D. — CONCLUSION
Aperçus fondamentaux de la pédologie nouvelle
Dans ses. Deux mots de conclusion , Binet affirme, une fois encore, qu’il faut construire pour la vie réelle et que, « les recherches de pédagogie expérimentales... doivent être considérées non seulement en elles-mêmes, mais relativement aux institutions qu’elles visent à modifier » (338). Toujours la préoccupation des fins sociales caractérise donc son œuvre. Il proteste avec vigueur, de nouveau, contre cet empirisme qui n’est, selon nous, que le résultat d’une ignorance complète ou d'un scepticisme paresseux. « Cet empirisme général n'empêche pas que la pédagogie dont nous parlons ne possède sa théorie, sa doctrine; mais c'est une doctrine vague et purement littéraire, une réunion de phrases creuses qu’il est impossible de critiquer, tant la pensée en est flottante : ce n’est pas assez précis pour être faux » (339). Ce dernier trait est terrible; mais il nous paraît souvent juste.
La pondération remarquable de Binet se montre encore ici. Il se défie de certains novateurs et d’une pédagogie qui « a l'aspect d’une machine de précision, et qui, au premier aspect, frappe d’admiration » mais qui a le grave défaut de ne pouvoir marcher. Il déclare qu'il a voulu, dans ce livre, frayer son chemin personnel entre la vieille pédagogie « trop généralisatrice, trop vague, trop littéraire, trop moralisatrice, trop verbale, trop prédicatrice » et cette pédologie artificielle, Il nous
donne cette conclusion très nette : « L'ancienne pédagogie doit nous donner les problèmes à étudier; la pédagogie nouvelle doit nous donner les procédés d'études » (841).
Cette pédagogie, comment la conçoit-il ?
« .… La pédagogie expérimentale n’est point purement et simplement une application des conséquences de la psychologig, mais une science aulonome ayant ses méthodes propres » (An, Psych. XVI-VI).
Cette idée commencé à se faire jour en 1908, dit-il, et, toujours soucieux de rendre justice aux autres chercheurs, il déclare la retrouver avec plaisir dans un ouvrage de Dürr (Einführung in: die Padagogike) qui venait de paraître à Leipzig.
Programmes et emplois du temps
Comment l'établir maintenant, cette science nouvelle et autonome, du moins dans ses grands principes, Car, encore une fois, il ne faut point chercher un manuel de recettes ? Il l’indiquait nettement et sobrement une année auparavant :
« Les tests mentaux devraient suffire à la connaissance des enfants, et les expériences sur la fatigue intellectuelle devraient seules régler les Roeenres » (An. Psych. XNV-X).
Mais ce gros travail de base, quand le Ministère de l'instruction publique l’entreprendrat-il ?...
A propos de l’entraînement indispensable aux grande calculateurs comme Inaudi, Binet ne se contente pas de théories générales et nous apporte des précisions fort utiles à l’établissement, chose très délicate, des emplois du temps et des programmes :
« Ces observations sont peut-être de nature à faire réfléchir les pédagogues sur l'emploi du temps et la
répartition des études. I1 paraît constant que certaines études qui mettent moins en œuvre de profondes conceptions qu’une sorte d’habileté intellectuelle — comme le calcul mental, les langues étrangères, la sténogra-, phie, etc. — demandent à être faites d’une allure ra-| pide; si on rapproche les leçons, on produit un entraîne- ment qui facilite le travail et solidifie les résultats fixés dans la mémoire; on commet au contraire une erreur en éloignant les fèçons et en les répartissant sur un trop large espace de temps. Pour prendre un exemple, dix leçons d'anglais prises sans interruption tous les matins auront un effet plus durable que le même nombre de leçons prises seulement une fois par semaine. S'il y à une question pratique pour les éducateurs, c’est bien celle-là; et il serait à désirer que l’on soumit tou- . tes ces questions à l'épreuve de l'expérience » (Psych. des gr. calcul. 198). Il convient de remarquer que les enfants, dans le travail libre tenté dans certaines écoles nouvelles avec Tolstoï à lasnia-Poliana, jadis; avec M. Roger Cousinet, ancien disciple de Binet, actuellement) préfèrent cette méthode. Mais il convient de vérifier les effets de l’oubli, dans ce cas, avant de se prononcer. Après la visite d’une école maternelle où l’on enseignait trop par bourrage de mémoire, il écrivait encore : « … On à vu de quel intérêt serait une connaissance approfondie du développement intellectuel normal chez les enfants pour organiser un enseignement qui serait sérieusement adapté à leurs aptitudes, Nous avons bien peur que ceux qui ont rédigé les programmes actuellement en vigueur ne soient des lettrés qui ont travaillé dans le bleu, c’est-à-dire sans autre principe que les courtes vues de l’imagination. Le principe pédagogique qui devrait inspirer les rédacteurs de programmes nous semble être le suivant : l'instruction doit se faire constamment dans le sens de l’évolution naturelle de l’enfant, et en la devançant d’une année ou deux. En d’autres fermes, il ne faut enseigner que ce que l’enfant
est mûr pour apprendre. » (An. Psych. XIV, 83). Voilà le vrai principe de l'instruction et de l'éducation progressives annoncées par Mme Necker de Saussure.
Du choix des maitres
Quand Binet déclare, à plusieurs reprises, que l'éducation, aussi bien intellectuelle que morale, est impossible si le maître manque de l'autorité indispensable, il répète simplement ce que l’on savait déjà. Mais lorsque, dans La Suggestibilité , il regrette qu'on n'ait pas cherché « les assises psycho-physiologiques » de l'autorité morale, tout en remarquant fort bien que celle-ci s'exerce le plus souvent par la parole, il ouvre une voie noüvelle. D’après ses travaux, il n’est pas impossible de croire qu’une formation plus complète et plus scientifique des éducateurs de tout degré, souhaitable depuis longtemps, devienne possible dans un avenir assez prochain. Relisons ceci : À
« Tout individu représente, cela est certain, une puissance morale d'intensité particulière; cette puissance morale dépend, en première ligne, de tout ce que l’individu à suggestionner connaît sur celui qui le suggestionne : position officielle, état de fortune, existence passée, etc.; puis, il faut faire entrer en ligne de compte la personnalité physique, les caractères de cette personnalité physique, le développement du corps, l’habileté, la force musculaire, le timbre de la voix; enfin, il faut prendre en considération l’énergie morale, la volonté, l’esprit de conduite; ce sont des caractères qui jouent le premier rôle dans la carrière de la plupart des hommes, ce sont aussi ceux, je crois, auxquels on attäche officiellément la moindre importance, car il ne se fait pas d'examens sur l'énergie morale, et cependant elle est au moins aussi nécessaire à beaucoup d’indi-
vidus, au militaire par exemple, que les connaissances techniques qui font l’objet unique des examens. Parmi ces caractères auxquels on reconnaît qu'un individu est un fort ou un faible, il y en a un que je dois signaler tout particulièrement, c’est le regard; ou plus exacteent, c'est la faculté de regarder un autre individu avec persistance dans les yeux. Ceux qui ont de l'autorité morale, d'après mes observations journalières, sont tous doués de cette faculté » (245).
