfant me rend heureux « aussi... oui, tu as parfaitement réussi dans tes re- « cherches et »

Deux petits coups frappés à la porte interrompent Gerbier qui crie :

« — Entrez ! »

La porte s'ouvre et le jeune Alexis parait. Il resle timidement sur le seuil en balbutiant :

« — Pardon, mon voisin, je suis indiscret... je vous « dérange, peut-être... vous avez du monde...

« — Non, non, entrez donc, monsieur Alexis... vous «voyez que je sais déjà votre nom... je suis en famille... « monsieur est considéré comme en faisant partie, car « c'est un vieil ami... entrez donc... et asseyez-vous... »

Le jeune homme hésitait encore, mais déjà Georgina lui a présenté une chaise qu'il accepte en saluant sans oser regardercelle qui la lui donne, car lorsque l'amour commence, la personne que nous avons le plus envie de contempler, est souvent celle que nous regardons le moins.

« — Je me suis permis de venir, » dit Alexis, « parce « que..: pour me distraire, lorsque j'en ai le temps, je « me suis amusé à apprendre le piston... j'ai toujours « beaucoup aimé la musique... alors, quelquefois le soir o quand je reviens de travailler... je prend mon instru- « ment. .. tout à l'heure j'en ai joué, vous avez dû l'en- « tendre... mais ensuite je me suis dit que peut-être... «vous... ou... quelqu'un de vos enfants n'aimait pas « cet instrument, et qu'alors cela pourrait vous ennuyer « beaucoup de m'entendre.. . s'il en était ainsi ne crai- « gnez pas de me le dire, je n'en jouerai plus... dans la « maison du moins. Quand je voudrai m'ezeroer j'irai « avec mon piston nie promener dans la campagne.

« — Mon voisin, vous auriez grand tort de vous gêner «pour nous, d'abord, c'est que cela nous priverait « beaucoup, car nous aimons la musique, et tout à l'heure « 1 ous avons eu le plus grand plaisir à vous entendre...

« vous jouez bien... fort bien, même... Tenez, \o i « Fraaville qui disait que dans la musique de son régi- « ment il n'y avait pas d'aussi bon piston que vous.

« — Ah! monsieur est bien indulgent... je commence « à jouer un peu moins mal qu'autrefois...

« — Quant à mes enfants I... mais vous ne vous dou- « tez pas du plaisir que vous leur causez... vous ne savez a pas que tout à l'heure, grâce à vous, nous avions bal « ici... vous avez joué une polka, tout de suite ces de- « moiselles se sont mises à polker, les petits garçons ont « voulu faire comme leurs sœurs... et tout le monde «s'est mis en train... j'ai vu le moment où nous allions «danser aussi, n'est-ce pas, Franville? »

L'ancien militaire n'avait encore rien dit depuis l'arrivée d'Alexis, mais il ne cessait point de regarder le jeune homme, il semblait prendre plaisir à le considérer. Interpellé de nouveau par son ami, il répond enfin :

« — Oui, oui, sans ma jambe boiteuse, j'aurais tenu « ma place dans le bal, j'aurais servi de cavalier à cette « grande fille-là... car à son âge et avec sa figure, on ne « doit pas être réduite à danser avec une chaise !... »

Le voisin se décide enfin à lever les yeux sur Georgina qui, sans savoir pourquoi, se sentait embarrassée et ne savait que répondre au compliment que Franville venait de lui adresser, elle, qui ordiuairement avait toujours quelque chose à lui dire. Mais son embarras ne l'empêchait pas d'être charmante, et le jeune homme qui voulait ajouter quelques mots polis à ce que le monsieur à moustaches venait de dire, éprouve un si gr.nd plaisir à la regarder, qu'il ne trouve plus une parole après avoir balbutié :

« — Oh ! certainement, mademoiselle... »

Franville, qui s'aperçoit de l'embarras des deux jeunes gens, s'empresse d'y mettre fin en adressant la parole à Alexis :

10 ALEXJS ET Gi:ORGINA

« Vous êtes musicien, moDsieur?

