J. — SA JEUNESSE. - INELUENCE DE LA SALPÊTRIÈRE
Petit-fils de médecin, fils d’un médecin et d'une artiste peintre qui était élève de Henner et l’auteur de plusieurs-toiles remarquées, — Alfred Binet naquit à Nice le 8 juillet 1857, 3 ans avant la réunion du Comté à la France. Un de ses ascendants était le docteur Richelmi qui servit comme chirurgien dans les armées de Napo-
léon I°, fit la campagne de Russie et a laissé plusieurs études médicales et climatologiques. Le grand-père de
(1) Afin ae donuer une biographie exacte, quoique succincte, nous nous sommes adressés d’abord : par M. le Général Toulorge, Niçois d'origine et de parenté, à des membres de Ia famille d’Alfred Binet ; puis aux personnalitss qui ont connu celui-ci ainsi que ses proches : MM. Henneguy, Gley, Henri Piéron, Protesseurs au Collège de France ; M. Lécaillon, Professeur à la Fa culté des Sciences de Toulouse ; M. le Docteur Th. Simon, son dernier colläborateur ; M. V. Vaney, le très distingué Directeur de l’'Ecole-Laboratoire de la rue Grange-aux-Belles, à Paris: Nous sommes heureux de les remercier tous ici de leurs renseigne-
ments. Mais nous devons témoigner tout spécialement notre respectueuse et vive gratitude à Mlle Alice Binet qui a bien voulu revoir de trés près la biographie de son père. Grâce à elle, nous avons pu retrouver, croyons-nous, non-seulement des faits exacts, mais l'ambiance vraie d’une si belle vie,
19 ALERED BINET
sa mère, M. Jordan, fut également médecin et maire de Marseille, Un autre aïeul, Anthoine Desvernez, avait été anobli par Louis XVI pour avoir établi des relations commerciales entre Marseille et Odessa. Nous voyons que l’hérédité de Binet fut surtouf scientifique et pratique, mais heureusement complétée, par sa mère, au point de vue artistique. Ges trois aspects se retrouvent dans sa vie.
Il commença ses études au lycée de Nice puis se rendit de bonne heure, avec sa mère qui s’occupa seule de son éducation, à Paris où il entra à Louis le Grand. Après avoir obtenu le baccalauréat, il opta pour l’Ecole de Droit, y prit sa licence en 1878 et prépara ensuite le premier examen du doctorat. |
C'est alors, en 1884, qu'il adressa à Ribot, directeur de la « Revue philosophique », une première étude psychologique sur la fusion des images. Ribot lut cet article comme il voyait tout ce qu’on lui adressait et le publia avec quelques retouches. Il engagea Binet, déclare M. le Professeur Gley qui tient ce détail de Ribot lui-même, à s’abandonner à son goût pour la psychologie. Ses études de droit à peu près terminées, Binet suivit le conseil excellent qu’on lui avait donné. Dans tous ses articles, il n’a jamais cessé de témoigner d’une admiration réelle pour le grand psychologue moderne français qui l’avait si bien accueilli.
A Louis le Grand, Binet avait eu pour condisciple Bäbinski qui fut plus tard un neurologiste de haute valeur, Cest très probablement par lui qu’il connut Charles Féré, disciple enthousiaste de Charcot, qui lintroduisit à la Salpêtrière. Il y collabora très activement aux recherches de psychologie pathologique. En même temps, il préparait une licence ès sciences à la Sorbonne, sous la direction de son beau-père, Balbiani. Ces études furent très utiles à la formation de son esprit et à l’acquisition du sens remarquable d’expérimentation qui le caractérisa. Témoin, son travail si intéressant sur
LA Vi D'ALFRED BINET 13
« La Vie psychique des micro-organismes » publié dans le tome XXIV de La Revue Philosophique (p. 449 et s.) au lendemain même de sa licence en droit et à 21 ans à peine.
L'étude des infusoires lui révèle tout d’abord « chez
ces êtres inférieurs qui représentent les formes les plus . simples de la vie, des manifestations d’une intelligence qui dépasse de beaucoup les phénomènes de l’irritabilité cellulaire. Ainsi, même aux degrés les plus bas de l’é- Chelle vivante, ajoute-t-il, la vie psychique est une chose beaucoup plus complexe qu’on ne croit ».
Cette considération ne constitue-t-elle pas une sage introduction à la psychologie expérimentale ? Binet, en effet, ne peut s'empêcher de songer à l’homme quand il résume ses premières études physio-psychologiques. Comme la vie, remarque-t-il, la mort a ses degrés : le cerveau meurt le premier, puis la moëlle épinière et enfin le bulbe.
