ALFRED BINET EG
établir entre l’hallucination et l’anesthésie, dit-il, c’est « la direction de l'attention ». Elle diffère nettement dans les deux cas.
C’est surtout dans les tests d’esthésiométrie que le phénomène se manifeste et toujours, remarquons-le de nouveau, d'une manière subconsciente. Les expériences de Tawney en la matière, prouvent que l'écart minimum de deux pointes pour provoquer une sensation double, diminue avec l’exercice parce que le sujet, sans s’en douter d’ailleurs, est prévenu et s’attend à l’expérience. Binet table sur cette prédisposition latente de l'esprit du sujet, dans la plupart de ses tests, et l’explique dans La Suggestibilité, à propos de la comparaison de lignes ou de poids, même pour la mémoire des phrases. Gette prédisposition peut être facilement suggérée par l’expérimentateur comme il le prouve abondamment. Il lidentifie à l’idée préconçue, au préjugé, à la tradition, au misonéisme. Nous la considérerions volontiers comme une sorte de résultante de l'expérience subconsciente, automatiquement sélective, étroitement conditionnée par le passé. Sa nature subconsciente explique en même temps son action sur les phénomènes conscients et sa dépendance de la suggestion.
Une nouvelle contribution, et fort importante, à cette analyse, nous est fournie par « L’Etude expérimentale de l'intelligence » : « Dans la généralisation, c’est l’intention, c'est-à-dire en somme la direction de la pensée, qui constitue le général et non l’image; l’image peut se prêter à la généralisation si elle est indéterminée; parfois même, par ses caractères fortement particuliers, elle ne s'y prête pas, mais elle n'empêche pas pour cela l'essor de la pensée vers le général » (307). Si nous comprenons bien, ce serait donc le schème et non l’image proprement dite qui serait le véritable fondement de la direction psychique. Cette interprétation résulte de ce qui précède et paraît justifier notre conception du subconscient,
La théorie dynamique des attitudes (car l'intention ici est une attitude) permet encore d’élucider la question. Dans Les Idées modernes sur les enfants (p. 117) Binet écrit : « Nous sommes un faisceau de tendances; et c'est la résultante de toutes ces tendances qui s’exprime dans nos actes et fait que notre existence est ce qu’elle est. C’est donc cette totalité qu'il faut savoir apprécier. » Dans l’esquisse de la théorie de l’intelligence qui suit et que nous avons déjà résumée, il ajoute : « l’additionnement a + b ne peut pas se faire au hasard, sans qu’on sache de quoi il est question, sans qu'on adopte une certaine ligne dont on ne dévie pas; il faut donc une direction » (118).
On nous permettra de faire encore ici un rapprochement intéressant avec M. H. Delacroix (Ü). Dans son étude de l’association des idées, il parle du « cours de la pensée ». N'est-ce point le même problème ?
Cette direction psychique, comme on pourrait la nommer plus exactement, constitue, après la compréhension, avec l'invention et avant la « censure », pour parler comme Binet, l’une des quatre fonctions primordiales de l’esprit. Mais nous ne voyons pas encore nettement d'où naît cette direction et ce qui peut la conditionner. Nous trouvons cependant quelques précisions danS « Le schéma de la Pensée », paru en 1909, au tome XV de L’Année psychologique. La direction serait la préoccupation (subconsciente) du but à atteindre et aurait ainsi, remarquons-nous, un certain caractère finaliste. Ce sont, constate l’auteur, de véritables ordres que nous nous donnons à nous-mêmes et qui, conscients au début, peuvent devenir inconscients tout en restant « régisseurs ». La puissance de direction de pensée caractérise l'intelligence supérieure et se manifeste de deux manières : par sa complexité et par sa persistance. Il ajoute encore : « le plus important des faits
(1) G. Dumas, Traité de Psych., L., 833.
de la vie psychique, c'est une coordination qui donne
au courant d'idées une direction, définie. sans Hi
nation, point d'attention » (132).
De cette direction de la pensée, résulte donc son adap-
tation qui est un progrès et un choix, car penser c'est
choisir grâce à l’inhibition préservatrice. Ainsi se développe toute idée, embryonnaire au début, par une adaptation « aussi-juste qu’une clé » au milieu d'idéa-
tion : c’est un ajustement des moyens aux fins.
Toute cette étude devait prendre place dans le « Traï-.
té de Psychologie » que Binet voulait écrire. La mort ne la pas permis et c’est une lacune irrémédiable, hélas !
