‹ Alfred Binet et son œuvreChapitre 19 sur 55 · V. — ETUDE EXPÉRIMENTALE DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

V. — ETUDE EXPÉRIMENTALE DE LA MÉMOIRE

Comme tous les grands phénomènes psycho-physiologiques, la mémoire est étudiée à maintes reprises ei sous des aspects divers, dans l’œuvre de Binet. Nous pouvons dire même qu’elle y est continuellement présente car elle forme le substratum à peu près impossible à éviter dans chaque test, qu’il s'agisse de sa manifestation consciente ou subconsciente, sans parler d'une forme plus profonde et obscure encore, inconsciente et organique. Cette explication préliminaire est utile à la complète intelligence des expériences de Binet sur ce point. Ces expériences se trouvent résumées dans de nombreux articles 4) et surtout dans deux livres « L’'Etude expérimentale de l'intelligence » (chap. XIIP et les « Idées modernes sur les enfants » (chap. VD).

Cest dans le premier de ces deux ouvrages que Binet avoue, nous l'avons déjà dit, combien l'étude de la mémoire qui lui paraissait la plus facile au début, lui a réservé de difficultés et de peines. Elle a exigé trois années d'efforts. « Après une longue période d'indécision, enfin la lumière se fit. Au lieu d'étudier la mémoire, j'étudiais à la fois la mémoire et l’attention » (257-258). Nous avons vu que les travaux de Biervliet, continuant ceux de Binet, prouvent les relations étroites de l’attention et de la mémoire qui paraissent se compléter et se compenser l’une l’autre, dans l’évolution ontogéni-

a) Le lecteur qui désire soit vérifier nos sources, soit compléter notre étude, pourra se reporter utilement à l'index bibliographique placé à la fin de ce livre,

que. Ne nous étonnons point de voir sonder souvent ces deux grands problèmes à la fois.

Grâce à son habileté coutumière, Binet distingua vite, en étudiant ses deux fillettes, le rôle de l’attention spontañée « pure force plastique » dont Ribot et Nayrac ont prouvé la valeur, de l’attention volontaire perfectible par l'éducation (278). Et il explique bien l'extrême importance de cette discrimination : « Du moment où je me suis trouvé en possession de cette idée directrice, j'ai pu imaginer. beaucoup d'expériences de mémoire dans lesquelles j’introduisais des doses différentes d’attention volontaire, et d'avance j'étais capable de dire quels résultats j'obtiendrais » (id.). Et il ajoute un peu plus loin (279) : « j'ai longuement insisté sur cette différenciation de la mémoire et de l'attention parce que j'espère avoir ainsi rendu service aux expérimentateurs de la psychologie ». Cest très légitime.

Dans « Les Idées modernes sur les enfants », Binet affirme que la mémoire est.distribuée, dans l'humanité, proportionnellement à l’intelligence. C’est donc une réhabilitation de cette faculté aux yeux de certains. Il rappelle ses expériences sur les perversions de la mémoire, contribution précieuse à la science ‘du témoignage. | 1)

"+ Les mémoires partielles

Arrêtons-nous à la théorie de la mémoire qu’il expose dans cet ouvrage : c’est celle des mémoires partielles que nous connaissons déjà et dont Binet attribue le mérite à son maître Charcot. Certaines de ces formes de mémoire ont la prédominance sur d’autres. Mais il faut surtout, selon Binet, distinguer le fype sensoriel et le type verbal. La première forme se subdivise en : visuelle, auditive, tactile, intellectuelle et.sentimentale. Quant à l’autre, « la vraie mémoire du langage serait

une mémoire d’articulation ou, si l’on préfère, elle résulterait de l’acquisition d’une habitude motrice » (201). La première forme semble se rattacher plutôt à l’image et la seconde, au schème conceptuel.

Cette mémoire, comment l’éduquer autrement que par les vieux procédés de routine ? En choisissant le meilleur moment pour apprendre. Ce moment, pour presque tous, la physiologie l’a prouvé, c'est « la frai-

cheur mentale du matin ». Cette expression est vraiment jolie. La durée de l'exercice de mémorisation doit

. être moyenne pour ne pas lasser, pour ne pas émousser l'intérêt qui est un adjuvant capital. La répétition fréquente est un élément mécanistique favorable. Dans le Bulletin de la Société Binet, on cite de bons exemples de mémorisation globale. M. Larguier des Bancels a étudié ce point nouveau dans L’Année psychologique et Binet y fait allusion pour les procédés de mémorisation, celle-ci pouvant être fragmentaire ou globale. Il est difficile actuellement de comparer ces deux moyens. Le mieux serail de les employer alterna- . tivement avec les mêmes élèves, puis simultanément et pour les mêmes téxtes, avec des groupes différents d’élèves égaux, afin de savoir si chacun ne conviendrait pas plus spécialement à tel type psychique. Les moyens doivent changer avec les types différents. Si nous en . croyons Kostyleff (1), cette dernière conception serait la meilleure. RL

La plus ingénieuse, peut-être, de toutes les remarques de Binet en la matière est celle-ci : « Si je ne me trompe, la psychologie moderne n'a pas encore suffisamment attaché d'importance au rôle que jouent les souvenirs anciens dans l'acquisition. des souvenirs nouveaux » (Psy. des grands calculateurs, 339). Ceci doit se rapprocher de sa théorie de la perception au cours de

