III. — Quelle fut j sonnet d'Arvers? — Une décla
daralion de Tlu-od ville. — I^ sonnet d'Arvers, jugé
par Sainte-Beuve. — cr écrit à Musset que l'inspiratrice
lut Marie Nodier. — Arvers à l'Arsenal. — Les albums de Marie. — Principales pièces de vers qu'ils contiennent. — Deux quatrains inédits de Dumas fils. — Un ex-dono de Victor Hugo sur un exemplaire de Notre-Dame. — Comme quoi le sonnet d'Arvers n'est pas imité de l'italien. — Un madrigal du poète Cocquard. — Portrait de Marie Nodier. — Lettres de Ch. Nodier à Weiss. — Le talent poétique de Marie.
124 ALFRBD DE MUSSET
Pour endormir maille. — Sonnet inédit de Fontaney. — Le sonnet d'Arvers dans le monde. — Une lettre inédite de Mérimée à Sainte-Beuve à ce sujet. — Lettre inédite de Marie à Guttinguer. — Réponse de celui-ci. — A une dame dont le mari n'aime pas les sonnets. — Autre lettre inédite de Marie, où il est question d'une petite conjuration avec Arvers.
IV. — Arvers au théâtre. — Sa situation de fortune après la mort de son père. — Sa liaison avec Déjazet. — Lettres inédites de la comédienne. — Sur un portrait de la Camarq^o par Roger de Beauvoir. — Voyage d'Arvers en Italie. — Son carnet de dépenses. — Deux lettres inédites à sa mère.
V. — Découragement d'Arvers après la mort de sa mère. — Tattet lui remonte le moral. — Mariage manqué. — Mort de M'°e Desmalter. — Lettres inédiles d'Alfred Tattet. — Désillusions politiques d'Arvers. — Une lettre de lui sur le Prince- Président. — Maladie d'Arvers. — Lettre inédite deson médecin. — Arvers en traitement à Melun. — Son transfert à \a maison Dubois. — Ses derniers jours. — lise confesse à l'abbé Coquereau, son camarade. — Sa mort, ses funérailles.
§ I. LE BOULEVARD EN l84o
Musset, en quelques pa^^es demeurées inédites, nous a laissé une éblouissante description du boulevard de Gand:
« L'espace compris entre la rue Grange-Batelière et celle de la Chaussée d'Anlin, n'a pas, comme vous savez, Madame, plus d'une portée de fusil de long. C'est un lieu plein de boue en hiver, et de poussière en été. Quelques marronniers qui y donnaient de l'ombre ont été abattus à l'époque des barricades. Il n'y reste pour ornement que cinq ou six arbrisseaux et autant de lanternes. D'ailleurs, rien qui mérite l'attention, et il n'existe aucune raison de s'asseoir là plutôt qu'à toute autre place du boulevard, qui est aussi long que Paris.
« Ce petit espace, souillé de poussière et de boue.
LES CAilAAAOBS 1x5
est cependant un des lieux les plusa$^réables qui soient au monde. C'est un des points rares sur la terre où le plaisir est concentré. Le Parisien y vit, le provincial y accourt; l'étrantii^er qui y passe s'en souvient comme de la rue de Tolède à Naples, comme autrefois de la Piazetta à Venise. Restaurants, cafés, théâtres, bains, maisons de jeu, tout s'y presse; on a cent pas à faire : l'univers est là. De l'autre côté du ruisseau ce sont les Grandes-Indes.
« Vous ignorez sûrement, Madame, les mœurs de ce pays étrani^e qu'on a nommé boulevard de Gand. Il ne commence guère à remuer qu'à raidi. Les garçons de café servent dédaigneusement quiconque ' : j" avant cette heure. C'est alors qu'arrivent les ; ils entrent à Tortoni par la porte de derrière, attendu que le perron est envahi par les barbares, c'esl-à-dire les gens de la Bourse. Le monde dandy, rasé el coilTé, déjeune jusqu'à deux heures, à grand bruit, puis s'envole en bottes vernies. Ce qu'il fait de sa journée est impénétrable : c'est une partie de caries, un assaut d'armes, mais rien n'en transpire au dehors et je ne vous le confie qu'en secret... A cinq heures changement complet; tout se vide et reste désert jusqu'à six heures. Les habitués de chaque restaurant paraissent peu à peu et se dissipent vers leurs mondes planétaires. Le rentier retiré, amplement vêtu,s'acheraine versleCa/^ .•l/ï<7/a/.s avec son billet de stalle dans sa poche ; le courtier bien brossé, le demifashionable vont s'attabler chez Hardy; de quelques lourdes voitures de remise débarquent de longues familles anglaises, qui entrent au Café de Parisj sur la foi d'une mode oubliée; les cabinets du Ca/é DouLX voient arriver deux ou trois parties fines, visag^es
ALTREO DK MU88KT
joyeux mais inconnus. Devant le club de l'Union illuminé, les équipag-es s'arrèlent ; les dandys sautillent çà et là, avant d'entrer au Jockey. A sept heures, nouveau désert. Quelques journalistes prennent le café pendant que tout le monde dîne. A huit heures et demie, fumée générale ; cent estomacs digèrent, cent cigares brûlent; les voitures roulent, les bottes craquent, les cannes reluisent, les chapeaux sont de travers, les gilets regorgent, les chevaux caracolent... Le monde dandy s'envole de nouveau. Ces messieurs vont au théâtre et ces dames pirouettent. La compagnie devient tout à fait mauvaise. Ou entend dans la solitude le crieur du journal du soir. A onze heures et demie, les spectacles se vident ; on se casse le coup chez Tortoni^ pour prendre une glace avant de s'aller coucher. Il s'en avale raille dans une soirée d'été. A minuit, un dandy égaré reparaît un instant ; il est brisé de sa journée ; il se jette sur une chaise, étend son pied sur une autre, avale un verre de limonade en bAillant, tape sur une épaule quelconque en manière d'adieu et s'éclipse. Tout s'éteint. On se sépare en fumant au clair de la lune. Une heure après, pas une âme ne bouge ; et trois ou quatre fiacres patients attendent seuls devant le Café Arif/iais des soupeurs attardés qui n'en sortiront qu'au jour (i). »
Tel était le boulevard, du temps que le Palais-Hoyal était le lieu de rendez-vous du Paris élégant et frivole, c'est-à-dire jusqu'en 1887, date où Musset publia //»« Deux Maîtresses^ à qui cette description devait servir de préface, et où le gouvernement, pour sauver la morale, abolit les jeux publics.