S'en doute-t-on assez pour l'admission aux écoles normales et l’aptitude aux divers professorats ? Deux frères, tous les deux directeurs d'écoles normales, MM. Besseige, proposaient récemment, dans une publication pédagogique, la sélection des normaliens par les tests. Cela vaudrait bien certains examens actuels.
Dernier bilan
Résumons-nous maintenant pour conclure et selon la bonne méthode de Binet : avec des faits et non des phrases. Voici le bilan de ses travaux, établi par luimême, dans son dernier livre :
1° Contrôle de connaissances; mesure du degré d’'instruction; contrôle de procédés nouveaux; contrôle le l'inspection des maîtres; méthode Vaney d’après Binet:
2° Valeur physique d'un enfant. Mensuration; inspection médicale; PR
83° Examen sensoriel en deux parties : une médicale, l’autre pédagogique:
4° Appréciation de l'intelligence. Mesure ei orthoà mentales ;
* Etude de a mémoire; sa culture;
“ Aptitudes individuelles et corrélation « science. de demain »;
7° La paresse et ses véritables causes, Con traitement rationnel;
DE
8° L'éducation morale sociologique et laïque.
Afin que l’éducateur que nous. étudions, apparaisse bien dans toute sa valeur, rappelons encore, avec quelques précisions nouvelles, ses observations sociales, ses préoccupations sociales. Dans son bilan de 1908 (V. An. Py. XV, préface) et à propos d’un livre de Mac Dougall, il donne des suggestions fécondes relatives à cet énorme problème sociologique du syndicalisme, fleuve,
dit-il, qu’on ne peut empêcher de couler.
« Il y a des études à faire pour diriger la force d’un syndicat, de manière à l'empêcher de détruire les con-
- ditions vitales d’une société. Or, faire ces études, cher-
cher comment on peut tirer parti de la personnalité des foules, combattre la suggestion par de la contre-suggestion, donner une représentation aux intérêts professionnels tout en les disciplinant, c’est faire de la psychologie sociale » (p. XIIT).
Nous n'avons pas pu, malgré notre vif désir d’une analyse aussi objective que possible de cette œuvre considérable en étendue et en profondeur, comme en pos- Sibilités d'améliorations futures et prochaines de la science éducative, nous empêcher d'exprimer, à maintes reprises, notre admiration sincère pour ce grand esprit: et ce grand cœur que fut Alfred Binet. Faisons appel maintenant à des personnalités très autorisées. Voici les extraits les plus typiques de lexcellent article nécrologique de Claparède qui parut dans Les Archives de psychologie (XI-1911).
Après l’avoir consacré « l’un des plus éminents parmi les psychologues contemporains », le célèbre auteur suisse ajoute : « Il était l’esprit le plus curieux, le plus observateur, le plus fin que l’on peut imaginer : un vrai fureteur. Il déployait dans ses investigations une étonnante ingéniosité pour saisir sur le vif l’esprit qui pense, la pensée qui passe ou les démarches les
plus subtiles de l'activité mentale. Personne n'avait davantage le sens et le culte de l'expérience... Il était la loyauté scientifique faite homme... C'était un virtuose du travail, un Paganini de la psychologie. Sous ses doigts, observations et expériences rendaient tous les sons qu’elles étaient capables de donner. Un autre caractère est son absolue indépendance d’esprit ».
Ajoutons, pour préciser ceci, un détail vécu que nous tenons de Mile Alice Binet et qui peint bien.l’auteur convaincu des belles recherches sur la suggestibilité. Toutes les fois qu'il entreprenait un nouveau travail, il amassait une bibliographie abondante et dont il fait la preuve dans tous ses ouvrages. Mais il ne consultait ces références qu'après avoir expérimenté seul, d’après ses conceptions propres. Il cherchait des conseils, des objections, des recoupements, mais fuyait toute influence. Et ce trait fondamental de son caractère, en augmente encore la très grande valeur.
On trouve cependant, en France, trop d’universitaires, même parmi les meilleurs, qui ne se rendent pas compte de cette valeur autant intellectuelle que morale. Ajouions ces lignes de M. Claparède à leur intention : « La psychologie de Binet s'oppose en effet à la psychologie allemande d'il y a quinze ou vingt ans, comme étant une psychologie plus assoiffée de réalité concrète. il est un de ceux qui ont le plus fortement orienté la psychologie contemporaine vers les questions d’application. C’est une triste ironie que son pays, däns lequel il a jeté à pleines mains la bonne graine de son génie fécond, soit encore un des plus réfractaires aux progrès de la psychologie expérimentale. Son nom n'en restera pas moins parmi les plus grands de la science psychologique, et le recul que donne le temps ne fera que le grandir encore ».
Hommage délicat, ému et touchant, venu de cette cité de Genève, mère de Jean-Jacques Rousseau et qui reste l'un des plus beaux foyers de recherches psycholo-
giques dans le monde, l’article profondément juste de M. Claparède honore également celui-ci. N'oublions pas, nous, éducateurs français, le reproche mérité qu'il adresse à notre Pays merveilleux sous tant d’aspecis divers, mais encore trop attaché aux grandes phrases, à ce que Binet appelait justement « la paille des mots » par opposition au grain fécond des faits. N'essayons pas de qualifier Binet d’idéaliste, de spiritualiste ou de matérialiste : ces vocables n'ont pas de sens à son égard : il les a surpassés,.
« Des faits nombreux et très précis, voilà ce qu’il voulait, nous déclarait Mlle Alice Binet. Curieux et assez sceptique, ironique souriant, il ne se lassait pas de chercher. Et toute sa vie se passa dans ce travail joyeusement choisi comme le meilleur de toute une vie, non par besoin mais par goût instinctif. Voyant, un jour, son chien s’évertuer à gratter la terre, il disait à sa fille : « On cherche l'âme. Où est-elle ?. Je travaille comme ce chien gratte le sol. » Cruelle énigme du penseur positif !
