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III. —— LE DYNAMISME PSYCHIQUE

Sa conception propre de « l'attitude » incite Binet à établir alors les grandes lignes de sa théorie du dynamisme dans le même tome (XVII) de « L’Année Psychologique » : « Il faut donc introduire la notion d’action, d’acte, d’attitude, de mouvement, dans la psychologie, et voilà le fait nouveau, voilà l’addition indispensable (45). Cest par là que la théorie nouvelle fait brèche à la thèse sensationaliste : elle est un dynamisme; elle ajoute des actions aux constatations, des événements aux états (46). C’est donc bien une théorie d'action » (47).

Dès 1884, dans le numéro d’avril-juillet de la revue anglaise « Mind » (L'Esprit) à propos de la rectification des illusions par l'appel aux sens, Binet avait montré que toute opération de l'esprit avait pour but l'action. Cette action se manifeste de deux manières : l’une est active et l’autre passive, l’une agit vraiment et l’autre est un frein. Celle-ci, rectificative ou inhibitrice, apparaît la dernière, en psychologie comparée, dans le développement phylogénique et même dans celui de l’individu (ontogénique) : c’est l’inhibition, fille de la mémoire, du jugement, de l'expérience, tandis que la première est la manifestation primitive et brutale de l’instinct vital.

En 1888, Binet jugeait ambiguë l'expression « image motrice ». Il faut cependant une épithète spéciale pour distinguer l’image mentale d’un tableau de musée de celle d’un accident par exemple. Il propose alors com-

me très correct et très clair, ceci : image kinesthésique (473. Nous pouvons accepter ce terme qui sera de plus en plus employé désormais en psychologie expérimentale. Dans « Le Cerveau » du docteur J. Luys, paru chez Alcan en 1882 (), nous trouvons,pour la première fois, le terme kinesthésique proposé, avec son étymologie, pour remplacer désormais « sens musculaire » qui n’est pas exact. Cette conception nouvelle, kinesthésique et dynamique, conduira, comme nous l’avons dit, à la théorie des idées-forces. Dans le tome XXI de La Revue Philosophique, Binet avait déjà rappelé l'opinion de Dugald-Stewart et de Taine : « toute image entraîne une croyance au moins momentanée à la réalité de son objet » et il y ajoutait ce complément très important qui n’a certainement pas échappé à Fouillée : « dans toute image existe un élément hallucinatoire qui tend à se développer. »

ct. EN

La pensée sans image

Comment donc Binet a-t-il pu, dans la suite, revenir sur de pareilles affirmations relatives à l’image mentale, pour réduire de plus en plus le rôle de celle-ci ? Rappelons d’abord l'influence de son introspection subjective au point de vue de l'attitude et de la direction, pour compléter le portrait psychique de l’auteur que nous étudions. Il se déclare lui-même un pauvre visuel. C'est donc bien son introspection qui l’a détourné, peutêtre même égaré. Sur ce point important, quatre exemples seuls paraissent le déterminer : Armande, Marguerite, Frédéric Passy et lui-même. Ajoutons, si l’on veut, François de Gurel qui entend discuter ses personnages sans ajouter qu'il les voit agir. C’est, on l’avouera, trop

(1) La même année que l'ouvrage publié, dans la même librairie etsous le même titre, par Charlton Bastian.

peu de base pour une telle induction dont l'importance psychologique est capitale. A ce sujet, Binet aurait dû profiter du conseil de Biervliet qui lui recommandait d'étudier un plus grand nombre de sujets ().