Son examen physiologique, des plus complets, révèle une sensibilité déjà curieuse chez un infniment petit; les sens apparaissent vite dans ces organismes pourtant rudimentaires; ainsi l’œil est le premier organe différencié que paraissent même posséder embryonnairement certaines algues à chromatophores rouges. Cet œil primitif est tout à côté du réservoir contractile. Voici donc I& réflexe initial : vue et mouvement. L'ouïe existe d’abord par des otolithes. La nutrition ellemême paraît conditionnée par quelque intelligence puisque des bactéries savent se diriger vers des sources d'oxygène et s’en éloignent quand la production de ce gaz devient trop forte. Enfin certains infusoires sont herbivores, d’autres carnivores ou omnivores. La genèse de la solidarité même peut se trouver chez les « Bodo » qui se groupent par 20, 30 ou 40 pour réduire une proie.
Ces inductions sagaces et pénétrantes étonnent chez ce jeune savant. S'il fait une part trop large parfois à l'influence du milieu, l'analyse de l'acte est, par contre,
remarquablement conduite. Il constate, par exemple, que ces tout petits êtres possédent le sens spatial, perçoivent à distance les proies, savent choisir leur nourriture comme s'approcher ou fuir. IIS paraïssent donc s'élever déjà nettement au-dessus des réflexes élémentaires, substrat de toute activité psychique.
Enfin, l’étude du noyau cellulaire permet à Binet de découvrir que la vie psychique élémentaire paraît être une propriété moins complexe que celle de la génération, Le voici donc déjà, à 21 ans, bon histologiste, habile et prudent expérimentateur.
Mais Binet ne se contente pas de suivre assidûment les travaux de psychiâtrie de la Salpêtrière qui le ramènent naturellement aux spéculations philosophiques et aux recherches psychologiques. Il étudie Taine qu'il fréquente volontiers et qui l’accueille avec sympathie. Souvent, dans son œuvre, nous retrouvons l'influence de l’auteur de « L’Intelligence », notamment quand il s’occupe de la perception et des images mentales. Il médite aussi Stuart Mill qu'il déclarait son seul maître en psychologie, ce qui était un peu injuste pour Ribot et Taine, avouons-le. Par cet auteur, il connaît Hamilton. Dès lors, il admire particulièrement la psychologie anglosaxonne et subit évidemment son influence heureuse de clarté méthodique ét de préoccupation réalisatrice. M. Claparède remarque qu'il fut plutôt l’élève de Galton que de ‘Charcot, tout en restant surtout, fait capital qui le caractérise bien : lui-même.
La Psychologie du Raisonnement
En 1886, à 29 ans, il fait paraître son premier livre : « la Psychologie du Raisonnement » avec ce sous-titre : « Recherches expérimentales par l’hypnotisme » ().
(1) Au dos de l'édition française (F. Alcan, 1886), des « Éléments de psychologie physiolog'que » *e Wundt, (tome I seulement), cet ouvrage esi annoncé sous son premier titre ; « fe raisonnement tnconsc'ent »,
Analysons brièvement cet essai qui mérite considération malgré ses imperfections et ses lacunes.
Le symbole fameux du polypier d'images était alors en pleine faveur. Binet, enthousiaste de la. théorie des images au début, voulut tout expliquer du raisonnement par elles. Son livre offre un curieux mélange du désir de prouver par l’expérience et d’une certaine tournure d'esprit encore dogmalique qui le pousse à raisonner comme Spinoza. |
La documentation de ce livre est un peu composite. L'auteur cite, tour à tour : Stuart Mill, Huxley, Bain, Galton, Spencer, Taine, Ribot et James Sully. Il rappelle des faits cliniques bien observés par lui et connaît déjà le compas de Weber. Est-ce l'influence de la psycho-physique allemande, dès lors révélée à lui, qui le pousse à vouloir réaliser en équations le « mécanisme » psychique du raisonnement ?
Dès le début, il définit la perception qu'il considère comme un raisonnement élémentaire et, pour ainsi dire, automatique :
«-Le raisonnement de la perception extérieure appartient à la classé des raisonnements inconscients… Le raisonnefnent fondamental de l'esprit est l’image : le raisonnement est une organisation d'images ».
