Alexis
Parmi les Grecs, qui, après la prise de Constantinople par les Turcs, s’étoient réfugiés dans l’île de Délos, se trouv oient Alexis et deux de ses amis, dont l’un s’appeloit Nicéphore et l’autre Lascaris.
Nicéphore et Lascaris prétendoient
descendre de la famille des Eumolpides, et ils avoient conservé pour le culte ancien des Hellènes une vénération qui approchoit de l’enthousiasme. Non loin de la maison d’Alexis demeurait un turc , nommé Ibrahim, se disant descendu d’Ali.
Alexis, l’homme du monde le plus tolérant, invita quelquefois Ibrahim à souper chez lui , avec Lasçaris et Nicéphore. La conversation tomba un jour sur le sujet suivant;
Nicéphore. Le coup, à mon avis, le plus funeste que nous aient porté les différents peuples harbares, est la destruction du temple d’Éleusis;
mais entre tous les objets vénérables de cet édifice, la perte la plus sensible, est la pierre sur laquelle s’est reposée Gérés. On dispute maintenant sur la forme de cette pierre. Les uns prétendent quelle a été carrée , les autres quelle formoit un triangle. Quant à moi , je suis convaincu quelle étoit de cette dernière forme.
Lascaris. Et quelles sont tes raisons, mon ami, pour croire pré* férablement sa forme triangulaire?
Nicéphore. La raison en est simple. C’est une forme mystique ; car l’on y sous-entend Proserpine , Cérès , et Jupiter.
Lascaris. Pour moi, je défends l’opinion de ceux qui croient la forme cubique. Il te sera facile de t’en convaincre toi-même, Nicépbore, en y réfléchissant un peu.
La forme cubique est plus juste, plus mystique encore. Elle fait allusion non seulement à Gérés, à Proserpine, et à Jupiter, mais de plus à Baubo, la servante, qui, par ses gestes , a engagé Gérés à se désaltérer.
Nicéphore. C’est une allusion forcée. Je suis porté plus que jamais à croire la forme triangulaire.
Lascaris. Et l’allusion aux qua-
premier Entretien. 5
tre vertus? Et l’allusion aux quatre éléments dont tous les objets sensibles sont composés , est-elle forcée encore? Te rendras-tu à ces raisons, Nicéphore?
Nicéphore. Point du tout. Je persiste plus que jamais dans mon sentiment, et je le défendrai jusqu’à la mort.
Lascaris. On me verra tenir au mien aussi long-temps que je respirerai. Car comment séparer quatre personnages si intimement liés à nos mystères ? La pierre a été carrée et elle restera carrée. Je ne veux pas que l’on omette un seul personnage, pas même Baubo, qui
tient essentiellement aux courses de Cérès.
Ibrahim , qui , jusqu’ici avoit fait des efforts pour ne pas rire, éclata enfin. Eh! par le saint prophète, leur dit-il , votre pierre d’idolâtrie, quelle ait été ronde ou carrée, peu importe. S’il est question d’une pierre vénérable, nous en avons bien une autre : celle sur laquelle se voit l’empreinte des pieds d’Abraham ; ce qui prouve indubitablement que le saint patriarche a marché dans le sentier de la justice.
Sur cette même pierre se reposa le prophète; elle se voit encore dans le temple de La Mecque , où
elle est gardée par des anges , ainsi que le temple, vu qu’il est sous la protection du vrai Dieu , qui a en horreur votre idolâtrie antique et moderne. Ma conviction que cette pierre nous vient du patriarche Abraham , est si grande , que je me laisserois empaler pour en prouver la vérité. Au reste, ajouta le Musulman, vous, Alexis, Nicéphore, et Lascaris, êtes, malgré votre idolâtrie, si honnêtes gens, que vous devriez embrasser la religion du saint prophète, comme la seule religion dans laquelle on peut faire son salut. Mais gardez-vous de la secte d’Omar qui s’est détachée de
notre corps pour nous déchirer le sein; gardez-vous, dis-je, de cette secte d’impies. Croyez-moi,
. continua Ibrahim , notre religion l’emporte en tout sur la vôtre, mais principalement par l’aumône, que le saint prophète nous ordonne de faire bien plus libéralement que vous n’y êtes obligés.
Alexis, qui , jusqu’à ce moment , avoit gardé le silence, prit la parole.
Il s’adressa d’abord à Nicéphore et à Lascaris : Du temps , leur dit-il , que nos saints mystères d’Éleusis étoient en vigueur, personne de vous n’eût osé raisonner sur ces matières. On interdisoit sagement
ces discours oisifs, qui n’engendrent que de vaines disputes, des haines implacables et des persécutions. L’on finit enfin par détester un culte, dont l’institution primitive tend à lier les hommes d’amour entre eux et de respect pour la divinité. Donnez tacitement à vos mystères les plus belles interprétations morales, et tâchez d’endevenirmeilleursjmais, encore une fois, gardez-vous d’en raisonner. Chez les Grecs modernes , que de flots de sang répandus par ce malheureux esprit de dispute sur des faits altérés par le temps, la tradition, l’ignorance, et la super-
cherie; faits couverts d’un voile impénétrable; faits qui, par leur tissu de fausseté , tiennent plutôt à des fables ridicules qu’à la vérité.
Les hommes, au lien de porter leur esprit spéculatif sur la physique , la philosophie , ont négligé ces connoissances utiles, lis se créent des mystères , comme si tout dans la nature n’étoit pas mystère pour eux. Quelle source intarissable Dieu n’a-t-il pas donnée à l’homme pour exercer sa curiosité? Ce monde en renferme des milliers d’objets. Au reste, continua Alexis, respectons les mystères que le temps et les lois ont consacrés ; n’en rai-
sonnons point , et soyons d’autant plus honnêtes gens. En agissant ainsi , nous ferons honneur à tous les cultes, et personne ne se moquera du nôtre.
Supposons que Gérés , si jamais elle a existé, nous ait apparu, lorsque Nicéphore et Lascaris raisonnoient sur la forme de la pierre en question ; que nous auroit dit Gérés?
« Avant que vous eussiez connu « mon art , vous étiez errants dans « les forêts pour vous nourrir, avec « les brutes , des glands de Dodone.