Quel but poursuivait-il ? Il va nous l'indiquer luimême. Non pas ün traité de pédagogie ou de psychologie, mais un ouvrage destiné à établir les bases d’une science psycho-pédologique nouvelle :
« Cet ouvrage est l'exécution d’une toute petite partie d’un plan beaucoup plus général. Ce plan, auquel je travaille depuis bien des années, et pour lequel j'amasse des matériaux dont la plupart n’ont pas été encore publiés, consiste à établir la psychologie expérimentale des fonctions supérieures de l’esprit, en vue d’une différenciation des individus. J’ai déjà publié avec Victor Henri quelques aperçus sur cet ensemble de recherches, en donnant à ces aperçus le nom sommaire de psychologie individuelle » (La Suggestibilité, p. 385).
Voici encore ce qu'il entreprenait, en 1910, un an avant sa mort :
« A l’ordre du jour de nos travaux futurs, nous inscri-
rons : une révision des méthodes pour la mesure du niveau intellectuel; la psychologie clinique des maladies organiques du cerveau, la psychologie du jeune criminel, et enfin la recherche des aptitudes individuelles chez les enfants » (An. Psych. XVI. Fin de l’Avant-propos).
Quand il se souhaitait encore 5 ans de vie pour achever son œuvre, il sentait bien ce qu’il valait; et sa mort prématurée, comme l’ont écrit ses meilleurs collaborateurs, à été une catastrophe irrémédiable.
Son travail original et consciencieux, rempli de vues nouvelles et fécondes parce qu'orientées nettement toujours vers le perfectionnement des méthodes éducatives, a été hautement apprécié à l'étranger. Plusieurs livres de Binet ont été traduits en anglais, en espagnol, en russe, À New-York et à Rome, à Londres comme à Genève, parurent des articles très élogieux au lendemain de sa mort.
Sou échelle métrique de l'intelligence, adoptée telle quelle ou remaniée, a surtout contribué à répandre son nom à l'étranger, notamment aux Etats-Unis. L'américain Goddard écrivait, en 1912, dans L’Année psychologique : : « Le jour viendra où il ne paraîtra pas exagéré d'avancer que l’échelle métrique de l'intelligence prendra place à côté des théories de l’évolution de Darwin ou de Lamark comme de la loi d’hérédité de Mendel ».
Traduite dans presque loutes les langues, l’échelle métrique était déjà commentée, en 1914, dans 254 publications différentes. Parmi les perfectionnements apportés, soigneusement exposés dans l'ouvrage tout récent de deux disciples (), citons les plus importants ” et caractéristiques :
() O. Decroly et R. Buyse : La pratiqüe des tests mentaux (F Alcan, Paris, 1928). IL est question 60 ous de, Binet dans cet Sn yrage. Tout le chapitre premier (p. L à 69) lui est consacré,
La Belgique commença les premières applications en 1906 avec Mile Degand et le docteur Decroly. Une communication fut faite par eux au Congrès d'hygiène Scolaire de Londres, en 1909. La même année, à Charleroi, Rouma recrute une classe d’anormaux par les procédés de Binet. Le 27 décembre, en Congrès à la Sorbonne, Van Biervliet en parle avec éloge. Goddard, à Vineland (Etats-Unis), après avoir vérifié ces lests sur 2.000 enfants normaux environ, tente, en 1911, de les compléter et améliorer afin de mieux faire concorder leurs résultats avec le travail scolaire. Il propose aussi une première discrimination, d’après le pourcentage des résultats, des surnormaux (4 %) et subnormaux (15 %). Un Allemand, Meumann, analyse et classe finement les tests en épreuves d’aptitude ou d'intelligence proprement dite, de développement et de milieu. Mais c’est son compatriote, Bobertag (1911 et 1912) qui a eu le plus d'influence nationale, Celui-ci a transposé antérieurement d’un an certains tests et postérieurement de la même durée la discrimination de 4 couleurs, ce qui, d’après notre propre et longue expérience des petits élèves, nous semble une erreur. Bien avant 8 ans et même 7, un enfant normal distingue et nomme 4 couleurs, Il suffit de rester quelques minutes dans une école maternelle pour le constater. N'oublions pas que Bobertag, d'après Stern, à utilisé, le premier, le « quotient intellectuel » obtenu par le rapport des deux âges : psychologique et chronologique. Weigl (Munich) a suivi, n’hésitant pas à transposer de 2 et 3 ans d'avance, quelques épreuves, ce que nous somprenons volontiers. En Allemagne, l'influence de Binet est restée profonde ainsi que j'ai pu le constater à Cologne, il y a dents années.
Mais l’une des applications les plus célèbres, dite de Stanford, nom de l’Université californienne où elle fut créée, est l'œuvre du professeur Terman. Elle fut basée sur l'observation de plus de deux mille sujets, enfants
ou adultes, normaux el anormaux, el dura de 1910 à 1912. Le nombre des tests complétés s'élève à 90. Toujours en Amérique, pays pratique séduit par le moyen commode de l'échelle métrique, Kuhlmann (Minnesota) se préoccupe de compléter celle-ci par le bas afin de pouvoir l'appliquer aux tout petits comme aux anor-. maux. Son test de 3 mois est fort ingénieux. On le trouvera, avec 4 autres échelonnés de 6 mois à 3 ans, dans l'ouvrage que nous venons de citer (p. 28). Ils nous paraissent excellents.
Dès 1905, en Italie, le professeur de Sanctis tentait aussi une modification qui n’a guère été heureuse.
En 1911, année de la deuxième édifion, perfectionnée et complétée, de l'échelle métrique, le professeur Saffiotti proposait, au Congrès de pédologie de Bruxelles, une modification, après examen de plus de 400 élèves des écoles de Milan. Comme Goddard, il veut obtenir une concordance plus étroite entre l’âge psychologique et l’âge scolaire. Tâche ardue entre toutes car ce dernier varie avec les nations, les programmes, les degrés d’enseignement et les maîtres surtout. Non sans raison, Saffiotti prétend que l'échelle de Binet-Simon ne mesure pas Pintelligence sans culture. Il insiste sur l'influence du milieu, après Meumann. Mais il rend un juste hommage à l'échelle métrique qu’il conserve, du moins pour les normaux. $Ses observations, trop théoriques, n'ont d'ailleurs pas eu d'influence bien marquée. La doctoresse Maria Montessori critique un peu trop âprement Binet mais lui doit beaucoup, on l’a vu.
