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LA PETITE BOITE

Quatre mois se sont écoulés, on a reçu une autre lettre d'Alexis, elle était datée de Balaclava; il était arrivé en Crimée sans autre accident que le mal de mer, et Franville ne cessait de répéter : « Vous voyez bien a que cela va tout seul... il est en bonne santé et il va « se battre. Que diable voulez-vous de mieux? »

Mais depuis que celui qu'elle aime est sur le théâtre de la guerre, jamais un sourire n'est venu ranimer la douce physionomie de Georgina, toujours pâle et languissante, toujours triste et rêveuse; elle cherche devant son père à affecter un courage qu'elle n'a pas, elle se cache pour pleurer ; mais Gerbier devine bien tout ce qui se passe dans son cœur, et il partage le chagrin de sa fille.

Pour captiver l'attention de Georgina, il suffit de parler de la guerre, elle écoute ardemment tout ce que l'on dit à ce sujet, chaque jour il faut maintenant que son père lui lise le journal, c'est-à-dire les passages du journal où l'on parle de la Crimée, elle apprend que l'on s'est battu, que les Français et les Anglais sont vainqueurs, mais elle voit aussi que l'ennemi se défend bien et qu'il fait souvent payer cher la victoire

Pour satisfaire Georgina, Franville est à l'affût de nouvelles, et chaque soir il vient conter ce qu'il a appris

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dans la journée, en ayant bien soin pourtant d'écarter de son récit ce qui pourrait ajouter aux inquiétudes de la jeune fille.

« — Pardieu ! » s'écrie un soir la vieille moustache en arrivant chez Gerbier, « ce mauvais sujet d'Isidore... « c'est-à-dire d'Eustache Craquet, est plus heureux « qu'il ne le mérite!... le voilà aussi embarqué pour la « Crimée, il est capable d'attraper là-bas quelque bies- « sure honorable qui effacera les sottises qu'il a faites « ici.

« — Comment sais-tu cela, » dit Gerbier.

« — Par mademoiselle Philiberte... il m'est venu à « l'idée d'aller chez la blanchisseuse pour savoir ce que « l'on avait fait du jeune Craquet... croirais-tu qu'elle « pleurait comme une Madeleine, en me disant qu'il « était soldat... et qu'elle se repentait bien d'avoir été «cause de sa dégringolade!... ô les femmes!... les « hommes qui les délaissent sont toujours ceux qu'elles « regrettent !

« — Et monsieur Duhautcours. . . l'as-tu revu ?

« — Lui!... oh! non vraiment!... et je ne remettrai « jamais les pieds chez lui... depuis que je sais qu'il a « refusé à cette chère petite une chose qu'il lui était si « facile d'avancer... je ne veux plus le voir... Au reste, « il paraît que cela ne lui a pas porté bonheur... il a peut pas guérir de sa maladie... et quelqu'un m'a dit « qu'il ne pouvait pas aller loin comme ça...

« — Ah! je ne souhaite pas sa mort! » murmura Georgina, « elle ne libérerait pas Alexis !...

« — Sans doute, ma petite, il ne faut jamais désirer «la mort de personne, mais quand quelqu'un qui s'est « mal conduit passe l'arme à gauche, je me contente de « dire : serrez les rangs. »

Quelques semaines se passent encore, et l'on n'a plus

reçu de lettres d'Alexis, les craintes de Georgina deviennent chaque jour plus vives.

« — S'il ne nous écrit pas, » dit-elle, « c'est qu'il lui « est arrivé quelque malheur... c'est qu'il est blessé « grièvement... ou mort peut-être. »

En vain, Franville ne cesse de répéter à la jeune fille qu'un soldat n'a pas souvent le temps d'écrire, que lorsqu'il en a le temps, ce sont les moyens qui lui manquent; puis enfin que lorsqu'il a écrit, il lui est souvent très-difficile de faire partir sa lettre, et que celle-ci après être partie peut encore s'égarer en route.

« — Non » dit Georgina, « les communications sont « libres... plusieurs personnes de mon magasin ont des « parents, des amis là-bas... et elles ont encore depuis « peu reçu des lettres d'eux ; si Alexis avait pu écrire, « j 'en aurais reçu aussi . »

Gerbier fait son possible pour calmer les alarmes de sa fille, mais dans le fond de son âme il partage ses craintes, et n'est pas tranquille sur le sort d'Alexis.

Un soir, Franville arrive plus tard qu'à l'ordinaire ; les petits garçons et les deux sœurs de Georgina sont couchés, mais celle-ci a voulu veiller avec son père, espérant toujours voir arriver leur vieil ami, et apprendre par lui quelques nouvelles.