« Goûtant le fruit de mes travaux , « vous m’avez cru d’une nature « supérieure à la vôtre. Le temps,
« votre imagination , l’intérêt des « prêtres , ont ajouté à mes bien- « faits et à votre reconnoissance.
« Je fus créée déesse ; mon histoire « fut embellie de fables ; des mys- « tères furent institués en mon hon- « neur. C’est à la faveur de ces « mystères que vous apprîtes des « vérités sublimes, puisque le com- « raun des hommes ne peut suppor- « ter l’éclat de la vérité. Les céré- « monies imposantes d’Éleusis por- * toient la consolation dans lame du « juste et l’effroi dans celle du mé- « chant. Mais quelle démence s’em- « pare maintenant de votre esprit?
«Jadis, les hommes, de quelque
PREMIER ENTRETIEN. l3
« ridicule qu’ils se soient jamais « couverts , n’ont pas eu du moins « celui de disputer sur de sembla- « blés objets. Si vous respectez mon « culte, présidez dans vos campa- « gnes à mes travaux ; ne ravalez u point l’état de laboureur à un vil « état d’esclaves , rapprochez-vous « de la nature dont votre esprit *i sophistique vous a éloignés , et « vous serez plus sensés et plus heu- « reux, que vous ne letes mainte- « nant. »
Alexis s’adressant ensuite à Ibrahim : Permets-moi, lui dit-il, de te réfuter en peu de mots , d’abord sur tes reproches d’idolâtrie.
l4 ALEXIS,
Dis-moi , Ibrahim , adores-tu la pierre si révérée dont tu viens de
A Dieu ne plaise ! lui répondit-il.
De tels objets ne sont que des signes visibles de la sainteté des personnes dont nous révérons la mémoire.
Eh bien ! répliqua Alexis , il en est de même dans notre culte.
Soit, lui répondit Ibrahim. Mais pourquoi admettre plusieurs dieux ?
Gomment un être raisonnable peutil croire qu’il en existe plus d’un seul?
Mon cher Ibrahim, le dogme de l’unité de Dieu nous a été révélé
dans nos mystères et enseigné par nos philosophes. Mais en parlant de plusieurs dieux, nous nous conformons au langage de l’enfance de l’esprit humain, langage consacré par des siècles, langage de l’imagination , langage qui personnifie toutes les vertus et tous les vices, et qui en fait autant de dieux et de démons. Loin de toi ces expressions vulgaires de payens et d'idolâtres. Ni les Muses ni les Grâces ne souriront à un homme imbu de semblables préjugés. L’air des Hellènes, que tu respires, devroit te donner un goût plus pur et une imagination plus riante. Et plût à
Dieu, que vous autres Musulmaus fussiez idolâtres sous le rapport des beaux-arts ! Le peu de monuments antiques échappés à notre barbarie , à notre morne fanatisme , ne seroient point détruits par vos mains profanes. Certes, l’on peut être honnête homme dans toutes les religions , mais celle qui bannit les arts de l’imagination , ne produira jamais ni grand poète , ni grand peintre , ni grand sculpteur.
Vous renchérissez à cet égard par votre esprit sombre sur toute nouvelle secte, et vous ferez si bien que vous effacerez les traces des chefs-d’œuvre de nos beaux siècles.
Quant à votre martyre, continua Alexis , il ne prouve que votre obstination à défendre vos dogmes respectifs. SiNicéphore etLascaris vouloient périr dans les tourments pour défendre la pierre de Cérès, et qu’Ibrahim en voulût faire autant pour celle du patriarche hébreu , mon esprit resteroit dans la même indécision. Quant à moi , je respecte également vos représentations symboliques , pourvu quelles vous conduisent à la vertu. Mais je désapprouve souverainement le dogme dlbrahim, qui prétend que sa religion est l'unique moyen de faire son salut , ou , ce qui revient
au même, d’être un jour uni à Dieu.
Quelles raisons le créateur de l’univers , le père commun des hommes, qui les aime tous sans prédilection; quelles raisons , dis- je , auroit-il eu de dire à l’oreille de Mahomed que l’islamisme conduit seul à Dieu? Nul dogme plus enuemi de l’humanité que celui de croire que la religion que nous professons est la seule et vraie religion.
Sommes-nous les plus foibles? nosarmes, pour faire valoir nos arguments, seront la douceur et la persuasion ; mais une fois les plus forts , le fer et la flamme, et toutes les
horreurs du fanatisme , nous tiendront lieu deloquence.
O mes amis! la pratique de la vertu conduit seule à Dieu. Cette religion ne fait point de martyrs par l’obscurité de ses dogmes. Mais à vous appelez martyrtout homme qui préfère la mort aux biens de ce monde acquis injustement , que de grands hommes de l’antiquité ont été de vrais martyrs! Pour mériter ce titre , peu importe d’être sectaire de Mahomed ou de tout autre chef de religion.
Votre saint prophète , dites-vous, vous a recommandé plus que l’on
ne fait en toute autre religion , de faire l’aumône. 11 a bien fait ; nos anciens législateurs ont mieux fait encore : votre prophète a mis sa main dans la poche du riche pour subvenir à l’indigence ; nos législateurs ont tâché que , par le travail et l’industrie, tout homme pût subvenir à ses besoins. Votre prophète n’emploie qu’un palliatif; nos législateurs ont prévenu le mal. De même que les palliatifs , sous le rapport de la médecine , pris inconsidérément, engendrent une nouvelle maladie , tel est , dans un État, l’usage de se borner à faire l’aumône pour soulager la misère pu-
blique. Quel spectacle d’ailleurs affligeant pour l’humanité , de voir des cohortes de malheureux, couverts de haillons , assiéger les portes des riches, afin d’avoir de quoi traîner une vie languissante ! A Dieu ne plaise que, par ces réflexions , je veuille endurcir le cœur de l’homme charitable. Souvent, lorsque l’État n’a point encore pu remédier à la misère publique , l’aumône , pour la soulager, est l’unique ressource. Mais sans la prévoyance du législateur, cette cohorte de mendiants deviendroit les clients des riches. Jetez quelques pièces d’argent à cette troupe
affamée, aujourd’hui vous la ferez crier vive Omar! et demain, vive Ali!