Un professeur de philosophie de Goetenborg, en Suède, Jaederholm, après avoir été le collaborateur de Spearman et appliqué les épreuves à 200 enfants, proposait, à son tour, quelques modifications à l'échelle métrique de l'intelligence. Il a complété la série de 1911 par d’assez nombreux tests des séries antérieures que Binet avait abandonnés ensuite, Mais, en gros, la question reste à peu près telle quelle.
En Angleterre, le docteur Sullivan déclarait : « La méthode de MM. Binet et Simon aura donné une aide précieuse à la criminologie ». A Londres, C. Burt, après de nombreux essais, procède aussi à un décalage de plusieurs épreuves qu’il avance d’un et deux ans, à l'instar de Bobertag. A Amsterdam, Herderschée à voulu appliquer une échelle modifiée à des sourds-muets. Sa tentative reste intéressante mais spéciale.
Beaucoup plus importante et typique même nous pa- - raît l’œuvre formidable accomplie aux Etats-Unis, pour l’application en masse de moyens d'évaluation psychométrique.
Dès 1915, à l’asile d’aliénés de Boston, R. M. Yerkes, J. W. Bridges, et Miss R. S. Hardwick, établissaient leur fameux « Point-Scale » qui est la plus importante et la plus heureuse modification, croyons-nous, des travaux successifs de Binet. Avec une précision mathématique des plus utiles, ils ont pu permettre une notation suffisamment précise qui aboutit au « coefficient de capacité mentale ». On l’évalue vite : c’est le quotient du total des points que le sujet obtient (T) par la moyenne de son groupe (M) soit :
On obtient ensuite le « statut menial » en retranchant l’âge réel de l’âge mental.
Nous reconnaissons volontiers que, grâce aux premiers efforts de Binet, Yerkes laisse une œuvre plus méthodique et précise. Les différents processus mentaux sont analysés et cotés : coordination motrice, perception visuelle, discrimination visuelle, discrimination kinesthésique, association, suggestibilité, mémoire, mémoire auditive, mémoire visuelle, imagination, jugement esthétique, jugement pratique, jugement logique,
analyse par comparaison et enfin idéation, +74
Citons encore, toujours en Amérique, la simplification de J.-B. Herring qui se contente de 38 tests, dont 20 empruntés à Binet, et les travaux de Haberman qui veut distinguer six aptitudes dont, en premier lieu, l’attention. En Suisse, Mlle Descœudres a suivi et complété Binet dans son étude du développement de l’enfant de ? à 7 ans. Le nom de Binet rayonne, surtout par Claparède, sur l'œuvre excellente de Genève. ©
Les méthodes du russe Rossolimo qui eut le mérite d'établir des profils psychologiques (dont nous parlons dans un autre ouvrage) dès 1904 ou du belge G. Vermeylen qui sont beaucoup plus récentes (1921) s’apparentent de près au souci du niveau mental d’âge de Binet. Il en est de même de la multitude des tests, surtout anglo-saxons, qui demanderaient aujourd’hui une bibliographie spéciale si une révision internationale très sévére ne s'imposait à bref délai : labyrinthes de Portheus, échelle de Pintner et Paterson, test unique de Kohs, tests mécaniques de Stenquist, de Decroly. La boîte à ouvrir, très ingénieuse, de ce dernier, se trouve dans les bureaux d’orientation professionnelle que l’on crée en France mais qui sont loin de donner ce que l’on . pourrait espérer d'eux.
Les nécessités pressantes de la guerre provoquèrent, aux Etats-Unis, en 1918, la plus importante application des tests pour l'examen des volontaires et l’organisation d’une armée. Sous la direction du professeur Terman que nous avons cité déjà, Arthur Otis (4), à l’université californienne Leland Stanford Junior, a réalisé une nouvelle série d'épreuves dites « Army Test ». La 8° ressemble à celles de Binet, Otis a emprunté à d’autres : Ebbinghaus notamment. Mais la première source nous intéresse seulement ici.
QG} Le est prinoina d'Otis a été très henroueement adapté et expliqué par M. Duthil, professeur à l'E. N. de Nancy.
L'Army test a été appliqué à plusieurs millions d'hommes. Il a permis de les classer en futurs officiers,
sous-officiers ou soldats spécialisés aux côtés desquels nous avons vécu, au front. C'est pour nous un très agréable devoir de reconnaître leur valeur incontestable comme celle de la méthode originale qui les avait sélectionnés. Notre armée aurait pu imiter cet exemple : elle y aurait encore gagné certainement.
Depuis l'armistice, la commission psychologique américaine a testé des milliers d’écoliers, aux Etats- Unis, soit dans les classes primaires, soit dans les high schools. D’après les essais du docteur Simon, en France, Army test serait plus facile que les épreuves de Binet. Encore une fois, toutes les recherches mondiales, les plus éloignées comme les plus modernes, nous ramènent à celui-ci, parce qu’elles procèdent, plus ou moins directement, de lui.
Son influence en Amérique a été et reste considérable. Sharp, l’auteur remarquable de la première méthode technologique pour la psychologie individuelle, déclarait à propos des tests, après les avoir analysés élogieusement : « In fine, we concur with MM. Binet and Henri in believing that individual psychical differences should be sought for in the complex rather in the elementary processes of thought ».
Lui aussi, par conséquent, voit les différences de types intellectuels plutôt dans le schéma général de la pensée (qui à sa valeur propre fonctionnelle comme la fort bien vu Binet) que dans les détails infimes que la psycho-physique se contente de calculer, kes êtres vivants se distinguent plutôt par l’ensemble que par la structure de leurs cellules, ajouterons-nous, physiologiquement et sans doute aussi psychologiquement.
J. R. Angell, Président de l'Université de Yale (E. U. A.) dans La Revue de métaphysique et de morale (année 1922, p. 386) fait un tableau succinct mais très précis de l’évolution de la psychologie aux Etats-Unis.
Il note un premier stade à tndances strictement psychologiques et marqué par les Causeries pédagogiques de W. James. Il ajoute :
« Ces premières dispositions ont lentement cédé la place à un intérêt pour les applications les plus coricrètes des méthodes psychologiques à la solution des problèmes pédagogiques; de là le travail des tests destinés à toutes les fins pédagogiques convenables et émanant, pour une large part, des suggestions contenues dans les travaux d'Alfred Binet ».
