‹ Alfred Binet et son œuvreChapitre 15 sur 55 · IT. — L’ATTITUDE MENTALE · texte numérisé non relu

IT. — L’ATTITUDE MENTALE

Lo Tome

Dès 1884, Binet avait vu le lien qui existe entre ce que Taine nommait image et que l'Allemand Marbe désigne plus tard et plus exactement par un terme nouveau : « altitude » : « Ces idées que nos sensations font naître par le mécänisme bien connu de l’association, sont ce que M. Taine appelle des images et les Allemands des représentations, écrit-il. Ce sont des états de conscience qui dérivent de sensations antérieures conservées et reproduites; ce sont des résidus, des vestiges. Il est important de remarquer que tous les sens ont leurs images; le plus grand nombre sont visuelles, mais il y en a de tactiles, de musculaires, d’auditives, etc. » (Rev. phil. XVIT). Au point de vue psycho-physiologique, « l'attitude est au mouvement et à l’acte ce que l’image est à la sensation et à la perception; elle est un état faible par rapport à un état fort, un état inachevé par rapport à un état achevé. l'attitude, répétition du mouvement, est également un phénomène moteur. centrifuge. » (An. psy. XVIII, 24).

L'attitude serait donc une collection d’images formant bloc permanent et déterminant une prédisposition à penser et à vouloir, donc une part essentielle de la personnalité. Nous reviendrons sur ce point important à propos de l'éducation morale et du caractère. Mais considérons l'attitude, dès maintenant, comme une sorte de schème dynamique variable avec le moi, adéquat à la personnalité par « l'orientation psychique » à laquelle il se rattache étroitement et dont nous parlerons bientôt.

En 1910, l’évolution de Binet se dessine nettement sur ce point particulier (V. An. psy. XVI, passim.). C'est dans la critique bibliographique, de ce volume qu'il faut aller chercher les faits intéressants, des « témoins » comme ceci :

« Il y a dans la nouvelle psychologie quelque chose de changé, quelque chose qui S’oppose radicalement à la psychologie de la sensation; à savoir que les sensations et les images ne jouent point un rôle actif, et que le rôle actif est tenu par des attitudes dont ces sensations ne sont que l'accompagnement, le signe extérieur » (390). Nous étions donc fondé, tout à l'heure, à parler du dynamisme des attitudes mentales. Binet fournit cette précision à propos des « Bases physiclogiques du processus rationnel », de Margaret Floy Washburn. Nous avons déjà remarqué que, souvent, il éclaire Sa pensée par la confrontation de celle d'autrui. Ceci en est un exemple. Il analyse ensuite, dans le même volume « La distribution et les fonctions de l’imagerie mentale » de G. H. Betts qui, dans un test spécial, a trouvé que l’image n'apparaît avec le mot que dans 15 % des cas et que les images visuelles seules atteignent la proportion de 47 %, pour en tirer cette conclusion : « Après avoir lu et relu cette importante monographie, je pense qu'il y aurait nécessité à montrer ce par quoi, dans les descriptions de la pensée, il faut remplacer l'image. Ce sont, c'oyons-nous, des altiludes. Mais en quoi consistent-elles ? Quel est leur rôle ? Quel est leur mécanisme ? Voilà un beau sujet, tout battant neuf, et nous voudrions bien que Betts l’étudiât… car après avoir détruit, il faut construire; après avoir montré que l’image ne joue pas le premier rôle, il faut dire par qui et par quoi le premier rôle est tenu » (421). Cest ce/que nous pensons aussi.

Binet s'oppose donc nettement à lui-même, ici, à propos du rôle des images mentales.

Au sujet de « Une étude expérimentale de l’attention

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expectante » de W. H. Pyle, il écrit (même livre) : « De plus en plus, on fera jouer en psychologie un rôle de prime importance aux attitudes, un rôle bien supérieur a celui qui, jusqu'ici, avait été distribué aux images » (432). Et « Les méthodes de détermination des types d'idéation » de Stephen $S. Colvin, lui font ajouter les précisions suivantes : « L’auteur nous apprend qu'il existe une sorte d'image dont on n’a jamais parlé c'est l’image d’attiludes générales du corps qu’on peut prendre dans la circonstance à laquelle on pense. Cela est intéressant et ce serait une contribution nouvelle à Ja psychologie des attitudes mentales » (462). Nous æulignons le passage qui décèle l’influence kinesthésique dans l’origine et le développement de l'attitude mentale, peut-être même dans ses transformations éventuelles. Cette origine motrice expliquerait déjà son dynamisme caractéristique.

