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A—CG

Le signe — n’est pas ici le symbole mathématique ordinaire. Il signifie que G s’associe logiquement avec A. » Mais À = B. Mieux encore, la loi de fusion donne une identité, suite d’une association par ressemblance et que Binet réalise typographiquement ainsi :

C’est le premier acte de la perception. Voyons le second. Nous savons que B est associé à CG; donc B—C pouvons-nous écrire encore comme dans la première formule. D'où il suit, en rapprochant la seconde :

(A = B) — C « En résumé, dit Binet (128), l'opération totale se décompose ainsi : une association par ressemblance (A = B) qui a pour but d'introduire une association de contiguité : (A = B)—C ».

Les faits de psychiâtrie et de pathologie précités donnent à cette hypothèse la valeur d’une théorie, à bien

peu de chose près. Vraie ou fausse, la perception extérieure « débute par une fusion entre les sensations du monde extérieur et les images que ces sensations font jaillir dans l'esprit (129) ». Comme le remarque très bien Binet, son explication confirme les théories de S. Mill (Analysis of the phenomena of the human mind) et de Sully (Ouilines of psychology). Ces deux auteurs considèrent le processus de la perception, tei qu’il vient d’étre analysé, comme un processus général, « la trame de toutes nos pensées ». C’est sur cette hypothèse née de nombreuses observations, que Binet va se baser pour continuer sa démonstration afin de prouver « la valeur logique de ce processus qui constitue un véritable raisonnement (i1d.) ».

Il prend alors l'étude du syllogisme, en compare les différentes parties aux éléments ci-dessus distingués dans la perception et donne le tableau suivant :

Majeure : Tous les hommes sont mortels B — C;

Mineure : Socrate est un homme A = B;

Conclusion : Socrate est mortel (A = B)—C.

Nous croyons pouvoir nous dispenser d’une interprétation personnelle grâce au commentaire suivant de l’auteur : « Il serait superflu d’insister. La perception est évidemment composée des mêmes parties qu’un raisonnement en forme... », Un peu plus loin, il conclut nettement : « Le raisonnement est l'établissement d’une association entre deux états de conscience, au moyen d'un état de conscience intermédiaire qui ressemble au premier état, qui est associé au second et qui, en se fusionnant avec le premier, l’associe au second » (141). D'après l’auteur lui-même, il s’agit donc bien d’une théorie de substitution.

Dans sa conclusion, Binet veut prouver que sa théorie nouvelle — qu’il appelle maintenant « des trois images » — constitue une théorie générale du raisonnement. Le percept reste à la base. Considéré jusqu'alors

comme une synthèse de sensations et d'images, ou plu-

tôt comme üne sorte de microcosme » (145) il devient l'unité psychologique, tel « un radical chimique qui, quoique composé d’atomes de différents corps, fonctionne comme un corps simple »(id). Le raisonnement logique peut fort bien être « construit avec des percepts comme le percept est construit avec des sensations » (id.). C'est, dit l’auteur, une « unité de composition mentale » très séduisante par son élégante simplicité. Pour le prouver, il discute Spencer dans sa critique du syllogisme et « découvre alors une ressemblance frappante ‘entre le raisonnement perceptif et le raisonnement logique » (148). La valeur de sa définition liminaire s’aperçoit bien maintenant.

Ainsi compris, le raisonnement est considéré par l’auteur comme élargissant la sphère de notre sensibilité et jouant le rôle d’un « sens supplémentaire » (149) que nous pourrions nommer sens de l’abstraction ou bien encore psychique, affranchi du double conditionnement du temps et de l’espace. Il l'explique par de nouveaux faits d'observation sagace, familiers ou cliniques. Il en vient à comparer la mémoire, autre sens supplémentaire et psychique aussi, sorte de vision du passé, au raisonnement qui, en gros, prévoit l'avenir (155). Ainsi S’affirme encore sa préoccupation constante d'étudier parallèlement la psychologie et Ta physiologie afin de les expliquer réciproquement. |

Généralisant davantage encore, Binet considère le processus des trois images associées comme « le thème unique sur lequel la nature a brodé les variations infinies de notre pensée » (156). Il le montre dans les deux lois de l'association des idées qui sont, dit-il, la base de la psychologie. Il fait allusion, pour expliquer le sens de ces associations, à « l'attitude de l'esprit » de Lewes qu'il nommera plus tard : direction ou orientation psychique, l’une de ses principales découvertes. Ses études et préoccupations scientifiques d’alors lui suggèrent déjà la comparaison frappante de ce phénomène psy-

Chologique avec l’isomérie qui est bien une « attitude » et une « direction » chimiques. Aussi scrute-t-il fort avant dans les sources de l'inconscient et de la vie organique déjà. Au surplus, l'imagination, comme la mémoire ou souvenir, se réduit, explique-t-il, à une seule forme d'activité mentale : le raisonnement. « La vie psychique est une côntinuelle conclusion, pour lui. « L'esprit, comme dit M. Wundt, est une chose qui raisonne », ajoute-t-il (161). Le raisonnement est Gonc la fin naturelle de notre esprit comme de notre cerveau.