(1) Paires communiquées ptrM»* Lardin deMosMt.
LU CAMARADtS 127
A partir de celle époque, la vie parisienne se relira peu à peu du Po'ais-Hoyalet se porta vers le boulevard, qui s'anima de plu» en plus.
Le Ca/é de l'aris devint alors le quartier ;^'énéral des lions, des cocoftth et des viveurs. Il étail silué au coin de la rue Taitbout, auprès de Tortoniy qu'il rappelait avec son perron à trois ou quatro marches, et des caf(^s /{ir/tf et /iardif dont la clientèle bitjarréc se mêlait i\ la sienne* sur le trottoir, après dtner. Le Cn/e (le Parix (»c i mie la maison. Au rez-de-
chaussee était lo cai , , «•mcnl dit, lequel ne désemplissait guère, de midi à minuit. Le premier étage et le second étai«Mit it^crvés au restaurant qui jouissait d'une j^runde répulution. On disait qu'il fallait être riche pour dîner au café Hardi, et hardi pour dfncr au café lUche. Pour dfner au Café de Paria^ il fallait surtout avoir une belle et fine fourchette. Ce restaurant avait fini par enlever aux Frères Provençaux et au Rocher de Cancale leurs meilleurs cuisiniers et leurs meilleurs clients. On y venait des quatre coins de Paris pour manger d*un plat qui n'a pourtant rien d'extraordinaire en apparence, mais qu'on préparait là comme nulle part. Saluez I< ' ' nlel
Alexandre Dtimas s'en lécliail I i^ls,
et Musset, qui faisait la navette entre Tortoniti le café niche, en mangeait deux cl trois fois par semaine. Mais la clientèle sérieuse du Ca/é de Paris était composée d'habitués de marque qui avaient en tout temps leur table retenue. Il y avait la table du docteur Véron, du marquis du llallays, de lord Seymour, du prince de la Moscowa, que les cuisiniers soignaient tout particulièrement,et le sommelier aussi. Le docteur Véron, qui dirigeait alors le Constiluiionnelf dinûl ordinaire-
ment en compagnie de journalistes et d'hommes de lettres, ses fournisseurs. Plus d'une fois Musset rencontra à sa table le romancier du Juif errant, qui lui aurait rendu des points sons le rapport de l'élégance et des bonnes fortunes. Eugène Sue avait même cette supériorité sur Musset, qu'il faisait partie du Jockej-Club, où le poète avait été blackboulé, sous prétexte qu'il ne montait pas à cheval dans le style anglais adopté par ce cercle. Cependant Musset n'en était pas jaloux : il recevait tant de compensations par ailleurs! Quand il faisait son entrée au Cajé de Paris dans la tenue de soirée des dandys : habit vert bronze à boutons de métal, gilet de soie brune sur lequel flottait une chaîne d'or, pantalon nankin, gants blancs et bottes vernies, chapeau sur l'oreille et badine à la main, il faisait sensation, et de tous les coins de la salle les bras se tendaient vers lui. C'était Alfred Tattet, le Desgenais de la bande, lielgiojoso, qu'on n'appelait jamais que « Beau et joyeux », Roger de Beauvoir, que Tattet avait surnommé Roger de Belveder et qui émerveillait tout le monde par son faste et ses bons mots; c'était d'Alton-Shée,qui laissait nu vestiaire son habit et sa dignité de pair de France ; Guttinguer, l'aîné et le plus jeune de tous; Etienne Becquet, « le plus aimable, le plus instruit, le plus intelligent des habitués de l'ivresse »; Malitourne, « rival de Becquet pour l'esprit et la mémoire, sachant moins les livres et mieux les hommes » ; Mazères, « moins amusant que ses comédies » ; Alfred de Belmont, « qui aurait été la fleur du faubourg Saint-Germain, s'il n'avait préféré la vie hors du monde (i) »; Chenavard, le peintre, surnommé KnyflT ou Knaff je ne
(i) Mémoires de d'Alton Shée, t. I, p. 65.
LB8 CAMARADKS I :iQ
sais pourquoi, Alfred et Ilippolyte Mosselmann, Henri Teniaux, Achille Bouchet(i), Alfred Arago (2), Félix Anvers, j'en passe, pour ne pas allonçer démesurément cette litanie de la sainte noce. Cependant, je ne saurais oublier le major Fra2er,personiiaçe légendaire et mystérieux sur qui je m elendrai longuement un peu plus loin,non plus que Nestor Roqueplan, ce bouleen-train du boulevard et ce roi des mystificateurs avec qui nous allons faire tout de suite connaissance, grâce à une lettre de lui que j'ai trouvéedans les papiers du comte d'Alton-Shéo :
(1^ « J'habitais alors on petit hôtrl de la rue Sainl-Lazare, areo
Acli-i' •< 1... A.. ., \i A,...).. •■■>■". rorientaliale, arait épooaë
la ' rnon beau-frère. Beau, bien
fai: iicreuli^nne, la 6U(>ério-
rii' liruyante en avaient
fa>' 1 de mon admiration.
