I. — L'IMAGE MENTALE
La sensation
Il est impossible d’avoir une notion exacte de ce que Binet entend par image mentale si on ne connaît pas son opinion sur la sensation. Ici encore, il faut glaner dans son œuvré car il a procédé par apports successifs, par touches complémentaires.
En 1889, dans le tome XVII de « La Revue philosophique », il étudie la sensation chez lhystérique. Il constate que la sensibilité tactile est presque aussi fine dans le membre anesthésié que dans l’autre et en déduit cet essai de définition : « Il’s’agit d’une idée, d'une image consciente qui est suscitée dans l’esprit du sujet par l'expression périphérique, laquelle reste complètement ignorée » (163). Il la définit aussi « une perception visuelle d’une sensation tactile ou musculaire ». Tout cela reste encore vague et presque contradictoire même. Mais nous savons déjà qu’il procède souvent ainsi, du vague au précis, par apport progressif de faits et de concepts.
Vers 1898-1899, il fait des recherches sur les relations de la sensibilité et de l'intelligence chez les écoliers de. Paris. [1 croit que la sensibilité la plus fine se trouve, en général, chez les enfants les plus intelligents. Ce sont ces tests qui lui apprirent la nécessité de distinguer l’introspection et la sensation.
Dans « L’Introduction à la psychologie expérimentale », il aboutit à une analyse : « On peut dire que toute sensation se compose de deux parties : d'un côté,.
une excitation extérieure, une force qui modifie un organisme sensitif approprié; d’un autre côté, une personne qui sent, cherche à connaître, réfléchit et agit (24). dans la réalité, derrière la sensation, il y a toujours l'intelligence qui suppose nécessairement la conscience, comme derrière le mouvement, il y a toujours la volonté ». (25) 11 faut tenir compte spécialement, remarque-t-il ailleurs, de l'importance du jugement (qui manque à son type simpliste) dans la sensation. Ses expériences d’esthésiométrie, en effet, lui permettent de postuler que les différences de jugement jouent un plus grand rôle que celles de sensibilité tactile; que, d'autre part, le toucher devient un moyen de connaître l’intelligence et le caractère (An. Psy. IX, 22 et 214). N'oublions pas, à ce propos, qu’il à grandement contribué à la découverte du rôle considérable de la kinesthésie en psychologie (),
A propos de la sensation et de l'intelligence, il ajoute (Rev. phil. LVI, 618) que la théorie de Helmholtz d’après laquelle le monde extérieur ne fournirait que des signes, est contraire au principe initial de la psycho-physique. Il donne dés précisions : d’après lui « la sensation est quelque chose d’informe, que nous ne pouvons même pas décrire en mots... » Elle varie avec l’interprétation, donc ‘avec la personnalité. Et il conclut : … dans la perception externe, la force extérieure ne nous domine pas; c’est bien plutôt nous, intelligence, qui la dominons »,
Nous entrons maintenant dans le domaine des spéculations philosophiques. Il faut donc parcourir « L’Ame et le Corps ». Qu'y lisons-nous ? « La sensation est le tertium quid qui se trouve interposé entre l’excitant de nos nerfs sensitifs et nous » (58). Rappelons-nous qu’il a dit ailleurs que nous sommes emmurés par notre sys-
() V. notamment, dans le chapitre suivant, comment la kines- . thésie permet l'éducation des anormaux. Exp. originale de Binet,
136 ALERED INT 1 | |
tème nerveux. Cette sensation est donc étroitement conditionnée par le système nerveux. Voici des définitions précises maintenant, fruit d’une méditation de plusieurs années :
« La sensation est le phénomène qui se produit et qu'on éprouve lorsqu'un excitant vient d'agir sur un de nos organes des sens. Ce phénomène se compose donc de deux parties : une action exercée du dehors, par un corps quelconque, sur notre substance nerveuse; et ensuite le fait de sentir cette action (59). Il faut donc donner raison à ceux qui la définissent un état de conscience, mais il serait plus juste de l'appeler la conscience d’un état ». (61).
De plus, il la voit de nature mixte : psychique pour l'acte de conscience, physique pour le reste. Voilà donc, si l’on veut, la base même de la psychophysiologie qu’il a contribué à fonder après Wundt. Aussi peut-il identifier la sensation avec la matière : « La matière, quelle qu’elle soit, n’est autre chose pour nous que matière à sensation ». Il se refuse à classer les sensations en morales et autres.
