‹ Alexis et GeorginaChapitre 20 sur 20 · LES HASARDS DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

LES HASARDS DE LA GUERRE

La santé déjà si chancelante du millionnaire devient encore plus faible après la visite que Franville lui a faite. Dupuis longtemps les médecins avaient condamné le riche malade, mais celui-ci espérait encore ; maintenant il ne se fait plus illusion, il voit son état, et il fait mander près de lui son notaire, afin de lui dicter ses dernières volontés.

Après avoir fait son testament et donné toutes les instructions nécessaires à son notaire, Duhautcours se sent un peu soulagé ; pour la première fois des pensées douces s'offrent à son esprit; souvent il se dit : « Je l'ai vu cet Alexis, mon fils... il était très-bien... je l'aurais « aimé... oui, je sens que je l'aurais aimé... et ne pouce voir lui laisser ma fortune... enfin, de là-haut il sera « content de l'emploi que j'en ai fait. »

Puis, faisant un retour sur sa vie, Duhautcours soupire en se disant :

« — J'ai perdu tous mes enfants... je meurs seul... « entouré d'étrangers... de valets... et personne pour « me serrer la main... pour me fermer les yeux... voilà « donc à quoi auront servi tous mes millions ! Oh ! si je « pouvais recommencer ...

Mais on ne recommence pas, et quelques jours après avoir fait son testament, Duhautcours termine à cia-

quante ans à peine une carrière que tous ses trésors n'ont pu prolonger.

Deux jours après cet événement, Gerbier est mandé chez un notaire pour affaire très-pressée. L'ouvrier imprimeur se rend à cette invitation en se disant :

« — Que diable un notaire peut-il avoir à me dire... « Je n'attends aucun héritage... je n'ai pas la plus petite «propriété... et je ne veux pas emprunte? d'argent, H d'autant plus que personne ne voudrait m'en prêter. »

Mais arrivé dans le cabinet du notaire, celui-ci après s'être assuré de son identité lui dit :

« — Je vous ai fait prier de passer chez moi, monsieur, « pour vous annoncer que M. Duhautcours est mort et «qu'il a nommé mademoiselle votre fille aînée, Geor- « gina, sa légataire universelle... La succession de « M. Duhautcours s'élèvera à plusieurs millions.»

Gerbier demeure interdit, stupéfait, il croit rêver et balbutie:

« — Quoi, monsieur, il serait possible... le riche ban- « quier... il est mort... et ma fille Georgina est son. héri- « tière.

« — Oui, monsieur, oh ! le testament de M. Duhaut- « cours est bien en règle, vous n'aurez de contestation « avec personne!... Il n'avait aucun parent; il veut... ce « sont ses dernières paroles, que mademoiselle votre fille, « qui a refusé ses richesses de son vivant, en jouisse en- >< tièrement après sa mort. Je vous ai d'abord mandé « seul, monsieur, parce que j'ai pensé que vous sauriez « mieux que tout autre préparer mademoiselle votre fille « à sa nouvelle fortune.

« — Sa nouvelle fortune î ah ! je vous jure qu'elle ne « l' éblouira pas... il y a Un autre bonheur qu'elle avait « rêvé... mais je ne vous en remercie pas moins, mon- « sieur le notaire, car ceci est un grand événement pour « nous tous. »

Gerbier, comme on le pense bien, ne retourne pas à son imprimerie, il court chez lui, il envoie chercher ses deux, fils à l'école, il embrasse ses deux filles, il voudrait que Georgina fût là... il ne sait s'il doit l'envoyer chercher ; et les enfants qui voient l'agitation de leur père, lui disent tous;

« — Qn'est-ce donc, papa ?

« — Qu'est-il donc arrivé ?

« — Est-ce que vous n'avez plus d'ouvrage à l'impri- « merie ?

« — Mais vous avez l'air content cependant...

« — Oui, mes enfants... oui, je suis bien content... à « cause de vous surtout, je ne sais plus où j'en suis... «Allons, Gerbier, calme-toi, mon ami, est-ce que le

bonheur serait plus difficile à supporter que la peine... « Non... non, soyons raisonnable... mai Georgina, est-ce « qu'elle ne reviendra que ce soir.

