‹ Alexis et GeorginaChapitre 2 sur 20 · AMOUR PUR · texte numérisé non relu

AMOUR PUR

Plusieurs jours se sont écoulés. Alexis joue du piston tous les soirs. Il semble avoir encore fait des progrès, il exécute des airs charmants, il y met plus i e goût, plus de précision que jamais. Aussi a-t-on le plus grand plaisir à l'écouter. Mais il y a une personne qui plus que toute autre est heureuse de l'entendre ; pour celle-là, les premiers sons de l'instrument font délicieusement battre son cœur; si le voisin tarde trop à faire de la musique, Georgina devient distraite, rêveuse, inquiète, quelque chose lui manque; c'est en vain qu'elle veut affecter sa gaieté ordinaire, son sourire est forcé, car en secret elle se dit:

« — Pourquoi donc, M. Alexis ne se fait-il pas enten- « dre... il sait bien cependant que j'adore la musique... « mon père lui a dit que je touchais un peu du piano, « que j'étais bonne musicienne... Ah! si j'avais un piano, « moi aussi je lui jouerais quelque chose... mais je ne « me ferais pas désirer comme cela... Il n'est donc pas « encore rentré... Il est allé voir d'autres personnes, peut- « être!., cependant, il nous a dit qu'il ne voyait que « nous...»

Mais si le piston se fait entendre, Georgina retrouve sa gaieté, son sourire ; alors la tristesse de son visage disparaît pour faire place à l'expression du plus doux

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contentement. Elle écoute, elle ne veut pas perdre une note; si ses frères font du bruit, elle les supplie de se taire ; quelque chose lui dit que c'est à elle que s'adressent ces passages si bien modulés d'une romance. La -iiusique est une langue qui exprime parfaitement l'amour! ils n'ont jamais aimé ceux qui ne comprennent pas tous les charmes de la mélodie.

Après avoir joué quelque temps du piston, Alexis descendait chez Gerbier, en demandant toujours s'il n'était pas indiscret. Il fallait toute la gaieté, toute la rondeur de l'imprimeur, pour que le jeune voisin se mit un peu à son aise, car Alexis était naturellement timide, et le sentiment qu'il éprouvait déjà pour Georgina ajoutait encore à sa timidité.

De son côté, lorsque Alexis était la, la jolie fleuriste était troublée, émue, tremblante. Souvent, lorsque son père lui parlait, elle répondait de travers; elle rougissait et pâlissait sans savoir pourquoi, elle tenait presque toujours ses yeux baissés, mais quand elle les relevait elle rencontrait aussitôt ceux de son voisin qui s'empressait alors de détourner les siens. Chacun d'eux brûlait du désir de lire dans les regards de l'autre; mais tous deux avaient cette crainte, cette candeur d'un premier amour qui n'ose croire encore qu'il est partagé. Douces sensations qu'on n'éprouve que dans la jeunesse lorsqu'elle est encore innocente et pure!... qui fuyei si vite!... qui ne renaissez jamais, parce que, en avançant dans la vie, toutes les illusions s'envolent... parce que notre expérience les chasse, alors même que notre cœur voudrait les retenir.

Georgina et Alexis ne se voyaient jamais qu'en présence de témoins. Le jeune homme se rendait à son travail bien avant que la jeune fille De sortit. Celle-ci revenait aussi chez son père avant qu'Alexis ne rentrât chez lui. Us ne pouvaient donc pas se rencontrer; ils ne s'é-

taient jamais dit un seul mot à part, c'est à peine même s'ils osaient se parler devant du monde.

Et, cependant, tous deux savaient qu'ils s'aimaient... Comment le savaient-ils sans se l'être avoué?... Je ne pense pas que cela puisse vous étonner... il y a une vieille chanson qui dit :

• Et cela se devine

« Quand on ne le dit pas! •

Mais lorsqu'on croit avoir deviné, on éprouve le plus vif désir d'être certain qu'on n'est pas le jouet d'une fausse espérance. Pour un mot, un seul mot prononcé par la bouche de l'objet qu'on aime, on donnerait plusieurs années de son existence... (Je parle toujours des jeunes amoureux,) et comme les hommes sont en général les plus pressés, ou du moins les plus entreprenants, Alexis ne pouvait plus résister au désir de se trouver un moment seul avec Georgina, afin de pouvoir lai déclarer tout cet amour dont ses yeux lui avaient bien dit une partie, mais qu'il avait besoin de lui jurer à ses genoux.