(1) V. « La crise de la Psychologie Expérimentale ». (Alcan, Paris).

laquelle des images anciennes viennent « se coller » à l'image actuellement perçue; c'est bien ici la psychogénie de l'orientation psychique car elle est en germe déjà dans la sensation et le percept. Dans le même sens M. H. Delacroix étudie les relations de la mémoire et de la personnalité (1),

FA

Rôle de l'image mentale

Binel esquisse donc ici une sorte de psychogénie de la mémoire. Il montre d’abord comment on cultive la plus élémentaire, celle des sensations, par le groupement maximum d'images concomitantes; en d’autres termes, ce que nous appelons aujourd'hui, en leçons de choses, le cycle sensoriel complet de percepts visuels, auditifs, olfactifs, gustatifs et kinesthésiques. Ceci nous amène naturellement à la mémoire des idées. Les tests de Victor Henri ont prouvé que les mots isolés s’oublient très vite, faute de lien associatif. Les schèmes collectifs facilitent la conservation et l'évocation des schèmes particuliers, comme nous l'avons déjà vu à propos du milieu et du cadre, Après une al- .lusion à la mnémotechnie qui peut être utile mais ne saurait être éducative, à Son avis comme au nôtre, l’auteur nous donne cette belle définition de la puissance de la mémoire des idées : « Elle est formée d'un véritable tissu; il suffit que nous tenions une des mailles pour que tout le tissu repâraisse » (227), Il en résulte ce bon conseil : « En premier lieu, on cherchera, toutes les fois qu'on veut acquérir un souvenir important, à effectuer des rapprochements entre ce qu'on apprend et ce qu'on sait déjà, afin que l'acquisition fasse corps avec le stock des connaissances ». On retient bien

J (1) G. Dumas. Traité de Psy. Tome Il. Les souvenirs,

mieux et on se rappelle beaucoup plus aisément ce que l’on a appris par la vue et par l’ouïe, même si possible à l’aide d’autres sens dont, en particulier, le kinesthésique. Les progrès extrêmement rapides réalisés aujourd'hui dans l’enseignement de la lecture, n’ont pas d'autre explication. L'enfant qui, en lisant, voit, entend, écrit et réfléchit par la dictée d'application immédiate, peut lire fort bien et comprendre ce qu'il lit après quelques mois, Ce fait, souvent constaté nous rappelle, encore une fois, la parenté étroite qui existe entre les modalités de la perception et celles de la mémoire. Une éducation intellectuelle bien comprise devrait donc débuter par une analyse sérieuse du mécanisme de la sensation et du percépt. Binet s’y est attaché d’ailleurs à plusieurs reprises, mais sans pouvoir aboutir, faute de données scientifiques suffisantes. Encore un point où la psychologie est forcée d'attendre les progrès de la physiologie.

Nous avons vérifié cependant avec nos collaborateurs de Luchon, la valeur indéniable du fait que nous avons proposé de nommer « point d'accrochage » dans tout

exerciée d'école maternelle ou de classe enfantine comme dans nombre de leçons des autres cours. Ce point d'accrochage correspond étroitement au « centre d'intérêt » dont nous avons parlé assez longuement. Il nous a été suggéré par une réflexion de Binet que nous avons déjà citée (4), D’après une suite de tests portant sur 500 élèves de 3 à 18 ans, dans le Bulletin de la Société Binet (n°*° 155, 160 et 161), nous avons constaté, en parfait accord avec les prévisions du Maître, que l’évocation est bien plus sûre et rapide quand on a eu Soin de rattacher ce qu’on enseigne soit à un centre d'intérêt global, soit à un fait déjà clairement acquis, facilement réalisé par un symbole, une image ou un croquis.

(1) « Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs », (Hachette, Paris), p. 339.

Pour liniliation à la lecture des enfanis de 5 à 6 ans, les résultats ont été incomparablement plus rapides et plus sûrs, grâce à cette méthode qui fait depuis longtemps sés preuves à l’école maternelle.

Mais il s’agit de bien choisir les associations : elles doivent être claires et logiques car les autres embrouilleraient tout.: Binet le montre par des exemples vécus. Il faut entraîner et développer aussi la mémoire graduellement, sans excès, surtout au début, sans à coup. Nous n'accepterons pas toutefois sans réserve l'affirmation suivante : « La mémoire n’est pas sélective » (232). Nous croyons même tout le contraire. Si cette sélection automatique et constante (qui nous paraît l'œuvre propre du subconscient) n’est pas toujours heureuse ni logique, il nous appartient cependant de la rendre telle par une éducation appropriée. C’est précisément ici l’un des points essentiels de notre conception d'une éducation nouvelle basée sur une connaissance plus complète du subconscient.

Ces données générales résumées pour les éducateurs, il sera peut-être intéressant d'ajouter quelques précisions, destinées aux psychologues, sur les recherches originales de Binet en la matière.

Dans ses « Altérations de la personnalité » (p. 76) il rappelle l'expérience du psychologue anglais Gurney (1874). Un sujet qui, éveillé, ne parvient pas à se rappeler une poésie récitée devant lui, pendant son sommeil, en écrit le texte si l’on interpose un écran entre sa main et ses yeux. Des chiffres inscrits avec une pointe mousse par Binet sur le dos de la main d'un autre sujet sont aussitôt reproduits automatiquement. Tout cela prouve l'existence d'une forme inférieure de la mémoire, souvent kinesthésique, désignée par certains auteurs sous le néologisme de « cryptomnésie » et que nous nommerons plus simplement : mémoire subconsciente pour la distinguer de ses autres modalités. Constatons, encore une fois, l'influence très cu-

rieuse de la kinesthésie sur la réviviscence comme dans l'acquisition du souvenir.

