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C. — L'EDUCATION MORALE

L'éducation morale n’est plus qu’un aspect pragmatique appliqué aux fins sociales, répétons-le, de l’éducstion intellectuelle ainsi comprise. Bonne organisation physique, percepts justes, concepts sages, idéation logique et bien équilibrée, aboutissent naturellement à ce que Binet a fort bien défini, dans Les Idées modernes , l'homme normal, par opposition, sans doute, aux divers anormaux. Les bonnes habitudes intellectuelles dont nous venons de voir l'importance, avec le coefficient cœnesthésique et la préoccupation des fins sociales, se transforment facilement en bonnes habitudes morales.

L’émotion. — Son importance en éducation morale

Si quelque chose cependant peut distinguer ces deux formes principales de l’éducation, c’est bien la vie affective de l'esprit, les manifestations supérieures de la sensibilité (4), Il est donc intéressant de connaître l'opinion de Binet sur les émotions. La théorie célèbre (ou plutôt les esquisses successives qu’on à ainsi nommées) de W. James, l'ont séduit mais non convaincu. C’est

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(1) Tout en déclarant très claire et séduisante, la théorie intellectualiste interne des émotions et de l'effort, de W. James, Binet déclare en effet : « ... mais on reste perplexe, et on se demande si cette clarté de conception n’est pas un peu artificielle, si l’affectivité, l'émotivité, l'effort, la tendance, la volonté, se raménent bien à des perceptions ou si ce ne sont pas plutôt des éléments

* irréductibles qu'il faudrait ajouter à la conscience : ... le désir et la conscience, ne représentent-t-ils pas, à eux deux, un quelque

ainsi que, tout en critiquant de très près, dans le tome XV de L’Année Psychologique, l'ouvrage de Revault d’Allonnes sur Les Inclinations , il y relève la phrase suivante : « L’émotion est le retentissement psychique d’un état viscéral », affirmation conforme aux‘ théories de James, de Lange et de Sergi. Binet rétorque : « Il nous semble que Revault d’Allonnes est plus près de la vérité quand il détache l'émotion de l’inclination et montre que c’est par l’union de la perception cœnesthésique et de la tendance motrice, que la vie affective se constitue, La vie affective n’est donc plus seulement réduite à une perception ».

M. G. Dumas, dans son récent Traité de psychologie (II, 1107) fait une analyse physio-psychologique de l’émotion. Cefte analyse, fort intéressante et très bien conduite, se termine ainsi :

« Autant qu'on en peut juger, l'émotion ne se qualifie et ne s'organise qu'après avoir traversé une période de désarroi où les deux systèmes (sympathique et parasympathique) peuvent prédominer alternativement. »

Ceci confirme, par conséquent, nos aperçus antérieurs,

Nous voyons donc que la vie morale se trouve rattachée à sa base au fonctionnement d'un nouveau sens mystérieux qu'il ne faut pas confondre avec le kinesthésique ou musculaire. C'est le sens cœnesthésique ou organique que l’on vient de découvrir et qui pourrait résulter d'une fonction spéciale du grand sympathique et du nerf vague. On l’étudie actuellement avec le sys-

chose qui n'appartient pas au domaine physique et qui forme le monde moral ? ;

C'est une question que je laisse sans réponse. « L’Ame et le Corps, 96 ». IL considère ici le désir comme une sorte de complément de la conscience.

Son monisme en la matière s'était affirmé déjà avec plus de force : « Je suis arrivé finalement à cette conviction que nous ne savons pas du tout la différence et les relations qui existent entre une pensée et une émotion. », (An. Psych. XVI, pp. II et IV).

tème endocrinien, le rôle des hormones et les troubles neuro-végétatifs (V. G. Dumas, op. cité, II, 1071 et suiv.).