« — Si, papa, elle reviendra à quatn heures, parce « qu'on est moins pressé à son magasin.

« — Très-bien I. .. Attendons-la alors... mes chers en- « fants... embrassez-moi... vous serez donc heureux... « riches.

t — Nous serons riches, papa?

« — C'est votre sœur qui hérite d'un banquier million- « naire, de M. Duhautcours... mais votre sœur riche, « n'est-ce pas comme si nous l'étions tous.

« — Ah ! bon, je mangerai des gâteaux tous les jours... « toute la journée I » dit le petit Emile en sautant dans la chambre.

« — Non, mon ami, non, car vois-tu, la santé vaut « encore mieux que la fortune et ce serait mal employer « celle qui nous arrive que de te donner des indiges- « tions. »

Quatre heures sonnent et Georgina revient enfin, elle tient une lettre à sa main, elle tremble, elle est tellement

émue que c'est à peine si elle peut dire à son père :

« — La portière vient de me donner cette lettre... mon « Dieu, mon père, c'est de lui... j'en suis sûre... j'ai re- « connu son écriture... qu'est-ce que cela veut direî

« — Comment, le notaire t'a aussi écrit, ma fille, il « m'avait dit qu'il me laissait le plaisir de rapprendre ta « nouvelle fortune.

« — Que parlez-vous de fortune... de notaire... cette « lettre est d'Alexis, mon père... je reconnais bien son « écriture.

« — D'Alexis!... il serait possible !

« — Oui... ouvrez-la... ouvrez-la vite... A-t-il écrit « cela avant de mourir... voyez la date, mon père!

« — Constantinople. .. du 29 mai.

« — 29 mai, il y a deux mois que cette lettre est en « route. .. mon Dieu! est-ce avant cette funeste affaire... « Ah ! lisez... lisez!...

« — Ma chère Georgina, mon cher monsieur Gerbier, « je vous écris de l'hôpital de Constantinople où j'ai été « transporté blessé...

« — Transporté blessé... et il vit encore... Ah! mon « père!... »

Georgina se jette dans les bras de Gerbier, les pleurs la suffoquent, mais cette fois c'est la joie qui les fait couler. Enfin elle se remet un peu, et on continue de lire.

« C'est au pied que j'ai été blessé par un coup de bis- « caïen. J'étais aussi atteint au côté, mais cette blessure- « là est peu de chose, celle du pied sera plus longue, le « chirurgien ne sait pas encpre si je ne boiterai pas toute « ma vie. »

« — Oh! tant mieux, mon père, tant mieux... ilrevien- « dra alors et il ne me quittera plus.

« — Un bâtiment met à la voile, il emportera cette « lettre; si mon pied ne se guérit pas vite, il est possible « que l'on me renvoie en France... »

« — Oh! quel bonheur... il va revenir.

« Je venais d'être nommé sergent lorsque j'ai reçu «cette blessure... c'est dommage! vous m'auriez revu « officier!

« — C'est déjà bien joli d'être sergent.

« Au revoir, mes bons amis, cet événement me ramè- « nera peut-être plus tôt près de ma chère Georgiua. »

La lettre d'Alexis a rendu Georgina au bonheur, presque à la vie ; et tout le monde partage son ivresse ; c'est à peine au milieu de l'émotion causée par cette nouvelle inattendue, si Ton se rappelle que l'on est riche. Cependant plusieurs fois Gerbier a dit à Georgina :

« — Ma tille, tu ne sais pas quel nouveau bonheur « f arrive... Tu es riche, tu es millionnaire... Bf. Duhaut- « cours en mourant t'a fait sa légataire universelle.

« — Ah! mon père... cela m'est bien égal... il vit!... « il existe encore... le voilà mon vrai bonheur!

« — Oui, sans doute... mais avec tes richesses tu pour- « ras ravoir Alexis... le faire remplacer.