L'étude des calculateurs prodiges, Inaudi et Diamandi, et des grands joueurs d'échecs, a permis à Binet de scruter encore expérimentalement ce problème. Après avoir distingué le pouvoir d'acquisition de la mémoire de son étendue, constaté que le nombre des chiffres retenus croît avec l’âge (47) il remarque que l’on retient plus facilement le fait caractéristique qui éveille notre attention (56). C’est encore une vérification de l’importance du point d'accrochage et du lien étroit qui existe entre la mémoire et l'attention. Mais cette étude nous ramène de nouveau à celle des types intellectuels.

Mémoire. visuelle

Diamandi, type. visuel, permet d'étudier spécialement la mémoire visuelle. De même les joueurs d'échecs. Binet précise ce qu’il entend ainsi : « La distinction que nous cherchons à introduire dans la mémoire visuelle, . ne repose point sur la nature de la Sensation visuelle qui est rappelée et ressuscitée dans la mémoire, mais sur les modifications que l'attention et l'attitude de l’esprit impriment à cette sensation » (285). À son maximum de précision, cette forme de la mémoire qui tient bien, on le voit, non à l’objet mais au sujet, non à la matière maïs à l'esprit, devient concrète : c’est le miroir de Taine. Elle explique le jeu d'échecs sans voir l’'échiquier qui stupéfie les profanes et que Binet analyse fort bien.. Ce travail constitue une coRRronUon de valeur à l'étude du schématisme.

A propos de « Mémoire » de H. Münsterberg (An. psy. 1894-4114). Binet écrit « il n'est pas prouvé que la mémoire visuelle, agissant isolément, soit meilleure que l’auditive; cela dépend du type de mémoire dont les su-

jets font habituellement usage. En outre, il paraît difficile de comparer rigoureusement les effets de la mémoire auditive à ceux de la mémoire visuelle, parce que l'on ne peut pas être certain d’avoir rendu égales ou comparables les conditions où s’exercent deux genres. de mémoire aussi différents. Enfin il semble que l’auteur aurait dû-interroger ses sujets et leur demander notamment si, après avoir vu une série, ils en gardaient une impression visuelle ou transformaient de suite l'impression en image auditive ».

Mais ce-dernier travail de discrimination du processus intime est-il bien facile ? Lui ne l’a pas réussi.

Autres formes

Dans son analyse très fouillée de la mémoire, il discrimine encore : la mémoire verbale par langage intérieur et parfois symbolique (F = fou, par exemple). Cette modalité, plus rare, sert pour les raisonnements et les calculs; pour la construction de limage visuelle de la position d’une pièce du jeu; elle fournit quelques formules mnémotechniques qui servent à préciser les cases de léchiquier. Ceci pourrait servir à une étude des transitions de l'imagerie au schématisme, car l’initiale, comme le symbole, ont alors une valeur schématique. De même en algèbre.

Binet distingue encore la mémoire de position ou statique et celle de récapitulation ou active. Il croit cette distinction capitale (335). Nous le croyons aussi car la première modalité enregistre et conserve simplement. Sans être passive, elle est toute proche de l'attention “plastique. La seconde modalité, évocatrice et dynamique, évolue vers l'imagination créatrice.

Ce sont d’ailleurs des critiques de nos méthodes françaises d'enseignement qui ont poussé Binet à creuser

ce problème de la mémoire. Dans le Bulletin (n° 26, p. 16) de la Société libre pour l'étude psychologique de l'enfant, il étudie la mémorisation et la mémoire. Une différence sexuelle apparaît tout d'abord : les filles conservent moins bien que les garçons le souvenir de la leçon apprise. Il faudrait préciser davantage. Cela vaut-il pour toutes les matières de leçon ? Nos expériences personnelles de Luchon prouvent, à l'heure actuelle, que le comportement féminin diffère, à âge égal, du comportement masculin, mais cela varie avec la nature des exercices. En tout cas, Binet ouvre la voie à-.une psychologie sexuelle qui paraît indispensable et que nous avons personnellement vérifiée, comme on l’a vu pour l'attention et la distraction ().

Dans l « Introduction à la psychologie expérimentale » (p. 68 et suiv.), nous trouvons aussi quelques nouvelles contributions à cette étude. La mémoire apparaît toujours à ‘Binet comme « un ensemble d'opérations complexes ». Voici sa conception du souvenir :

« Le souvenir n’est point, comme on le dit parfois, une sensation reproduite, D'une part, il faut bien savoir que la sensation, entendue comme un effet direct d’une excitation extérieure sur nos organes des sens, est une entité psychologique sans réalité; toujours la sensation s’associe à d’autres images qui la situent, qui en fixent la nature, qui en éclairent la signification; il y a une réaction de l’esprit sur la sensation, pour la mieux saisir et comprendre, et c'est à cet ensemble de phénomènes qu’on donne le nom de perception. La mémoire n’est donc pas la reproduction d’une sensation, mais la reproduction d’un groupe complexe d'états de conscience ayant pour objet la connaissance d’un objet extérieur. En outre, il y a, dans la mémoire, un jugement par lequel on se rend compte qu’on a affaire à un sou-

(1) V. Bulletin de la Société Alfred Binet (Paris). Nos 140-141, 154-155, 160, 161-162-1653, 174-175, 188-189, 200.

venir et par lequel on rectifie les erreurs, les lacunes et les dégradations du souvenir pour le faire concorder avec la réalité » (p. 69). Cette constatation est d’une importance considérable. Elle vaut pour la conception active et dynamique de la connaissance autant que pour la psychogénie de la conscience.