Ici encofe, Alfred Binet se sera donc révélé précurseur. Dans le tome XVI de L’Année Psychologique, et à propos de « la folie maniaque dépressive », il constate que les maniaques sont plutôt en imminence émotive et que « là vie des émotions est surtout paroxysmale » (212). Il reprend alors la théorie de W. James et fait remarquer, à ce sujet, que l'émotion ne peut pas être réduite à un état de conscience comme une notion quelconque ou un percept achevé (). Il y a quelque chose de plus qui distingue précisément le moral de l’intellectuel. Toute émotion suppose « une décharge » qui est l'élément primordial et que nous nommons excitation. Les perceptions n’en sont que les témoins, dithil. Quant à l'émotion, elle est secondaire à la décharge : « Elle en est la prise de conscience par l'intelligence et, en plus, elle contribue à établir un grand nombre de variétés de décharges ». Il complète donc, corrige même la théorie de W. James et ne veut pas que l'excitation émotionnelle ne soit que de la connaissance, Avouons d’ailleurs que son argumentation n'est pas sans défaut ici et que, par exemple, l'acte de percevoir joue, à notre avis, un rôle dynamique tout autre que celui de simple témoin. Nous revenons encore à l’'apposition de l'idéeforce et du sentiment-force sans parvenir à l'expliquer à fond, parce que l’on ignore trop encore le subconscient.

L'émotion, croit Binet, ne joue aucun rôle dans la connaissance. Mais elle fait naître la préférence, l'intérêt et les convictions : c’est donc un adjuvant, et son rôle comme tel est important. On peut la considérer

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.® C’est absolument l'opinion de M. Delacroix (G. Dumas, op. cit. II. 106), qui ne veut pas confondre le souvenir d'une émotion avec celle-ci et qui, complétant Binet, dècouvre, dans toute émotion réelle : « une attitude actuelle, une position présente, un parti-pris »,

pu L'ÉDUCATEUR 973 comme une attitude de l'esprit, ajoutera-t-il l’année suivante, en revenant sur cetée question qui le passionne. Gette parenté qu'il établit ainsi clairement et d'un seul mot, doit être retenue comme très probablement réelle. N'est-ce pas, pour la première fois, un essai de détermination expérimentale et scientifique de la « frontière » de l’intellectuel et du moral ? Il scrute encore attentivement ce problème délicat : « L'émotion existe quand l'attitude est réalisée; elle devient consciente quand l'attitude est perçue (28). L'émotion, c’est l’attitude; et l’émotion sentie, c’est l’attitude plus un certain nombre de sensations organiques » (29). C’est ainsi qu’il déclare « désintellectualiser » l'émotion à laquelle il reconnaît trois caractères principaux : (c’est nous qui soulignons),

1° Elle paraît surtout corporelle, puisque notre attention est attirée sur des sensations ayant le corps comme siège et comme excitant;

2° Elle paraît plus individuelle que la pensée, puisque l’attention est attirée sur nous, sur notre corps; \

3° Elle paraît affectée surtout de qualités agréables ou désagréables, puisque c’est là la caractéristique des sensations organiques.

En étudiant les phénomènes de transfert provoqués par l’aimant (Rev. Phil. XIX, 400) phénomènes déjà signalés dans notre étude, il a découvert qu’il existe une classification des émotions et qu’elles peuvent être complémentaires comme, par exemple, la gaîté et la tristesse (), En comparaison avec la succession automatique des couleurs complémentaires par fatigue rétinienne. il a encore constaté « que, lorsqu'une émotion a duré un temps assez long, elle fait place, pendant un moment, à une émotion de genre contraire qu'on pourrait

(D) Conception de précurseur, à rapprocher de la fine et profonde analyse récente de M. G. Dumas : « La douleur et le plaisir », (Rev. Phil. 1929-174).

appeler avec assez de justice, l'émotion consécutive ». Il paraît vouloir établir scientifiquement son monisme.

Ceci explique les changements brusques d'humeur chez les névropathes, et même le besoin de rire qui se manifeste après une période de tristesse chez les grandes personnes ou de tension intellectuelle chez les enfants dont le « fou rire » (la bête noire de Binet, dans ses tests) peut être parfaitement innocent. Ainsi encore le « spleen » chez les mondains gavés. Ne pourrait-on en tirer parti, en pédagogie nouvelle, pour essayer de varier les émotions d’abord, de graduer et d'affiner ce que nous pourrions nommer : la gamme émotive, afin d'éviter — ce qui vaut mieux que de sévir — les causes de ces changements forcés d'humeur ? L'inhibition elle-même peut s'acquérir graduellement par l’éducation ainsi comprise, croyons-nous.