Franville a dans sa physionomie quelque chose de contraint, ses traits sont altérés ; et bien qu'il fasse ses efforts pour causer comme à son ordinaire, pour des gens qui veulent lire dans sa pensée, il cache au fond de son âme une triste nouvelle.

« — Que venez-vous nous apprendre ce soir ? » lui dit Georgina.

«Moi... rien! » répond le vieux militaire en affectant u"n air indifférent.

« — Comment vous ne savez rien de nouveau de l'armée... de la situation des troupes en Crimée ?

« — Mais non... les troupes occupent toujours les « même positions. .. je ne crois pas qu'il y ait eu de « nouveaux combats depuis quelque temps...

« — Vous ne croyez pas... mais vous n'en êtes pas « certain...

« — Mon enfant, je n'en sais pas plus que les jour- « naux...

« — Quelquefois on rencontre des personnes qui re- « viennent de là-bas... vous qui connaissez beaucoup de <« militaires...

« —Oui... mais ceux que je connais... ne sont pas « revenus... ils sont toujours en Crimée... »

Il y a dans la voix, dans la manière de répondre de Franville quelque chose qui frappe la jeune tille ; elle croit aussi remarquer quelques regards sombres qu'il lance furtivement sur Gerbier, lorsqu'il pense qu'elle ne le verra pas. Feignant bientôt d'être fatiguée et d'avoir besoin de sommeil, Georgina se lève en disant : « Puis- « que vous n'avez rien à nous apprendre ce soir... je « vais aller me reposer... car je me sens accablée...

« — Va, ma fille... va et tâche de ne plus te tourmenter « autant... car tu te rendras malade... » dit Gerbier en embrassant sa fille.

« — Bonsoir, mon père... bonsoir, monsieur Fran- « ville. »

Le vieil ami ne lui répond qu'en lui donnant un baiser sur le front; mais ce baiser est glacé, et celui-ci qui le donne est tremblant.

Georgina a quitté la chambre, elle a refermé la porte sur elle ; lorsque les deux amis sont seuls, Franviile laisse tomber sa tète sur sa poitrine, et s'abandonne à la douleur que jusque-là il a essayé de surmonter.

« — Eh bien, qu'as tu donc?» lui dit Gerbier. «Quelle « tristesse sur ton front... mon Dieu! qu'y a-t-il... tu sais « donc quelque chose de fâcheux ?...

k — Oui... oui... je sais... et je ne pouvais pas dire « cela devant ta fille... pauvre petite !... elle aura tant « de chagrin... et moi-même, vois-tu... Tiens, je suis « tout bouleversé !... »

En disant cela, le vieux militaire passe sa main sur ses yeux pour essuyer des larmes qui s'en échappent.

Gerbier qui respire à peine, s'approche de son ami et lui prend la main, eu murmurant :

« — Allons, parle... parle... dis-moi tout... Je suis un « homme, moi !...

« — En sortant de dîner, je suis entré au café où je « vais quelquefois. Là j'aperçois un soldat du 20e de « ligne, qui a le bras droit en écharpe; je m'approche « de lui, nous causons... Il revient de Crimée... il « n'esta Paris que depuis deux jours... Il a débarqué « à Marseille : « Vous faites partie du 20e? lui dis-je. « Avez-vous connu dans votre régiment un jeune « homme nommé Alexis ?... — Alexis, me dit-il ; par- « bleu ! nous étions dans la même compagnie ; il était « mon sergent, car il venait d'être nommé sergent... un « bien gentil garçon... et qui jouait bien joliment du « piston !... — C'est cela, c'est bien celui que je connais, « dis-je ; eh bien, où est-il maintenant ? — Hélas ! « monsieur, il était avec moi à cette affaire où j'ai reçu « deux balles dans le bras... mais lui, Alexis, a été « blessé avant moi... Je l'ai vu tomber à mes côtés... «j'aurais voulu le secourir, mais l'ennemi était là, il « fallait aller en avant... et un peu plus tard je reçus mon « affaire... On me ramassa ensuite et je fus transporté à « Constantinople... — Mais Alexis... Alexis ! repris- « je. — Oh! quant à lui, il était mort, car on ne l'a pas « vu à l'ambulance. »

A peine Franville a-t-il achevé ces mots qu'un cri douloureux se fait entendre, puis le bruit d'une personne qui tombe sur le parquet.