Méthodes d'investigation mnémotechnique

En psychologie expérimentale, ajoute-t-il, nous devons étudier là mémoire spontanée par des enquêtes analogues à celles des psychiâtres. Les méthodes d’observation « doivent consister à nous rendre compte des différences, parfois légères, parfois profondes qui existent entre la mémoire et la sensation originale qu’elle reproduit » (75) et il distingue plusieurs méthodes :

A) Celle de description qui porte sur la mémoire visuelle, point délicat;

B) Celle de reconnaissance « la plus simple et la se directe » d’après lui et qui consiste à retrouver, dans plusieurs lignes de longueur différente, celle Fu est égale à la première montrée; =

C) Celle de reproduction qui fait intervenir, en die le sens musculaire et l’attention, variante et complément de la précédente. Elle permet, en effet, la mesure de l'erreur. |

D) Celle de comparaison, variante également de B (cette ligne est plus grande ou plus petite que la première, tant de fois).

Une expérience de Beaunis (Rev. phil. XXV, 360) el d’autres faits, d'hypnose prouvent, nous l’avons vu, qu’il existe une forme subconsciente et très sûre de la mémoire. Les bons pères qui obligeaient les élèves médiocres à des répétitions coïncidant avec la première digestion, la soupçonnaient. La mémoire auditive serait

faite, d’après Striker, du souvenir kinesthésique (ou plutôt de schèmes) de sensations de chant ou de sons {), Binet, après. plusieurs tests de Courtier sur les musiciens (Travaux du Lab. 1893) conclut contre Striker à la prépondérance des « images » auditives. Ceci n’est plus qu’une querelle de mots. Avouons que le mot « image » finit par avoir un sens trop général et vague chez Binet. Quoi qu’il en soit, nous reconnaissons souvent quelqu'un, après une très longue séparation, au son de la voix, même quand le visage et la silhouette ont beaucoup changé. Un vieil air ne s’oublie jamais et son rappel provoque souvent l'évocation du milieu qui lui servit de premier cadre. En psychogénie animale, nous avons constaté des faits extrêmement curieux au sujet de la supériorité, comme durée, de la mémoire auditive sur la visuelle (),

Enfiu, dans « L’Année psychologique » de 1894, Binet rend compte d’un certain nombre de tests sur la mémoire des mots et celle des phrases.

Voici le résumé succinct de ces résultats :

a) Mémoire des mots. — La différence de l'âge, presque pas marquée entre le cours élémentaire et le cours supérieur, varie d’une unité entre les adultes (5,7) et les enfants (4,7). La mémoire immédiate ou « de répétition » conserve environ 1/3 de mots de plus que la deuxième, dite « de conservation » qui, d'après lui, est la plus utile.

Fait intéressant confirmé par des tests de Mlle Calkins sur la mémoire des couleurs et des lettres, on retient, dans les séries, les premiers mots et les derniers plus facilement. Encore une contribution utile à l'étude

(1) Les connaissances et recherches actuelles sur la constitution de l'oreille moyenne permettent d'espérer bientôt, pour les schèmes auditifs, une base physiologique assez sûre.

(2) Une chatte m'a reconnu sans me voir, à la voix simplement et d'une pièce voisine, après une séparation de plus de cinq ans. Elle a reconnu de la même manière, d’autres personnes de ma famille,

de l'influence spatiale. L'association favorise la mémoire. De même, le caractère nouveau (mots étrangers). Un test sur les erreurs de mémoire donne la prédominance aux erreurs d'imagination chez les enfants et à celles d'omission ou de rappel chez les adultes. « Les moyens employés pour Se souvenir sont les suivants : 1° persistance des mots comme sons dans l’audition interne ; 2° éveil de mots par analogies avec d’autres mots présents à l'esprit; 3° éveil ue mots par associauon de contiguité; 4° éveil spontané de mots qui ne se raftachent à rien. Enfin, 5° (et ce dernier procédé ne paraît pas spécial mais général et impliqué à quelque degré dans tous les autres), direction de l'attention et de [a volonté de se rappeler, vers l'expérience qui vient d’avoir lieu. Nous avons, de cette expérience, une idée d’ensemble, idée très vague puisque les mots appris n’ont parfois entre eux aucune analogie de sens; mais tous ces mots ont ce caractère commun de faire partie d’une même expérience, d’avoir été appris ensemble, d’avoir été prononcés par une seule et même personne. Ils forment un tout et nous sommes capables de fixer notre attention sur ce tout. Dès que l'attention est fixée, des mots se réveillent dans notre esprit, et nous reconnaissons, par un jugement rapide, que ces mots faisaient partie de l’expérience, ou n’en faisaient pas partie. Voilà à peu près, d’après le témoignage de diverses personnes, comment la reproduction de mémoire s’exécute; il semble bien que la direction de l'attention en est la condition primordiale. »

Il est facile de voir tout le profit que l’on peut retirer, dans les classes, de ces constatations.

b) Mémoire des phrases. — C'est la mémoire des idées, dit-il. I1,l’a étudiée par tests collectifs portant sur 510 élèves. En voici les résultats :

1° Le nombre de mots retenus est en LSDOPES avec l’âge des enfants.