11 m' nie u;ic . ac«; qu'il a exercée sur la
première part ;1 fut un de ces types pari-
fcicns capabl' ^ :<• :r itorralitme napoléonien d'une
partir de la j uiratiun. Né en 1790, à treize ans il
avait eu des a^ ^ ^ ^^ , a Jix-huit, il «i". t-ni t>it assommer par
les ikçardei du curps, aux représentations du it, d'Arnault ; à
Irenlc-deux, il avait fait le coup de feu paru nijueurs de Juil-
let.... Tel était l'homme qui, lorsque j'étais encore aux pa^es, m'avait lancé dans le monde brillant du plaisir et de l'oisivcié, et m'avait fait admettre bien jeune à la salle d armes de lord Seymour et parmi les babiiut's du Cafr de Paris. ■ [Mémoire» de d'Alton-Shée, t. I, pp. 69-7».)
yt) Frcrc de François Araç^o, qui derint inspecteur des Beaux-Arts sous l'Empire. (Juand Alfred de Alussel fut t'iii à l'Aradcmie française, Alfred Aragro lui écrivit :
« Mon cher ami,
« Il faut qu'âne porte soit ouverte ou fermée ; ea vous ouvrant la sienne, l'Académie a fait œuvre de justice ; ce n'est pas un Caprice qui lui prend, elle en est incapable.
• On disait que jamais nous n'obtiendrions les palmes vertes, Noos le voyons : // ne faut jurer de rien.
a Que d'Alfred heureux en ce jour, par 16 sur a8!
« I» Alfred de &lu!>sct.
n a» Alfred Tallel ;
« 3* Alfred Mosselmann ;
« Enfin votre très dévoué ami .
« Idem Arago. •
l3o ALFRED DE MUSSET
« Je suis bien fâché de te troubler dans le loisir de les petites guêtres bleues, écrivait-il unjour à d'Alton; mais il faut que tu m'envoycs tout de suite ce que lu peux savoir sur les arrangements amoureux du père Mole.
« Je me suis mis à détester ce brave homme en l'attaquant, comme les dogues qui s'acharnent après un bâton à force de le mordre ; puis je me suis rappelé qu'il m'avait fait jadis un fort mauvais tour, et qu'il m'avait donné une poignée de main la première fois qu'il m'a vu, lui si grand seigneur à moi si petit; et je ne lui pardonnerai jamais cette atïectueuse impertinence, égale à celle de M. de Talleyrand, qui avait l'habitude de saluer les portiers, le chapeau bas.
« Je travaille tout doucement en cherchant beaucoup de prétextes pour ne rien faire, mais j'arriverai à turlupiner proprement cette buse de Rambuteau (r).
« Ma lettre à M"® Jaubcrt a un peu marché, elle sera finie avant les fortifications. Il y a ici, du nouveau. Un député de ce qu'ils appèlent (sic) la gauche, M. Gervais de Provins, vient de faire une adorable banqueroute de 4 millions volés à des ouvriers et à des domestiques. C'est le pendant du malheureux Lebon. La filouterie libérale après l'escroquerie légitimiste : tous les partis ont leurs faillites.
« Je voudrais être compromis de 5oo francs dans cette affaire-là pour m'en réjouir encore davantage. C'était aussi un homme sérieux.
« KnyfF est parti ce matin pour Couvray. Je continue à faire mourir de chagrin M'"** Arzac — depuis trois jours. Je lui amène chaque soir un individu nou-
(i) Préfet de la Seine.
UL8 CAH&aAOlkS l3l
veau qu'elle ne connaît pas, et qui, en qualité d'étran* ger, est censé ne pas savoir ie i'rançais. Elle dit sur eux mille ' ^qu'ils enletulent. Avant-hier, en
sortant de . , ; ,KnyfT, après avoir reconduit M""* c!e Courval (i), est venu nous rejoindre sur le boulevard et nous avons présenté à celte malheureuse un joli petit Belîje qu'il a rapporté ; ce jeune drôle, qui a des cheveux anneiés comme les oreilles, a joué un rôle hollandais avec assez d'aplomb, puis il a fini par s'écrier: <i (^la m'embéle ! »ct la Arzac, furieuse, a voulu nous mettre à la porte; mais elle a fini par embrasser KnyfT et moi avec une égale tendresse.
<( Je n'ai pas besoin de te dire que tu me manques, — plus que le papier, car je pourrais t'écrire encore
(I) Voici un petit portrait pea dalle, mais Ii* M*"* de Coar-
ral, que je trouve daus uue Icllrc iocdiu* de '. . o à sa sceur, ca
date de i8;io :
■ Ma** de Courrai, 37 ans, petite, aniruleuse, cherelare rare et «prison-
' ^ ' ' . ' ' ■ r spi-
In t
To;i!
tuer av.tiii vie 1 » cercle cl d'ccfa!»cr
st's rivul»"» !c »ror> aisément à se
f.iir. ■ • • ■ - . n.
avr
pr.-
SCS
qui
tair
les : ..,,,.
ran r;UicuIc la uiuiudre iiifracliuti à la viTitt-, de la t'ori peu
d'aï: moins d'amics.et un persconei nombreux d'ennemis irrë-
conciii aj.ts Uii moins n'est-elle pas susceplili' ; en fait un vrai
Boallanqer (?). Je suis parvenu à lui fair-- l'excellence du
men-: >""- "tii'- 1 ■■" ■ i •- ■•■■' — * < -^ait d'ailleiii\, ..viit faute, m'orne
ara lour, elle ne connaîtrait que la pas-
sion , - -i pas ce qu'on dit d'elle. Enfin elle se
prétend capal>ie d'avoir de« aiais liommes qui n'auraient jamais cté ses amants, et de leur être dévouée ; j'aime, à le croire, ea tout cas nous verrons bien. Excelleote pour les vieux. »
l32 ALFKKD D£ MUSSET
une page : mais quand on a tant de rëdaclion à donner au public, il reste bien peu de littérature pour les
amis.