Il lui était assez facile de rencontrer Georgina, il ne fallait qu'attendre le moment où elle sortirait pour se rendre à son magasin; à la vérité il fallait pour cela ne pas être chez son patron à l'heure habituelle, mais qu'importe ia perte d'une demi-journée... la mauvaise humeur du patron, quand il s'agit du bonheur de toute la vie!... et à vingt ans, le bonheur de toute la vie consiste à savoir si celle que l'on aime répond à notre amour. Nous avons tous eu ce bonheur-là, ce qui ne nous a pas empêchés d'être ensuite malheureux quelquefois, mais ceci est un détail.

Georgina ne se disait pas qu'elle voudrait bien rencontrer son jeune voisin, mais lorsqu'elle sortait le matin, il lui arrivait souvent, dans son escalier, de lever la tête

pour regarder en l'air, c'était saDs intention sans, doute car elle savait bien que Alexis allait de très-bonne heure à sa besogne; et pourtant, il lui échappait alors un gros soupir, comme si elle eût été étonnée que son voisin ne cherchât jamais à la rencontrer : alors un nuage de tristesse passait sur ses traits; il n'avait donc rien à lui dire, puisqu'il ne se trouvait pas une seule fois sur son passage. Cette idée lui faisait de la peine. La fille la plus sage, la plus innocente, devine très-bien que quand on l'aime, on ne peut pas le lui déclarer devant témoins.

Mais un matin, à peine Georgina a-t-elle fait quelques pas dans l'escalier, qu'elle se trouve en face d'Alexis, il est là... il l'attendait sans doute, son cœur bat avec violence, ce qu'elle désirait tant est arrivé, et maintenant elle a peur, elle tremble, elle ne sait pas si elle doit s'arrêter.

« Vous allez à votre magasin, mademoiselle, » dit le jeune homme d'une voix qui annonce qu'il est tout aussi tremblant que sa jolie voisine.

« — Oui, monsieur. Et vous aussi sans doute...

« — Moi... oui... c'est-à-dire aujourd'hui... je ne sais « pas si j'irai...

« — Est-ce qu'il n'y a pas d'ouvrage en ce moment ?

« — Oh ! ce n'est pas cela... mais il me serait impos- « siblc de travailler...

« — Seriez-vous malade?...

« — Non, mademoiselle, mais depuis quelque temps... « je ne sais pas ce que j'ai... il me semble que je ne fais « plus rien de bien... ma pensée est toujours aill « qu'à ce que je fais. . . la journée me semble d'une Ion-! « gueur éternelle... j'ai un si grand désir d'arriver *u « soir... je puis vous dire pour que vous n'ayez pas de o nliagjin

« Ah ! dites- moi seulement que cela ne vous fâcbe « pas que je vous aie attendue sur l'escalier...

« — Ah ! vous m'attendiez donc ?...

« — Oui, car je voulais absolument vous voir, vous « parler un moment, être avec vous... rien que nous « deux, afin de vous dire... mon Dieu... je n'ose plus « maintenant... si vous m'ôtez tout espoir je serai si « désolé 1...

« — Mais dites toujours... je ne vous ôterai peut-être « pas votre espoir...

— Oui, je parlerai... car je ne puis plus cacher cet « amour qui me consume... qui fait maintenant partie « de mon existence... oui, mademoiselle... depuis que « j'ai eu le bonheur de vous voir, j'ai senti un sentiment « nouveau naître en moi ; ce sentiment oh ! c'est de Ya- « mour... un amour qui ne finira qu'avec ma vie. J'ai « compris que pour un mot, un sourire delà femme que « l'on aime, on donnerait ses jours... eufin j'ai senti que « désormais vous étiez tout pour moi !... voilà ce que je « n'osais pas vous dire... et ce que je ne pouvais plus « vous cacher... de grâce !... dites moi d'abord que vous « ne me défendez pas de vous aimer ?