Remarquons aussi la grande force de suggestion qui.

émane des émotions. Ribot l’a bien mise en valeur dans sa Logique des sentiments . Binet compare ceux-ci très justement à « une émotion du dedans qui nous suggestionne autant que la réalité du dehors » (An. Psy. XVI, 261). Et ce sont d'elles, précisément, que naissent les convictions les plus fortes, les plus ardentes. Ce convictions font apparaître encore cette mystérieuse transformation et élaboration subconsciente qui semble obéir aux lois d’affinité et de ressemblance. Binet remarque, par exemple, que les philosophes arrivent souvent à se rallier à certains systèmes, beaucoup moins par conviction raisonnée que par harmonie avec leur goût et leur nature intime. Combien cette remarque est encore plus vraie pour tous ceux qui ne sont pas philosophes ! Evidemment, tout serait parfait, comme il le croit, ou bien moins imparfait, si les convictions dérivaient toujours du raisonnement et des idées claires. Mais ce bonheur n'arrive qu'après de sérieux progrès en psychologie comme en pédologie.

Il importe cependant, pour terminer ce paragraphe

sur l'émotion, d’en saisir l'importance sans exagérer son rôle. Cette discrimination délicate, il la fait avec sa finesse habituelle, dans le tome XVI de L’Année Psychologique, à propos du pragmatisme qu’il rapproche curieusement de l’aliénation !

Selon Binet, l'émotion porte en elle un principe juste qui nous fait attacher aux choses qui ont un sens, une valeur pratique : Mais, ajoute-t-il, « on attribue follement à l'émotion cet autre droit, bien différent, de dicter la solution; on fait dépendre la vérité des choses du - sentiment qu’elles nous inspirent, alors que le sentiment n’est point un critérium de vérité, mais seulement de préférence ou pour employer le mot technique, de valeur » (258).

Ce jugement, conforme à peu de chose près, aux théories de Ribot met au point les exagérations de ceux qui ont voulu exalter le sentiment-force aux dépens de l’idée-force. Il n’a que plus d'importance puisqu'il est prononcé par le créateur de l'analyse qualitative en psychologie.

Le Caractère

Tout cela nous conduit à parler du caractère dont nous avons dit peu de chose jusqu’à présent, Essayons de montrer, avec Binet, sa spécificité morale. A quoi tient-elle ? À ce que les émotions-passions dépendent de lui. Or ces émotions-passions, très proches parentes des idées-forces ou des sentiments-forces, sont des facultés organisatrices. D’après les travaux de Kraepelin, de Sérieux et de Capgras, elles sont constitutionnelles et incurables. Elles naïssent de nos antécédents. Elles sont la manifestation la plus spontanée et la ue irrésistible de notre comportement.

Dans La Suggestibilité (p. 5), l’auteur montre que l’on ne peut étudier complètement le caractère si on ne tient pas compte de la suggestibilité qui en forme le

fond. Il distingue nettement l'aspect moral du problème du caractère dans L’Année psychologique (T. XV- 1909) après une étude sur des imbéciles d’âge et degrés divers : « Il n’existe pas de relation entre les types de caractère que nous avons décrits et un certain niveau mental » (7). Cette remarque vaut aussi pour les normaux.

L'étude scientifique du caractère a particulièrement retenu Binet, Il se montre sévère pour M. Malapert qui. sous un titre prometteur, n’a donné, à ce sujet, que ce qu'il nomme « un échafaudage factice ». M. Malapert était d’ailleurs de très bonne foi et croyait qu'on pouvait étudier ainsi le caractère. Mais Binet lui fait remarquer que ce n’est point là une méthode. Il est impossible, dit-il, d'étudier en bloc et d’un seul coup, le caractère : il faut fractionner. Et, comme sa critique est toujours constructive, preuve d’un esprit de première valeur, voici ce qu'il propose