D’après Ribot qu'il connaît bien et qu’il admire, il étudie ensuite la volition. Il rappelle la très importante observation clinique de Richet : la métamorphose du sujet hypnotisé laisse toujours subsister son moi et il définit ce moi : « une sorte de point d’intersection pour. toutes les impressions sensitives ou motrices qui se passent en lui » (162). Puis il revient au mécanisme du raisonnement qu’il considère comme automatique « le cerveau étant une machine à raisonner » (163). Le raisonnement se produit automatiquement en nous « comme ces fleurs élégantes et bizarres que le gel fait naître sur les vitres et il peut devenir inconscient sans qu’on soit obligé de supposer un changement profond du phénomène » (165). Il constitue alors le substratum de toute notre activité psychique proprement dite. D'accord avec M. Delacroix, nous nommerons plus exactement ce nouveau domaine psychologique découvert par Binet : activité subconsciente.

Binet complète encore son explication dans l’ordre physiologique, voire histologique, par le jeu des cellules nerveuses associées, en rappelant les théories de Spencer sur la ligne de moindre résistance, celles de Ribot sur l’association dynamique et celle de Taïine sur le cliché unique. Il en vient à préciser la notion que nous avons déjà signalée comme originale chez lui, de la qualité : « La qualité psychique de la ressemblance a pour corrélatif physiologique l'identité du siège » (167).

Percept et stimulus auraient donc même substrat neurologique. Cette conception peut aider à l'explication du stimulant extérieur qui déclenche le mouvement de la pensée. Nous aboutissons à une sorte de monisme physio-psychologique qu’il exprime ainsi pour finir : « L'activité de l'esprit résulte de l’activité des images comme... la vie d'une organisme résulte de la vie des cellules » (168).

Nous voici donc revenus, après un assez long voyage d'exploration physio-psychologique, au polypier de Taine. Mais grâce aux travaux de Charcot et à l'étude approfondie des associationnistes anglais, Binet l’explique nettement.

Appréciations sur ce premier livre

On comprend pourquoi nous avons analysé d'aussi près que possible « La Psychologie du raisonnement ». Cette œuvre initiale a paru en 1886, mais Sa dernière édition porte la date de la mort de son auteur : 1941. Binet l’a donc revue, retouchée, complétée à plusieurs reprises. Ce n’est plus un essai liminaire, mais le grand but peut être de toute une vie; car, au fond, ce livre est le seul vraiment systématique et complet que Binet nous ait laissé. Ceux qui l'ont suivi, plus fouillés mais plus fragmentés et de champ beaucoup plus restreint, ne doivent pas le faire oublier. Qui sait si, plus tard, on ne louera pas Binet d’avoir découvert un nouvel aspect de la vie psychique ? En tout cas, l'ouvrage fait époque dans l’histoire de la psychologie française.

.. Paul Janet, dès sa publication, en parla, non sans éloge, après Lévy-Bruhl, dans « La Revue Philosophique » (XXII-188). Celui-ci reproche à l’auteur d’avoir fait la part trop belle à l’automatisme de la pensée. Gelui-là, tout en critiquant la confusion qu’il croit voulue entre l’association et le jugement — c'était l’époque

de Garnier — loue la méhode nouvelle adoptée. Voici ce qu’il écrit notamment : « M. Binet a l'honneur d’avoir écrit le premier ouvrage de psychologie fondé sur des recherches expérimentales par l’hypnotisme, et cette première application de la méthode ne peut qu’encourager les espérances qu’on avait fondées sur elle. L’auteur, en effet, a su en tirer un grand nombre de fails exacts et de notions précises sur la nature des images, leur association avec les sensations et le mécanisme de la perception extérieure. Il a été moins heureux, peutêtre, quand il a voulu dépasser les résultats immédiats de l'expérience et appliquer ces premières découvertes à la théorie du raisonnement. Si nous exprimons quelques réserves sur ces derniers résultats, très intéressants encore, c’est que, par la même méthode appliquée avec plus de précision au raisonnement lui-même, l’auteur pourra peut-être les compléter encore ».

Mériter une telle critique et se voir considérer comme le fondateur d’une méthode nouvelle d'investigation psychologique, à 29 ans, c’est déjà très beau. Nous croyons avoir montré sûffisamment, dans notre analyse critique de « La psychologie du raisonnement » combien nous en admirons la documentation abondante, l'effort également heureux d'analyse et de synthèse, enfin l’originalité profonde de vues pleines d'avenir.