J.R. Angell cite, dans le même ordre d'idées et comme procédant, par conséquent, de ce dernier, les auteurs et ouvrages américains suivants :
THORNDICKE. — Psychologie pédagogique
WaiuPpLe. — Manuel de tests mentaux et physiques
TERMAN. — L'Inlelligence des écoliers
VERKES et BRibGe. — Echelle pour la mesure de l’intelligence
Jun. — La psychologie des sujets de High- Schools
FREEMAN. — La psychologie des branches communes .
HuüEY. — Psychologie et pédagogie de lecture
Terman, dans The measurement of intelligence écrit : « Lorsque mille enfants auront été examinés par l'épreuve de Binet et qu’ils auront été suivis dans leurs occupations dans le monde industriel, leurs succès, dans ces diverses occupations, apprendront sûrement que la vocation repose sur un degré inférieur ou supérieur de la capacité mentale, Les recherches de cette sorte détermineront le minimum de quotient intellectuel indispensable pour le succès de toute « occupation ».
Un ouvrage traduit récemment (4) permet de se rendre
() « Initiation à la méthode Aus tests », par Mme et Sydney L, Pressey, prafesseurs de philosophie à l'Université d'Ohio (traduction de R. Duthil. Delagrave, éd., Paris).
L'ÉDUCATEUR Fi 303
encore mieux compte de l'influence initiale et déterminante de Binet dans les Etais-Unis d'Amérique. Publié par deux maîtres américains de la psychologie expérimentale, il est l’un des manuels spéciaux les plus répandus dans ce pays.
Son nom est cité dès la première ligne de la préface avant ses émules américains, Thorndicke et Otis. Son échelle de mesure est analysée avec éloge dans le chäpitre troisième (p. 136 et suiv.) à propos des tests d'in telligence. Dans une interpolation nécessaire et juste, M. R. Duthil, le traducteur, rappelle fort bien les réalisations de Binet et du Docteur Th. Simon dès 1904, pou» la discrimination des anormaux. Mme et M. Pressey, tout en jugeant l'échelle de Binet moins facile à utiliser pour l'examen mental des groupes que celle d’Otis par exemple, déclarent :
« Cependant elle garde toute sa valeur lorsqu'il s’agit d'étudier en détail certains cas particuliers » (142).
Ils voient combien l'examen de l'enfant est amusant, complet et assez souple ainsi, pour se plier aux différents cas, comme aux différents âges et même aux tout petits, Ils ajoutent : « Disons enfin que l'échelle peut servir à une étude approfondie des enfants peu intelligents ou de ceux très doués, et permettre ainsi de contrôler les résultats fournis par les tests collectifs d’inielligence » (143).
Malheureusement, il semble apparaître, dans cet ouvrage, des lacunes graves, voire une certaine déformation de la pensée même de Binet dans des jugements inattendus comme celui-ci : « Nous avons dit qu’apprendre à administrer et à noter les tests de Binet exige beaucoup d’étude et d'entraînement et que, ce qui est pire (sic) l'examen doit être individuel » (145).
Ce pire pour les Américains est le meilleur à notre avis. Vouloir examiner rapidement des groupes considérables, c’est persister dans les maladresses d’autrefois et multiplier les chances d'erreur, Le « time is money »
ne s'applique pas en psychologie expérimentale comme en affaires.
Mais n'est-ce point notre faute surtout, à nous, Français qui aurions dû déjà poursuivre, compléter, faire appliquer partout les idées justes et fécondes d'Alfred Binet, si ceux qui l’admirent sincèrement, outre-Atlanlique, voient trop l'instruction et non l'éducation, toujours le groupe et presque jamais le type; si le tableau paraît leur suffire sans les graphiques révélateurs- et qualitatifs ; si enfin, faute de connaître suffisamment notre grand psychologue, cependant élu chez eux comme Maître, ils ne sont pas encore assez adaptés à la discipline spéciale et délicate, toute d'esprit de méditation et de finesse, de la psychologie individuelle ?
Dans sa préface de traducteur, M. R. Duthil qui connait bien les méthodes expérimentales américaines, apprécie chaleureusement l’œuvre de Binet.
« Comme une plante vigoureuse, l'idée neuve apportée par Binet (la mesure objective en pédagogie) s’est acelimatée dans tous les pays : en Allemagne comme en Italie, en Belgique comme en Suisse, en Suède comme au Japon. Mais, entre tous ces pays d'adoption, les Etats-Unis semblent avoir été, pour cette innovation féconde, une terre promise car, là-bas, la méthode préconisée par Binet n’a jamais cessé depuis d’être en faveur; elle a été l’objet de révisions, certains diront de déformations; on l’a modifiée pour répondre à d’autres besoins, mais toujours vivante et féconde, elle a peu à peu pénétré dans les organismes les plus divers : lécole, l’armée, les tribunaux, les prisons, les offices d’orientation professionnelle, les bureaux de placement: et toujours ce fut pour apporter avec elle ce qu’elle contenait de jeune, de vivifiant, disons : de vrai. Aussi, bien qu'aujourd'hui, il existe aux Etats-Unis des tests pour mesurer la plupart des aptitudes et des connaissances scolaires, les psychologues américains ne cherchent pas à cacher que leur œuvre, si importante soit-
: L'ÉDUCATEUR 305 elle, est fille de celle de Binet. L’un d'eux m'écrivait, l’an passé : « Il faut chercher l’origine de nos travaux dans l'examen mental individuel inventé par votre éminent psychologue français Binet que nous vénérons profondément ici pour sa contribution mondiale à l'œuvre éducatrice »,
Un tel éloge compte. Et il suffit de lire l'ouvrage pour reconnaître dans l’esprit comme dans le détail de presque tous les tests, l'influence constante, profonde, décisive de l'œuvre de Binet, si bien attestée par M. J. R. Angell, on ne peut mieux placé pour cela.
Revenons en Europe où l'influence de Binet s’est manifestée puissamment aussi, quoique d’une manière moins évidente.