« — Elle était là!... elle écoutait!... » s'écrie Gerbier en courant ouvrir la porte du fond. Et il trouve en ef?et Georgina étendue sans connaissance. Il la prend dans ses bras, la transporte sur son lit, et, aidé de Franville, lui prodigue tous les secours. Bientôt les deux jeunes filles, que le cri de leur sœur a réveillées, viennent se joindre à leur père et mêler leurs larmes aux siennes; car quelques mots leur ont bien vite appris quel malheur vient de désoler leur famille.

Georgina rouvre les yeux... Elle voit son père et ses sœurs agenouillés devant son lit, et plus loin Franville cachant sa tête dans ses mains. Le tableau de cette dou leur si vraie la touche profondément ; elle peut pleurer aussi, elle peut exprimer ce qu'elle sent. Gerbier se h il prend la main de Georgina et la presse avec force dans les siennes, mais il ne peut parler. Georgina le regarde et murmure :

« — Il est mort... mon Alexis... Ah! je savais Lien, « moi, que je ne le reverrais plus !.. . Mais ne vous d< « lez pas, mon père... j'aurai du courage... Ne pleurez «pas, mes sœurs... je vivrai pour vous tous... je n'ai « plus que vous à aimer. »

Il est des chagrins que le temps seul peut, non pas effacer, mais adoucir. Pour Georgina, la vue de son père, de ses sœurs pouvait mieux que toutes les exhortations ranimer son courage: elle les voyait si désolés de son malheur, qu'elle était souvent obligée d'êlN Ja première à leur parler raison, à tacher de les consoler. Mais bien loin de chercher à lui faire oublier Alexis ceux qui l'entouraient lui en parlaient sans cesse ; ils comprenaient bien que, pour une ame aimante, parler de celui qui avait notre amour, c'est épancher son chagrin. Il y a des gens qui ne comprennent pas cela, et qui veulent qu'on oublie bien vite ceux qu'on a perdus.

Il y avait huit jours que Franville avait apporté la fa-

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taie nouvelle. La famille était rassemblée; le vieil ami était là, et comme à l'ordinaire on parlait d'Alexis, lorsque Gerbier dit tout à coup à Georgina :

« — Mais ce brave garçon ne t'avait-il pas avant de « partir remis une petite boîte cachetée?...

« — Oui, mon père... oui... en effet, avec prière de ne « l'ouvrir que s'il ne revenait plus... et j'espérais tant ne « l'ouvrir jamais !...

« — Eh bien... cette boîte... as-tu regardé ce qu'elle « contient ?

a — Oh! non... je n'y ai pas touché... je ne voulais « pas y toucher...

« — Cependant, ma bonne petite, » dit Franville, « si « notre [cher Alexis a tracé là dedans ses dernières voce lontés, ne trouvez-vous pas que c'est un devoir de les « remplir?... et puisqu'il vous a chargée de cela... com- « ment suivrez-vous ses intentions si vous n'ouvrez ja- « mais cette boite?...

« — Notre ami a raison, » dit Gerbier, « c'est un de- « voir à remplir; qu'il soit pénible ou non, il faut faire « ce qu'Alexis a dit...

«—Eh bien... je vais chercher cette boîte, mon « père... Vous l'ouvrirez, vous !... »

Georgina revient bientôt avec la petite boîte cachetée, qu'elle remet à son père en versant des larmes. Celui-ci se hâte d'ouvrir la boîte ; il trouve d'abord en dessus un petit papier plié en quatre, sur lequel on reconnaît l'écriture d'Alexis. Gerbier se hâte de lire :

« —Ma chère Georgina, j'ai dit à votre père que j'avais « perdu mes parents, parce que je n'osais pas lui avouer « que je n'étais qu'un malheureux enfant trouvé. Telle tf.est pourtant la vérité. Mes parents m'ont mis à ce « hospice... fondé par Vincent de Paule... Ils avaient cet « pendant pris quelques précautions pour me retrouve- « un jour; mais moi, ne voulant pas connaître jamais

« ceux qui ont pu m' abandonner, j'ai changé de nom, et « pris celui d'Alexis, tandis que mes noms étaient Isi- « dore Dubois... »

« — Grand Dieu !... ai-je bien entendu !... » s'écrie Franville, « tu as dit Isidore Dubois !...