« Si je devais commencer une recherche de ce genre, je choisirais avec le plus grand soin une circonstance importante de la vie — ou même une circonstance artificiellement arrangée — dans laquelle les individus doivent montrer une partie de leurs aptitudes intellectuelles et morales, et j’étudierais une série d'individus: je chercherais comment ils se comportent, ce qu'ils éprouvent, ce qu'ils disent, ce qu’ils pensent et ce qu’ils font dans cette circonstance : j’obtiendrais ainsi, d’après nature, une série de réactions diverses que je grouperais, que je classerais et d’où je chercherais à extraire les réactions-types autour desquelles je réunirais les autres. Ce ne serait pas là certainement ce qu’on appelle une étude du caractère, ce serait l'étude soigneuse d’une face spéciale du caractère, d'une forme particulière d’adaptation de l'individu au milieu; ce serait une étude plus modeste, plus étroite mais autrement précise et féconde que toutes ces vues théoriques et ces classifications abstraites »,

Disons donc plutôt, d'accord avec l’ensemble des tra-

vaux de Binet : les caractères que le caractère. Variable chez le même individu selon l’heure et les circonstances, surtout d’après l’état cénesthésique 4 dont il convient de tenir compte beaucoup plus qu'on ne l’a fait jusqu’à présent, le caractère doit être rattaché au problème du subconscient ou du comportement qui se confondent Souvent comme nous le disions, certain jour, à M. Henri Piéron. En tout cas, l'éducateur ne peut œuvrer sans étudier de très près le fond constant et même les variabilités du caractère de son élève par l'observation constante et l’introspection sagace.

Ce que nous avons dit antérieurement des {hèmes et surtout des allitudes psychiques concourt nécessairement à l'analyse du caractère selon Binet. Nous croyons

inutile de le répéter ici. Regrettons simplement que.

M. G. Poyer, dans son intéressante étude sur le caractère parue récemment ®) n’y fasse pas la moindre allusion.

La volonté

Toute éducation morale suppose le problème de la volonté. Binet a essayé de le résoudre dans le tome XVII de L'Année psychologique : Il conçoit que la volonté est d'abord une attitude :

« J'ai jugé inutile de montrer que la volonté est aussi une attitude motrice, et qu'elle diffère de l'émotion en ce que l'attitude conduit à une action réelle, spéciale, sur laquelle l'attention se fixe, et dont la réalisation est accompagnée d’une conscience musculaire précise. Je renvoie pour cette question, au travail tout récent de

(1) four M. Delacroix, lc caractère n’est autre chose que l'habitude affective, (G. Dumas, op. cit. IT, 107). (2) G. Dumas (op. cit.) Il, 175.

En

Michotte et Prümtz, intitulé « Etude expérimentale sur le choix volontaire et ses antécédents immédiais ». (Arch. de psych. déc. 1910, t. X.) On trouvera dans ce travail beaucoup de faits qui serviraient à montrer la parenté de l'attitude-volonté avec l’attitude-émotion et avec l’attitude-acte intellectuel, (33-34; Note).

Il critique le « fiat » de William James qui n’explique pas grand’chose et cite le mot de Ribot : « Le je veux constate une situation, il ne la crée pas », qui réduit trop, selon Binet, le rôle de la volonté. Comment alors la concevoir ? Les attitudes se succèdent et se chassent (comme les images ajoutons-nous dont elles dérivent d’ailleurs) :

« Dans ce combat, il arrive que certaines attitudes qui triomphent sont dites volontaires. Or, si elles sont volontaires,'ce n’est pas qu’elles résultent de notre volonté-conception qui n’est exacte qu’en gros, à un poini de vue pratique, moral et social — c’est parce qu’elles présentent un certain nombre de qualités, de propriétés, de formes, qui sont considérées comme des signes de volonté. Mais rien ne prouve que ces signes jouent, visà-vis de l'attitude, la fonctieñ de causes » (87).

Binet montre ensuite la nécessité du temps, du choix équilibré. À ce propos, il remarque très justement qu'il entre toujours dans la volonté, « une certaine appréciation de valeur ». Il aboutit alors à cette conclusion :

« En tenant compte de tous ces caractères qui existent comme éléments composants dans la notion de volonté, on arrive à une notion plus pleine et plus juste de la volonté que lorsqu'on n’y voit qu’une entité abstraite, un pouvoir. On comprend en même temps que la volonté est un ensemble de caractères, de modalités qui accompagnent et définissent une certaine attitude, et. non une force qui la produit.