« — Vous le défendre... oh ! non... au contraire!... « je veux dire... mon Dieu ! je suis si émue... je ne sais « plus ce que je veux dire... tenez... voyez-vous... j'ai « envie de pleurer à présent...

«— Grand Dieu ! vousai-je donc fait de la peine?...

« — Non... non... ce ne sont pas des larmes amè- « res celles-là !... non... ce que vous m'avez dit « me rend heureuse... bien heureuse... je ne devrais « peut-être pas vous dire cela... mais je ne sais pas « feindre, moi, et je n'ai pas appris à mentir...

« — Georgina... chère Georgina...

« — Alexis !... »

La jeune fille a laissé tomber sa main dans celle d'Alexis qui la presse avec ivresse dans la sienne, pendant longtemps ils se tiennent ainsi, leurs mains

en se touchant, en se pressant mutuellement se communiquent un plaisir si tendre, si doux qu'ils n'en désirent pas d'autre et voudraient passer leur vie dans cette extase. C'est un amour bien vrai, bien pur que celui qui se contente de peu.

Mais enfin le front de Georgina s'assombrit et elle soupire en regardant Alexis, qui s'écrie :

« — Quelle pensée vous attriste ?

« — Je songe que bientôt vous serez soldat... et « alors il faudra que vous nous quittiez...

« — Hélas! ce n'est pas ma faute!... mais parce « que je dois être soldat faut-il que l'on ne m'ai- « me pas... ah!... de loin comme de près, je sais bien « moi que je ne cesserai pas un moment de penser « à vous...

« — Vous croyez donc que je vous oublierai, moi ?...

« — Chère Georgina...

« — Non, je ne vous oublierai pas... quand on aime « une fois, ce doit être pour toujours !... mais si vous « partez, je serai bien triste... bien inquiète... ah! j'au- « rai bien du chagrin...

« — Que vous êtes bonne... si vous saviez combien « vos paroles me rendent heureux et fier... être aimé de « vous!... ah! combien de gens envieront mon bonheur... « et cependant je ne suis qu'un pauvre orphelin... sans « autre fortune que l'argent qu'il doit à son travail... « car il faut que vous sachiez tout cela, mademoiselle !

« — Eh bien, qu'est-ce que cela fait, c'est vous que «j'aime... de la fortune ! est-ce que j'en ai, moi ?... et « mon père n'est-il pas maintenant un simple ouvrier «comme vous. Mais alors même qu'il était graveur, « que nous étions plus riches, ^t que j'apprenais a tou- « cher du piano... croyez vmis que j'aurais (Hé plus fine « et que cela m'aurait empêché de vous ai nier...

« — Si vous saviez quel bien me font vos paroles...

« niais votre père voudra-t-il pour son gendre 'unp » pauvre diable comme moi !...

« —Oh! vous ne connaissez pas mon père!... ce qu'i «voudra avant tout c'est devoir sa fille heureuse!.. « et quand je lui dirai : mon père, je ne veux pour mar « que monsieur Alexis, je ne serai jamais la femme d'un « autre, si tu ne veux pas qu'il m'épouse, je pleurerai tous « les jours. Alors mon père m'embrassera bien vite en « me disant : épouse-le, ma fille, j'y consens, parce que « ton Alexis est un garçon honnête, rangé, laborieux... « qui t'aime bien et qui te rendra très- heureuse... Voilà « ce que mon père me répondra, monsieur, est-ce que « c'est bien effrayant cela?

« — Ah ! s'il en est ainsi je suis le plus heureux des « hommes...

« — Mais non... puisque vous allez être soldat... vous « voyez bien que vous ne pouvez pas être mon mari!... « cette pensée-là me revient sans cesse... elle détruit « tous ces rêves de bonheur que nous pourrions former... « monsieur Alexis, est-ce qu'il n'y a pas moyen de vous « empêcher d'être soldat...