En somme, pour lui, la sensation est une synthèse des qualités extérieures de l’objet et des propriétés nerveuses du sujet. La constante, chez le même individu naturellement, c'est l’apport de substance nerveuse. L'autre cause est la variable. La conscience agit en dyaliseur. Binet précise encore que, par sensation, il faut entendre l'impression sentie et non la capacité de sentir (qui est évidemment la sensibilité). Elle est donc phénomène physique, comme l'image, l'idée même, l'émotion et l'effort (250 à 271). Nous dirions plutôt, nous, phénomène physiologique, ce qui est différent. Il aboutit enfin à cette sorte de monisme psychique que nous avons déjà signalé, par l'unité de synthèse de la matière et de l'esprit dans la sensation (273). Ce monisme se comprendrait mieux, peut-être, avec notre conception, très proche d’ailleurs de la sienne,
DE cpu
RD enr is ss". te RS à
L'Image
Arrêtons-nous maintenant à ce problème tout à fait nouveau des images et de la vision mentale qui a fixé vite l'attention de Binet, sous l'influence directe et personnelle de Taine, ne l’oublions pas. Dès 1887, dans le iome XXIII de La Revue Philosophique, il écrivait :
« Le monde d'images que chacun de nous porte dans son esprit, à ses lois comme le monde matériel qui nous entoure; ces lois sont surtout analogues à celles de la matière organique, car les images sont des éléments vivants qui naissent, qui se transforment et qui meurent (1) (473), Insistons sur ce caractère matériel, phénoménal selon Kant, de l’image. Binet y revient avec sa définition de la psychologie donnée dans « L’Ame et le Corps » (181) :
« Voilà donc quelle est la définition que nous nous faisons de la psychologie; elle étudie un certain nombre de lois que nous appelons mentales pour les opposer aux lois de la nature externe dont elles diffèrent, mais qui, à proprement parler, ne méritent pas cette qualification de mentales, puisque ce sont, du moins celles qu'on connaît le mieux, des lois des images, et que les images sont des éléments matériels ». Il croit encore à l'intensité plus ou moins grande des images comme D. Hume. Plus tard il abandonnera, peut-être à tort, cette hypothèse, — combattue souvent comme trop vague, mais indispensable cependant et qu'on n’a pu remplacer jusqu'ici. Bien que le coefficient inten-
(1) Nous sommes assez surpris de ne lire, dans la contribution de M. Rey au récent « Traité de Psychologie », de Dumas, (V. T. Il, p. 498), aucune référence à Binet sur ce point qu’il a spécialement fouillé, en psvchiâtre et en pay envers M. Rey ne cite que M. Philippe, disciple de Binet, qui a complètement oublié son maître dans son ouvrage : « L'Image mentale ». Nous signalons ces faits sans commentaire superflu, par stricte équité,
sité lui soil apparu nécessaire dans la suggestion, il délaissera aussi, trop vite, celle des images elles-mêmes qu'il n'a pu cependant remplacer par quelque autre. Nous croyons que ce qui l’a déçu, ici, c’est l'impossibilité actuelle de définir ce terme : intensité. I] touchait à la bonne solution cependant, lorsqu'il étudiait les variations de valeur des images centrales ou périphériques (1.
Comment conçoit-il une image mentale ? Non pas comme une chose simple, comme une unité, mais bien comme « un groupe, une fusion, un complexus, une multiplicité »., (Rev. phil. XXI, 159). Il la compare à un mot formé de plusieurs lettres. Cette image ordinaire concorde avec la pensée, (Et. Exp. 88) et n’est qu’une petite partie du phénomène complexe qu’on nomme pensée (id. 103). Et, dans le même ouvrage, il distingue : les images qui succèdent à l’audition d’un mot, celles qui succèdent à l'audition d'une phrase, celles qui concordent avec un récit spontané. Il est, dit-il, des images motrices. Il en parle souvent à propos de leur dynamisme — encore une conception nouvelle en psychologie, — qu’il croit supérieur, dit-il. Toute image « renferme un élément hallucina!oire qui tend à se développer « (Rev. phil. d°). Enfin les images s’associent pour former des attitudes, comme nous le verrons bientôt. Tout cela est fort juste.
A plusieurs reprises, il essaie de définir l’image et procède, selon sa coutume, par travaux d'approche, par délimitation de plus en plus serrée. Dès 1888, il définit Pimage motrice « le rappel idéal des sensations kinesthésiques » (Rev. Phil. XXV, 473). L'année suivante, dans la même publication, il étudie la vision mentale par la psychiâtrie et donne des aperçus nouveaux sur le champ visuel.