« En deux mots, la volonté n’est pas une cause mais une qualité de certains processus » (38).

Quelques années après, il ajoute, sa conception dy-

namique s'affirmant : La volonté est dynamogène : un sujet anesthésié qui serre volontairement le dynamomètre produit toujours plus quand il veut serrer que lorsqu'il le fait inconsciemment (Rev. Phil. XXVII, 159).

Il conclut enfin par une sorte de monisme, comme ailleurs : « Notre moteur à nous, c’est la volonté, c'est le sentiment, c’est la tendance. La volonté est peut-être - la fonction psychique la plus caractéristique, puisque, comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire, on n’en trouve point d'analyse dans le monde de la nature. Ne séparons donc pas la volonté de l'intelligence, incarnons-les l’une dans l’autre et, au lieu de représenter la fonction de l'esprit comme ayant pour but de connaître, de prévoir, de combiner des moyens et de s'adapter, nous serons plus près de la vérité en nous représentant un être qui veul connaître, qui veut prévoir, qui veul s’adapter, car, au fond, il veut vivre » (L’Ame et le Corps, 172).

Plus loin (289), il dira que la volonté est une résultante, sans doute veut-il entendre par là qu’elle résulte (comme l'attention), d'un état d'équilibre physiopsychologique. C’est fort possible.

L'éducation morale de Binet doit donc avoir pour but comme pour critérium majeur, la vie et la vie seulement. Cet auteur s'apparente de très près ainsi avec une nature ardente, remarquable et disparue en pleine jeunesse, le philosophe J. M. Guyau que nous admirons tout particulièrement comme éducateur laïque.

La Conscience morale

Nous avons dit que Binet s'est beaucoup occupé du problème de la conscience psychologique, Voyons maintenant la contribution apportée par lui à l’étude de la conscience morale,

si

Plus hardi que F. Rauh, pourtant pénétrant et méthodique, mais qui a hésité, au moment de conclure, dans son Expérience morale (1), Binet rapproche hardiment la conscience et la mémoire : « La mémoire n’est qu’une forme de la conscience : c’est la conscience des choses passées » écrit-il (AU. de la pers. 313). C’est donc, encore ici, par l'étude des psychoses qu'il a pu acquérir une notion nouvelle appuyée sur des faits bien observés.

Tous ces faits qui forment un ensemble imposant, non seulement considérable, mais judicieusement ordonné et d'autant plus suggestif, lui ont permis d'établir ses conceptions nouvelles de la conscience psychologique. Ils valent aussi pour l’étude de la conscience morale; mais nous n'y reviendrons pas car nous croyons les avoir suffisamment analysés et critiqués dans ce qui précède.

Il importe simplement de rappeler ceci que nous avons déjà dit pour la conscience psychologique :

Intimement liée au comportement individuel par les modalités propres à chacun, de la perception, de la conception, du raisonnement avec ou sans images, plus ou moins juste ou spécieux, la conscience est éducable, Quoique fortement conditionnée par l’hérédité aussi bien ontogénique que phylogénique (car la race et le milieu social influent beaucoup sur elle), nous pourrions la définir, en psychologie, le mode individuel de connaissance; en morale, le mode individuel de jugement et d'action. Sous ces deux formes, elle est fortement conditionnée par l'éducation comme par l'hérédité et le milieu.

Si une éducation bien comprise, à la fois physique et intellectuelle, basée non seulement sur le développement harmonieux des muscles mais des organes sensoriels, comme l’a très bien compris Binet, peut avoir

(1) Chez Alcan, Paris. qe Fe 2 TT RMTORE

une heureuse influence sur ia conscience psychologique qui devient plus complète et claire, nous en voyons aussi le bon résultat en éthique, dans une conscience morale plus fine, plus juste, plus énergique aussi puis- que l’idée claire, nous l'avons vu, tend vers sa réalisation.