Dans son Automatisme psychologique dont nous
avons déjà fait léloge, Pierre Janet cite à cé Sujet (9° éd. 116) le passage suivant d’un article de Paulhan paru, en 1888, dans La Revue philosophique ;
« Toutes les fois qu’il y à un changement dans ce
qu'on pourrait appeler l'orientation générale de l’esprit, il se produit une sorte de scission dans la mémoire, d'autant ‘plus marquée que le changement est plus fort ». Par exemple, cette orientation change soudainement au réveil. Il cite aussi Joly qui, dans Son « Ima-
gination » parue en 1887, affirmait déjà : « Quand les
conditions natives du souvenir réapparaissent, lé $ouvenir lui-même réapparaît ». Ceci explique l'éveil où le réveil des souvenirs par somnambulisme, comme le rappel brusque d’un rêve par. la vue ou le souvenir d’une personne ou d’un objet qui y figurait. La théorie pédagogique américaine. des « centres d'intérêt » on découle directement. | ï, Myers dans :« Automatic Writing » (Ecriture automatique) moyen ingénieux recommandé par Binet pour explorer la direction ou volonté subconsciente, parle de cristallisation allotropique d’atomes intellectuels parce qu'ils se sont déjà réunis autour d’un autre centre. C'est un essai matérialiste et physique d'explication, hasardeux dans l’état actuel de la science, croyons-nous. En-
fin (137) après avoir rappelé le mot de La Mettrie : « Pas de sens, pas d'idées », Pierre Janet conclut : « Les souvenirs qui persistent sont donc réunis, agrégés autour d'une sensation principale qui sert à les exprimer et à les évoquer; et, quand ils sont nombreux autour d'elle, ils forment un système dont toutes les parties se tiennent et appartiennent à une même mémoire. Un individu parfaitement sain au point de vue psychologique, n'aurait jamais qu’une seule mémoire de ce genre; et, comme tous les phénomènes de sa pensée seraient rattachés à des images toujours les mêmes et toujours présentes, il pourrait les évoquer tous facilement et à tout instant. Mais aucun homme n'est aussi parfait; mille circonstances, l’état de passion, l’état de sommeil, l'ivresse ou la maladie diminuent ou détruisent certaines images, en ravivent d’autres et changent toute « l’orientation de pensée ».
Ajoutons que, dans L’Année psychologique de 1896, à propos d’un test de description d'objet, Binet avait distingué cinq types psychiques normaux : le descrip- ‘teur, l'observateur, l’érudit; l'émotionnel et l’idéaliste. Il définissait alors l'orientation d'esprit : la prédominance d’une faculté sur les autres. Cette faculté dominante conditionne le caractère et crée, par conséquent, le type intellectuel. Nous y reviendrons spécialement.
Dans d’autres passages et notamment à la page 80 de L'Ame et le Corps, Binet fait dériver la direction de la perception : « on pense dans la direction de ce qu’on perçoit ». Le type sensoriel de chacun conditionnerait son moi. Le mode de perception serait en quelque sorte parallèle à l'axe d'idéation. Par l’image dans le premier cas, par le schème dans le second, cette idéation serait calquée sur l’ordre cosmique qui nous imposerait, à notre insu, ses directives et ses catégories ? Nous ne discuterons pas ici ce problème en métaphysicien. Maïs le poser simplement peut servir à mieux concevoir cette
el
cristallisation ou cette floraison mystérieuse de la pensée qui a inspiré à Binet deux beaux passages :
« Nous allons du vague au précis, du confus au clair; la direction de la pensée précède alors sa réalisation en image et celle-ci étant attendue, est nécessairement comprise quand elle se forme. La pensée évolue d’un état vague vers un état déterminé. »
La direction ne. serait-elle pas une sorte de voie dirigée vers la vérité et partant de la masse confuse des choses, voie tracée lentement, par tâtonnements infinis, être par être, vie après vie, siècle par siècle, avec, par instants le phare éblouissant des grands génies qui totalisent harmonieusement des virtualités subconscientes, pour passer de la sensation présente, de mieux en mieux perçue, au percept plus net, au concept plus clair, à l'émotion plus fine, le tout se synthétisant mystérieusement dans l'attitude dont l'influence sur la direction, dont la parenté même avec celle-ci sont indéniables ? En un mot, notre direction ne serait-elle pas cette composante mystérieuse de tout notre passé personnel et héréditaire, phylogénique et ontogénique, d’abord sensoriel puis intellectuel, inconscient, subconscient et enfin conscient, qui crée déjà en puissance notre devenir ? Binet n’a pas conclu et des recherches sont encore nécessaires pour établir ce point capital et passionnant. Nous nous y sommes personnellement attaché dans nos expériences du Cercle de Luchon, de 1920 à 1927, car l'importance de ces recherches est grande pour le problème de l'éducation tout entier comme pour établir scientifiquement les bases de l'orientation professionnelle, encore très aléatoire (). 3