Ibrahim resta d’accord avec Alexis , et ni l’un ni l’autre ne cessa de soulager les malheureux, car le musulman et le grec étoient d’honnêtes gens, qui ne se permettoient point de vaines spéculations, en laissant mourir de faim leur semblable.
O mon cher Ibrahim , mon cher Lascaris, et Nicéphore, continua Alexis, respectez le culte de vos pères , mais croyez qu’il n’y a qu’une seule religion , puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu. Le judaïsme, l’islamisme,
et toutes les autres doctrines , quels que soient leurs noms, ne sont que des rivières qui jaillissent d’une même source , de la religion éternelle et immuable , de ce sentiment inné en nous, que Dieu est notre père et que nous sommes ses enfants, que Dieu exige pour notre bonheur que nous obéissions à ses lois, ou, ce qui revient au même, que nous pratiquions la vertu. La religion, disons mieux, la secte, qui insiste le plus sur ces vérités , qui s’exprime de la manière la plus claire, la plus simple, la plus positive , qui coupe la racine de toutes les disputes de mots, qui, à un
coite majestueux, joint une morale aussi sublime que consolante , cette secte, dis-je, doit être envisagée comme la plus parfaite.
Maïs si la source est pure, les rivières qui en découlent ne le sont pas toujours. Les unes coulent sur un fond bourbeux ; les autres charient des éclats de rocher quelles ont détachés dans leur cours impétueux. Ces rivières se divisent en des ruisseaux et des fontaines infinis , qui , tous sont affectés de leur fond. Au lieu de présenter au voyageur une boisson limpide qui le désaltère et le rafraîchisse, ces eaux portent le dégoût et les mala-
dies avec elles. Le voyageur n’en accuse point la source ; il remonte vers elle ; c’est là qu’il se désaltère et qu’il bénit 1 auteur d’un si grand bien. >
Près de ces différentes rivières , il se trouve malheureusement des imposteurs qui font trafic d’un bien commun aux hommes ; imposteurs, qui prétendent que la fontaine seule qu’ils gardent est salutaire, que toute autre est léthifère; imposteurs, qui se maudissent les uns les autres , et qui tous soutiennent que leur devoir exige de forcer les passants à se désaltérer chez eux. Semblables aux vautours acharnés qui
enlèvent de foibles colombes , ces gardiens de rivières se jettent sur les passants qui refusent de se soumettre à leur empire. En vain les innocentes victimes remontrentelles aux juges farouches, qu’en tout lieu l'eau est salutaire , qu’en la laissant reposer, les parties étrangères coulant à fond, présentent l’élément pur, comme le plus pur des cristaux : les tyrans impitoyables répondent par des supplices dignes des Euménides.
Détournons nos regards de ces horreurs, dont un génie malfaisant a infecté notre globe depuis tant de siècles. Élevons plutôt nos âmes
vers l’être qui tolère nos rites et nos mystères , pourvu qu’ils ne dégradent point sa divinité, et qui veut que nous les tolérions entre nous. Cet être, chanté par Cléanthe, n’est-il pas le Dieu de nous tous?
Alexis récita l’hymne de ce poète , avec une onction religieuse, et elle fut écoutée de même par le Musulman et les deux Grecs.
Père et maître des dieux, auteur de la nature , Jupiter! ô sagesse! ô loi sublime et pure!
Unité souveraine , à qui tous les mortels Sous mille noms divers élévent des autels :
Je t’adore ; nos cœurs te doivent cet hommage : Nous sommes tes enfants, ton ombre, ton image, Et tout ce qui respire, animé par tes mains,
A célébrer ta gloire invite les humains.
Béni sois à jamais! Ma voix reconnoissante Consacre ses accents à ta bonté puissante.
Tu régis l'univers, ce tout illimité.
Qui renferme la terre en son immensité;
Ce tout harmonieux, émané de toi-méme, S’applaudit d'obéir à ton ordre suprême.
Ton souffle intelligent circule en ce grand corps.
En féconde la masse, en meut tous les ressorts.
La foudre étincelante en ta main redoutable.
Porte un effroi vengeur dans lame du coupable. Présent à tous les temps, tu remplis tous les lieux :
La terre, l’océan , le ciel t'offre à mes yeux.
Tout dérive de toi ; j’en excepte uos vices ,
Nos injustes projets, nos fureurs, nos caprices.
Par toi l’ordre naquit du chaos étonné;
Chaque être tient de toi le rang seul assigné.
Par toi des éléments la discorde est bannie,
Et des biens et des maux la constante harmonie Les enchaînant entr’eux par un secret lien ,
Forme de leur accord un monde où tout est bien. . I .homme insensé, qu’aveugle un jour perfide etsombr Cherche partout le bien et n’eu saisit que l’ombre.
Ta loi seule, la loi, vrai flambeau des humains. De la félicité leur montre les chemins.
Mais l’un dort, inutile au sein de la paresse ; L’autre boit de Vénus la coupe enchanteresse ;
De la soif des grandeurs cet autre est dévoré ,
Ou sèche auprès de l’or dont il est altéré.
Grand Dieu! père du jour et maître du tonnerre, Du crime et de l'erreur daigne purger la terre. Affranchis la raison du joug de ses tyrans :
Parle; laisse entrevoir aux mortels ignorants Des éternelles lois le plan sage et sublime.
Puisse alors de nos coeurs le concert unanime Te rendre un pur hommage, égal à tes bienfaits. Et digne enfin de toi, s’il peut l'être jamais.
Ame de l'univers! Dieu , par qui tout respire, Qu'à célébrer ton nom le inonde entier conspire ; Que laterre à l’envi s'unisse avec tes cieux.
C’est le devoir de l'homme et le bonheur desdieux.
ta
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Interlocuteurs :
Nieéphore. Tu es toujours le même, mou cher Alexis. Soit que l’ou te voie à Venise, à Rome, à Constantinople, ou dans l’île de Délos, tu es toujours dans 1 ancienne Athènes, toujours avec Platon, sous les platanes de l’Académie.