La pluralité des consciences qui rappelle la « libido » de Freud et le rôle du démon tentateur dans nombre de religions, montre que l’image du faisceau, proposée par David Hume pour définir la substance et reprise par Binet, à plusieurs reprises, s'explique et s'applique ici. - II existerait peut-être, — soyons très prudent dans cette hypothèse à'vérifier, — non seulement une double conscience (Double Conciousness, écrivait Binet), mais plu- Sieurs rôles conceptuels ou d’action coexistant dans un individu. La résultante, sorte de parallélogramme des forces psycho-physiologiques, donnerait la direction ou l'orientation psychique, découverte capitale, intimement liée au problème de la conscience et qui le complète magistralement au point de vue éducatif.

Pour conclure, nous reviendrons au postulat lumineux des Altérations de la personnalité que nous citions au début de ce paragraphe. Quelles que soient ses croyances, ses théories métaphysiques, ses opinions philosophiques, Péducateur doit, pour réussir, concevoir d'une manière précise et « terre à terre » le rôle de la conscience morale. D'origine divine, elle risque d’aboutir au fatalisme oriental ou au dilemme effroyable de Port-Royal. D'essence humaine, plus humble, plus diverse, êlle apparaît, foyer ou dyaliseur, comme un effort total du moi pour mieux. connaître et mieux vivre, dans le sens complet du terme qui est : action propre au bien commun.

Les études probantes sur la curabilité de certains débiles ou anormaux sont des plus réconfortantes. Elles montrent bien que l’âme est d’origine complexe et mystérieuse sur laquelle on discutera peut-être toujours

282 ALFRED BINET sans aboutir; mais qu'elle est aussi en partie dépendante du système éducatif. « Sauver des âmes » prend un sens nouveau pour nous, éducateurs, et signifie former patiemment, méthodiquement des esprits harmonieusement complets. Pour cela, l'éducation morale commence par une éducation (ou initiation) sensorielle et esthétique.au sens étymologique du terme. Un peu d'idéalisme : la préoccupation constante de la loi de Kant et des fins sociales, suffit à joindre intimement, au point de les confondre souvent, dans l'œuvre éducative, l’aspect intellectuel et l’aspect moral du problème. Le premier est plutôt la voie et le second le but, éclairés d'un même idéal de perfectionnement humain ().

+7 *+ Les Sanctions

Dans Les Idées modernes , Binet rappelle Rousseau et Spencer pour admettre, en principe, le système des sanctions naturelles ou système abstentionniste qui répugne, par l’exagération de certaines conséquences, à l'esprit français. Notre goût naturel de la mesure n’admet pas les sanctions disproportionnées. Binet le reconnaît lui-même d’ailleurs et conclut : « Ce qu'il faut prendre au système abstentionniste, c’est tout ce qui sert à développer la responsabilité des enfants ». Geci le conduit à une conception nouvelle et féconde de l'appréciation du travail, sous toutes ses formes, non par sa durée mais par ses résultats réels. L’éducateur doit apprécier non l’importance du résultat, mais bien la valeur de l'effort personnel : encore une application du dynamisme psychologique.

(1) L'étude expérimentale de la genèse de la conscience est entreprise, avec Montre très suggestifs d’après Lasoursky, dans notre « Essai d'analyse psycho-sensorielle et de psychogénie scolaire », où nous tâchous de continuer l'œuvre de Binet, (Chez Alcan). ‘

Ces sanctions que certains pédagogues à la vue courte, ont le tort de mépriser, il faut les justifier très soigneusement. Pour cela, une mesure est indispensable en pédagogie comme en psychologie, Voici ce qu’il en dit dans le tome XV de L’Année psychoiogique :

« L'introduction de là mesure en pédagogie n'a pas seulement une valeur théorique, un intérêt de science, elle nous apparaît comme un moyen, comme le meilleur moyen de faire régner partout, dans la classe, dans l’enseignement, dans les conflits de personnalités, l’influence décisive de ce contrôle sans lequel on ne peut rien faire de bon, dé précis ni d’honnête » (431).