« Nestor Roqueplan (i). »
Et voilà à quoi s'amusait cet homme d'esprit, entre deux articles du Figaro. Je me demande pourquoi on l'avait baptisé Nestor. Il est vrai que les plus fous sont souvent les plus sages, mais ce n'était pas son cas ni celui de ses camarades. Ainsi, le soir, sur le coup de minuit, quant tout ce monde de viveurs levait le siè|;^e au Café de Paris, il ne faudrait pas croire que c'ëtaitpour s'aller coucher, comme les bons bourgeois du Marais. Ah ! mais non. A ce monjcîit psychologique, on était sûr d'entendre dans le brouhaha la voix de Tattet ou celle de Guttinguer. Le premier disait : « Qui vient souper rue Grange-Bulelière ou à Bury ? » Le second : « Qui m'acompagne aux Lilas ou â la Terrasse ? » Cela dépendait du temps et de la saison. Alors pendant que les autres dandys sautaient dans les fiacres qui stationnaient devant la porte et se faisaient conduire à Enghien ou Morf'ontaine, Alfred de Musset, Roger de Beauvoir, Belgiojoso, d'Alton- Shée, Chaudesaigues,Arvers, elc, emboîtaient le pas à Tattet ou à Gutlinguer et filaient avec eux, (jui sur Bury, qui sur Saint-Germain. Disons tout de suite que Bury trouvait généralement plus d'amateurs que la Terrasse, parce que chez Tattet on pouvait emmener des filles, tandis que chez Gultinguer, quoique la dame du logis ne fût pas bégueule, il fallait se coutenler d'en parler et d'en rire. Mais avant de monter en voiture, Musset avait bien soin de s'approvisionner de.
(i) Lettre iuédile.
LSII CAUVnADKS l33
cii^arcs au bureau de tabac qui faisait le coin de la rue Laffillc, — bisloire d'échanger un dernier reçard avec la demoiselle du comptoir, jolie blonde aux yeux provocants.
I II. ILRIC GUTTÎXGUER
A t (jiie nous connaissons la vie ; ' me
du b i, au milii'u du règne de Louis-. ^e,
il est bon que nous fassions plus ample connaissance avec 'juelques-uns des compagnons de plaisir d'Alfred de Musset.
Je vous ai déjà présenté son ami le plus intime. s Tallel, parlons un peu de Gutlinguer. Ils se vv ..ijilèlent l'un par l'autre, mais Guttinguer est beaucoup plus divers que Tatlel. C'est au point que, depuis trois ans que j'étudie ce personnage, je n'en ai pas encore achevé le tour (i).
En i84o, Gullingiier avait cinquante>cinq ans bien comptés^ étant né à Uouen en 1785. Ce n'était donc plus un jeune homme. Il avait le front lég<^rement déplumé, la patte d'oie à l'œil, la figure et le cou sillonnés de rides, mais il portait encore beau malgré tout, et il était si jeune d'esprit et li'allures, qu'on ne lui aurait pas donné — dans le dos — plus de quarante ans. Au moral, ce brillant cavalier était une manière de sybarite calhorn|ue. Après avoir brillé la chandelle par les deux bouts, il avait un matiii senti les effets de la grâce. Comment, sous quelle influence, dans quelles conjonctures? A la suite d'une retraite accomplie librement dans sa thébaïde de Saint- Galien-les-Bois, près d'Honfleur, sous le charme
(i) Cf. notre Sainte-Beuve, t. I.
l34 ALFRED DE MUSSET
agissant du Philosophe inconnu, autrement dit de Saint-Martin. C'est du moins ce qu'il a raconté dans le roman à' Arthur. Mais il convient, pour n'élre pas dupe, d'en prendre et d'en laisser (i). On se tromperait étrang-ement, par exemple, si l'on s'imaj^inail qu'il vivait là, dans la prière et la pénitence, à côté d'une tête de mort, comme les anachorètes de la primitive Eglise, qui se retiraient au désert. Guttinguer comprenait la religion à la façon des épicuriens ou, ce qui revient au même, à la façon de Chateaubriand. Il la conciliait avec toutes les passions de l'amour. Pour lui c'était une rose mystique qu'on devait effeuiller d'une main pieuse sur un beau corps de femme pâmée. Aussi les femmes et les poètes romantiques connaissaient-ils le chemin de Sainl-Gatien-les-Bois. Sainte-Beuve y fit de longues stations dans le temps qu'il était amoureux de M®* Hugo. Je ne jurerais même pas que Gultin^^uer ait été étranger au développement de cette passion malheureuse. En tout cas, il est certain qu'il la favorisa par son langage et ses leçons et qu'à un moment donné il servit de boîte aux lettres, je n'ose dire d'entremetteur, aux deux amants séparés. Ce rôle, assurément, n'était pas d'une délicatesse extrême, étant donné que Guttinguer était reçu à bras ouverts dans la maison de Victor Hugo, mais en ce temps de folies romantiques on n'y regar-
ni) Cependant c'est un fait que, toute sa vie, il demeura fidèle au tb('osophc. Son nom est dans toutes ses œuvres. En i830, pendant un petit st'jour qu'il iil à Biiry, il dédia qucirpics vers h TntUt sur une pensée de Saint-Martin. En i838. à Saint-Gcrmnin, à la fia d'une pièce de vers qu'il adressait à i\l . de Salvandy il écrivait : • Le vertueux tbéosophe Saint-Martin disait qu'il ne s'était jamais couché sans rtmtrcier Dieu de deux cho>es, savoir : qu'il y eût des^cnsqui voulurent bien gouverner, et qu'il n'en fît pas partie. •• {Fables et Méditations et Jurniéges,
LIS CAMARADES l35
dail pas de si près, on croyait de bonne foi qu'en amour tout i5tait permis.