Les Œuvres de Clinique

Dès l’année suivante (1887), en collaboration avec Charles Féré qui était alors médecin de Bicêtre, Binet fait paraître un second ouvrage dédié à Charcot : Le magnétisme animal.

La préface dit :

« Nous devons prévenir le lecteur que ce livre a été écrit dans l'atmosphère de la Salpétrière ». Les auteurs

donnent tout d’abord un historique intéressant du magnétisme découvert par Mesmer. Puis ils étudient soigneusement les causes (épuisement de l’influx cérébral) et les caractères de l'hypnose, vraie ou simulée. L'hypersensibilité, expliquent-ils, est une sensibilité subconsciente et supérieure puisque, pendant le somnambulisme, le toucher, la vue, l’ouïe, l’odorat ont leur puissance décuplée. De même la mémoire. Des faits nombreux d'observation clinique, relatés ou rappelés, le prouvent.

Binet et Féré croient à l’existence d’un moi somnambulique. Ils distinguent l’état cataleptique de l’état somnambulique. Toute cette psychiâirie, déjà intéressante par les faits extraordinaires qu'elle révèle, éclaire certains points de psychologie restés obscurs. Ainsi pour le sens musculaire qui permet des suggestions de pensée; pour l’idée dont la force latente de réalisation se révèle alors mieux que dans le normal; pour l’association d'idées dont la proche parenté avec la suggestion apparaît. Ici encore, nous trouvons une contribution expérimentale précieuse à l’étude de l'attention. L’hallucination enfin est considérée, d’après des observations méthodiques, comme une maladie de la perception extérieure : « L’hallucination est la forme pathologique de la perception » (378). « Il n’y a rien, dans l’hallucination hypnotique, qu’on ne retrouve, à un EEE quelconque, dans l’état normal » (499).

Cependant cette conscience paraît se diviser parfois quand l’excitant est très faible. Ceci permet de sonder le mystère du subconscient et du seuil de la conscience. L'étude de la sensation kinesthésique ramène également à celle de l'intelligence subconsciente. Les différences sexuelles apparaissent d’abord comme spécifiques. La distraction est comparée à une anesthésie avec division de conscience, parallèlement aux travaux contemporains de Pierre Janet sur l’automatisme psychologique. Bref, get ouvrage est surtout précieux comme point de départ

LA VIE D'ALFRED BINET cLANNOT

d’études sur l'inconscient et le subconscient qu’il importe, selon nous, de ne pas confondre. Sa conclusion est très modeste et dubitative : les associations d'idées et la mémoire ne suffisent pas à expliquer, à prouver la personnalité. Tout en repoussant, comme insuffisamment prouvée, la cérébration inconsciente de Huxley, Carpenter et Maudsley, il semble admettre une con- Science à plusieurs degrés plus ou moins lumineux qui fait songer au Nous hiérarchisé, un et triple, de Plotin. Pierre Janet, dans son remarquable ouvrage sur L'automatisme psychologique (, critique ce livre (9 édition. p. 180). Il déclare qu’à son avis, la puissance d’une idée résulte de son intensité; mais, comme les autres, il ne peut définir ce qu'il entend par « intensité ». Cette impossibilité, dont Binet se rendra compte, amènera peu à peu celui-ci à ne plus considérer l’image comme le fait-base nécessaire en psychologie, par une réaction selon nous excessive. Janet est meilleur quand il suggère la comparaison qualitative des idées pour les discriminer comme potentiel. Il abonde alors dans le sens capital des travaux de Binet. Il reconnaît d’ailleurs comme exactes deux hypothèses de celui-ci : 1° nécessité de la suggestion préalable, pendant un somnambulisme, pour suggérer un acte à l'état de veille; 2° la découverte ingénieuse des suggestions dites avec point de repère.

On Double Conciousness

« On Double Conciousness » (La double conscience) publié en anglais, langue que Binet parlait et écrivait couramment, parut à Chicago en 1889. Une nouvelle édition a été publiée en 1905. C’est une brochure d’une cen-

{1) Chez Alcan. Paris.

taine de pages, surtout intéressante par son introduction sur la psychologie expérimentale en France. De plus, Binet y révèle les influences qui se sont exercées sur lui dans les premières années de ses travaux. Il cite M. Ribot à qui les psychologues de France doivent beaucoup (owe much) ainsi qu’à la revue fondée par lui. C'est à lui que l’on doit également la consécration officielle de la psychologie expérimentale en France el, ainsi qu'à M. Charcot, la création d’une Société qui comptait déjà, en 1889, cinquante membres actifs (1).