DEUXIÈME ENTRETIEN. 3l
Alexis. O Nicéphore ! je me suis créé de bonne heure une patrie indépendante des vicissitudes de la fortune, indépendante de la tyrannie des hommes. Je n’ai jamais aimé Constantinople , où mes occupations m’ont souvent retenu; je n’ai jamais aimé , dis-je , cette ville bâtie à la hâte, lors de la décadence du bon goût; et mon cœur se trouvoit oppressé dans cette capitale, malgré le charme de sa situation , malgré la proximité des îles délicieuses de la Propontide.
Depuis la fondation de Constantinople, un Génie malfaisant s’est emparé de notre empire , pour le
couvrir du voile de l'ignorance.
Tout ce qui se présentait dans ce séjour à mes regards m’a causé un sentiment de tristesse, même jusqu’aux chefs-d’œuvre de l’art, dont nos empereurs ont dépouillé le reste des autres villes pour en or~ ner la capitale ; chefs-d’œuvre qui se trouvoient comme dans une terre étrangère , où leur vue n’excitait plus le désir d’imiter leur beauté ; chefs-d’œuvre qui formoient un contraste affligeant avec les productions du goût grec devenu barbare. Les palais de la Magnaure, du Bucoléon, et des Blaquernes , sont, à mes yeux,
semblables à des repaires de tigres, où des princes plus cruels que les monstres de l’Afrique , j’en excepte le petit nombre de ceux qui furent amis de la justice, ont sucé le sang du peuple. Jadis Minerve et Neptune se sont disputé l’empire de l’Attique ; Minerve et Neptune l’ont douée de leurs plus beaux présents.
Mais quelles divinités bienfaisantes se sont jamais disputé l’empire de Byzance? Les jeux du cirque ne m’affligeoient pas moins; foible ombre de nos jeux isthmiques, pythiques, et olympiques, célébrés jadis par un peuple libre, avec autant de goût que de magnifi-
cence. L’adresse du cocher coxistituoit dans les jeux du cirque l’unique intérêt; et les factions sanguinaires, dont nos princes ne rougirent pas d’épouser les querelles , troublèrent plus d’une fois ' la capitale et les provinces. Dans!
nos jeux anciens, les courses des chars ne constituoient que la moindre partie de l’intérêt. Ce furent • les combats où président les Muses et les Grâces , qui fixèrent l’attention particulière d’un peuple né pour le beau. Les plus illustres citoyens d’Athènes se faisoient un
honneur d’être chorèges Mon
cher Nicéphore ! n’achevons point
le parallèle de ce que nous sommes et de ce que nous avons été.
Cette comparaison seroit trop à notre désavantage. Pour finir en peu de mots au sujet de Constantinople , je dirai que le luxe insolent, joint à l’extrême misère qui l’accompagne toujours, ne m’y révoltèrent pas moins. Aussi me suis-je éloigné de la capitale le plus souvent qu’il m’a été possible , et quoique l’Athènes de nos jours ne ressemble à l’antique Athènes que comme une victime après les restes du sacrifice, j’y ai passé tout le temps que m’a permis mon loisir.
Au bord de l’Ilissus , à l’ombre des
platanes, je méditais les écrits de Xénophon et de Platon. L’Attique produit encore de nos jours des olives d’un goût exquis. Elle produirait de même des grands hommes tels qu’autrefois, pour peu que les circonstances fussent favorables à la culture de l’esprit ; et l’on verrait sous tous les rapports, que Minerve n’a point retiré ses regards de l’antique Cécropie. .
Nicéphore. Que ton langage, Alexis , est celui d’un ancien Hellène! Tu as su préserver ton goût de la contagion du siècle. Ton ame est semblable à un terrain fraîchement cultivé et préparé à repro-
duire dans la plus grande perfection les germes qu’on lui a confiés.
Mais, Alexis, comment soulager mon cœur ulcéré, lorsque pour mettre le comble à tant de revers, je vois les barbares , prêts à effacer les traces de nos monuments antiques les plus révérés !
Alexis. Nicépbore! compagnon de mon infortune, recherchons toute idée capable de nous consoler. Pour moi, je m’adresse souvent aux Muses. Elles se sont retirées avec les Dieux , au plus haut sommet de l’Olympe , pour fuir la barbarie des hommes. Muses! la voix plaintive d’Alexis parvient-
elle jusques à vous , lorsque sur sa lyre il chante votre règne qui n’existe plus? Que de ruines, que de profanations dans tous les lieux où nous portons nos regards! Génies de Phidias, d’Ictinus,et dePériclèsf!
arrêtez le bras du Barbare ; veillez au moins sur le plus beau de vos ouvrages , veillez sur le Parthénon.
Ce péristyle d’ordre dorique affecte mon ame comme une musique harmonieuse, et je jouis du calme sans monotonie. Je sens en repaissant mes yeux de cette demeure digne des immortels, s’il peut exister une demeure digne d'eux, faite parla main des hom-
DEUXIÈME ENTRETIEN. 3g
lues j je sens, dis-je, que la beauté visible me rapproche de la beauté invisible , DE DIEU , source du vrai beau.
Jamais la basilique de sainte Sophie n’a touché ainsi mon ame.
Cette basilique, lourde et surchargée d'ornements, est semblable à une femme , qui , sur le déclin de 1 âge , veut imiter par le fard et la parure la fraîcheur de la jeunesse. Le siècle de Justinien n’est point celui de Périclès. I/un est le siècle du dépérissement; l’autre, le siècle de la vigueur.
L’enthousiasme qu’a inspiré le temple de Constantinople , les vers
4 ° ALEXIS, J j iu
faits en son honneur, ne prouveqt rien pour sa beauté. Quand et par qui a-t-il été chanté ? Lors de la dédicace , Justinien s'écriait : « J’ai « vaincu Salomon ! » César, cela est possible, mais tu n’as pas vaincu Périclès. .. > /•*
Tout, dans cet édifice, prouve la décadence du bon goût. Riëh de classique dans l’ordre des colonnes ; elles ne sont ni du dorique, ni de l’ionique , ni du corinthien , mais d’un ordre corrompu. Des chapiteaux, couverts de feuilles d’acanthe , quoique mal dessinés, décélent, il est vrai, un ciseau plein de délicatesse : ce qui
prouve que la belle exécution dans les détails s’est soutenue plus longtemps que le bon goût dans l’ensemble. Sainte- Sophie a fait l’admiration des siècles de barbarie, et en comparaison de ce que l’on a exécuté depuis par -tout ailleurs, elle sera un modèle d’élégance.