« — Oui... oui,» reprend Gerbier, qui est tout aussi ému que son ami, a mais attends... laisse-moi finir...

w — Isidore Dubois... Vous trouverez dans cette boîte « un billet de ma mère, qui était dans mon berceau, et « une petite croix qu'on avait attachée à mon cou et « que j'ai portée jusqu'à l'âge de seize ans... Adieu, « chère Georgina, vous savez maintenant le seul secret « que j'avais eu pour vous... »

v — Pauvre Alexis ! » dit Georgina, « qui croit que « nous lui aurions fait un crime de l'abandon de ses « parents... Mais, mon Dieu, qu'avez-vous donc, mon- « sieur Franville ?...

« — Ce que j'ai... ce que j'ai... Gerbier, ouvre donc « ce papier qui est au fond de la boite...

« — Une petite croix... une lettre... Tiens, regarde...

« — La lettre d'Adèle... de sa mère... Je reconnais « son écriture... Et cette petite croix... marquée de son « chiffre... Oh! il n'y à plus à s'y tromper, cette fois... pau- « vre Alexis !... c'était bien ce jeune homme que je « cherchais partout... Isidore... le fils de Duhautcours !

« — Alexis !... le fils de M. Duhautcours !... « murmure Georgina en cachant sa tête dans ses mains, puis elle murmure : « Oh ! mon Dieu !... et il a refusé de le « sauver ?

« — Oui, mon enfant, »> dit Franville, « et s'il a encore « un peu de cœur... ce sera sa plus grande punition. « Fermettez-moi de prendre cette croix et ce billet... « Oh! je vous rapporterai tout cela fidèlement, ma petite; « cela vient d'Alexis, et je conçois que vous y teniez... « mais je veux seulement montrer ces preuves à Duhaut

« cours afin qu'il ne puisse douter que c'était bien « pour son fils que vous étiez venue le supplier...

« — Hélas ! cela ne nous rendra pas Alexis !

« — Non, mais cela prouvera à ce millionnaire que « c'est toujours une faute qui porte sa peine, de se « refuser à faire une bonne action... » . Franville a serré précieusement dans son porte-cigares la croix et la lettre qui appartenaient à Alexis ; puis, laissant la famille Gerbier encore sous l'impression de ce que l'on vient de découvrir, il les quitte pour se rendre sur-le-champ chez le banquier ; car, bien qu'il soit près de dix heures du soir, il ne veut pas remettre au lendemain ce qu'il a à lui apprendre.

« — M. Duhautcours est-il chez lui?» demande le vieux militaire au concierge de l'hôtel.

« — Certainement que monsieur est chez lui, car, « depuishuit jours déjà, il ne sort plus, il est trop faible; « mais je doute qu'il soit visible... Demandez à un valet « de chambre.

Le valet de chambre répond :

« — Monsieur vient de se coucher, il ne reçoit plus...

« — Allez lui dire que c'est M. Franville qui désire « lui parler... Je vous parie qu'il me recevra, moi. »

En effet, le valet revient bientôt chercher Franville, qu'il introduit dans la chambre à coucher du banquier. Celui-ci est tellement changé, la maladie et les souffrances ont causé chezlui de si grands ravages, quepour le reconnaître il faut être prévenu d'avance.

Cependant le nom de son ancienne connaissance a ranimé le malade; il se soulève à demi et tourne la tète vers Franville en lui disant d'une voix creuse :

« t- C'est vous... il y a bien longtemps que je ne vous « ai vu... vous devez me trouver bien changé?

« Mais, oui, pas mal comme ça !

« — J'ai les premiers médecins de Paris... il? ne savent « pas me guérir...

« — Il y a un autre médecin auquel vous ne vous êtes « jamais adressé... C'est celui qui envoie de bonnes « pensées, qui conseille de bonnes actions... qui vous dit i-. qu'en faisant des heureux, on le devient soi-même... « Vous n'avez jamais écouté ce médecin-là, vous avez eu « tort, il vous aurait peut-être guéri!... »

Duhautcours se rejette sur son oreiller en murmurant :

« — Est-ce que vous n'êtes venu que pour me dire « cela?...

« — Pardonnez-moi... j'ai encore autre chose à vous « dire... J'ai retrouvé votre fils... l'enfant d'Adèle, le véri- « table Isidore...

« — Oh! encore quelque histoire... un autre maure vais sujet qui a pris ce nom... pour tâcher de me gru- -< ger... de me mettre à contribution comme le pre- « mier...

« — Non, non, soyez tranquille... celui-là ne vous « coulera rien... il ne dépensera pas votre argent... Une « fois seulement vous auriez pu faire quelque chose « pour lui... mais vous ne l'avez pas voulu...

« — Je ne vous comprends pas... expliquez-vous - mieux.