2° Les différences d'âges apparaissent : un peu pour

les mots isolés; un peu plus nettement et constamment pour les phrases courtes.

3° Le nombre de mots retenus augmente avec la longueur des phrases, mais dans des proportions faibles.

L'étude attentive du tableau n° 11, établi par Binet (p. 30-31) amènerait peut-être à une autre conclusion. En tout cas, il est prudent de la vérifier par d’autres tests semblables ou différents.

. 4° La mémoire verbale des phrases est environ 2% fois supérieure à celle des mots isolés. (Ceci confirme V. Henri.)

5° Un autre tableau graphique fort curieux (33) prouve que les mots qui jouent un rôle important dans la phrase sont les mieux retenus.

Une contre-épreuve, 20 jours après, est également probante quant à la valeur mnémotechnique de l'intelligence du texte. La conscience facilite la mémorisation (4). Binet déduit (36) : « Les mots qui sont les mieux retenus, ét qui sont précisément ceux qui présentent le plus d'importance, sont incontestablement ceux qui ont éveillé, au moment de l’audition, le maxi. mum d'attention. il est très probable que l'attention ne reste pas dans un état uniforme d'aclivité. » (Cf. Psychol. de W. James). Elle est donc le meilleur adjuvant de la mémorisation.

6° Substitutions par synonymes. Leur nombre est : plus grand que le nombre des oublis pour les morceaux courts; plus petit que le nombre des oublis pour les morceaux longs.

1° Il montre que la mémoire des mots diminue à mesure que le morceau s’allonge et que la mémoire des idées y supplée (50);

2° Les enfants ont une tendance à remplacer le mot

(1) Dans sa « Pédagogie Expérimentale » (A. Colin, Paris), le docteur Th. Simon, reprend cette idée féconde, à propos de l’orthographe.

entendu par un synonyme plus familier. Acte de traduction. Sorte de nutrition, d’assimilation verbologi-

que (52);

3° L'enfant a une tendance à simplifier la syntaxe (54).

7° Erreurs par imagination. — Dans foutes les expé-

riences qui portent sur une phrase de plus de 20 mots, la mémoire produit, chez plus de la moitié des élèves, une “altération légère, presque nr du sens de la phrase (55).

Le nombre de ces substitutions est plus faible que celui des synonymes. Il résulte du déclenchement d’associations familières d'idées ou encore de l'addition de termes émotionnels.

Autre découverte précieuse encore : le rôle intelligent et sélectif de la mémoire qui retient surtout, dans une phrase, les mots les plus importants, a été mis en relief, d'accord avec William James et contrairement à une affirmation précédente déjà critiquée par nous. Binet a étudié avec beaucoup de patience, ce travail subconscient d’assimilation psychique au cours duquel la personnalité du sujet se manifeste en substituant, par exemple, un synonyme plus expressif ou familier au mot classique qui vient d’être acquis. Nous-touchons par là aux confins de la mémoire et de l’imagination, et à l’éternel problème du moi. Il se produit bien une transformation, une sorte de métabolisme psychique inhérent à l’acte conscient et correspondant aux temps de latence étudiés par M. Henri Piéron.

Ce n’esi donc pas seulement par des tests ingénieux que Binet a étudié la mémoire. Il a voulu scruter le substraftum physiologique qui l’explique et la conditionne. Sur ce point, la psychiâtrie lui a permis de compléter l'étude célèbre de Ribot sur les maladies de la mémoire, comme le prouve le compte-rendu d’expériences fort curieuses dans des cas d’amnésie provoquée en approchant un aimant du crâne d’un sujet :

« Quant à la nature de la modification que l’aimant a fait subir à l’image du souvenir et que celle-ci a fait partager à la sensation, on voit que c’est une anesthésie systématisée. Il existe donc une anesthésie de la mémoire, au même litre qu’il existe une anesthésie de la vision. Cette maladie de la mémoire n’était pas encore connue. M. Ribot n’en parle point dans son livre. On pensait jusqu'ici que les maladies de la mémoire résultent, au point de vue psychologique, de troubles dans Passociation. Il faudra dorénavant élargir cette conception trop étroite, L’amnésie magnétique est une paralysie systématisée des cellules qui servent de substratum au souvenir. Peut-être y a-t-il des amnésies spontanées qui sont dans le même cas » (Rev. phil. XIX, 388). Encore une voie nouvelle à explorer.

Nous n’avons pas besoin de rappeler ici que Îles travaux cliniques, en particulier depuis la guerre, sur les lésions du cerveau et la mémoire, sont extrêmemeni nombreux et utiles à la pédologie. Nous pouvons donc conclure que l'apport de Binet, dans l’étude du problème psycho-physiologique, encore en suspens, de la mémoire ou plutôt des mémoires, est précieux et considérable. M. Larguier des Bancels à raison d’apprécier tout particulièrement l'apport personnel d'Alfred Binet à la psychologie scientifique de la mémoire et de considérer que c'est peut-être sur ce point qu'il a donné les aperçus les plus nouveaux. En effet, il à non seulement été l’auteur ingénieux et précis de nombreux tests inédits, mais il a su les discuter en véritable psychologue et en tirer des vues profondes de novateur.