« — Ah! vous avez raison... d'ailleurs cette fortune « que M. Duhautcours me lègue, elle revenait à Alexis, « puisqu'il est son fils, et sans doute s'il ne l'avait pas « cru mort, M. Duhautcours la lui aurait laissée... est-ce (( que j'ai besoin d'argent, moi... mais, mon Dieu ! pource quoi donc cette lettre a-t-elle été si longtemps à nous « parvenir?

« — Le bâtiment aura éprouvé des tempêtes, des ava- « ries, il aura été obligé de relâcher dans quelque port... « de s'y faire réparer... que sais-je moi !

« — Et ce soldat qui disait qu'Alexis était mort.

« — Le vojrant tomber auprès de lui, il a pu le « croire... il a pu ignorer que son sergent avait a transporté blessé à Constantinople. .. enfin que notre « cher Alexis nous soit rendu, voilà le principal... et « avec cela de la fortune...

« — Oh! Alexis d'abord, mon père, Alexis avan « tout. >»

On attend avec impatience que Franville arrive ; et lorsque le soir le vieux militaire entre chez ses amis, Georgina court l'embrasser, Gerbier lui secoue la main, les enfants dansent dans la chambre ; il y a tant de joie, tant de bonheur sur tous les visages que Franville s'écrie :

« — Il n'est pas possible!... il faut que ce soldat se « soit trompé.

« — Oui... oui... car voilà une lettre d'Alexis... il a été « blessé, mais il n'est pas en danger... Lisez.. . lisez ! »

La vieille moustache lit, en s'arrètant quelquefois pour s'essuyer les yeux, car son émotion n'est pas moindre que celle de ceux qui l'entourent .

« — Le ciel soit loué ! » s'écrie-t-il en terminant la lettre. « Ah ! dame, mes enfants, ceci n'a rien d'éton- « nant, à la bataille il y en a plus d'un que l'on a cru « mort et qui revient plus tard très-bien portant. Mais « cette lettre a plus de deux mois de date, si Alexis est « parti pour la France peu de temps après l'avoir écrite, « il pourrait arriver au premier jour.

« — Ah! monsieur Franville, vous vous informerez, « n'est-ce pas, vous saurez s'il est revenu depuis peu en « France des militaires du 20e de ligne.

« — Oui, ma petite, oh! mille noms d'une bombe... «j'irai jusqu'à Marseille s'il le faut pour avoir des renseit « gnements. »

Lorsque Franville est un peu calmé, on lui apprend la seconde nouvelle; la mort de Duhautcours et le testament qu'il a fait.

« — Ah ! sacrebleu! voilà la première belle action de sa vie, » s'écrie Franville. « Mais il est mort, n'en disons plus de mal, d'autant plus qu'en s'en allant il a y réparé une partie de ses fautes. Vous voilà donc million-

« naire, ma petite Georgina !... Tant mieux, pourvu que « cette grande fortune ne trouble pas votre repos !

« — Soyez tranquille... elle ne me changera pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi qui suis riche, c'est mon père, « c'est ma famille, c'est vous... moi, je ne veux qu'A- » lexis. »

Le lendemain de cette belle journée, Franville venait d'apprendre à ses amis que lavant-veille un bâtiment venant de Constantinople était arrivé à Marseille, ramenant beaucoup de militaires français en convalescence; Georgina se faisait répéter les moindres détails de cette nouvelle, lorsque la porte s'ouvre, et un jeune sergent de la ligne, s'appuyant sur deux béquilles parait en disant seulement :

« — Me voila ! »

On court, on entoure Alexis; est-il besoin de dire que Georgina se trouve la première dans ses bras. On le presse, on l'embrasse, on l'emporte, car c'est à qui lui servira d'appui. Pendant quelques minutes on ne peut pas se parler, on n'échange que des paroles sans suite, mais on se regarde, on se sourit, on se serre la main.

« — Cher Alexis ! nous vous avons cru mort » dit Georgina, « jugez de mon désespoir!

a — Mais cette lettre que je vous ai écrite après ma « blessure.

« — Nous ne l'avons reçue qu'hier.

« — Enfin le voilà ce brave garçon, » s'écrie Gerbier, « ne pensons plus aux chagrins passés... mais dabord « ce pied?

« — Il va bien, il guérira, mais il m'est encore imposte sible de m'appuyer dessus, c'est pourquoi je me sers « de .béquilles.