J.-J. Van Biervliet, professeur de psychologie expérimentale. à l’Université de Gand, a été l’un des collaborateurs directs de Binet. L’Année Psychologique a publié plusieurs bonnes études sous sa signature. Il est donc particulièrement qualifié pour apprécier l'œuvre du Maître et il le fait très sobrement d’ailleurs, dès 1907, dans La Psychologie quantitative (4), Il ne juge, en effet, dans ce livre, que les résultats numériques obtenus dans le laboratoire de la Sorbonne, soit sur le calculateur prodige Inaudi dont nous avons parlé, soit, avec la collaboration de V. Henri, sur la mémoire des mots qui nous a également intéressé déjà. Van Biervliet fait ressortir la valeur de ces travaux et regrette seu-
-lement qu'ils n'aient pu porter que sur un nombre beaucoup trop restreint de sujets. Il retient particulièrement (p. 198 ) le moyen trouvé par Binet pour mesurer d’une façon absolue la supériorité de la mémoire . des chiffres. Au Seul point de vue du livre que nous citons, — la psychophysique et la mesure psychologique, — le mérite et, l'originalité de Binet sont donc bien établis par un spécialiste des plus qualifiés.
(U Chez Alcan, à Paris et chez A. Siffer, à Gand,
Dans l'excellent petit ouvrage belge du Docteur Decroly et de Mile Monchamp : L'initiation à l’activité individuelle et motrice par les jeux éducatifs : , ouvrage publié sous les auspices de l’Institut J.-J. Rousseau de Genève et de la Société belge de pédotechnie, nous voyons adoptées comme des ee les idées essen- tielles de Binet.
L'école russe, si intéressante et originale, pour ne citer que Bechterew et Pavlov, le connaît très bien.
La remarquable étude du professeur suisse, Marguerite Evard, sur L’adolescente (Fischbacher) cite souvent Binet avec éloge, notamment pour l'étude de l’attention.
Le numéro du 13 décembre 1924 de L’Educateur , revue pédagogique officielle de la Suisse romande et. organe de l’Institut J.-J. Rousseau où Binet ne compte que des-admirateurs, publie une étude de Mme Hélène Goldbaum sur les nouvelles écoles d'Autriche. Inspection médicale bi-annuelle, étude des enfants, méthode
active, travail personnel de l’élève : encore l'influence
du Maître.
Enfin, la France, où l’on se méconnaît trop souvent.
M. Jean Delvolvé voit surtout la supériorité de Binet dans son perfectionnement des tests qu’il combine ingénieusement de manière à créer des méthodes nouvelles et à fournir des recoupements précieux. Il en parle dans sa Technique éducative : « Cette multiplication des tests va très directement dans le sens des’ préoccupations de Binet qui considérait le nombre et la variété des épreuves comme la meilleure garantie de la valeur des conclusions : elle peut donc être légitimement regardée comme un développement de son œuvre » (188).
M. Henri Piéron qui a succédé à Binet dans la direction du laboratoire de la Sorbonne, parle de son prédécesseur avec éloge dans La Revue de Psychidtrie. Il reconnaît la valeur de la méthode du questionnement
que les Allemands ont essayée. Bien que préférant la méthode objective à l’introspection qu’il critique, il déclare que Binet à bien perfectionné celle des tests.
Mais parmi tous ceux qui ont ainsi rendu un hommage mérité à l’auteur que nous étudions, celui qui à peut-être le plus nettement montré la valeur et la portée future de son œuvre, c'est M. Kostyleff, dans son excellent ouvrage : La crise de la psychologie expérimentale (4) publié tout juste avant la mort de Binet, en
Son nom est cité à plusieurs reprises dans ce livre qui lui consacre même un chapître tout entier : le troisième. Tout en montrant la grande importance de l’école allemande de Wurzbourg par l'analyse lumineuse des travaux considérables autant qu'originaux de Wait, de Messer et de Buhler, Kostyleff recommande, à plusieurs reprises, la méthode propre à Binet et qui lui apparaît surtout supérieure par la part qu'elle fait à lintrospection, objective. Disciple et admirateur de Bechterew, partisan déterminé de l'étude — par le laboratoire et dans les milieux scolaires ou d’adultes — des réflexes cérébraux, Kostyleff montre bien les dangers de la psychométrie, l’inutilité de la mesure comme du calcul de la force ou de l'intensité en psychologie expérimentale. Ce sont les modalités qualitatives qu'il importe de scruter et de bien établir, selon lui. Il est donc complètement d'accord avec Binet dont il apprécie hautement l’œuvre féconde.
Il ne se contente pas d'admirer, il poursuit et complèle, ce qui est beaucoup mieux à tous égards. Les vingt dernières pages de son livre nous paraissent devoir être considérées comme la meilleure analyse, peutêtre, de la méthode des tests propre à Alfred Binet.
Prenant Pie RAR de EUR ur typique d'Ar-
| se Tr 1342
1) Alcan, éd. Cet ouvrage, absolument hors pair et indispen= sable, en est encore à sa première édition !
maände et de Marguerite, il entreprend de compléter et préciser L'étude expérimentale de l’intelligence : A y réussit. « Il est évident, écrit-il, que le type observateur présenté par Marguerite, révèle une tendance également puissante à la formation interne » (p. 154). Conformément à quelques-unes des hypothèses que nous avons émises sur la psychogénie, Kostyleff croit qu’il est indispensable d'étudier l’enfant de très bonne heure, en dehors de toute. influence étrangère : parents ou nourrice, afin de savoir à quel moment il passe du premier stade (observateur) au second (imaginatif). Les pages qui suivent présentent d'une manière excellente la future méthode des tests, dans le sens même entrevu et indiqué par Binet. Le problème de la pensée sans image paraît fort clairement résolu (p. 164), et dans Pesprit même où nous l’avons étudié ci-dessus, avant de connaître l'ouvrage d’ailleurs.
Les huit groupes d'expériences que préconise Kostyleff sont la meilleure suite des tests de Binet. En voici l'indication résumée pour encourager nos lecteurs à connaître et méditer cet excellent guide, aussi clair que prudent et profond.
1° Recherche, par les tests de mots ou d'images établis déjà par Binet, du moment où l’on voit apparaître. chez l'enfant, en plus des images périphériques, des images d’origine interne :
Recherche du facteur interne qui fait surgir celles-ci et qui est probablement émotionnel ou cénesthésique. Origine de l'imagination créatrice.