Voici Ribot en quelques mots : « M. Ribot n'est ni "n médecin, ni un observateur. Les faits pathologiques sur lesquels il se base sont toujours empruntés à d’autres, mais à une pénétration extraordinaire (an unusually extensive rang of knowledge) il joint une grande sagacité dans le choix et l'interprétation des faits. Et, en outre, il présente ses conclusions psychologiques en une langue si claire et si précise qu’elles forment un heureux contraste avec la terminologie des philosophes classiques » (2).

À côté (by the side) de Ribot, Binet place Charcot (3) qui r’écrit que très peu, mais dont les leçons (lectures) à la Salpêtrière dans lesquelles il use fréquemment de la méthode psychologique pour expliquer la substance compliquée (complicated web) des phénomènes psychiques sont remarquables.

Son premier disciple, Charles Richet, dès 1870, revrenait l'étude de l’hypnotisme (4) et a beaucoup coniribué aussi au progrès de la psychologie expérimentale on France. Charles Féré est également cité (5) pour ses travaux sur les hallucinations, poursuivis avec Binet. Celui-ci nomme encore Espinas, Bernard Pérez, Pierre Janet, Egger et enfin Beaunis. Maïs, ajoute-t-il, nous sommes trop dispersés en France comme des tirailleurs like skirmishers upon the field of research). N'est-ce point encore malheureusement trop vrai aujourd’hui ?

S À propos de la subconscience (Binet écrit très bien

LA VIE D’ALFRED BINET : He ed

cette fois : subconciousness), il cite l'observation relatée par Taine dans la préface de « L'Intelligence » sur l'écriture automatique d’une jeune fille, fait mystérieux dont il s’entretint aves Taine lui-même (40). De celui-ci. ces simples mots combien élogieux : « Avec une pénétration remarquable, M. Taiñe a prévu, jusqu’à un certain point, les plus importants résultats obtenus dans ces dernières années ». Il conseille de lire le chapitre de « L’Intelligence » consacré aux images mentales.

Le reste de l’ouvrage fait double emploi, le plus souvent, avec « Les altéralions de la personnalité » bien qu’il renferme, par endroits, des aperçus originaux. A remarquer le dernier chapitre consacré à la double, conscience dans l’état de santé (Health) ou état normal qui nous paraît précieux comme préface à une étude d. la subconscience également normale.

En résumé, cet ouvrage vaut surtout par le fait qui situe fort bien Alfred Binet en 1889-1890, au moment: de transition entre la psychiâtrie et la psychologie, à l’é poque où, de chercheur sagace et persévérant, il va passer maître.

Les Altérations de la personnalité

« Les Altérations de la personnalité » (1892) sont ur! recueil de faits cliniques et de psychiâtrie qui contribu 1 puissamment à la documentation expérimentale indis pensable. Sans entrer dans le détail de l'ouvrage, tre ; intéressant d’ailleurs, signalons son importance parti culière pour une étude scientifique du moi ().

L'auteur étudie les dédoublements morbides de la per sonnalité et ses éléments fondamentaux : mémoire (Ë

(1) Cf. Ch. Blondel. La Personnalité. Journal de Psychologie. XVile année, N° 4. 313 et suiv.

caractère. Celui-ci, peut être complètement transformé par l’hypnose qui change le mode individuel de sensibilité (cas de Louis V) @). La mémoire, nous l’avons déjà vu, atteint son maximum dans le somnambulisme. Quant à la conscience, elle persiste et « peut subsister au sein d’une activité psychologique rudimentaire », Ceci d’ailleurs permet à Binet de critiquer justement la théorie de Huxley sur la Conscience-épiphénomène.

Cet ouvrage fut couronné par l’Académie des Sciences.

Nous voilà parvenus de nouveau, par l'historique des premiers travaux d'Alfred Binet, à cette année 1892 qui marquait la fin de notre introduction et qui nous paraît capitale dans sa vie. Il avait épousé, en 1884, la fille d’un professeur au Collège de France, Balbiani, l’un des maîtres de l’embryologie dans notre pays. Quelques années après, il était père d’une fillette, puis d’une seconde. L’observateur passionné, averti, sagace, allait étudier ce troublant et charmant mystère de la vie qui éclôt chez le tout petit enfant. Le psychiâtre de la Salpêtrière où il avait reçu une excellente préparation aux méthodes expérimentales nouvelles, grâce à la vie de famille toute calme et paisible, aux joies de la paternité qu'il goûtait à Meudon, va devenir tout à fait un psychologue de l'enfance.

(1) Ceci est conforme à la théorie de Ribot, reprise par M. Delacroix. Ces changements de personnalité sont des changements de caractère provoqués par des modifications cénesthésiques. (Dumas, Traité de Psy, Il, 10

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