(1) Voirson étude remarquable, parue, dès 1887, dans « La Revue Philosophique », (T. 23, p. 473), et celle sur l’inhibition, qu'on ignore trop aussi (d° T'. 30, p. 136).
Nous les résumerons dans un instant. Binet a emprunté le mot d'image mentale à Taine qui le tenait d’Aristote et aussi de l’école anglaise, sans en scruter la complexité psycho-physiologique. Il considérait l’image comme une Sorte de postulat, Il se contentait (cf. La psychologie du raisonnement » (p. 16)) de voir dans limage, la représentation mentale d’un objet absent ou imaginaire; or l'objet lui apparaît comme complexe et formé d’un faisceau d’attributs (Sug. 291). Cette hypothèse de l’image mentale a été féconde; elle a permis d'expliquer expérimentalement plusieurs énigmes psychologiques. Ainsi, par exemple, on a constaté que l'augmentation ou la diminution de la mémoire sont étroitement liées avec la dynamogénie et l'intensité des images. Le faisceau d'images et son noyau constituent le souvenir. Tout cela reste hélas ! confus, à peine ébauché. L'auteur ne dit-il pas qu’il faudrait des volumes pour décrire tout ce qui se passe de physique et de chimique en nous lorsque nous percevons seulement une tête d’épingle ? (Rev. phil. LXI, 607). Encore aujourd'hui la question reste obscure, bien qu’elle ait notablement progressé au point de vue scientifique. Ainsi M. Henri Piéron, comme Binet, voit dans l’image mentale « une association, une synthèse de souvenirs sensoriels » (4), Ceci implique des associations de neurones et un dynamisme associatif qui, des percepts primitifs, permettent, ’à notre point de vue, d'aboutir rationnellement au schématisme psychique.
On voit combien les théories psychologiques basées sur les images mentales (concept des plus légitimes puisqu'il est basé sur un percept rétinien scientifiquement démontré) sont aisées et fécondes. Nous nous permettrons donc d’y insister encore à cause de leur très grande importance, tant pour l'intelligence complète des travaux de Binet que pour leurs applications actuelles ,
(1) V. G. Dumas : Traité de Psych., T. I, p. 812,
La vision mentale
Dès 1886 (tome XXVI de La Revue Philosophique), Binet rendait compte de ses observations cliniques sur un sujet désigné par les initiales M. C. et atteint d’hémianopsie (champ visuel réduit de moitié). Or, dans l'image-souvenir (que nous proposerions d'appeler image nouménale par distinction d’avec l’image rétinienne directe ou phénoménale) le champ visuel est cependant reconstitué intégralement. Il se produit, à l'insu du malade, inconsciemment écrit Binet, mais subconsciemment selon nous, une véritable synthèse de souvenirs. Cette synthèse qui ne peut plus se produire dans la perception directe, se réalise uniquement dans la représentation mentale. Ce premier degré d'autonomie psychique, d'indépendance du sujet pensant vis-à-vis de l’objet perçu et pensé, nous paraîl vraiment digne de figurer dans le premier stade de la transcendance et du monde nouménal à qui il faut bien donner un point de départ pour qu'il signifie vraiment quelque chose. Encore une fois, le clinicien Binet vérifie la métaphysique kantienne.
« L'hypothèse la plus vraisemblable, conclut-il, c'est que la sensation, l’image consécutive et l’image mentale ont le même siège ». Cette identité de siège a été prouvée par les expériences de la Salpêtrière. Nous en avons parlé dans le premier chapitre. Il distingue alors avec le même soin, le champ visuel qui est celui de la perception directe et dont chaque point corréspond à une partie de la rétine dont il est, pour ainsi dire, le décalque, du champ de la représentation qui est plus étendu. Ce dernier est formé par une synthèse des champs visuels successifs qui résultent des divers déplacements de l'œil. Les localisations qui correspondent aux champs respectifs, sont différentes, car celles
du champ visuel sont rétiniennes tandis que celles du Champ de représentation sont « musculaires » dit-il, c'est-à-dire collectionnées et juxtaposées dans le cadre des sensations kinesthésiques oculaires possibles au maximum. C'est de ces localiations musculaires que résulterait la stéréognomie ou sens du relief. Elles joueraient également, à notre avis, un rôle considérable dans l'acquisition de la notion d'espace. :
En d'autres termes, on pourrait dire que le champ visuel ordinaire ou phénoménal, celui de l’œil immobile, est élémentaire et statique, tandis que le champ de représentation est synthétique et dynamique. Le dynamisme psychique procéderait directement, dans ce cas, des sensations kinesthésiques oculaires auxqueiles viendraient s’adjoindre les sensations cænesthésiques, ou organiques, encore plus mystérieuses et que l’on commence à peine d’entrevoir (4). Ceci expliquerait, par exemple, pourquoi la projection animée est souvent stéréoscopique alors que la projection fixe ne l’est pas, comme nous l'avons observé récemment à propos d'un film scientifique scolaire dans lequel le même animal était vu tantôt en image lumineuse fixe et tantôt en mouvement.