Si nous continuons le dépouillement de L’Année Psychologique, nous voyons que, dès l’avant-propos du tome XVI, il déclare avoir abusé, comme d’autres, « du moyen explicatif commode de l’image mentale ». Contre Titchener, il soutient qu'il peut exister des pensées sans images, Il classe en même temps, on sait pourquoi, les images motrices bien au-dessus des images auditives. La même rétractation reparaît dans le tome suivant (p. 10). On a exagéré, dit-il, et le rôle de l’image et celui de l’association des idées. Il rejette, en même temps, le principe célèbre « MNihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu » pour dénoncer deux écueils opposés mais également dangereux : le sensualisme et le verbalisme. Binet esi, à ce moment, si obstiné contre l’image mentale qu'il réfute injustemént, selon nous, dans la bibliographie du même volume (p. 449) une théorie ingénieuse de W.F. Book : « L'auteur croit trouver dans ses expériences (apprentissage de la machine à écrire) un moyen d'expliquer les difficultés que présente actuellement la théorie de la pensée sans image : c'est une pensée qui, d’abord composée d'images, les perdrait peu à peu. Nous doutons fort que cette explication soit bonne, et cela pour une raison qui nous paraît péremptoire : l’image la plus complète ne peut pas représenter tout ce qui est pensée, elle en est logiquement incapable, donc la pensée dépasse l’image; et on ne peut pas imaginer un stade où la pensée était représentée par des images ». Avouons que le raisonnement est spécieux et la conclusion fausse. On ne s’explique guère que Binet rejette ainsi, en bloc, des images qu’il nomme mentales et qui sont plus exactement visuelles, alors qu’il continue d'accepter les

{1) V. « La Psychologie quantitative ». (Alcan, Paris), p. 204,

images motrices ou auditives, bien plus sujettes à critique fondée. Celles-ci d'ailleurs confirment la thèse de Book. |

Les théories primitives de Binet lui-même comme celle-ci, nous paraissent, au contraire, assez justes. Le passage graduel de l’image phénoménale, d’abord centrale et intense, puis périphérique et atténuée, dans le champ de la représentation mentale où commence ce domaine nouménal dans lequel s’élaborent et s’amalgament les schèmes, voisins des attitudes autant que des images proprement dites, reste assez plausible. Il semble plus logique que l'objection exagérée que nous venons de lire. Les schèmes, par amalgame subconscient, créent des idées-mères et des catégories, les idées pures chères à Platon, si l’on préfère, par superposition synthétique des semblables, comme les images génériques obtenues par Galton grâce à la superposition de plusieurs clichés analogues ().

Nous croyons utile de revenir sur ce problème important de la pensée sans images qui nous avons déjà signalé dans L’Etude expérimentale de l’Intelligence et qui fut étudié aussi, en 1903, dans le tome LV de la Revue Philosophique. Nous regrettons d’avoir à dire que c’est la partie la plus faible de l’œuvre du Maître. Il s’est peut-être aussi laissé trop émouvoir par certaines affirmations très catégoriques de psychologistes d’outre-Atlantique dont les tests et les interprétations demandent vérification bien souvent. Le docteur Jean Philippe, un ancien collaborateur de Binet, a repris l’étude de l'image mentale sans citer une fois celui-ci el sans faire notablement progresser la question. Il y au-

{1) Nous sommes heureux de nous trouver d'accord avec M. Henri Piéron : « Le Cerveau et la Pensée » (Alcan, p 24), comme avec M. Revault d'Allones (loc. cit.). Nous concevons le schèma psychique, un peu comme Bergson, meis dans lé sens de Kant, qui a été notre premier guide. Nous nous proposons de préciser notre théorie, pour des fins éducatives, dans un futur ouvrage sur le subconscient normal.

rait intérêt cependant croyons-nous, à persister dans cette voie. Puisqu'il s’agit de dynamisme mental, la solution du problème doit être adéquate. Au lieu d'étudier exclusivement des adultes ou des adolesernts, comme l’a fait Binet, il convient de transporter la recherche dans le cycle psychogénique et d'examiner des sujets de différents âges, dès le début de leur activité mentale. L'évolution ontogénique, très précieuse à observer, ne l’a pas été suffisamment jusqu’à ce jour, Nous la tentons ailleurs (),

D V. notre « Essai d'analyse psycho-sensorielle, et de psychogénie scolaire »,

op

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