« Non, monsieur, je suis ébéniste, .vous voyez que « cela n'a aucun rapport; mai6 j'aime la musique, et en «écoutant jouer du piston, je me disais : « Qu'on est « heureux d'avoir oe talent!... on ne doit jamais s'en- « nuyer quand on sait jouer ainsi. Enfin, avec mes « économies je me suis acheté un instrument, et un jeune « homme qui est piston dans les bals, a eu la boulé de v me donner quelques leçons... et puis j'ai étudié tout « seul, et enfin, è force d'étudier, je suis parvenu à « jouer passablement...

« — C'est bien, jeune homme, c'est bien, vous avez «prouvé encore une fois qu'avec de la persévérance, du « courage, un homme vient toujours à bout de faire ce « qu'il veut. Mais si vous avez tant de goût pour la « musique, pourquoi vous ètes-vous fait ébéniste?... Il « me semble qu'avec un joli talent sur le piston, on doit « gagner autant d'argent qu'à façonner des meubles « et c'est moins fatigant.

« — En effet, monsieur, j'ai quelquefois eu la pensée « de changer de profession... mais j'y ai bientôt renoncé, « parce que je me suis dit que ce n'était plus la peine...

« — Plus la peine?... » s'écrie Gerbier. « Comment «pouvez-vous parler ainsi à votre âge...

« — C'est justement mon âge qui me fait dire cela, « monsieur : J'arrive au moment où l'on se doit à son « pays, où il nous appelle pour le défendre, enfin, « bientôt je serai delà conscription... alors c'est un fusil <( qu'il me faudra porter, et l'on ne me demandera pas « si c'est mon goût... Puisque je dois avant peu être « soldat, vous voyez bien que ce n'est pas la peine que « je quitte à présent la p m que j'exerce.

«— C'est juste... c'est juste! «> dit Frauville, tandis que Georgina, sans que l'on sache pour quel motif.

ALEXIS ET GEOBGINA il

quitte vivement la chambre en ayant soin de dérober son visage à tous les regards.

« — Mais, » dit Gerbier au bout d'un moment : « N'a- « vez vous aucun moyen d'être exempté du service?... « si vous aviez des frères à l'armée.... si votre mère est « veuve et que vous soyez fils unique... si \otre poitrine «est faible...

« — Non, monsieur, » répond Alexis, « grâce au ciel, « je me porte bien, et quoique je n'aie pas l'air bien vi- « goureux, je suis assez fprt pour porter un fusil et tout « le bagage d'un soldat. Quant aux autres motifs qui a exemptent de partir... ils n'existent pas pour moi... je « suis seul.. . je suis orphelin. ..

« — Ah I pauvre garçon, vous avez déjà perdu vos pa- « rents...

« — Oui, monsieur... je les ai perdus.

« — Bien jeune, peut-être?

« — Oh! oui, monsieur, bien jeune!...

« — Je vous plains... c'est bien triste de vivre seul... « je me trouverais bien à plaindre, moi, si je n'avais pas « mes enfants! »

Les traits du jeune ébéniste se sont rembrunis, ses regards se sont baissés vers la terre en achevant de parler, et il passe sa main sur son front, comme pour en chasser de tristes pensées.

Georgina, qui est revenue dans la chambre presque aussi vivement qu'elle en était sortit, court embrasser son père en lui disant ;

« — Mais avec nous, tu ne te trouves pas à plaindre, « n'est-ce pas?...

Et tous les autres enfants s'empressent d'imiter leur sœur en entourant leur père, en lui faisant des caresses. Gerbier les embrasse tons, en leur disant :

« —Moi, à plaindre!... quand je vous ai auprès de « moi... quand je puis vous serrer dans mes bras, sur

« mon cœur... Oh! non, je me trouve bien heureux, au « contraire... le bon Dieu a permis que je puisse vous « élever tous... quelle plus grande faveur pouvait-il me « faire?... Vous êtes mon bien présent, mon espérance « pour l'avenir.. . Ah! je n'envierai rien aux riches, aux « puissants de la terre, tant que le ciel me conservera « mes en fa ni s.

« — Ha eàr mille noms d'une pipe ! est-ce que tu veux « nous attendrir, toi? » s'écrie Franville, tandis que le jeune Alexis passe une de ses mains sur ses yeux.