VI. — LES TYPES PSYCHIQUES. -— FONDEMENT DE LA PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE.

I1 est facile de voir que la distinction fondamentale établie déjà par Pascal entre l'esprit mathématique et l'esprit de finesse, celle du type littéraire (Armande) et du type scientifique (Marguerite), en un mot toute l'appréciation qualitative en psychologie, repose sur ce problème de l'orientation de la pensée. On peut remarquer déjà que le type scientifique paraît rester plus près de l’objet, de son image et des contingences matérielles et présentes, tandis que le type littéraire qui procède de l'esprit de finesse plutôt, s’affranchit davantage des contingences par une élaboration subconsciente plus complète. Il nous semble donc caractériser une personnalité plus accusée.

Nous nous arrêterons aux chapitres VII, VIII et IX de L’Etude expérimentale de l'intelligence pour achever notre analyse critique précédente de : La pensée sans image.

Malgré la prudence que lui inspire l'étude individuelle des types, Binet généralise trop quelquefois. C’est ainsi qu’il considère comme un fait naturel et commun, l'effacement des images avec le temps. Or, chez les poètes par exemple, l'image ancienne peut gagner en intensité avec le recul du temps et l’on à dit ainsi que « le Sens esthétique est fait du passé ». L'artiste plastique qui médite l’œuvre à créer d'après un modèle idéal qui se rapporte toutefois au réel déjà perçu, observé, aimé, laisse le temps faire son œuvre par la mé-

ditation et celle-ci, comme l’eau-forte rongeant la plaque de cuivre, accuse de plus en plus le relief. Vient un moment où l’image est si puissante et nette qu’elle confine à l'hallucination et c’est alors que, véritable idéeforce, avec la puissance hallucinatoire même parfois que lui a reconnue Binet, elle pousse à la réalisation par un déclenchement et une adaptation mystérieuse du sens kinesthésique. En d’autres termes, l’image quelconque, dans un esprit quelconque, tend à s’effacer avec le temps. Mais cela ne s'applique pas aux esprits d'élite chez qui le subconscient œuvre sans relâche et crée -ce monde intelligible qui dépasse le monde sensible et qui peut même parfois en précéder la réalisation. Si nous n’étions pas obligés de nous borner, nous trouverions des preuves nombreuses à l'appui, dans les portraits psychologiques d'auteurs et d'artistes, laissés par Binet. l

Armande et Marguerite

Précisément, les deux types originaux d’Armande et Marguerite se distinguent beaucoup et spécifiquement par leur comportement au point de vue des images mentales. La seconde, type scientifique et pratique, tout au présent et à l’observation directe des mille objets qui passent, plutôt conditionnée par l’espace que par le temps, voit bien l'actuel qui se réalise vite en images particulières et très vives gravées fidèlement dans son esprit. Chez la première qui représente, au con- - traire, le type personnel et rêveur, littéraire et artiste, il existe bien aussi, au début, des images concrètes; mais ces images se transforment, se fusionnent, s’amalgament ou se repoussent pour former ce que Binet nomme des {hèmes selon des plans formels, schématiques, appartenant déjà au domaine nouménal puisqu’ils dépassent la contingence des faits et permettent

les généralisations hardies, les abstractions pures, la spéculation transcendantale. La valeur de ces « thèmes » qui sont appelés par M. Delacroix, des « états de conscience » est considérable, puisque ce psychologue réputé les considère comme « l’essentiel de la pensée » (), :

Le type littéraire, donc, plus lent, très sensible, méditatif, personnel et attaché au passé, ne garde pas longtemps ses images mentales primitives très nettes. Pour Ribot, c'est le type d'imagination diffluente opposé au type plastique. Pour Kostyleff, c'est l'être à réflexes cérébraux internes. Pour l’autre, les idées sont, au sens platonicien du terme, les sœurs mêmes de ses images mentales, comme une photographie ressemble à un objet.

Grâce à la délicatesse de la sensation — la discrimination des types comporte l’esthésiométrie à la base. nécessairement, — les concepts participent souvent de la finesse des percepts; grâce à l’activité subconsciente qu’un simple rappel intensifie dans ces âmes vibrantes, les images mentales restent potentielles, vivantes et ce dynamisme leur donne plus de vigueur de représentation si on ne veut pas dire plus d'intensité, Elles vivent en symbiose mentale avec l’idée et si étroitement unie à celle-ci parfois, qu’on ne peut évoquer l’une sans l’autre. De là, le symbolisme et l'imagination, au vrai sens du terme, du poète dont nous invoquions l'exemple tout à l'heure. Le fameux polypier d'images, Taine l’a découvert dans son esprit merveilleusement agencé et il doit exister chez tous les artistes, ce qui prouve l’importance du sens kinesthésique comme adjuvant de l’extériorisation de la pensée. Et nous songeons au mythe de Pallas-Athénée sortant, armée, casquée, vivante, virile, du cerveau de Zeus.