Mais, si un jour les beaux-arts doivent renaître, comme le phénix de sa cendre , le temple de Minerve dictera à l’univers ses lois immuables de proportions.
Ne semble-t-il point, mon cher Nicépbore , que la perfection dans les beaux-arts est placée comme sur le sommet d’une montagne?
Hésiode dit que les dieux ont mis •de la sueur devant la vertu , mais nous pouvons ajouter : devant tout ce qui s’appelle perfection. Que de peine pour atteindre le faîte, et que de peine pour s’y soutenir!
Une fois le pied lâché, nos pas, par la pente, sont accélérés vers le précipice.
Je vois, avec douleur, que les beaux-arts sont abandonnés au caprice. Tout ignorant qui a de l’or, en faisant élever un édifice, s’érige, si bon lui semble , comme auteur d’un nouvel ordre d’architecture barbare. Ce goût dépravé est imité de son voisin. Les enfants, témoins
de l’admiration de leurs parents , reçoivent dans leur ame l’impression du mauvais goût , qui , insensiblement devient celui du siècle.
Rien, dans les beaux-arts, ne devroit être en butte au caprice du vulgaire ; rien, dans les formes, ne devroit échapper au législateur, pas même la forme de l’habillement. N’est-il pas honteux que l’Europe entière se soit soumise volontairement au joug des modes introduites dans Constantinople?
Et par qui , dans la capitale , ces modes ont-elles été dictées ? Par des courtisans et des jeunes gens oisifs.
Ces derniers n’eurent pas de honte
d’imiter le costume des Huns, du plus grossier des peuples. Gomme eux , ils portoient des vestes étroites avec des manches d’une largeur excessive; les cheveux rasés par devant. Combien la plupart des modes ne sont- elles pas ridicules et indignes d’un être raisonnable?
Tantôt c’est le froid qui nous incommode seulement à la poitrine ; une autre fois ce n’est qu’aux mains.
Ce que nous trouvons beau aujourd’hui, est ridicule le lendemain.
Quelle perte de temps et d’argent ce changement sans fin de modes ne produit-il pas?
Ce seroit au législateur, au, mé-
decin, et à l'artiste, à fixer les formes et la matière de l'habillement.
Ils auroient égard :
i° Aux étoffes travaillées dans le pays même, auxquelles on donneroit la préférence ;
2 ° Au climat et aux saisons; v '* 3° Au sexe ;
4° A lage;
5° A l’économie relative à chaque individu ;
6° A la décence, sans nuire à la beauté des formes. Les statues drapées des anciens leur serviroient de modèle;
7 ° Aux occupations exercées dans- l’habillement. Une robe pour
la course doit être distinguée d’utië robe pour les cérémonies religieuses ;
8° Ils auroient égard à la santé en général, et eu particulier à celle de chaque individu.
Quant à la matière , je crois qu’un artiste donneroit la préférence au drap , au coton , et au lin , au lieu de la soie , sur-tout si elle est tissue avec de l’or ; étoffe qui ne se prête point à des plis souples et ondoyants.
Mon cher Nicéphore , je devrois ajouter à ces réflexions, qu’elles ne sont qu’un beau rêve. Hélas! avonsnous seulement des artistes capa-
blés de sentir la beauté des formes?
Nicéphore. Il n’en existe malheu* reusement plus parmi nous. Mais je t’en conjure , Alexis , reprends ta narration. Un beau rêve vaut mieux qu’une triste réalité, u Alexis. Je le veux bien, mon cher Nicéphore. Mais nous sommes tombés sur un sujet très affligeant, sur la décadence des beaux-arts.
Au reste , il n’appartient point à des hommes qui cultivent la philosoph ie, de détourner leurs yeux de cette époque. Un médecin doit connoitre et l’état de la santé du corps , et l’état de sa maladie.
D’ailleurs , pour conserver la santé,
ne faut-il point savoir ce qui peut la détruire ? Ignorer l’un ou l’autre, rend ses connoissances imparfaites.
11 en est de même de celui qui s’applique à la philosophie. Ce qui cause la ruine des États et des beaux-arts doit échapper aussi peu à sa recherche, que ce qui a contribué à les faire fleurir.
Revenons au changement continuel des modes.
Des personnes attaquées de cette maladie n’ont jamais l’esprit solide.
Ce goût de frivolité influe sur des choses importantes, dans les principes de moralité, dans la lecture.
Pour de tels gens, le mérite essen-
tiel d'un ouvrage est d’être nouveau ; et fût-ce l’ouvrage qui mériteroit une lecture réitérée, à peine l'ont-ils parcouru, qu’ils le jettent avec dégoût pour en demander un autre. Il me semble voir des enfants mal élevés jeter à tout moment leurs jouets pour en avoir d’autres. Ce malheureux penchant pour la nouveauté est une des sources de la dépravation du bon goût. La tempérance est une vertu qui nous préserve de la satiété, et pour le physique et pour l’intellectuel. Fréquenter tous les jours, par oisiveté, les spectacles, se rassasier des chefs-d’œuvre drama
tiques , finit par nous inspirer le dégoût. Il nous faut d’autres compositions , dussent-elles être des plus bizarres. Semblables à ces gourmands dont le chatouillement du palais fait lunique bonheur, ils exigent que les cuisiniers réveillent sans cesse leur appétit par des sauces qu'un homme nourri dans un régime simple trouveroit des plus désagréables. Faites jeûner cet homme blasé , faites-lui suivre le régime qu’indique la nature, et il trouvera l’apprêt le plus simple, l’apprêt le meilleur.
Que te semble , mon cher Nicéphore, de cette lecture immense,
et qui par conséquent ne sauroit être choisie, dont tant de personnes se glorifient? Quant à moi, je la tiens encore pour une des causes de la décadence du bon goût. Elle offusque les idées claires, simples, innées en nous. Il en est encore à cet égard pour le moral comme pour le physique. Des mets peu variés, peu composés, mais succulents et agréables , pris modérément, constituent le régime le plus salutaire. Pour rétablir notre santé, choisirons-nous le séjour d'une cité immense , où l’air n’est jamais pur?