Déjà dans l’Introduction (p. IV et V) du tome précédent, en parlant de l'hypothèse suivante : il existe deux sortes de faits de conscience, les sensations et ce qui en dérive, les intentions, — Binet, d’après Messer, définissait l'intention : une atütude. Un esprit est une collection d’attitudes réelles ou possibles, disait-il. Si nous rappelons maintenant le mot de Taine qui fut longtemps parole d'Evangile pour Binet : « l’esprit est un polypier d'images », nous voyons d’un coup le progrès réalisé. La conception de Taine est statique et passive; elle semble conditionner à jamais le sujet par l’objet et le moi par le monde extérieur dont il n’est alors en somme que l’empreinte ou le reflet. La vue joue, dans cette théorie, un rôle presque exclusif et l'influence de cette conception qui fut un progrès chez Comenius, peut devenir dangereuse en éducation (1). Au contraire, nous

(1) Ajoutons, pour les éducateurs, qu'il ne suffit pas de veir pour comprendre, comme on le croit trop souvent. La vue est le sens majeur, mais elle ne suffit pas. (V. les nombreux graphiques ca- A de notre ouvrage sur « L’Analyse psycho-sensorielle »,

bénéficions maintenant de l’apport nouveau des sensations kinesthésiques, mères du dynamisme et peut-être aussi de l’autonomie individuelle. L'esprit mieux documenté, omnisensoriel à sa base, serait donc une force plus complète, plus homogène, mieux adaptée à l’acton. Toute une pédagogie nouvelle, celle de l'éducation sensorielle, de l'initiation préalable et de l'éducation progressive, se rattache à cette conception.

L’attitude correspond à quelque chose de corporel ou de concrétisé par un acte, un geste ou une habitude.

En définissant l'inconscient : une habitude motrice, il définit aussi l'attitude : la partie physiologique du processus psycho-physiologique qui le constitue (An. Psych. XVII-39). Citons en entier le passage suivant qui donnera, mieux que des commentaires, la pensée même de l’auteur. Celle-ci paraît parfois obscure, en effet, car le sujet est neuf et fort délicat :

« Elles (les attitudes) consistent dans des tendances à l’action qui sont arrêtées. Le fait primitif, c’est la tendance motrice. Supposons qu'elle se dépense, nous avons une action et peu ou point de psychologie. Supposons au contraire qu’elle est inhibée, contrariée, mais non détruite; elle va subsister en nous à l’état d’esquisses, de mouvements généraux naissants et inconscients (subconscients à notre avis). L’attente, l’étonnement, le jugement, l'attention, la reconnaissance, tout cela n’est probablement que l'expression psychique d’attitudes corporelles que nous prenons, ou qui se produisent en nous dans une forme purement cérébrale, sans qu’elles conduisent à des contractions musculaires complètement réalisées. Si ce point de vue était juste, une grande partie de la psychologie pourrait se définir d’une manière nouvelle : le sens des attitudes. Nous croyons que, grâce à cette conception, la psychologie est à la veille d’une transformation radicale ».

La remarque est d'importance. Mais pourquoi oublier le fait majeur, essentiel pour nous, puisqu'il condi-

tionne tout : l’inhibition ? Voilà le problème à fouiller maintenant pour la psychologie pédagogique.

Messer semble bien avoir compris, ajoute Binet (), . que l'attitude est comme un point de croisement entre les actes intellectuels et les émotions. Remarquons tout de suite que l’inhibition est faite d'émotion. Nous pourrions la nommer le sentiment-force qui complète l’idéeforce célèbre de Fouillée et que M. Jules Payot analyse fort bien dans son beau livre « L’Education de la Volonté ». C'est ce point que Binet va creuser en cCherchant à établir une distinction claire entre l’atüitude intellectuelle et l'attitude émotionnelle, Le processus est le même pour les deux. Mais la seconde s'accompagne de sensations fortes, d’origine organique ou cénesthésique. Binet l'indique nettement. « Pour passer d’un processus à l’autre, il suffit de changer l’appoint des sensations organiques qui accompagnent l'attitude. Dépouillez-la de ces sensations, vous n’aurez plus qu’un acte intellectuel; ajoutez-les, vous avez une émotion. C'est ainsi que se réalise l’unité subtantielle de l'esprit ».

Nous reviendrons sur cette découverte importante à propos de l’éducation morale.

Binet fait ici, en somme, la synthèse de trois concepüons : celle de Bühler ® sur l’action inconsciente; celle d’Ach sur la tendance raproductive et celle de Kries sur l’ajustement cérébral. Il postule que l'attitude est de nature centrifuge et qu’elle est, par conséquent, une forme, une modalité du potentiel cérébral conçu comme plus haut. Appliquée à l’éthique, sa conception unit trois grands moralistes contemporains qu'il ne

(1) Il rend ainsi un équitable hommage à l’un de ses rivaux de l'Ecole de Wurzbourg.

eo eu poypRoloque de Wurzbourg.

ce sujet ‘opinion de G. Dumas. (Traité de P . T. IL, v. 1020'et suiv.), ( ne

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faut pas oublier : J. M. Guyau, Alfred Fouiliée et Jules Payot.

Remarquons enfin combien les fameux complexes de Freud (dont la théorie féconde ne vaut, à notre avis, que pour le type endocrinien sexuel) s’apparentent de près à l'attitude physio-psychologique telle que nous venons de l’analyser. Le psychiâtre viennois s’est donc servi, avec raison d’ailleurs, des travaux de l’école française. Ces travaux ne pourront être poursuivis et complétés, -croyons-nous, que par la collaboration des savants comme M. Gley et l'étude méthodique du subconscient normal.

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