(1) G. Dumas. Traité de Psy., LU, 124, (2) G: Dumas. Traité de Psy., 11, 450 et 466,

Encore ne faut-il pas classer trop étroitement ici. Un Henri Poincaré, un Jean-Marie Guyau, par exemple sont à la fois littéraires et scientifiques. Ce sont peutêtre les seuls esprits vraiment supérieurs, ceux qui sont harmonieusement complets. Assez visuels pour réaliser exactement dans le plan phénoménal, et schématiques suffisamment pour spéculer dans le domaine nouménal, ils sont à la fois philosophes et artistes, Spéculateurs spirituels et poètes. Peut-être pourrait-on chercher dans cette voie plus que dans une synthèse de tares morbides, la psychologie du génie. Mais revenons à Binet que l’on pourrait expliquer ainsi car le sens esthétique du critique d'art, la sensibilité fine et profonde, vont de pair, chez lui, avec la minutie de l'histologiste ét la rigueur du mathématicien à qui l'imagination cependant est utile. Nous ne songeons qu’au critique indépendant et éminent.

Etudions encore les deux sœurs pour préciser ces aperçus théoriques.

La rêveuse Armande vit surtout dans le passé : 58 souvenirs anciens pour 30 récents sont notés spontanément par elle dans un test très ingénieux de rappel libre de faits passés. Plus observatrice et pratique, Marguerite compte 139 souvenirs récents pour 33 anciens. (37). Quel renversement de proportions ! La psychométrie et les chiffres, si on sait en user sans s'y asservir, servent bien à quelque chose. Il faut donc se garder de les négliger ou de les mépriser. Afin de les interpréter finement comme il convient, il faut avoir le doigté, le tact d’un Binet et aussi son intuition géniale des questions fécondes, reconnue par M. Larguier des Bancels.

Avec le chapitre X, les tests recommencent. Au lieu de faire écrire des mots au sujet, on va lui demander des phrases de son choix. Ces phrases lui sont suggérées par les premiers mots. Ceci permet d'observer les temps d'hésitation et de juger l'inspiration. Rien ne change dans l'appréciation des deux sœurs : « Avec ce

nouveau test, Marguerite est surtout pratique, Armande est surtout poétique » (173). Un an après, un test nouveau de phrases à compléter, confirme le diagnostic des deux types intellectuels. Mais Binet, avec sagesse, ne veut pas s’en tenir à l'étude de ses deux filles.

Dans le chapitre XI, l’auteur observe d’autres enfants, élèves d'écoles primaires, par des descriptions d'objets. Il établit facilement les types : 1. descripteur; 2. observateur; 3. émotionnel; 4 érudit; 5. imaginatif ou poétique. Ces termes sont assez clairs pour se passer d’explications. Puis il soumet ses deux fillettes à des épreuves analogues dont il nous fournit scrupuleusement le détail et dont voici la conclusion : « elles nous ont montré, c’est le fait capital, que Marguerite appartient exclusivement au type descriptif et Armande au type imaginatif » (223). Nous complèterions volontiers ce rapprochement analytique en faisant remarquer que le deuxième type ci-dessus se rattache étroitement au premier de la classification scolaire précédente et que les troisième et quatrième de cette même classification sont la transition naturelle vers le cinquième. Armande et Marguerite peuvent être considérées comme le commencement et la fin d’une série dont les degrés intermédiaires existent ailleurs. Les types psychiques s’échelonnent donc régulièrement et l’on peut voir en cela la conséquence d’une évolution autant phylogénique qu'ontogénique et sociogénétique, si nous empruntons la terminologie précise de José Ingenieros (),

Test d'observation pour la recherche du « type »

À la page 226, Binet nous montre ensuite comment on peut apprécier l'esprit d'observation d’une personne.

(L) « Principes de Psychologie Biolegique ». (Alcan, Paris).

Après l’esthésiométrie, c'est une épreuve-base de toute investigation psychologique. Ce nouveau test prouve, une fois de plus, qu'il s’agit bien, pour plusieurs individus, d’une simple question de degré, même quand on étudie des personnalités aussi différentes que les deux Sœurs : « il apparaît qu'Armande peut apporter autant de précision que Marguerite dans sa description, car les souvenirs ne lui font pas défaut, mais d'elle-méme elle n’avait pas senti le besoin de les évoquer » (231). I] s’agit d’une orientation différente; et non plus de perception, mais de conception et d’idéation maintenant. À propos de l'imagerie spontanée et de l'imagerie volontaire dont il à été question déjà, une nouvelle distinction s'établit entre les deux types de jeunes filles. Voilà que Marguerite déclare avoir des réflexions imagées alors qu'Armande, naguère, disait que l'image gêne la réflexion. Ce n’est qu'une contradiction apparente. Chaque type est logique et homogène : le premier reste toujours près de imagerie, même dans les opérations de jugement, et le second agit par schèmes conceptuels. Binet ajoute un nouveau trait à l'étude de la première. « Mais ces images lui paraissent toujours volontaires : elle a conscience de les chercher, de les provoquer; elle n’est point étonnée de leur apparition. Sa personnalité psychique paraît donc plus cohérente, mieux coordonnée que celle d'Armande; la volonté joue chez elle un rôle plus grand » (166). Il serait intéressant précisément de rechercher, par d’autres observations suivies, si la volonté elle-même ne doit pas beaucoup à ce que Binet, comme les Anglais, nomme « imagerie mentale », bien qu'on la rattache plutôt actuellement à l'émotivité et à la cénesthésie. Un lien reste donc à établir à ce point de vue.