« — Alexis, lorsque nous avons cru cette affreuse « nouvelle, quand on nous a assuré que vous étiez resté « sur le champ de bataille, j'ai cru devoir faire ce que

« vous m'aviez dit... ouvrir cette boîte que vous m'aviez « confiée.. . et.. . »

Alexis rougit en répondant :

« — Et vous savez que je ne suis qu'un pauvre enfant « abandonné.

« — Nous savons bien autre chose, » dit Franville, « c'est que vous êtes le fils de Duhautcours le million- « naire... la lettre de votre mère, la petite croix... c'é- « taient là des preuves irrécusables.

« — Que me dites-vous?... ce monsieur que nous « avons rencontré une fois.

« — C'était votre père... lui-même en a eu la preuve « avant de mourir.

« — M. Duhautcours est mort.

« — Oui, mais croyant aussi que vous aviez été tué à « l'armée, et n'ayant plus ni enfants, ni parents, c'est « à Georgina, c'est à votre femme qu'il a laissé toute sa « fortune !

« — Mon Dieu! que m'apprenez-vous? Georgina... si «vous êtes si riche... est-ce que vous voudrez encore « de moi?

t — Entendez-vous ce qu'il dit, mon père, il demande « si je veux de lui... mais ces richesses votre père ne «me les a laissées que parce qu'il vous croyait mort... « vous voyez bien qu'elles sont plus à vous qu'à moi!... «d'ailleurs, si vous m'en croyez, mon ami, nous lais- « serons mon père disposer de cet argent à sa guise; « nous ne nous occuperons pas de cette fortune... nous « nous contenterons de nous aimer. »

Maintenant que la famille Gerbier est heureuse, que le brave Alexis se guérit de sa blessure près de celle qu'il épousera lorsque la mort de Duhautcours sera moins récente, vojons ce que sont devenues les person nages de notre connaissance.

ir. 16

278 ALEXIS ET GEORGTNA

Eustache Craquet a été emporté par un boulet de 3anon à l'attaque de la tour Malakoff.

Mademoiselle Philiberte l'a beaucoup pleuré : les blanchisseuses de fin sont généralement sensibles

Le lendemain du fameux dîner de cinq cents francs qu'il a payé à lui seul, M. Langlumot a remmené sa femme et son fils à Lisieux, malgré les cris de M. Phonphonse qui voulait encore retourner chez Séraphin.

Inutile de dire que le voisin Ranflard est parti avec eux.

Les demoiselles de la Grenouillère n'ont pas tardé à revenir dans leurs pénates, puis le gros Auguste ne trouvant plus à Paris personne qui voulût suivre le traitement qu'il imposait à ses malades, a quitté aussi cette ville pour aller s'installer chez son oncle. De là, il s'est rendu fréquemment chez les deux cousines, et suivant le conseil que lui avait donné le petit marquis du Carambolage, il a fait la cour à mademoiselle Armande qui a trouvé beaucoup plus convenable d'écouter le neveu que l'oncle.

Auguste a épousé la grosse Armande ; de ce couple très-gras sont nés des enfants énormes, qui ont des faces que l'on ne sait trop à quoi comparer.

Maître Chipotier qui est aussi revenu dans la Nor mandie, était aux noces d'Auguste Langlumot, il a trouvé moyen pendant le souper, de raconter entièrement le procès en séparation de madame Rigaut.

M. Berlinet est toujours un coureur de jolies femmes, mais il tâche de ne plus voyager avec des nourrices, g

Le jeune Torse continue à faire de charmants dessins de ravissantes illustrations. Je n'ai pas besoin de vous dire dans quel journal; vous l'avez devin

ïambourinette et son amie se sont consolées difficilement de la perte d'Isidore... il était si généreux \

mais ces demoiselles-là finissent toujours par se consoler.

Enfin la famille Gerbier a trouvé le moyen d'être heureuse malgré ses millions : dabord en éparpillant entre tous ses membres, une fortune qui était trop forte pour un seul; puis en ouvrant sa main pleine d'or à ceux qui n'en ont pas assez.

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