Les moyens répressifs, avec démonstration élogieuse de quelques procédés anglais, les moyens excitateurs dont les meilleurs sont les plus directs, ceux qui font partie de l’action même que l’on désire faire exécuter à l'enfant (321) l’amènent encore à parler des « centres d'intérêt » sur lesquels nous ne reviendrons pas. Il recommande, pour l’'émulation indispensable, les récompenses et surtout les graphiques individuels de M. Boitel, qui sont expliqués dans le Bulletin de la Société Binet 4). Chaque enfant peut ainsi se comparer à luimême par la courbe de son propre effort qui réalise les résultats obtenus chaque jour. En passant, Binet décoche un nouveau trait railleur à de nombreux pédagogues qui croient moderne et démocratique de ne jamais noter ni classer les jeunes élèves !

« En pédagogie, on ne contrôle rien, c'est l'usage ». Signalons aussi des indications très fines sur le parti à tirer de l’amour-propre, de la vanité même, sur l’enseignement mutuel et la self-control ou discipline assurée par les élèves eux-mêmes. Binet termine en prouvant « qu'une éducation morale est possible, en principe, sans lé secours d’une discipline religieuse ». En-

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core un conseil de sagesse : ne faisons pas appel à la raison de l'enfant tant qu'il n’a pas de raison. Et celte conception jolie et féconde de l’enseignement moral mutuel qui est la plus belle forme et la meilleure habitude de l’altruisme : « Partout les grands devraient apprendre à s'occuper des petits. On parle beaucoup aujourd'hui d'enseigner la solidarité. L’enseigner par des leçons est bien; l’enseigner en la faisant pratiquer est encore mieux » (337). Voici l’un de ces éclairs qui jaillissent de la pensée de Binet et qui rayonnent non seulement sur son œuvre, mais sur celle de demain. Le problème de là responsabilité personnelle, à la lumière nouvelle de la conception d’une volonté résultante et non innée, apparaît ainsi : « … Loin d'admettre que la volonté existe en chacun de nous comme une sorte de « deus ex machina » qui intervient de la manière qui lui plaît, pour faire tout ce qui lui plaît, nous sommes convaincus que toutes nos actions sont déterminées par un grand nombre d’influences corporelles et mentales, des habitudes, des pensées, des manières de sentir, des dispositions inconscientes (encore mal nommées), des antécédents héréditaires, etc.; c’est de toutes ces causes grandes et petites, conscientes et cachées, que notre conduite est faite. Par conséquent, si on veut comprendre la psychologie d’un écolier, si on veut corriger sa paresse, ou lui donner de bonnes habitudes de travail, on ne doit pas se contenter d’accuser naïvement sa volonté, il faut pousser l'analyse plus loin, l’observer, l’étudier, afin d'arriver en quelque soïte à l'expliquer » (299).

En d’autres termes plus brefs, la volonté peut et doit être objet d'éducation. M. Jules Payot l’a prouvé.

Une question philosophique à peu près inéluctable se pose ici. Quelle à été l'attitude de Binet dans ces problémes, toujours pendants, de libre-arbitre, de mérite, de démérite ? Nous l’apprenons dans sa chronique bibliographique où il faut aller exhumer beaucoup de choses précieuses (V. An. Psy. 1898; 720-728).

À propos d’un livre de Hamon : Détferminisme el responsabilité , Binet se plaint de n’avoir pas été compris comme il est arrivé souvent. Il déclare admettre comme exacte l'hypothèse déterministe. Il fait une dislinction d’ancien psychiâtre entre les actes qui représentent notre caractère, notre personnalité morale et ceux auxquels on nous contraint. Il considère le libre arbitre comme une vérité morale, un jugement moral. C'est le résultat d'une évolution phylogénique d’abord, ontogénique aussi :

« Ce que nous appelons aujourd’hui notre distinction du bien et du mal, notre notion du mérite et du démérite, n’est que l'étape supérieure d’une activité psychique qui s’est lentement développée. Dernièrement Ribot à insisté sur cette genèse; il a montré que la notion intellectuelle du mérite et du démérite n’a été d’abord qu’un sentiment moral; «… J'ai suivi longuement (Revue philosophique 1888) les conséquences de mon interprétation et montré combien de faits elle explique; il y a dix ans que je l’ai écrite, et bien souvent j'y suis revenu pour la méditer; je persiste à croire qu'elle est la seule vraie, » Binet se montre donc partisan d’une morale sociologique et évolutionniste. Maïs la question de la responsabilité morale ainsi comprise, pose forcément le problème des déficiences psychiques, c’est pour cela même qu'il insiste encore sur les arriérés et les anormaux. à