Musset aussi tit le voyaije de Sainl-Gatien, à l'automne de l'année iSag, peu de temps avant la publication des Contes d'Espar/ne et d' Italie, et de ce voyage sentimental il rapporta les vers célèbres :
Ulric, nul ϔl des mers...
qui suffiraient à immortaliser le nom de son hôte, si Guttins^uer n'avait dans son propre bagaji^e de quoi le sauver à tout jamais de l'oubli. Car il avait un véritable talent d'écrivain, un talent de femme et qui sentait la culture du xviii* siècle, auquel il appartenait par sa naissance et son éducation. Le roman iV Arthur, qui au fond n'est autre que le sien, tourna plus d'une tète à son apparition et lui conquit plus d'une âme sœur. Il se lit encore aujourd'hui avec plaisir, sinon avec fruit, la mentalité des lecteurs de romans variant d'une génération à l'autre. Et quant à ses poésies,dont Sainte-Beuve comparait la partie plaintive à certaines élésçies de M"»« Desbordes-Valmorc, elles n'ont rien perdu de leur charme féminin.
Aussi n*est-ii resté des plus beaux jours de fête
Q : • - - ' • - • ■ • -.nclris!
Il- ;x me rappelle
Lui- Il jifairi", un- larriip, un iiaui' au.
Une V.: .-ivc autour d'une nacelL.
Vr\- ■ ' ■. • ■ ' , ;.,;,- l.-au,
Des 1. .; ue iK'iics nuiLs a t le.
Deux I s sur une même cloile
Et raviri»ij li.uct sur la barr]ue arrêté (1).
N*est-il pas vrui que ces vers sont exquis ? Chi en ferait une gerbe diî^nede ranthologie, en glanant dans (i) Let Lilas de CourecUes, i84a, p. 6o
l36 Al.FUED DE MUSSET
les divers recueils de Guttinguer. Ses sonnets, quelques-uns du moins, ont une grâce particulière et qui ravissait le poète des A^uits. Antoine de Latour leur faisaitbien un reproche de leur coupe irrég^ulière, mais Latour était un pédagogue qui attachait trop d'importance à la règle. Tattet en savait par cœur une demidouzaine et Marie Nodier,qui avait pris goût à ce petit poème, depuis le sonnet d'Arvers, ne cessait d'en demander au grand ami de son père, même quand il n'en faisait plus.
Tout cela, caractère et talent, avait fait à Guttinguer une place à part et comme en marge dans les deux Cénacles romanti([ues. Cependant il vint un jour où il éprouva le besoin de se rapprocher de Paris. C'était en j836, après son mariage (i). Il acheta à Saint-Germain, rue du Château-Neuf, une petite maison qu'il appela sa T'erra**^, et comme Saint-Germain était encore trop loin du boulevard, môme avec le chemin de fer, il loua un peu plus tard, rue de Courcelles, n" lo bis, aux Champs Elysées, un pavillon qu'il baptisa les Lilas, tant il y en avait. De la sorte il eut maison de ville et maison de campagne où il put recevoir ses amis, l'hiver et l'été. Mais le chalet de Saint- Gatien-les-Bois demeurait la villégiature préférée du maître et de ses hôtes.
« Vous devez vous promener par cet admirable temps, lui écrivait M"« Victor Hugo le i5 juin 1889. Gomment n'êtes-vous pas dans votre forêt et dans votre maison d'où vous voyez la mer? Vous me dites
(1) Saint-Beuye écrivait, ccUe anaée-Ià, à Victor Pavie : « Gutiioguer marié est à Saint-Germain, oii il a acheté une maison, dévot, pratiquant, et pourtant malade encore. » On sait ce que malade voulait dire, cependant il était infiniment plus sage.
LC8 CAMUIIADES i3j
pourtant que vous allez vous y rendre. Jouissez donc de ce que vous possédez, si c'est possible. »
Et elle ajoutait ces lig^nes dont l'enjouement ne laisse pas de prêter à la méditation de ceux qui la connaissent.
(< Je suis bien donneuse de conseils aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi, moi, qui ai horreur de ceux qui me sont adressés, attendu qu'avant de les recevoir je me suis juste dit les mômes paroles que celles que j'entends et que je n'aime pas le rabâchage.
« Je vous écris avec ce qu'il y a de plus dur au monde avec une plume de fer et sur le papier le plus tendre possible. Cette plume fait tout ce qu'elle peut pour ne pas déchirer ce papier. Mais elle fait tout ce qu'elle peut pour me faire écrire encore plus mal que de coutume. H est vrai que moi et le fer sommes ennemis.
« Vous voyez que j« vous donne le droit de me dire toutes les fantaisies ' '!es, puisque je vous envoie toutes les bêtises [>
« Adieu, cher Monsieur, croyez à ma vieille et sincère amitié.