2° Cette étude, poussée plus loin et en profondeur. conduit à la distinction des images qui représentent des objets (substantifs) et de celles qui expriment des qualités (distinction qui aboutit à discriminer les réflexes homosensoriels du deuxième cas, des réflexes hétérosensoriels du premier. Il faudrait aussi analyser les rapports actifs ou passifs exprimés par les verbes et tâcher d'établir, par la pychogénie, l’ordre chronolo-
gique d’apparition de ces trois sortes fondamentales de mots. à
3° Etude de la formation des premiers jugements. Quel est celui qui apparaît le premier : l’analytique ou le synthétique ? Le mécanisme du jugement est-il libre, spontané, ou suppose-t-il une sorte de « montage » comme on le postulait à Wurzbourg ? (Ce « montage » est un très proche parent de l’attention réflexive, selon nous).
4° Etude des associations par les tests de mots de Binet et de Ziehen, en tenant compte des discriminations (associations externes et internes) de Wundt, Kraepelin et Aschaffenburg. Ceci se rapporte de très près à l'étude des types de Binet et la précise utilement.
5° L'absiraction. « 1] s’agit de rechercher à quel moment les notions abstraites apparaissent dans le vocabulaire de l'enfant, c'est-à-dire à quelle étape de son développement, le cerveau se trouve enrichi d'une fonction nouvelle, de formation d'images mentales par reproduction des réflexes empruntés à un grand nombre de perceptions concrètes » (164).
Recherche délicate mais grosse de conséquences ; ajoute avec raison Kostyleff. (Remarquons toutefois, pour préciser le problème, qu'il ne s’agit plus ici d'images mais de schèmes.)
6° La meilleure preuve, c'est que nous aboutissons maintenant et logiquement à l'étude des mots sans image. Il faut ici savoir interpréter comme Binet.
7° Le raisonnement peut devenir l’objet d’un septième groupe d’expériences « dans lesquelles interviennent deux puissants facteurs à analyser : la volonté et l'habitude ». Ici, de nouveau, Binet est cité en exemple.
8° Enfin, l'étude de l'attention, que Kostyleff considère comme un « équilibre » et qui nécessite tout spécialement la contribution des psychiâtres.
Si Alfred Binet a pu connaître cet ouvrage précieux
avant de mourir, ii aura certainement goûté, grâce à lui, la meilleure des récompenses : celle de voir ses longs efforts reconnus, vraiment appréciés et fort intelligeniment poursuivis. C’est à ce dernier titre surtout et comme complément de l’œuvre de Binet que nous avons cru devoir insister sur l’appréciation « active » de M. Kostyleff dont la valeur en psychologie expérimentale est considéräble et dont la méthode s'apparente de si près à celle que nous étudions ici.
Enfin M. H. Delacroix, Professeur à la Sorbonne, dans ses contributions remarquables et nombreuses au nouveau traité de psythologie de G. Dumas, met souvent en valeur les travaux originaux et les initiatives de Binet, | C’est évidemment par sa méthode d’introspection objective et expérimentale si passionnante quand on l’a pratiquée, que le nom de Binet peut et doit se répandre enfin parmi nos jeunes éducateurs de tout grade (). C’est par elle d’ailleurs, que le Maître, qui visait plutôt une discipline qu’une technique, disons-le une dernière fois, aura la meilleure influence sur eux.
Quels conseils donne-t-il, en effet, à ceux qui veulent collaborer avec lui mais qui restent passifs et attendent tout de lui, comme des élèves ? Nous les trouvons dans l’un de ses comptes-rendus familiers mais profonds qu’a publiés le Bulletin de la Société pour l’étude de l'enfant :
« Ces personnes adressèrent constamment au bureau de notre société la même demande; nous voulons apprendre à observer, nous voulons pratiquer la psychologie, nous voulons faire de la science. Comment fautil s’y prendre ? Messieurs, à mon tour, je m'adresse au
(D A ce point de vue, le passage de M. Paul Lapie à la Direc= tion de l’ nseignement Pcniaire en France, Ares très tite. Collaborateur de Binet depuis qu’il professait à Tunis, il l'a placé parmi les auteurs à étudier dans les écoles normales, 6
plus savant de ceux qui m'écoutent et je le défie de répondre en deux mots à des questions de cette complexité. À vrai dire, on ne peut y répondre ni en deux mots, ni en cent. C’est une grande erreur de croire que la méthode scientifique s’apprend verbalement par la lecture ou par les cours : elle s’apprend par l'exercice et par l'effort personnel. 11 faut se mettre aux prises avec la nature, et là, essayer de la comprendre, avec la résignation de commettre bien des erreurs de débutant, mais avec le courage de se corriger, et la modestie nécessaire pour demander des conseils à ceux qui en savent davantage : c’est la méthode expérimentale appliquée à l'éducation des esprits, je n’en connais pas d'autre. Nous disons donc patiemment à tous ceux qui viennent à nous : nous Sommes prêts à vous donner des conseils, des directions, des indications bibliographiques. Mais, d'abord, faites preuve d'initiative, en imaginant par vous-mêmes un sujet d'étude, dressez un plan, müûrissez-le, commencez par quelques petits essais. En un mot, travaillez, et le Bureau vous aidera ». (Bull. de la Soc. Libre, n° 19, p. 59).
Nous souhaitons que les éducateurs qui voudront bien lire cet ouvrage (écrit avec le seul désir de mieux faire connaître Alfred Binet, de ses compatriotes surtout, puisque l'étranger lui rend hommage déjà depuis longtemps) comprennent bien cette dernière citation, La psychologie expérimentale qualitative et basée sur l’introspection objective, celle qui caractérise véritablement Binet, n’est pas une science définitive et qui puisse faire l’objet d’un enseignement dogmatique et classique. Elle est encore en plein devenir. Elle ne nous offre probablement que certains de ses aspects. Avec les progrès de la science médicale, pathologique et psychiâtrique; grâce aux révélations des traumatismes cérébraux et des chocs nerveux de guerre; par les révélations curieuses des recherches endocriniennes et la conception d’un système neuro-glandulaire procédant à
la fois du grand sympathique et du nerf vague après enfin les découvertes connexes, parallèles et utiles indirectement aussi, des énergies atomique et cellulaire, nous pouvons espérer beaucoup.
Mais cette base scientifique devraït être surtout biochimique selon nous, c’est-à-dire orientée nettement désormais plutôt vers l’analyse stricte, précise et complète des tissus nerveux comme de leurs produits spéciaux (la cholestérine par exemple). Et cependant, quoique indispensable, elle ne saurait suffire. 11 faut y joindre l'observation patiente, sagace, méthodique de l’être vivant et surtout de l’enfant qui, par la variété et la naïveté de ses réactions, nous permet de saisir sur le vif et assez aisément, les principaux caractères d'un comportement et les étapes fondamentales de Ia psychogénie. è
Les laboratoires scientifiques serviront donc puissamment à poursuivre les recherches de ce novateur original et profond, sorte d’amateur de génie venu par goût à la science de l’éducation, que fut Binet. Mais ils ne nous fourniront jamais, je crois, que la substance, que les matériaux, avec quelques rayons lumineux qui éclaireront aussi notre route.