L'année après, dans le tome suivant de la même revue, Binet s'attache encore à l’étude des images et de la vision mentale pour en ébaucher une théorie assez complète. Chez les hystériques, comme nous l'avons déjà vu par l’apposition de la médaille à tête de sanglier sur la nuque, « il suffit d’exciter une région insensible (ou hypnogène) pour faire jaillir en quelque sorte, dans l'esprit du sujet, une image visuelle qui persiste
(1) Il est bon de lire, à ce sujet, le tel ouvrage du D: Dartigue, éminent chirurgien de Paris, sur les travaux de Voronoff (Doin, éd.), les articles du Professeur Gley et de M. Pézard, son collaboroteur dans « La Revue Scientifique », pour les glandes endocrines. Il faut connaître aussi le petit livre du Dr Guillaume sur les nerfs vague et sympathique (Masson),
142 ALFRED BINET l (17884
autant que l'excitation » (388). Regrettons ici limprécision de quelques termes. La région n’est pas totalement insensible puisqu'elle perçoit un relief qu’elle extériorise en image mentale. Elle n’est insensible qu'au seul point de vue épidermique et dans le plan conscient, car l’activité subconsciente est indéniable ici. Notre vocabulaire psychologique, alourdi cependant de tout un fatras médical néo-grec, manque par ailleurs de termes indispensables qui exprimeraient la sensibilité spéciale en fonction de chaque sens. De même l’expression « image visuelle » est équivoque et c’est pour cela que nous nous sommes permis de proposer l’adoption d’épithètes kantiennes devenues classiques et qu’il suffirait de préciser, en les employant ailleurs qu’en métaphysique. Chez un sujet normal, le même phénomène peut se produire, mais avec un caractère moins accentué. Binet voudrait l'expliquer par le jeu de l'association des idées et il cite un passage de Stuart Mill auquel nous avons déjà fait allusion (chap. XV de La philosophie de Hamilton) pour montrer qu’une sensation inconsciente peut provoquer des images conscientes, ce qui, selon nous, arrive à prouver le pouvoir de discrimination. remarquable du subconscient, le vrai dyaliseur, selon le terme de Binet et de Bergson au bénéfice du conscient. Mais nous reconnaissons vite que cela demande d’autres éclaircissements qui restent encore à souhaiter. Toute la théorie du rêvé, même la spéculation involontaire el géniale d’un Henri Poincaré, peuvent s’y rattacher. En tout cas, Binet aboutit aux conclusions suivantes : 1. La vision mentale peut être volontaire. — 2. Elle peut être provoquée aussi par l’excitation des régions (dites) insensibles ; il montre alors toute la gamme, de moins en moins précise, de cette vision chez les malades qu'il a observés. — 3. L'intensité de la vision mentale et sa coloration varient beaucoup : gris et noir, blanc brillant au point de provoquer l’hypnose ou rose-rouge, ou encore bleu et vert, En général, au contraire, l'excitation
des régions normalement sensibles ne provoque pas de sensation de couleur. Si la sensation évolue vers le rouge, elle annonce un retour de la sensibilité. — 4. L'image obtenue est une véritable vision extériorisée ainsi qu'on le prouve en plaçant un écran devant les yeux du sujet qui cesse alors de la voir. Cette image purement mentale est donc perçue comme une sensa- - tion visuelle ordinaire. — 5. Ce qui le prouve encore mieux, c’est que la vision mentale a ses illusions, tout comme dans les erreurs d'optique connues. — 6. Le champ de la vision mentale existe. Il est comparable au champ visuel et justifie les hypothèses du champ de la conscience ou du « champ de fixation interne » de . Wundi qui désigne ainsi l’objet de l’attention se fixant sur des perceptions internes. Le champ de la vision mentale est tout simplement ce que l’auteur nommait « champ de la représentation » l’année précédente. Ce champ est très clair et distinct. Le sujet regarde fixement le même point de l'écran lorsqu'on excite la mêéme partie anesthésique, et c’est bien là confirmation éclatante de la théorie de Wundt. On constate même une ressemblance tellement complète entre les deux champs que, dans l’un comme dans l’autre, il existe des images centrales très néttes et des images périphériques qui perdent de leur netteté (1) Mäis ceci (dont Binet, encore une fois, ne nous paraît pas avoir conclu tout ce qu'il était possible d’induire) peut fort bien expliquer ce problème de l'intensité de l’image qui lui a paru insoluble, comme nous l’avons déjà fait entrevoir. C’est d'autant plus logique qu’il a constaté une succession constante des images dominantes et les plus intenses à cette sorte de « punctum maximum » intérieur, espèce
(1) C’est ici l’origine possible d’une nouvelle théorie physicopsychologique de l'inhibition, encore trop peu connue au point de vue psychogénique. Nous nous sommes permis de le signaler à M. Foucault, chez M. Delvolvé, en 1925, à la suite d’une belle conférence de l’auteur de « La Psychophysique », à Toulouse.