N’irons-nous point à la campagne, dans la saison de Flore , passer des
journées entières dans un verger blanchi par les fleurs, respirer le parfum dont l’air est embaumé?
Homère , Platon , Xénophon , Plutarque, sont les fleurs dont je respire la doüce exhalaison. Je me nourris de leurs fruits , je me borne, pour ainsi dire, à eux; et si c’est être ignorant que de s’en tenir à une lecture choisie, je fais gloire de mon ignorance.
Revenons à l’architecture.
Heureux si dans nos proportions nous eussions suivi celles du siècle de Périclès, proportions qui réunissoient les grâces à la solidité.
Mais nous avons prétendu surpasser en élégance ces modèles fondés dans la belle nature; et la maigreur en a été la suite. Témoin les Bains de Dioclétien, dont les frêles colonnes portent déjà l’empreinte du raffinement, et, en conséquence, de la décadence du goût.
L’enfance dans les beaux-arts, ainsi que leur maturité et leur déclin . ont quelque rapport avec le caractère des différents âges de la vie humaine. Les formes d’abord sont peu développées ; elles acquièrent ensuite leurs proportions achevées de vigueur ; vient en der
nier lieu 1 époque de la vieillesse ou du dépérissement, caractérisée par la maigreur et la sécheresse.
Plutarque, dans la vie de Publi- * cola , nous raconte que les colonnes de marbre pentélique du temple de Jupiter capitolin, avoient été d’une longueur proportionnée à leur grosseur. « Nousles avons vues,
« ajoute-t-il, à Athènes : on a voulu « les retailler et les repolir à Rome,
« et ce second travail a plus gâté « leur symétrie que relevé leur u beauté ; car en les affoiblissant et « en les rendant trop menues , il « leur a fait perdre toute leur grâce,
DEUXIÈME ENTRETIEN. 55 a qui consistoit dans la propor- « tion. »
Nicéphore. Permets -moi, mon cher Alexis, de te communiquer une réflexion qui, à ce sujet, se présente à mon esprit. En voyant une colonne trop foible pour la masse qu elle est obligée de porter, j’éprouve un sentiment pénible. 11 me semble voir un homme accablé d’un poids qu’il n’est pas en état de soutenir.
Alexis. Sentiment bien naturel , mon cher Nicéphore , et trop peu consulté par nos artistes. Ce qui cause un sentiment pénible n’est
point beau ; et si en architecture on donne malheureusement dans un excès, le lourd est moins choquant que le foihle , sur-tout lorsqu’il est question d’une partie destinée à en soutenir une autre. Le lourd ne nuit qu’à l’élégance , au lieu que le maigre excite un sentiment de pitié.
Dans un beau corps humain , qui est à la fleur de l’âge, nous admirons la force réunie aux grâces.
Telle est la figure d’Apollon, qui devroit nous servir de guide pour toutes proportions.
Vouloir sans cesse étonner, est encore un des signes caractéristiques du goût barbare. De là, en
architecture, des masses énormes, liées foiblement entre elles. De là , en poésie , cet entassement de merveilleux. Ce n’est qu’avec ménagement qu’un vrai poète en fera usage. Jamais il ne se permettra de profusion en ce qui ne doit être qu’assaisonnement ; et si les arts de l’imagination aboutissent à émouvoir, que l’émotion soit ménagée, et que les chocs ne soient ni trop violents ni de trop longue durée.
Le bon goût ne vise pas sans cesse à surprendre ; il nous entraîne sans que nous nous en apercevions. On peut le comparer à une rivière dont les ondes ne sont point blanchies
par l’écume ; elles nous emportent doucement et agréablement avec elles , et c’est sans crainte que nous nous abandonnons à son cours.
Cette rivière n’est point semblable à un torrent, où la mort se trouve mille fois sous nos yeux , et qui nous jette hors d’haleine au rivage.
A la vue de ces masses énormes liées foiblement entre elles, dans les édifices du goût barbare , ne te semble-t-il point voir un géant, dont les jointures sont desséchées , et qui se soutient malgré cette infirmité? Durant mon séjour à Constantinople, je m’entretins quelquefois avec un rhéteur dont le
style étoit lourd et diffus. Je le comparais à un peintre qui ne sait point dessiner une jambe et un pied nus , et qui , pour cacher son ignorrance, couvre jambe et pied d’une robe traînante. Ce même rhéteur me dit un jour : « Je veux d’abord « que mes élèves s’attachent aux «grâces du discours.» Fort bien, lui répondis-je, mais tu ferais mieux de leur recommander, en première instance, la clarté, afin que leurs phrases ne ressemblent pas à une femme malpropre , qui se parfume sans être entrée auparavant dans le bain.
Un mot encore sur Sainte-So-
6p ALEXIS,
phie. Combien de fois le parvis dé cette basilique n’a-t-il pas été teint, non du sang des hécatombes, mais du sang des prêtres, qui, dans leurs dissensions et leurs fureurs théologiques , se sont égorgés au pied des autels! Que de victimes n’ont-ils pas entraînées après eux !
Je m’approcbois quelquefois dans la basilique du tombeau d’Anne Comnéne; évoquant ses mânes , Je te salue, lui dis- je, Alexiade ! non parceque tu as été fille et épouse des Césars , et que tu fus décorée de la chaussure de pourpre , mais parceque les Muses nous ont conservé ta mémpire.
DEUXIÈME ENTRETIEN. 6l
Alexiade ! si le ciel t’eût fait naître dans de plus beaux jours, combien les titres pompeux eussent choqué tes oreilles. Alexiade! si le ciel t’eût fait naître dans de plus beaux siècles, combien n’aurois-tu pas dédaigné le costume oriental de nos princes; costume par son or, ses perles , ses pierres précieuses , et ses robes de soie flottantes , plus digne d’une courtisane, ou de la maîtresse d’un Satrape, que d’un César. Lysander, vainqueur des Perses, méprisa leur faste; nos Césars, vaincus par eux, l’imitèrent. Ah ! que nos moeurs ont été avilies par l’imitation de celles des
Orientaux! Nos princes, s’imaginant être des divinités , se dérobèrent insensiblement aux yeux du vulgaire; n’agissant que par des génies subalternes, on ne les approchoit qu’à l’ombre du mystère.