Le problème de l'éducation morale nous apparaît beaucoup plus vaste mais plus réconfortant aussi maintenant. I1 ne suffit plus, comme se contentent de l’affirmer dogmatiquement encore les instructions officielles pour l’enseignement primaire, « d’incliner une volonté libre vers le bien »; il importe d’abord de créer cette volonté qui est, il l’a montré, la résultante de toute l’éducation, en la libérant, car les deux faits psychiques sont à considérer progressivement. L'enfant, en effet, est obligé de vouloir par mimétisme, imitation ou con-

trainte, avant d’être capable de vouloir librement. Taine, qui comparait l'esprit à un polypier d'images, aurait pu dire de la volonté qu’elle est un faisceau d’habitudes mentales, faisceau souple et non rigide, capable d'agir dans plusieurs sens et selon les circonstances. Une éthique nouvelle, vraiment scientifique et sociologique, en dehors de toutes les religions et les respectant toutes, peut germer de ces conceptions de Binet qui fut un laïque aussi résolu que tolérant, dans tous ses travaux.

Il applique ici à l’orthopédie morale qui procède directement de sa conception personnelle de l’orthopédie mentale, comme l’éducation morale de l'éducation intellectuelle, les théories expérimentales que Lombroso et l’école italienne ont rendues célèbres en les exagérant parfois d’ailleurs. Le coupable n’est pas toujours un malade plus justiciable des psychiâtres que des tribunaux; mais il l’est souvent et il faut en tenir compte, tant pour le juger équitablement que pour le corriger quand c’est possible. L'enquête sur la paresse a bien prouvé que celle-ci, 98 fois sur 100, résultait de causes pathologiques : maladie, anémie ou asthénie que l’on ne sait ni découvrir ni soigner (4), Et ceci fait songer à ce bagne lamentable de là misère qui étreint le grand cœur de Binet à plusieurs reprises : c’est dans les milieux de perversion qu'évoluent de pauvres enfants chétifs et mal nourris. D’où leur viendra, sinon de la société plus maternelle et prudente en même temps, le réconfort qui leur donnera, grâce à de salutaires influences, cette bonne volonté qui, depuis des millénaires, doit améliorer le monde ?

Mais Binet lui-même nous met prudemment en garde contre toute exagération dangereuse. Après avoir distingué finement la paresse d'occasion qui est cou-

(1) Nos enquêtes personnelles, dont le docteur R. Molinéry a aie voulu rendre compte dans la presse médicale, sont cancors antes,

pable, de la paresse de naissance qui ne l’est pas, il ajoute : |

« Nous ne voulons pas que le moraliste s’efface constamment devant le médecin » (307). Voilà qu: est sage car les enfants gâtés trouvent trop souvent une excuse facile dans la maladie vraie ou feinte. Binet ne veut pas non plus que l’on S’encombre de métaphysique en pédagogie. Il est partisan de l’autorité sans laquelle il n’y a qu’anarchie : « … En pratique et surtout à l’école, je suis pour que l'élève ait le sentiment qu'il est responsable de ses actions, de son travail et que, lorsqu'il est puni pour sa paresse, il l’est avec justice » (d°). Suit d’ailleurs une analyse, souvent sévère pour les parents et les maîtres, des sanctions ordinaires. Elle se termine ainsi (309) : « Pour un véritable éducateur, une répression ne se justifie que parce qu’elle à pour but d’améliorer l'individu, de le mettre mieux en forme, de lui permettre une adaptation plus exacte à son milieu. C’est pour l’amener au contrôle personnel qu’on le contraint; c’est pour assurer sa liberté ultérieure qu’on restreint sa liberté actuelle. Voilà la seule excuse de la main-mise que l'éducateur exerce sur lui ».

Cette conception non seulement libérale, mais libératrice comme la suggestion bien comprise, et qui considère l'enfant de très près, qui l'explique au double point de vue physiologique et psychologique pour le traiter sous ces deux aspects complémentaires, est bien celle de l'avenir. Elle a déjà rallié la presque unanimité des éducateurs.

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