« — Écoute donc, quand on est entre cinq personnes « qui nous aiment, tu crois que ça ne remue pas, ça !.. . « Mais, cardon, monsieur Alexis, nous vous faisons as- « sister à une scène de famille qui vous intéresse peu, « car vous nous connaissez à peine...

« Jugez-moi assez bien, monsieur, pour croire que « je comprends votre bonheur et que j'y prends part.

« — Dites-moi, quand vous serez appelé pour partir, «puisque vous jouez fort bien du piston, pourquoi ne « demanderiez- vous pas à faire partie de la musique. Il • me semble que l'on y a moins de fatigue que les sol- « dats, et que l'on n'est pas aussi souvent exposé à se « faire tuer...

«— Non, monsieur, une fois militaire, mon seul but, « mon seul désir sera d'obtenir de l'avancement, de me «faire tuer ou de parvenir enfin... c'est pourquoi je pré- « fère être soldat. »

Franville frappe sur l'épaule d'Alexis en lui disant :

« — • C'est bien parler, cela, jeune homme, avec de « telles résolutions on parvient toujours... à moins qu'on « ne reçoive son compte... J'en ai dit autant que vous, « moi, quand je suis parti, et, ma foi, j'étais déj\ lieu- « tenant, lorsqu'une maudite blessure à la jambe... un « éclat de bombe... bref, je suis resté boiteux, et il a fallu « rengainer son compliment !... saus cela... je serais

t peut être colonel aujourd'hui!... mais enfin, comme k disait un troupier de mon régiment; si tout le monde « devenait colonel, qui est-ce qui ferait les factions?...

Alexis se lève et salue tout le monde en disant :

« — Eh bien!... puisque ma musique ne vous ennuie « pas, puisqu'elle ne déplaît pas à ces demoiselles, je « continuerai donc, monsieur, de m'exercer sur mon « piston quelquefois en revenant de mon travail...

« — Je vous répète, mon voisin, que cela nous fera « grand plaisir à tous... et puis le soir, quand vous n'au- « rez rien de mieux à faire... si vous voulez venir causer « un moment avec nous, vous serez le bienvenu...

« — Vous êtes mille fois trop bon, monsieur, je profi- « terai de votre offre... puisque vous voulez bien me le perte mettre, je viendrai contempler quelquefois cet heureux « tableau de famille que vous m'avez montré ce soir... «et qui m'a si vivement ému... ce bonheur... que je « n'ai jamais connu, je viendrai le voir chez vous... je « je tâcherai de me faire illusion et de croire que j'en « fais partie... messieurs... mesdemoiselles, je vous sou- « haite le bonsoir. »

Alexis s'est retiré. Georgina est radieuse, elle va de nouveau embrasser son père qui ne peut s'empêcher de lui dire :

« — Ha çà, mais nous sommes bien caressante, ce «soir!...

« — C'est l'effet du logement! » dit Franville en souriant. « Mais tu as bien fait d'engager ce jeune homme « à venir te voir. Il me plaît ce garçon-là... il a quelque « chose qui prévient en sa faveur... et puis ce qu'il vient « de dire... son aptitude au travail... ce talent qu'il s'est « donné presque seul... enfin, j'ai bonne opinion de lui. « — Ma foi, moi aussi, » dit Gerbier, » il faut espérer « que nous ne nous trompons pas tous les deux. « — Et puis, > balbutie Georgina, » ce pauvre gar-

J4 ALEXIS ET GEORGJNA

a çon... qui est orphelin, qui a perdu ses parents tou « jeune...

« — Tiens, tu sais cela, toi... il m'avait semblé que « tu avais quitté la chambre quand il nous a dit cela..

« — Je ne saie pas, mon père...

« — Voilà l'agrément des petits logements, » dit Fran ville, « on s'entend de partout. Mais bonsoir la corn- « pagnie, je vais me coucher aussi, moi. »

Chez Gerbier tout le monde ne tarde pas à en faire autant. Mais Georgina a bien de la peine à s'endormir, car tout ce qu'a dit son jeune voisin e6t sans cesse présent à sa pensée.

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