de « fovea » psychique. N'oublions pas que l'intensité de l'image phénoménale reste attachée au même degré à l'image nouménale, son succédané. Ceci a été vérifié par voie de conséquence, comme on l’a déjà constaté, à propos de la répercussion sur la mémorisation. Autre relation curieuse entre les deux catégories d'images : dans l’une comme dans l’autre, la profondeur est perçue nettement en perspective et en raccourci. Donc l’une et l’autre sont stéréognomiques. Regrettons encore que, par des recoupements expérimentaux de vision extra-rétinienne, on n'ait pas cherché à expliquer pourquoi la région anesthésique de l’hystérique devient capable de provoquer la vision mentale d’un objet en contact ou, en d’autres termes, pourquoi l’abolition de la sensibilité dolosive ou sensitive consciénte, libère ou crée, en dehors de l'œil, une sensibilité analogue à celle de la rétine. Des problèmes troublants, à ce sujet, sont soulevés à notre époque. S'il est naïf de trop croire, il est peu scientifique de refuser d'entendre et de,nier a priori. Mais rien n’est encore solidement établi sur ce point.
Dans le tome XV de L’Année Psychologique, en faisant, selon sa coutume, par une préface remarquable, le bilan de ses travaux en 1908, Binet établit, d'accord avec Sidio et Cattell, une différenciation curieuse entre le percept et l’image. Son opinion, alors, c’est que le percept a un effet moteur qui manque à l’image. Donc le « quelque chose » d’hallucinatoire qui pousse à l’action, qui expliquerait fort bien la théorie bien connue de Fouillée et qu'il a déjà découvert dans l'image, reviendrait au percept ? Celui-ci, dans ce cas, aurait son dynamisme propre et procurerait un apport kinesthésique à étudier. Cette question essentielle n’a pas été résolue par Binet : elle reste posée avec la DréGiPIon intéressante suivante : « Toujours la sensation s'associe à d’autres images qui la situent, qui en fixent la nature, qui en éclairent la signification; il y a une réaction de l'esprit sur la $ensation, pour la mieux saisir et comprendre, et c’est à cet
ensemble de phénomènes qu'on donne le nom de perception ». (Introd. à la psych. exp. 69). Cette réaction de l'esprit aiderait à résoudre les deux questions que nous venons de poser. Mais de quoi est-elle composée ?
Nous voici du moins en possession d’une définition nette de la perception et d’un éclaircissement précieux sur le rôle des images acquises dans cet ensemble de phénomènes. Elles ne s’agglutinent donc pas automatiquement, comme il le croyait tout d’abord. Elles jouent un rôle moins mécanique et plus intelligent si j'ose dire, puisque ce sont elles, en somme qui, englobant la nouvelle sensation dans le schéma fondamental du passé (qui nous apparaît alors comme l’une des manifestations concomitantes de la conscience et du moi) situent la perception dans le temps el l’espace pour en tirer un percept vraiment conscient. Elles Sont aussi moins matérielles et physiques qu'il le disait. Si le jeu bio-chimique des cônes, des bâtonnets, du pourpre rétinien el des neurones spécialisés, s'ajoute simplement aux lois physiques de l’optique pour créer la sensation-cliché, ceci reste borné au champ rétinien et à la première phase, phénoménale, comme nous l’avons dit, tout à l'heure. Mais une élaboration subconsciente et psychique, insaisissable ef nouménale, se produit dans le passage gradué, de plus en plus schématique, personnel et idéal, au champ visuel d’abord (percept) puis au champ de représentation (concept). Nous croyons pouvoir ainsi continuer Binet : il affirme trop la matérialité de l'image.
