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Ce qu'il faut entendre par « mesure » en psychométrie
Mais au lieu de nous faire le faible avocat de Binet, laissons-le parler. Voici une première déclaration à propos de la mesure de la suggestibilité, empruntée aux pages 119 et 120 du volume publié sous ce dernier titre : Nous allons voir combien il se défie d’une évaluation strictement numérique :
« Il est certain que l’on éprouve quelque embarras à exprimer, par un chiffre brutal, toutes les oscillations d’une pensée; le chiffre ne peut avoir qu'une précision trompeuse; comment, en effet, pourrait-il résumer ce qui aurait besoin de plusieurs pages de description ! Nous croyons nécessaire d’insister fortement sur cette question; la suggestibilité d’une personne ne peut pas s'exprimer entièrement par un chiffre, alors même que ce chiffre correspondrait exactement au degré de sa suggestibilité; il faut, en outre, compléter ce chiffre par là description de tous les petits faits qui complètent la physionomie de l'expérience. »
Il reprend la même question et complète sa pensée à ‘a page 163 du même livre. Ce passage n’a certainement jamais été lu par Mile Montessori :
« Est-il possible de mesurer, dans le sens physique du mot, une qualité mentale, la suggestibilité par exemple ? On serait tenté de le croire lorsqu'on voit le plus ou moins de suggestibilité d’une personne se traduire par une longueur plus ou moins grande de ligne tra-
NIyE LES MÉTHODES DE BINET 129
cée; et il est tout naturel de supposer qu’en mesurant cette ligne, on mesure la suggestibilité. Sans doute, cette mensuration est permise, mais à la condition qu'on s’entende d’abord sur la signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure un objet physique, une longueur de route par exemple, et qu’on trouve que cette route a une longueur de 300 mètres, on exprimr par un nombre non seulement que cette route est plus longue que 30 mètres, par exemple, mais encore qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration physique, quand elle est précise, donne non seulement un classement des objets mensurés, mais encore l'indication du nombre de fois que telle quantité contient l'unité. I! n’en est pas de même dans une mensuration psychologique; aussi je pense que ce n’est pas une mensuration véritable; c’est tout simplement un classement. Donner à une personne À un coefficient de suggestibilité égal à 60 veut dire que cette personne A a été plus suggestible qu'une personne B dont le coefficient, dans la même expérience, a été seulement de 30; on classe donc ces personnes l’une par rapport à l’autre; mais-on ne peut pas savoir si À est deux fois plus suggestible que B parce qu'on ne sait pas si la différence entre les coefficients 30 et 31 est égale à la différence des coefficients 60 et 61; on sait que certains coefficients sont plus forts que d’autres et voilà tout. Il est donc bien entendu que tous les chiffres dont nous nous servons sont des chiffres de classement et non des chiffres de mensuration. »
Nous considérons ce passage long mais lumineux, comme la meilleure mise au point de la psychométrie et la meilleure réponse aux détracteurs systématiques et certainement mal documentés. S'ils n'étaient pas encore convaincus, voici d’autres preuves claires :
« Cette mesure de la sensibilité (il rappelle Weber) à mon sens, équivaut à un classement... Il reste à se demander si cette conception de la mesure de la sensibilité a pour effet de permettre l'établissement d’une
psychologie mathématique comme on l’a dit quelquefois. De ce que nous pouvons mesurer la sensibilité, entendue au sens précédemment défini (4), en résulte-til que nous avons introduit la mesure en psychologie ? En résulte-t-il que nous avons reconnu que certains phénomènes psychiques sont mensurables ? Je ne le crois pas. Ce que nous mesurons est tout autre chose : c'est la concordance ou l'écart entre l'intensité de l’excitation et notre jugement sur cette grandeur physique; l'exactitude de cette adaptation est mesurable; cela ne suppose nullement que l'acte lui-même du jugement le soit; la projection au dehors de notre jugement est mesurable et non le jugement : la conclusion du jugement, le contenu, la matière du jugement, voilà ce qui est mesuré. » (An. Psy. IX, 83).
Peut-on discriminer avec plus de profondeur et de finesse les phénomènes sensibles et mesurables, des noumènes qui ne sont que comparables ? Nous sommes obligés, pour être précis en peu de mots, d'employer encore l’excellente terminologie kantienne. Binet se défend donc fort bien contre les interprétations erronées de son œuvre, comme s’il les prévoyait déjà. C'est le propre des novateurs et des précurseurs, de rester longtemps incompris. Encore dans le tome XI de la même revue, à la page 195, il affirme :
« Cette échelle permet, non pas à proprement parler, la mesure de l'intelligence — car les qualités intellectuelles ne se mesurent pas comme des longueurs : elles ne sont pas superposables, — mais un classement, une hiérarchie entre des intelligences diverses et, pour les besoins de la pratique, ce classement équivaut à une mesure ».
Bref, résumerons-nous, la mesure en psychométrie
(1) « La sensibilité est l’aptitude que nous possédons à nous ren: dre compte des objets qui nous environnent et, en particulier, des excitants qui agissent sur notre organisme ».
ressemble à celle, toute spéciale, des températures en physique, par exemple. Elle est une comparaison, non une mensuration,
Voici les deux conclusions fort nettes d’une étude sur la psychométrie que Binet publiait en 1898 :
1° « Je n'ai pas cherché à esquisser une méthode de mesure au sens physique du mot, mais seulement une méthode de classement pour les individus. Nous ne mesurons pas, nous classons »,
2° « Il est bien entendu que ces questions de mesure ne sont pas le seul objectif de la psychologie individuelle : celle-ci ne se borne pas à prendre le degré des différents processus, mais aussi leurs qualités; il y a, dans un groupe quelconque d'individus, des différences qualitatives qui sont au moins aussi importantes à connaître que les différences quantitatives ». (Rev. Phil. XLVI, p. 123).
Retenons bien cette date, 1898, pour la discrimination nette de la psychologie qualitative, à la française, fondée, — on le voit bien maintenant, — par Alfred Binet. Si, comme affirme Biervliet (), Fechner est bien le fondateur de la psychophysique allemande, il n’a créé ou perfectionné que la psychologie quantitative, utile mais très décevante. “
Enfin, dans « L’Introduction à la psychologie expérimentale » (82) Binet déclare encore nettement que lorsque le chiffre s'applique à des quantités non mesurables, il n’est qu’un trompe l'œil.
Après une discrimination de la psycho-physique et de la psychométrie qui l’ont précédé (celle-là, d'après lui, mesure l'excitation et tente de mesurer la sensation; celle-ci mesure la vitesse, la durée exacte d’un phénomène de conscience) il dit que les outils de la psychométrie sont les chronomètres qui, en Allemagne, à l’ai-
(1) « La Psychologie quantitative », p. 7.
de d'appareils compliqués, ont permis cette mesure à un millième de seconde près.
Il transforme la psychométrie qu'il complète et perfectionne, en une véritable méthode générale (140) et qui peut nous donner, non seulement les renseignements indiqués ci-dessus, mais d’autres notions très importantes, grâce à la psychiâtrie notamment et pour une pédologie vraiment scientifique.