Viles idoles! pour couvrir votre foiblesse vous n’eûtes point honte d’affecter des noms qui ne conviennent qu’à la divinité. Viles idoles! vous n’eûtes point honte de voir les peuples prosternés devant vous pour vous adresser d’une voix craintive leurs justes doléances, des vexations de tout genre exercées sur eux. Eûtes-vous des oreilles pour entendre leurs
plaintes? lia bouche de l’esclave profère le langage de l’adulation.
L’urbanité , la vraie politess? , incompatibles avec l’esclavage, furent bannies de la société et remplacées par un cérémonial ridicule.
Asie, c’est de ton sol encore que nous vinrent les supplices recherchés , les images grotesques et dans la poésie et dans la peinture. Tes mœurs sont semblables à un arbre, qui, à sa cime, porte quelques pommes d'or, mais dont le tronc est entrelacé d’un serpent venimeux. Malheur à celui qui veut cueillir la pomme ! Fille d’Alexis !
puisse un jour une nouvelle géné-
t>4 / ALEXIS,
ration approcher de ta tombe, et évoquant tes mânes, bénir le ciel du retour de nos beaux siècles.
Nicéphore. Veuillent les dieux exaucer tes vœux ! O Alexis , que je partage ton indignation des mœurs asiatiques. Telles qu’un déluge qui laisse après lui des insectes venimeux, ces mœurs ont submergé et infecté l’Europe entière.
Je les compare encore à l’éruption d’un volcan , qui , à diverses époques et pendant une suite de siècles , a formé à cent lieues autour de lui, une couche de lave aride et détruit tout germe de fertilité.
Alexis. Mon cher Nicéphore, ne s’est-il point trouvé des rochers tellement arides, qu’aucune teinte verdâtre ne s’y présentoit à l’œil?
Les vents, suivis de pluies fécondes, ont soulevé des colonnes de poussière et des semences de lichens , qui se sont fixées et ont germé dans les crevasses du roc : la pierre en fut d’abord colorée. Ces phénomènes se renouvelèrent de temps à autre, et firent naître une couche de terre , qui , quoique de peu d’épaisseur, suffisoit déjà pour faire germer la mousse que le hasard y apporta. L’humble et bienfaisante mousse nourrit la terre
qui l’avoit nourrie, et tapissa peu-àpeu le rocher d’une agréable verdure. Par d’autres accidents , des semences de pins et des glands y furent déposés , et après une longue suite d’années , le rocher autrefois aride , offrit à l’œil le plus riant bocage.
O Nicéphore! présente ce tableau à ton imagination, au lieu de ta peinture d’un trop sombre coloris. Dieu a mis le germe du beau , dans l ame de tout mortel ; il ne faut que d’heureuses circonstances pour le faire éclore. La Providence se seroit-elle bornée à n’avoir fait paroître le siècle de
DEUXIÈME ENTRETIEN. 67 Périclès que comme un astre lumineux, qui s’est replongé, à jamais, dans l’étemel âbyme? Mais avant de continuer notre entretien , donnons, il en est temps, quelques définitions sur le sujet que nous traitons.
Qu’est-ee que le beau?
Ce qui plaît , ce qui cause une sensation agréable, sans avoir égard à la perfection. Telle est la définition la plus générale de ce mot.
Il y a deux sortes de beau :
Le beau moral.
Le beau physique.
Le beau moral est appliqué à l’ame ; c’est la beauté céleste ,
invisible, invariable, universelle.
Le beau physique est appliqué à la matière. C’est la beauté des formes , beauté visible et plus ou moins variable, étant appliquée à la matière, essence variable.
Ce sentiment inné du beau , non seulement nous rapproche des objets qui nous plaisent, mais il nous porte de plus à embellir les objets qui nous entourent ; sentiment qui a donné naissance aux beaux-arts.
Celui qui, le premier, a donné aux arts le nom de beaux-arts , a sans doute conçu que leur but consiste à unir l’agréable à l’utile :
ou, ce qui revient au même, à embellir les objets que l’art proprement dit a inventés.
Nos demeures n’ont d’abord servi qu’à nous garantir de l’intempérie des saisons. Insensiblement l’ordre et la symétrie ont embelli nos gîtes, et l’architecture a pris naissance.
Il en est de même du langage , qui d’abord n’a servi qu’à exprimer nos premiers besoins. A ce langage peu cultivé, l’on ajouta le rhythme et l’harmonie , qui firent naître la poésie et l’éloquence.
Le berger, qui, le premier,
ALLX1S,
grava des figures sur son gobelet, peut être envisagé comme le père de la sculpture.
Les arts qui dépenden t du dessin, ont commencé comme toute invention quelconque, avec Y indispensable ; l’on a cherché ensuite le beau ; vint ensuite le superflu. Tel sont les trois degrés des arts.
Nous appelons goût , le sentiment du beau.
La beauté des formes n’est que le second genre de beauté. On peut dire qu’elle fait l’étude de l’artiste, mais elle ne doit faire que sa seconde étude. Que sa première école soit celle de Socrate. C’est là qu’il
apprendra à cultiver la justice, la force, la prudence, et la tempérance, d’où résultent les proportions les plus parfaites. Portant le beau en lui-même, il l’appliquera à la matière; il y imprimera l’ordre, l’harmonie, la vérité. Son style sera noble et simple , rien de maniéré, rien qui tienne au goût particulier des siècles et des nations. On retrouvera dans son ouvrage le type du beau universel.
Car toute production des beauxarts n’est que la forme visible du beau invisible, inné en nous, ainsi que Dieu , s’il est permis d’en faire la comparaison, ainsi que Dieu,
dis-je, a porté en lui-même l’original du monde; le inonde n’étant qu’une copie de cet original : de même un artiste doit porter le beau divin en lui-même, pour le retracer sur la matière.
Heureux si un tel artiste a pris naissance sous un beau ciel, où toutes les productions de la nature sont parfaites, et présentent sans cesse de belles formes à ses yeux.
Ce beau ciel influera sur le langage , qui sera riche et harmonieux.