La forme même de la découverte, l'architecture si j'ose dire, de l'édifice nouveau, —plutôt pédologique parce que psychologique, pédagogique, scientifique et philosophique en même temps, — nous seront données espérons-le, comme les grands systèmes de l’esprit humain, par la méditation profonde et la synthèse hardie d’esprits puissants. Mais ces esprits (car toute œuvre étendue devient une collaboration forcée aujourd’hui) ont besoin de connaître autre chose que leur moi par l’introspection néoplatonicienne et subjective. Ils ne sauraient ignorer les faits modestes et pourtant gros parfois de découvertes, que les éducateurs peuvent observer chez leurs élèves, que les parents devraient ausss: étudier avec amour dans leurs enfants,
Si nous jetons un coup d'œil en arrière sur l'œuvre entière de Binet, nous voyons plus d’esquisses que de tableaux achevés, plus de plans que d'œuvres finies, plus de projets que de résultats définitifs. Par son inachevé même, cette œuvre, telle une inscription antique à demi effacée, est très riche de suggestion. Dirai-je qu’elle vaut peut-être surtout par cela même ?
Il importe donc, que dans tous les établissements français d'instruction, on se mette résolument à l'œuvre, comme on l’a déjà fait, pour notre confusion, hélas ! à l'étranger. À défaut d’une technologie complète, Binet nous offre assez d'exemples typiques. Etudionsles de très près. Sachons surtout oser. Faisons preuve d'initiative, comme il nous le recommande lui-même. Si nous nous trompons parfois, rappelons-nous ce qu’il déclarait après une expérience manquée et disons-nous que, dans la psychologie expérimentale comme dans toute science d'observation, l'échec est souvent fécond et puissamment instructif. L'échec, c'est le contact de l'inconnu : il est parfëis le seuil de la découverte.
Comment se décourager dans cette lutte passionnante pour la recherche d'un monde nouveau, — combien merveilleux ! — celui de l’esprit, avec, pour champ d'observation, les yeux splendides de nos enfants. Cei amour profond et actif de l’humanité, dans ce qu'elle a de plus beau, de plus franc, de plus riche d'avenir et de joie, carcatérise bien Binet et l'explique tout entier. Nous l'avons senti vibrer, quoique contenu jalousement, tel un secret, dans toutes les pages de son œuvre, à chaque geste de ses expériences. Ayons-le nous-même, cet amour, si nous voulons trouver aussi.
Quand on le possède vraiment, les grands problèmes de la psychologie expérimentale paraissent plus accessibles, Chacun de nous, à défaut de laboratoire, peut avoir ou des enfants ou des élèves et les étudier patiemment avec les meilleurs instruments de Marbe et de Binet : du papier, un crayon, sans oublier la patience,
Alors la somatoméirie et l'inspection médicale collaboratrice ayant révélé, pour chaque individu, son substratum physiolagique, résultante complexe de l’héréaité comme du milieu, il est possible sinon facile, grâce aux schémas laissés par Binet pour la recherche des types, le schéma de la pensée avec ou sans images mentals, l'attention ou la mémoire, la suggestibilité, les aptitudes, la conscience psychologique et la conscience morale, de chercher, de vérifier, même de découvrir encore.
. Alfred Binet a donc ennobli cette haute fonction
de l'éducateur. Celui-ci, grâce à lui, n’est plus l’an-
cien bon élève, héritier mais un peu trop esclave parfois du passé dans une sorte de perpétuel monitorat et qui s'applique à enseigner clairement, élégamment, d’après les normes établies. Il devient véritablement homme d'avenir, de. découverte et d'action novatrice, celui qui se base sur ce qu’on lui avait enseigné mais qui le complète sans cesse pour former des esprits de plus en plus puissants, équilibrés et profonds, sans oublier de tremper, de libérer, d’exalter des âmes. Il est encore et toujours psychologue plus que pédagogue, attentif à se perfectionner lui-même par l’étude constante de chaque élève. El le jour que nous croyons proche, dont l'aube pointe déjà, où l’œuvre éducative remplacera vraiment le seul désir d’instruire et d’enseigner, où le souci de former harmonieusement un corps, une intelli-
gence et une conscience, prévaudra sur l’orgueil des
concours, l'humanité franchira une grande étape. Ce
jour-là seulement, Binet sera vraiment compris, admiré
et aimé, comme il mérite de l'être.
L'ÉDUCATEUR Hs 1: 319
Norte. — Nous tenons à signaler, en toute sympathie, deux études d'ensemble sur Alfred Binet qui ont paru alors que celle-ci, commencée en 1921, n’était pas encore achevée. M. Robert Martin, a soutenu en Sorbonne, le 19 décembre 1924, une thèse complémentaire sur Binet, qui met en lumière les principales œuvres du Mattre. Dans L'information scolaire , en 1924 et 1925, M.
Caron à publié une suite fort intéressante d'articles sur
Alfred Binet. Nous croyons être à peu près d'accord avec M. Martin et M. Caron sur les points essentiels. Pour notre part, nous avons voulu voir de très près tout ce que Binet a écrit, réalisé et même tenté. Plus encore, nous avons tâché de l’imiter, et de poursuivre
son œuvre, au Cercle de Luchon notamment dont les
huit principales années d'expériences sont résumées dans notre « Essai d’analÿse psycho-sensorielle ». Nos trois études sont donc complémentaires et indépendantes l’une de l’autre.
P. S. — Au moment où ce livre est entièrement composé, nous recevons une excellente traduction espagnole des tests de Terman par le professeur Alfredo Samonati, en Uruguay. L'auteur dans de nombreux passages ajoutés à sa traduction, prouve qu'il connaît fort bien et apprécie hautement Alfred Binet. Ainsi fructifie, grâce surtout à Rouma, l’enseignement du Maître en Amérique, aussi bien latine qu’anglo-saxonne.
(Enciclopedia de Educacion — Montevideo — Direccion de ensenanza primaria y normal — Junio de 1929).
Il importe de souligner le caractère officiel de cette publication.