« — Non, mademoiselle... j'eti déjà dit à monsieur «votre père que je n'avais aucun motif d'exemption... « je vous avouerai d'ailleurs qu'avant de vous avoir vue « l'état militaire n'avait pour moi rien de désagréable, «je me disais : c'est un moyen de parvenir, de se faire « un rang, un nom dans le monde. Grâce au ciel nous « ne sommes plus au temps où, pour obtenir un beau « grade, il fallait être issu d'une noble maison; aujour- « d'hui c'est au courage, cest à la bravoure que l'on « donne les récompenses, et à celui qui sur le champ de « bataille est devenu colonel ou général, on ne demande « pas ce que faisaient ses aieux !...

« — Ah ! mon Dieu, voilà que vous voulez être mili- « taire à présent !...

« — Non... plus à présent... je me disais tout cela « avant de vous connaître... maintenant une seule pasce sion remplit mou cœur... c'est l'amour... vivre avec « vous, toujours près de vous, pouvoir vous nommer « ma femme... ah l voilà le seul bonheur où j'aspire... « car je ne suis point ambitieux, moi l... Je pensais à la « gloire, à la renommée quand je ne savais pas ce que « c'était que l'amour Mais l'intérieur d'un ménage, avec « une femme que l'on adore... j'y vois la plus douce « félicité...

«—Oh! oui. monsieur... certainement un homme « est bien plus heureux près de sa femme qu'à la « guerre... il n'est pas exposé à mille dangers. . . lors- « qu'il a bien travaillé, il trouve toujours un visage pour «lui sourire... une main pour presser la sienne... « des yeux qui... enfin c'est bien gentil... Vous voyez « bien qu'il ne faut pas vous faire soldat... mais il « me semble qu'il n'est pas défendu de se faire rem- « placer...

« — Sans doute, en achetant un homme.

« — Est-ce que c'est bien cher un homme ?

« — Oui... surtout en ce moment... parce que nous • sommes en guerre avec la Russie...

« — Et vous n'avez pas assez d'argent pour vous ache- « ter un remplaçant ?

« — Non, mademoiselle... j'ai peut-être cent vingt «francs... voilà tout ce que j'ai pu amasser jusqu'à ce «jour... et aujourd'hui, c'est dit-on plusieurs billets de " mille francs qu'il faut donner pour trouver un rem- » plaçant.

« — Des billets de mi'le francs !.:. oh ! mon Dieu l « que d'argent... ah î pour la première fois je regrette « de n'avoir pas de fortune... il y a d pour qui

« une telle somme serait si peu de chose...

« — Mais enliu, je ne suis point eucore appelé sous

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« les drapeaux, peut-être s'écoulera-t-il encore plusieurs « mois avant que je ne sois appelé pour tirer au sort...

« — Et puis vous pouvez avoir un bon numéro, un « numéro qui ne parte pas... Oh ! oui, vous en aurez « un... je prierai tant le bon Dieu pour cela...

« — Chère Georgina, vous voyez bien qu'il ne faut pas « s'affliger d'avance ; en ce moment d'ailleurs mon cœur « est trop heureux pour que je redoute des malheurs « dans l'avenir... vous voulez bien que je vous aime... - « — Certainement que je le veux...

a — Vous m'aimez un peu aussi...

« — Un peu, pourquoi dites-vous un peu?... je ne « sais pas aimer à demi, moi !

a — Ah! tenez... je suis si heureux- . je ne changerais « pas mon sort contre celui du plus riche, du plus puis- « sant de la terre. »

En ce moment une porte s'ouvre dans l'escalier et la jeune fille s'écrie :

a — Du monde... mon Dieu! si l'on nous voyait ence semble... si on le disait à mon père... il pourrait se «fâcher... je devrais être à mon magasin... Adieu, mon- « sieur Alexis. .

« — Adieu, chère Georgina... à ce soir...

« — Oh oui, ne venez pas tard... et dès que vous ren- « trerez jouez sur votre piston... ça fait que je sais que « vous êtes revenu, et je suis plus contente. ..

a — Alors je jouerai aussitôt que je reviendrai.

« — H y a surtout un air que j'aime bien... je le jouais «< aussi sur le piano quand j'en touchais...

« — Lequel, mademoiselle?

« — C'est : Je pars demain, il faut quitter Marie... ah! a il est si doux... si touchant cet air-là...

« — Soyez tranquille... je le jouerai bien souvent...

« — Adieu, adieu...

« — A ce soir...

« — De bonne heure. »

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