Le travail de ce novateur, toujours plein de suggestions fécondes, montre donc, une fois de plus, que la psychiâtrie est aussi indispensable à la psychologie que la pathologie à la physiologie. On voit les progrès que les expériences de la Salpêtrière ont permis d'apporter à cette fameuse théorie des images, ébauchée par David Hume et encore vague chez Taine. Nous avons appris par L’Etude expérimentale de l'intelligence, tout ce que
Binet, au moment où paraît ce livre, entend par imagerie (1), ainsi que le rôle de celle-ci dans l’idéation.
Dans L’Ame et le Corps (76) il dit que l’on pense dans la direction de -ce qu’on perçoit et que l’image sert à préparer l’adaptation de l'individu à son milieu : « elle crée la prévision, la préparation des moyens, en un mot tout ce qui nous constitue cause finale ». Il répète que l'image est aussi vraie que la sensation et qu’elle lui est même identique. Nous dirions plutôt équivalente afin de franchir le plan phénoménal. Le cerveau ne peut être conçu comme une pinacothèque. Il semble donc impossible d'établir une séparation radicale entre elles deux. En effet, ajoute-t-il, « dans chaque perception, il y a des images qui se collent à la sensation » ». qui peuvent même former les neuf dixièmes de cellelà. Et il nous donne enfin (84) la définition suivante « … l’image résulte d’une excitation cérébrale partielle, tandis que la sensation résulte d’une excitation qui intéresse, en outre, les nerfs périphériques de la sensibilité et correspond à un objet extérieur, un excitant qui manque à la première. » La différence paraît donc assez grande. Ne pourrait-on pas préciser davantage et concevoir l’image comme provoquée par l’activité spécifique du « champ de représentation » sous l’action de la réflexion, de la volonté ou d’un concept analogue à cette image (association volontaire ou spontanée). Dans lhallucination, cette activité gagnerait, par régression automatique, faute d’'inhibition spéciale, le « champ visuel » et celui-ci, qui reste dans le plan subconscient, paraîtrait excité directement par le « champ rétinien ».
Nous ne pouvons clore cette analyse de l’image mentale, sans dire encore un mot du sens musculaire ou, plus exactement kinesthésique. Binet lui a con-
(1) Ce mot est emprunté aux poupee anglo-saxons (Mental Imagery). V. An. Psych. XVIII. Hibliog.
sacré une longue étude, à la fois historique et clinique, dans « La Revue philosophique » (XXV, 405 et suiv.). Sa conclusion, après avoir constaté qu'il existe bien une forme spéciale, obscure, subconsciente de sen- Sibilité d’origine kinesthésique et provoquée peut-être plutôt par le mouvement que par les muscles, est négative tant pour les hystériques que pour les normaux. Il est donc d’accord avec Charlton Bastian qu'il cite el dont l'historique de la question (Le Cerveau, IL. Appendice) lui a évidemment servi.
Néanmoins ces recherches ont influencé plusieurs fois son orientation psychique et sa direction expérimentale, À maintes reprises, dans ses tests sur les nombreuses variétés d'épreuves de poids, il reviendra sur cette question. Elle lui à fourni l’occasion, en tout cas, de scruter l’importance de l'articulation, ou des mouvements graphiques dans la mémorisation et pour l’idéation même. Il emploie souvent l’expression « images motrices » (pour schèmes moteurs) qui prouve sa préoccupation constante à ce sujet. Sa terminologie reste variable et un peu vague, en effet; mais sa conception est judicieuse et nette.
Selon nous, les sensations kinesthésiques aideraient bêaucoup à l’explicatius du schématisme verbal qui peut être le substrat de notre pensée abstraite. Grâce à la parole, au passage mystérieux de l’image visuelle. forme élémentaire du percept, au schème général conceptuel, elles permettraient l’abstraction et la généralisation. En tout cas, un certain nombre de psychologues paraissent d'accord aujourd’hui pour reconnaître l'importance primordiale de la parole dans l’évolution mentale phylogénique et ontogénique. Depuis l'essor des nouvelles méthodes de l’école active, surtout maternelle, la psychogénie nous révèle, d’une manière indubitable, l'influence déterminante sinon indispensable de l’activité verbo-motrice autant que kinesthésique, pour la mémorisation abstraite et les premières schématisations; nous le verrons au chapitre IIT,