Il définit une seconde fois la perception dans un premier chapître : « La perception est un état mixte, un phénomène cérébro-sensoriel formé par une action sur les sens et une réaction sur le cerveau. On peut la comparer à un réflexe dont la période centrifuge, au lieu de se manifester au dehors par des mouvements, se dépenserait à l’intérieur en éveillant des associations d'idées. La décharge suit un canal mental au lieu de suivre un canal moteur » (11).
Le deuxiême chapître est consacré aux images. Leur importance paraît considérable alors à Binet, comme à Taine et à Galton ::
« Ce sont les images qui constituent, avec les sensa-
tions, les matériaux de toutes nos opérations intellectuelles » (17). ‘
Il démontre cela par des faits d'observation clinique comme l'expérience de Richer sur l’achromatopsie. Il fait également état de ses premiers travaux personnels sur l’hallucination. L'interdépendance étroite des centres optiques et de l'œil est démontrée par lui, en psychiâtrie, et permet de postuler que l’image, comme l’hallucination, résulterait d’une excitation des mêmes centres sensoriels et cérébraux. Il confirme expérimentale-. ment ainsi les hypothèses d’Herbert Spencer et de Bain. « L'idée, disait celui-ci, occupe les mêmes parties nerveuses et de la même façon que l'impression des sens ».
Mais comme pour Binet, à cette époque, l’idée, conformément d’ailleurs à son sens étymologique et platonicien, est image, il suit une étude des images dites « consécutives » que Béclard signalait dès 1866. Ces images consécutives, doit-on admettre, ont un siège cérébral. Elles ont une intensité moindre que l’image percept immédiate. Sans aller jusqu’à croire à une « rétine cérébrale » qui serait leur centre, comme Richer le postule, Binet conclut : « Les sensations et les images forment deux groupeS de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés, tant positifs que négatifs ». (53). Cette affirmation importante, qu'il convient de retenir, est le résultat de ses travaux de la Salpétrière et de ses longues études, soit cliniques, soit bibliographiques, de psychiâirie. Il ajoute avec Spencer : la sensation est un « état fort », l’image un « état faible ». Celui-ci offre encore des degrés divers d'intensité. Il est conditionné par le temps et dans l’espace. Ainsi finit le 2° chapitre de l’ouvrage. C’est encore ce que nous pourrions nommer : les prolégomènes.
Le raisonnement dans les perceptions constitue le troisième chapitre et le commencement de la partie synthétique du livre. « Les images qui naissent en nous, au contact des objets, s'associent organiquement aux im-
î LA VIE D’ALFRED BINET 17
pressions, de manière à former un tout indivisible qui correspond à la notion d’un objet unique » (55). Binet étudie donc maintenant les propriétés des images associées à des sensations, et toujours par des faits observés à la Salpêtrière ou cités dans la documentation clinique. L'identification paraît souvent complète entre l’objet imaginaire et l’objet réel. « L'étude de la percep- tion, remarque-t-il (64), se trouve singulièrement éclairée par ces rapprochements ». Il en profite aussitôt pour définir le percept qu'il considère comme « le produit de la perception, c’est-à-dire des images de l’objet extérieur définitivement acquises et liées à la sensation excitatrice » (66). Puis il explique que la perception externe est « une opération de synthèse » et « une combinaison du présent avec le passé (id.). D’après James Sully, qu'il cite, il rappelle les quatre degrés du travail que constitue toute perception (), Le quatrième (perceptions plus complexes qui tiennent du raisonnement proprement dit) conduit naturellement à l'hypothèse suivante, toujours vérifiée par des expériences d'hypnose soigneusement relatées :
« Le point de départ de chaque perception est une impression des sens; cet élément initial est comme un noyau autour duquel se disposent concentriquement des couches d'images. Au point de vue logique, le percept est un jugement, ün acte qui détermine un rapport entre deux faits ou en d’autres termes, un acte qui affirme quelque chose de quelque chose » (73). Et il cite, après Paulhan, J. S. Mill et H. Spencer à l’appui de cette thèse associationniste.
Il poursuit son identification : «… Il y a dans le raisonnement en forme des caractères essentiels qui se retrouvent dans la perception externe. Pour prendre une comparaison tirée des sciences naturelles, la perception
(1) Voici les 3 premiers degrés : 1. Construction d’un objet matériel ; 2. Reconnaissance d’un objet faisant partie d’une classe particulière ; 3, Reconnaissance d’un objet particulier,
externe est un raisonnement, au même titre que l’amphioxus, qui n’a pas de vertèbres, est un vertébré » (76). Le fondement de tout raisonnement, remarque-t-il plus loin (81) après avoir cité de nouveaux exemples, « est la reconnaissance d’une similitude; le raisonnement peut être défini grossièrement : la transition d’un fait connu à un second fait inconnu, par le moyen d’une ressemblance (4), Or la perception d’un objet extérieur suppose une identification semblable.