« Adèle Hugo. »
Et en posl-scriptum :
<T Re^^ardez ce beau pâté qui a l'air d'un clocher de villaç^e (i) ! »
M"e Victor Hus^o avait-elle fait le voyage de Saint- Gatien-Ies-Bois, quand elle adressait celte lettre à Guttinçuer? C'est probable, en tout cas elle en parlait en femme qui en appréciait le site et les agréments. Ce qui m'étonne, par exemple, c'est que Tattel,dont i'hu-
(i) Liettre ioédite tirée des papiers de Guttin^er. Elle se termine, ea effet, par une tache d'encre ijue M"»» Victor-Hugo a nlilisée, & l'exem» l>le de soa mari, pour faire un clocher surmonte d'une croix.
l38 ALFUED DB MUSSET
meur était si voyag-euse, ne l'eût pas visité avant 1887. Il écrivait à cette époque à Félix Arvers :
« Je t'écris du Chalet de Guttiny^uer où je suis depuis deux jours et où je voudrais bien te voir... Je suis dans le ravissement du Chalet et de sa forêt. C'est vraiment mag-nifique. Toute la journée je regarde la mer qui est tout près de nous, comme le badaud regarde l'eau couler. Ce calme et cette tranquillité me font grand bien. Quelle belle chose, mon ami, que d'avoir au fond du cœur un petit coin intact qui s'ouvre à tout ce qui est grand! Que de bonheur amassé pour plus tard, si je sais toujours le respecter! J'ai emporté avec moi un Victor Hugo. Je suis ébloui de toutes ses splendeurs. C'est au-dessus de ma tète une seconde voûte étoilée qui vaut bien l'autre (i). »
Bref, son ravissement fut tel qu'en i8/|i il offrit à Gutlinguer de lui louer son Chalet : « A quelle époque serez-vous au Chalet et à quel moment aller à Trouville pour n'y trouver que peu de monde? Vous devez savoir tout cela... Ne pourriez-vous venir à ri heures chez moi avec une botte de lilas? Nous cherchons des maisons de campagne de tous les côtés pour y rester jusqu'en janvier. Vous ne seriez pas homme à nous louer le Chalet qtiand vous le quitterez? J'y transporterais ma maison, composée de doux chevaux et de trois domestiques (2).» — Mais Guttinguer,qui s'était rangé — en apparence tout au nn)ins, — eut peur de ce train de niHison qui fleurait l'adultère, et pria Tattet de chercher ailleurs. A quelque temps de là celui-ci s'installait à Fontainebleau, d'où il écrivait à Ulric :
(i) Lettre iiicdile.
(a) Cf. notre Sainte Beave, t, I. Appendice, p. 365.
LES CAMARADES i3q
« Cher ami, vous ne savez pas où je suis, mais vous savez ce que j'ai fait. Aléa j'acla esty j'ai franchi le Rubicon. Je suis le plus heureux des hommes, bien quo brouillô avec toute ma famille qui se doute de la chose. Si vous voyez ma mère, je vous prie même de prendre chauflement mon parti et de me défendre comme un autre vous-même. Préparez-lui une de ces tartines que vous faites si bien. Je me [tasse à mervcillede Paris, de ses joies, de ses amis et de ses ennemis, mais je ne me passe pas atissi facilement de vous, mon très cher. Tenez voire promesse, écrivez-moi souvent et loni^uemcnt. Vos lettres me réjouissent le cœur. Quand je souftre elles me consol€»nt, cl quand je suis heuroiix elles doublent mon boniieur. Jr ne sais trop quand je vous verrai : on parle d'une plainte déposée à la préfecture de police où l'on m'accuse d'avoir enlevô Mifd... D'abord ce n'est pas vrai, je ne l'ai pas emmenée malgré elle, etc., etc.; nous nous somujes enlevés réciproquement. Le courag-e ne me manque pas et je suis à la hauteur de ma position. Il serait dur de me repentir pour avoir fait juste le contraire de vous. lequel de nous deux aura eu raison? l'avenir nous le dira. Il y a des choses qui m*ont épouvanté dans votre lettre... Heureusement qu'il y a une couronne de Heurs sous votre bonnet de philosophe. Ma couronne à moi c'est ma femme, car elle est à tout jamais la mienne à présent, sans que nous ayons besoin de ce sacrement qu'on traîne comme un boulet... 11 ne sort pas une plainte de sa bouche, et cependant elle a déjà goûté de mon pain noir, car on me laisse un peu tirer la langue là-bas. Mais qu'est-ce que tout cela quand on s'aime (i)? »
(i) Cf. noln Sainle-BettoCfi. 1. Appendice.
l4o ALKKEn DS MUSSET
Tout Tami Taltet est dans ces lignes, et tout Gutting-uer aussi, depuis ses « tartines » dorées jusqu'à ses conseils. Car il n'était pas plus chiche des uns que des autres envers ceux qu'il affectionnait, ayant payé assez cher le droit des sa^es remontrances.
Ce ne fut pas sa faute, par exemple, si Musset mourut dans l'impénitence finale. On sait ce que ce mot veut dire. Ving^t fois il l'avait mis en carde contre les boissons excitantes et vinçt fois il lui avait prêché, à défaut du mariage, pour lequel il ne lui semblait pas fait, « une bonne fin tranquille dans un port aimable et sûr ».