Heureux si la patrie protège cet artiste; quelle n’employe ses talents qu’à rendre l’amour des lois et de la vertu plus vif dans lame
de ses concitoyens; quelle le mette au nombre des bienfaiteurs de l'humanité, et que son front soit ceint du laurier civique. Heureux, cet artiste, trois fois heureux si le culte religieux de sa patrie est riant et majestueux, si les Muses et les Grâces président à ses fêtes.
Pourquoi, Nicéphore, désespérer du retour de plus beaux siècles? T actions d’y contribuer le plus qu’il nous sera possible, en cultivant le sentiment du beau inné en nous. Dieu nous a donné cette plante divine pour nous rapprocher de lui. Que l’artiste n’oublie jamais que le but des arts est en
intime rapport avec notre ame; que par les plus nobles des sens, la vue et l’ouïe, il doit travailler à nous présenter la vertu sous des formes aimables. Le véritable artiste est naturellement porté à remonter vers la source du beau.
Témoins Socrate et Lucien : ils quittèrent le ciseau du sculpteur pour s’appliquer à la philosophie.
Commençons par nous embellir nous-mêmes, j’entends nos arnes, avant de vouloir embellir ce qui nous entoure. Ne soyons point semblables à ces gens qui se piquent de posséder une belle maison, d’avoir un ameublement recherché,
DEUXIÈME ENTRETIEN. ’jS et qui , sans rougir, n’osent jamais jeter les yeux en eux-mêmes. Tout, dans leur intérieur, est désordre, disproportion , et laideur.
Ce qui dans un état contribue plus que toute autre cause à empoisonner la source du beau, est cette vile cohorte de flatteurs qui s’attachent aux princes. Que j’aime la réponse d’Argiléonide , mère de Brasidas, lorsqu’on lui dit, que son fils, mort au combat d’Amphipolis, avoit été le plus brave des Spartiates ! « Brasidas , répondit « Argiléonide , a été brave, mais ü Sparte a de plus braves citoyens « que lui. »
Si tel étoit le langage de nos princes, ces monstres rampants, fléau de la société , disparoîtroicnt comme la neige au soleil; monstres qui, par leurs hyperboles et leurs déifications, infectent lamé des princes , étouffent en eux tout germe de vertu. Simplicité de moeurs, exemples de dévouement généreux à la patrie, voilà les sources pures où doivent puiser les artistes. Mais les sources sont-elles empoisonnées par la tyrannie , par l’adulation , par une triste superstition; les beaux-arts sont couverts d’un voile sinistre, et les Muses gémissent.
Nicéphore. Et les Muses ne gémissent-elles point encore, lorsqu’un poète ou un artiste les avilit pour exciter à la volupté? Mais de quoi , mon cher Lascaris , les hommes n’abusent-ils pas? Permetsmoi de te rapporter l’allégorie qui, à ce sujet, se présente à ma pensée :
Junon, un jour, jeta les yeux sur la Grèce, lorsqu’on célébroit les Dionysies ; elle s’adressa à Jupiter.
Vraiment, lui dit -elle, d'un ton de dépit , tu viens de faire un beau présent aux mortels en leur donnant le fils de Sémélé. Quel
spectacle dégoûtant que ce peuple ivre de vin ! Il se permet mille injures, et privé de raison, il insulte même aux dieux. Quels cris affreux montent vers 1 Olympe! Que ces Ménades sont hideuses , et combien leur culte est barbare et révoltant!
O roi du ciel et de la terre , que ne mets-tu fin à cet extrême désordre?
Jupiter, ce jour-là, voulut bien condescendre à entrer en discussion avec son épouse; car très souvent , pour toute réponse , il se contente de froncer les sourcils et de faire trembler la terre et l’Olympe.
Fille de Cronos, lui dit-il, déroulons à tes yeux les secrets du destin.
Des présents de la blonde Gérés, la race de Japet extraira, dans la suite des siècles, une liqueur plus étourdissante que ne l’est celle du fils de Sémélé. llélas! les hommes abusent de tous les biens. Ne fontils pas servir aux passions les plus effrénées de l’amour la lyre sacrée d’Apollon, cette même lyre, que le dieu n’a inventée que pour régler, pour tempérer leurs passions, et les mettre en juste rapport avec les désirs modérés de la raison? Témoin encore ton fils Vulcain, l’ami deTriptolème et de la déesse des moissons; il les seconde dans leurs paisibles travaux ;
8o ALEXIS,
combien les hommes n’abusent-ils pas de son art et ne le font-ils pas servir à Mars le destructeur du genre humain ! C’est en vain que Prométhée pour avoir dérobé le feu du ciel , a subi le plus cruel supplice , puisque Yulcain forge les armes du maître des dieux pour les enfants de la terre. Que désormais le fils de Sémélé n’aigrisse plus ton cœur divin , puisque le culte de ce dieu n’est pas le seul dont les hommes abusent le plus pour leur malheur.
Mon cher Lascaris, pardonnemoi d'avoir interrompu ton discours; veuille le reprendre , je t’en prie.
DEUXIÈME ENTRETIEN. 8ï
Alexis. Volontiers, mais que ce soit pour y poser le faîte, et puisse-t-il être sous la protection des Muses :
Lorsque je lis 1 histoire de notre empire, depuis son origiue jusqu’à son extinction , il me semble , à l’époque de sa décadence, être assis près du lit d’un malade. Mille circonstances étrangères et surtout de mauvais médecins, accélèrent le trépas. Des flots de barbares se succèdent pour attaquer l’empire ; et, pour le défendre , je vois des princes pour la plupart foibles et se mêlant de disputes tbéologiques. Plusieurs grands hommes de la famille
illustre des Comnène, semblables à des médecins expérimentés, soulagèrent le malade et retardèrent la catastro phe. Ce que fait le conducteur prudent et habile d une voiture chargée, qui barre les roues lorsqu’il doit descendre une montagne rapide, ces princes l’exécutèrent pour la conduite de leur empire. Plût à Dieu que leur régne eût duré plus long-temps ! les barbares auroieut encore pu être réprimés, et une foible ombre de l’ancienne Grèce se seroit soutenue!
Un jour que la prise de Constantinople et la situation déplorable de notre patrie, se peigni-
rent plus vivement que jamais à mon imagination , le sommeil ferma mes paupières , et j ’eus le songe suivant :