« — Ne vous souvenez-vous plus que la fille de Ger- « bier... Georgina... est venue une fois vous trouver pour « vous prier de lui prêter quatre mille francs avec les- <« quels elle aurait fait remplacer celui qu'elle devait « épouser?

« — Si, je m'en souviens très-bien.

« — Et vous avez refusé de lui donner cet ar- « gent... Quatre mille francs!... c'est deux sous pour « vous ! . . .

« — Parfaitement !... mais puisque je voulais épouser

« cette jeune fille, je ne devais pas lui fournir les moyens « d'en épouser un autre...

« — Mais puisque cette jeune fille ne voulait pas de « vous, puisqu'elle vous avait dit bien positivement c qu'elle ne serait jamais votre femme... En lui rendant « le service qu'elle implorait de vous, cela ne changeait rien à vos espérances, vous n'en aviez pas... « Seulement vous faisiez son bonheur... celui de ce « pauvre garçon ..

« — Je ne voulais pas du tout faire le bonheur de ce « pauvre garçon...

« — Ah ! que l'on ne vienne donc plus me parler de « la voix du sang... de ces secrètes sympathies qui nous « révèlent ceux quenousdevons aimer... Elles vous au- « raient parlé en faveur de ce jeune homme... de votre u fils... oui, votre fils? Oh! ce n'est pas un mensonge « cette fois... voilà les preuves... la lettre de sa mère... « Tenez, vous connaissez l'écriture d'Adèle... et cette « petite croix qu'elle a longtemps portée avant de la « donner à son enfant... Ah! celui-là ne voulait pas « usurper votre nom.. . bien loin de là ! il ne voulait pas « que jamais vous pussiez le reconnaître; et pour cela « il avait quitté le nom d'Isidore et pris celui d'A- « lexis... Pauvre garçon!... il semble qu'il devinait que « son père n'aurait pour lui que de la haine... et qu'il a le repousserait jeune homme comme il l'avait re- « poussé enfant!... »

Duhautcours considère la croix et la lettre que Franville a déposées sur son lit ; l'écriture d'Adèle lui était trop familière pour qu'il pût douter de la vérité. Il balbutie enfin :

« — Eh bien... puisque cet Alexis est mon fils... oui... « oui... cela m'est bien prouvé cette fois... alors. Fran- « ville, il faut le faire revenir... le racheter... Tenez... « voici la clef de mon bureau... ouvrez la caisse à droite...

« prenez autant de billets de banque que vous voudrez... «ne les ménagez pas... Eh bien... prenez donc cette « clef... à quoi pensez-vous?... »

Le vieux militaire repousse la clef que le malade lui présente, en répondant d'une voix altérée :

« __ c'est inutile... gardez cette clef... gardez votre or... « il est trop tard maintenant...

u — Comment... pourquoi trop tard ?...

« — Le pauvre garçon ne peut plus être racheté... Il « était là-bas, en Crimée... il se battait bien, il venait « d'être nommé sergent... oh! il voulait arriver. . . et il « serait parvenu à quelque beau grade.. . mais le sort ne « l'a pas voulu... Une balle ennemie y a mis empêche- « ment, et votre fils est tombé sur le champ de bataille « pour ne plus se relever. .. »

Duhautcours pousse un sourd gémissement en murmurant :

« — Il est mort!...

a Oui, il est mort, et c'est seulement après avoir

« appris cette triste nouvelle que l'on a découvert ces

« preuves de sa naissance, dans une petite boite cachetée

« qu'il avait laissée à Georgina, en la priant de ne l'ouvrir

« que s'il ne devait pas revenir... Malheureusement elle

« a tenu parole; car si elle avait ouvert la boite plus

« tôt... on aurait su... et alors... Mais, que sait-on...

'( vous auriez peut-être également refusé de le racheter!

« — Ah ! Fran ville !... vous êtes cruel!...

« c'est possible... mais c'est que vous l'avez été

« aussi, vous... et j'en reviens toujours à mes premières

« paroles... Si, dès que vous avez été un peu riche, vous

« aviez repris l'enfant, tout cela ne serait pas ami

« car tout se tient, tout s'enchaîne dans le monde... et

« ce qui arrive aujourd'hui n'est que le résultat de ce que

« s'est fait autrefois... Enfin. .. il n'y a plus de remède.

« Je reprends cette croix, celte lettre, c'est tout cequece

«brave garçon a laissé... cela appartient à Georgina, elle « ne s'en séparera plus. Adieu, monsieur, je ne pense pas « maintenant que nous nou6 reverrons jamais...

« — Franville... de grâce!

« — AdieUj je n'ai plus rien à vous dire. »

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