Mais Musset était de ces malades qui ne veulent pas guérir et ne se relèvent que pour retomber. Le 2 juillet i838, Sainte-Beuve écrivait à Juste Olivier : « Chez Guttinguer je devais trouver Musset, qui loge pour le quart d'heure à Saint-Germain à une fashionable auberge où il pratique la vie de ses drames; mais gris le matin, il avait de plus un rendez-vous à Paris, et n'a pu être de retour à temps. Nous n'avons eu à dîner que son ami Taltet et un autre gentil Monsieur, mais à peine éveillés de leur griserie et de tout ce qui s'ensuit. C'est triste au fond de les voir ainsi. »
C'était si triste que Gultingucr adressa une verte semonce à Musset (i). Il y répondit en riant par les vers qu'on va lire ;
A ULRIC GUTTINOUKR
Oui, cher Ulric, nous le vovious Ce ciei douil aspect vous amuse,
(1) Ce u'élail pas la première. Dès le mois de septembre iSag, après avoir reçu sa visite au Chalet, il lai adressait une pièce de vers se terminant par ce souhait : Puisse Uieu,
Te donner à Kacioe et t'ôler à Byron !
{Fablea et Méditations.)
LES CAMARAOSS I^I
El même nous le respirioDS, Si ce mot platl à votre mutie.
Nous le voyioD'! assurément :
Eoire nous, j'en conviendrai même, Nous avions le bonheur suprême De le voir double en ce moment.
P.)ur un chrétien, quel açrémeni !
Jug'ez combien l'ivresse e»t sainte.
Puisque avec deux verres d'abjinlbe On peut doubler le firmament.
No riez pas, Vu' t bonne,
L'trrilurc en i-. .coup,
Et quelque part, D.i-u uie pardonne!
Notre Seigneur en but un coup.
C'était, je crois, sur la montagne
' ' ■ — "' r,eibséniaDi ;
ris fort icif .>uu:^ i.uu.-t l'icicronsle Champagne.
}*ui<5qt:p voua venez nous ranter jii'on adore & Rome, •■i. donc par l'imiter :
Suuvcuc^vous qu'il s'est fait homme.
— Oui, cher Ulric, et nous courons Au soleil bur l'herbe fleurie, Par les coteaux et les vallons, Et nous menons galment la vie.
Et nous rions, et nous trinquons Au fond des bois sur la bruyère ; Souvent niènie, ingrat, nous choquons, A votre sauLé, notre verre.
Près de nous, quand il vous plaira.
Vous vous étendrez sur la mousse.
Nous croyons que la vie est douce Et que Dieu nous excusera.
C'est un grand tort que la jeunesse, Nous le savons. — Que voulez-vous ?
Puisque chaque âge a sa faiblesse, Dites quelques ave pour nous.
ALFHBD DE U'JSSKT (l).
(i) Vers trouvés dans les papiers de Gullinguer.
Gomment se fâcher, je vous prie, avec quelqu'un ({ui prend si g-aiement les remontrances? Gutling-ner se contenta donc de rire de ces petits vers et continua à pratiquer Musset comme devant. Il fit plus, il le défendit, la plume à la main, chaque fois qu'il en trouva l'occasion.
La dernière fois, ce fut à propos de l'étude que Lamartine lui avait consacrée. Cette étude lui parut si injuste et si méprisante, qu'il la releva d'une plume indignée. Le lendemain, Marie Nodier lui adressait la lettre suivante :
« Dimanche.
« Dieu ! mon cher Ulric, que je suis contente de lire de si bonnes et belles choses que celles que vous écrivez. Vous êtes bien le véritable ami de nos morls, vous, et c'est une religion assez rare pour que vous soyez honoré et remercié par tous ceux qui la professent au fond du cœur, mais qui n'ont pas reçu les dons du Saint-Esprit pour la faire triompher et vaincre. N'est-ce pas une honte qu'aucune voix ne se soit élevée contre l'iniquité de ce jugement ; n'est-ce pas aussi une grande réparation et une douce consolation pour notre ami absent, que votre voix alTectueuse, toute seule, ait protesté? Il est irritant de voirjusqu'où un orgueil sans bornes et une préoccupation insensée desoi-môme peuvent entraîner une belle nature comme celle de Lamartine, — et une bonne âme, notez bien.
« Je ne sais pas si, en parcourant ses Entretiens, vous vous êtes un peu attaché à deux ou trois passages qui concernent mon père. C'est remarquable comme aplomb dans l'ignorance parfaite de l'hommo et de l'écrivain, et à mon point de vue qui, je l'espère, est celui de quelques autres et surtout le vôtre, c'est
LES CAUARAUES l43
d'une suprême inconvenance d'appréciation. II parlerait en meilleurs termes d'Edouard d'Anglemont ou de Taxiic Delord. Certes, je ne pousse pas l'admiration filiale jusqu'à l'aveus^lement el je crois laisser mon père parfaitement à sa place, en ne demandant pas pour lui aulre chose que ce que l'opinion littéraire le ce temps-ci lui conserve d'esprit et de sympathie, mais en justice, mon père était autre chose (|ue le brave conteur de coin du feu, sans rime ni raison dans sa vie, et sans suite dans ses idées, qu'a quelquefois en passant heurté d'une plume distraite et trempée de haut son ami M. de Lamartine.
( )ri ii".-s! >^ii.'rr» rl.^iniMit ilnti« !#•« lofTipS OÙ DOUB SOIDmeSy
I i-mmeat,
Oi •. ..^ j... aient des hommes,
(>ue la robe sans tache est dans leur fourniment.
« Voilà que je vous conte toutes mes amertumes à vous qui avez ce mérite immense de savoir frapper sans vous mettre en colère. Pardonnez-moi et comprenez que j'en suis réduite à bouillonner intérieurement, et que c'est bien fait pour çâler le caractère.