Le chapitre IV a pour titre : le Mécanisme du raisonnement.
Binet répète, avec Bain, que « les actions, les sensations, pensées ou émotions tendent à raviver celles qui leur ressemblent parmi les impressions ou étais antérieurs » (95). C'est au fond, croyons-nous, un corollaire de la « loi de fusion » dont la découverte remonte à Aristote. La fusion des sensations semblables, connue depuis longtemps, a été vérifiée expérimentalement par Weber. Après avoir résumé les explications antérieures, Binet en propose une nouvelle et très curieuse qui serait basée sur la qualité de la sensation, qualité qui, d’après lui, varie avec la région de la peau (99). La fusion serait donc régie par une sorte d’homogénéité ou de proche parenté qualitative. Ceci nous paraît important. Nous soulignons ici en même temps le point de départ de la différenciation de deux écoles : l’allemande, quantitative et la française, qualitative. as
Dans cette partie essentielle de sa thèse, Binet s’appuie encore sur les travaux de Lotze, Wundt et Helmholtz. Ceux-ci ont établi, pour les sensations, la théorie des signes locaux et de la localisation. Bien que relative à l'étude du sens kinesthésique, cette théorie peut aider à la démonstration. Si l’expérience clinique allemande prouve, en effet, que la fusion des perceptions
(1) Remarquons l'analogie de ceci avec la 1r° forme du juge» ment dit transductif, chez l’enfant, selon Piaget.
ta LA VIE D'ALFRED BINET 19
se fait dans le cerveau et non dans la rétine, comme les auteurs précités l’affirment, Binet en tire parti pour expliquer non seulement la fusion des images consécutives d'origine semblable (image de Galton) dans ce que nous appellerons le schème particulier, pour l’apparition automatique, par fusion d'images diverses mais associées dans le temps et l’espace, des schèmes généraux. Après Galton qui fut vraiment le précurseur de la théorie nouvelle du schématisme dont nous sommes depuis longtemps adepte et que Delacroix, comme Revault d’Allonnes notamment, présente si bien dans le nouveau traité de psychologie de G. Dumas, Binet cite Bain et Ampère. Celüi-ci, trop peu connu, appelait « concrétion » cette facilité évidente que nous possédons, de mieux entendre les articulations et abréviations d’un idiome familier que d’une langue étrangère. C’est donc bien d’un schématisme psychique de fusion, de catégorisation et d’abstraction qu'il s’agit. Et ce schématisme, posé en principe par Kant, a bien été entrevu sinon nettement défini par Binet, grâce à ses travaux originaux sur la fusion des sensations actuelles et de leurs images antérieurement acquises, qu’il s'agisse des sons avec Ampère, du tact avec. Wundt et selon sa première étude psychologique 4) ou même des impressions -visuelles. Binet veut rechercher la base physiologique de cette double propriété de la ressemblance. Cette ressemblance de deux états de conscience permet de supposer « une identité de siège du processus nerveux » (115). Mais cela ne constituerait pas une explication suffisante : le problème, transposé dans le domaine physio- logique, persisterait tout entier, sous cette forme, dans l’état des connaissances neurologiques de l’époque. Force lui est donc de chercher une solution différente et plus aisée en ayant recours, une fois de plus, à la psychiâtrie. Encore ici la méthode qualitative s'affirme par
(1) « De la fusion des sensations semblables ».— Rev. Phil. T. 10. p, 384. Etude critique et expérimentale des travaux de Wundi.
le rêve qui est influencé par la qualité de l'impression sensorielle (119). Après avoir analysé les rêves d’un M. Maury, les hallucinations hypnagogiques, le délire alcoolique, les perceptions dites fantaisistes sont mises enfin à contribution, pour permettre à l’auteur d'établir le schéma original qui suit. L’exemple est très simple.
Soit A la vision actuelle d’un livre, B sa vision antérieure et C le groupe des impressions tactiles et musculaires suscitées automatiquement par B; B est donc « l’état de conscience intermédiaire » qui permet à A de susciter C.
La perception du livre, par exemple, est une association de la sensation visuelle de cet objet au groupe d’images tactiles et musculaires nées de sa manipulation. C’est la conclusion d’un raisonnement perceptif dont voici la formule, d’après notre auteur :