Le dernier chapitre de « L’Etude expérimentale de l'intelligence » consacré à la vie intérieure, revient, par l'introspection subjective que Binet, toujours précis, veut distinguer encore de l’externospection, à cette ana-

lyse. Les types intelieciuels peuveni être orientés diversement vers l’une ou vers l’autre. La vie intérieure intense des mystiques les pousse à l'introspection subjective. Armande et Marguerite réalisent encore les deux types opposés. Cependant Armande, quoique subjective et rêveuse, est plus passionnée d'exercice physique et plus exubérante ! Binet l'explique bien vite avec sa pénétration coutumière : « Cest que nos sujets ne sont pas des types idéaux, d’une perfection schématique; ce sont des exemples concrets mélangés » (295). Mise au point ‘qu'il ne faut jamais oublier quand on parle des types intellectuels, non seulement complexes mais qui évoluent et se transforment constamment.

Les types normaux 4 sont donc très divers. Binet, dès 1896, les étudiait, à l’aide de tests qui comportaient, par exemple, la description d’un objet. Il distinguait alors quatre types : les descripteurs, les observateurs, les émotionnels et les érudits. Voici comment il les définit dans « L’Année Psychologique » de cette année-là (tome III).

« Nous appelons descripteurs ® ceux qui décrivent les objets placés sous leurs yeux, en tenant compte surtout de leurs caractères les plus apparents, et sans chercher à en saisir la signification » (315).

« Les élèves que nous rattachons au type observateur (terme que nous employons faute de mieux) ont fixé principalement leur attention sur le sujet de la scène. les personnages sont reliés les uns aux autres, leur attitude est comprise et conjecturée : c’est uné description de tableau vivant » (318, 19).

« Nous groupons ici (type érudit), les enfants qui se rappelaient la fable de La Fontaine et qui, au lieu de

(1) Nous étudierons les autres plus loin. (Même chap... par. 11).

(2) Dans le tome IX de « L’Année Psychologique », (p. 240). il distingue, grâce à la loi du seuil, l’interprétateur du simpliste. Celui-ei est le type qui ne fait pas effort pour analyser ses sensations. C’est, en somme, le sensitif élémentaire ou brut,

décrire le tableau, ont résumé la fable. Notre groupe est probablement formé en majeure partie de paresseux ou d’esprits lourds qui, n'ayant pas senti l’attrait du travail qu'on léur demandait, s’en sont dispensés » . (323).

« L'observateur (type émotionnel) au lieu de décrire sèchement le sujet de la scène, exprime l’émotion qui s'en dégage; nous avons alors le type émotionnel qui ne diffère pas intellectuellement du type observateur, si ce n’est par ce détail que le nombre des observations est généralement moindre » (320).

Le même (est repris, un peu plus tard, avec des élèves d'école primaire, des lycéens et des étudiants, révèle toujours les trois types : descripteur, observateur et érudit, plus le type imaginatif et idéaliste ou poétique qui paraît nouveau chez les adultes et les jeunes gens. Ge dernier résultat a été confirmé par nos observations.

D’après d’autres travaux, le type émotionnel prévaudrait chez les jeunes filles de 14 à 18 ans. Ces discriminations de psychologie individuelle justifient évidemment la préoccupation de Binet d’une éducation également individuelle ou sur mesure. Nous l’expliquerons dans notre dernier chapitre consacré à l’éducateur.

Ajoutons, pour finir cette partie de notre étude, afin de ne pas laisser dans l'ombre un côté original et intéressant des recherches de Binet, qu'il a essayé, à maintes reprises, d'établir une technique nouvelle de diagnostic psychologique en tenant compte de la physionomie, de la graphologie, même de la chiromancie, mais alors sérieuses.

La physionomie, qu'il faut observer vivante et non d’äprès photographie selon lui, peut fournir quelques indications utiles qu’il fait connaître dans le tome XVI de « L'Année psychologique » : le menton fournit des signes d'énergie; les garçons bruns ont plus de force et d'endurance que les blonds; les jeunes filles blondes

sont plus douces. Mais, ajoute-l-il malignement, il ne faut pas confondre douceur et bonté vraie Quant à l'écriture, elle a permis de diagnostiquer des états anormaux ou de fatigue.

De plus, l'application à l'écriture influe sur le caractère, notamment pour l'attention, dit-il. Nous avons vérifié nous-même ce fait sur des milliers d’écoliers (V. Bulletin Binet, 11, 1903). L'essai de chiromancie expérimentale, en revanche, a été un échec pour lui.

Mais tout cela prouve encore l’ardeur consciencieuse du chercheur de faits nouveaux et topiques et mérite l'admiration réelle que nous éprouvons pour celui qui, en plus de tout ce que nous avons rappelé et qui constilue uhe œuvre considérable de puissance, d’originalité, caressait encore des projets pleins d'avenir. Nous les citerons simplement : Etude de psychologie eollective sur les familles de caractères (V.-Rew. Phil. XLVI, 123). Etude plus complète du schéma de la pensée où il définit la psychologie nouvelle « science de l’action » ayant celle-ci comme but, et cherchant l'essence même de la pensée dans un système d'action (V. An. Psy. XV, 146); série d’études de psychologie artistique; complément de sa théorie de la démence; établissement de séries individuelles de tests pour distinguer chaque type (V. An. Psy: IX, 229). Que de graines précieuses restent dans ses pages, dans ses notes surtout ! Souhaitons, pour nos enfants, qu'elles germent, un jour.

Page 1