« Encore une belle et équitable pensée de votre admirable article! La réhabilitation de ce noble lihin aile' rnand condamné avec tant de mauvaise foi, et oflert en sacrifice à la Marseillaise de la Paix, une œuvre terriblement terne, plus propre à endormir qu'à {tacifier, je sais bien que le résultat est à peu près le Miême (i).
(i) On aurait bien ëtonné Marie Nodier si on lai avait dit qa'ea i853 Musset avait *'crit pour Lille, sous ce litre : le Chant des Amit, une cajitate où le lihin allemand se rapproche sio^ieremeut de la Marseillaise de la paijc. En voici une strophe :
Le Rbin n'est plus une frontière.
1^^ ALFHED DE MUSSET
« Adieu, adieu. Merci toujours. Je vous envoie ma bénédiclion et je vous embrasse comme je vous aime et vous admire, — de toutes mes forces et du fond de
l'âme.
« Voire vieille et bien dévouée amie
« Marie Mennessier-Nodier. »
« Excusez les fautesderauteur,ainsique disait notre regretté Alfred ; je suis en train de devenir aveugle, et la langue de la vallée de la Bislo est maintenant ma maternelle. Quoi qu'il en soit, je vous aime beaucoup (i). »
Certes, je suis loin de partager le sentiment filial qui dicta cette lettre irritée à Marie Nodier. J'estime au contraire que Lamartine se montra plus juste envers son père qu'envers Musset (2). Mais je n'en admire pas
Amis, c'est notre (rrancl chemin.
Et maintenant l'Europe entière
Sur les deux bords se tend la main.
Cette cantate, publii'c dans le journal le Pays duSjuir' ''^''> i*a pas ëlê recueillie dans les œuvres d'Alfred de Musset.
(i) Lettre inédite tirée des pauiers de Gulting^icr.
(2) Voici, en effet, comment Lan)arlinc s'exprimait sur sou compte au commencement de son ëtude sur Alfred de Musset :
• ...Ce succès éclatant l'introduisit presque enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arscnaldont la gloire était Hugo, dont l'a^rémenl était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des vers ; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire de Wakcficld, uniquement occupé à sarcler les herbes de son jardin d'cte, h regarder, l'hiver, IfS pieds sur ses chencls, la bûche jaillir en étincelles sous les coups distraits de ses pincettes, et à prolonger le soup'-r avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore, dans les entretiens sans suite et inlarissabies du foyer. Nous l'avons beaucoup connu et beaucoup aimé nousmcnie. Nous ne l'avons jamais vu remplacé; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer, une de ces inutilités nécessaires au cœur et c|ui manquait au bonheur comme elles manquent au temps. Celte molle incurie de l'âme et du talent, qui faisait la faiblesse de son caractère, faisait le charme de son esprit. Molle algue /acetum. »
Le portrait, assurément, n'était pas flatté, mais il était si rcsscm-
LKS rAKARAOtS l43
moins de queléiau elle sauta au cou deGullîng'erpour le remercier d'avoir ven^é leur ami commun de ce qu'elle rei^ardail comme une offense. Il n'y a que les femmes pour avoir de ces élans ou, si l'on préfère, pour ressentir en matière d'amitié ce que J. de Maistre appelait la a colère de Tamour ».
I III. LE PRINCB BELGIOJOSO. LE MAJOA FRAZËR
Le meilleur portrait, à mon sens, qu'on ait fait de BeIg;iojoso se trouve dans les Mémoires de d'Alton- Shéc. Je me contenterai donc de le reproduire.
« C'est à la salle d'armes de lord Scvniour (i),
Liant I V' r — cl peut-être aussi pour 1 adoucir — Lamar-
tiue a dit ■ cr :
■ r' - • - ' -' •— \: !r grand, c'était
Koo . Son indolence
l'euij , ,. ,^ >. mais il était
capabie de tout ce :ail. il se contcniait de jouer avec son
i^éuie et avec sa se..- lame un enfant avec l'écrin de sa mère.
11 perdait les pierres pr>:i:icuses dans la salle.
> C<uie incurie de sa richesse le rendait le Diderot, mais le Diderot Utanisme et sans déclamation de notre époque. Noos nous itir notre cceur et non pour nos talents. C'était un de ces 1 .;a coin du feu, t!" '-.".• tamilier, un conBdent de toutes les
;",:n> K li alla perle ne pa: re un si çrand vide que les prrandfs
rcuoiiimces. Mais ce vide - toujours davantage, il est dans le
cœur... » (Lamartine, Souvintrs et Portraili, t. III, p. 4*. et P- ^i)
(t) • Henry Seymour, second fils de la marquise dUarford, lord par courtoisie, avait été élevé à Pari.«*, près de sa mère. Quoi qu'il parlât purement le français, il avait tous les coûts de la Gentry anglaise : les exercices du corps, les courses et la manie des paris. Petit mais vigoureux, doué d'une adresse extraordinaire, bon cavalier, de première force à l'escrime, à la boxe, il avait acquis un développement musculaire qui n'était plus en rapport avec sa taille. Il n'avait jamais voulu aller dans le monde, mais à sa majorité, vers 1S34, un revenu de trois cent mille francs et une indépendance absolue lui avaient donné une position à part : sa salle d'armes était un centre de camaraderie, ses écuries de course un luxe alors inusité. Il s'était trouvé à la tête d'amis trop nombreux pour être sincères; on avait usé et abusé de sa confiance,
jAfi ALFRED DE MUSSBT
raconte d'Alton, que je fis connaissance du prince Belgiojoso {beau et joyeux)^ nom difficile à remplir, et qui pourtant n'a jamais été mieux porté. Bientôt je me liai étroitement avec lui. Un jour il me présenta à sa femme, qui habitait un appartement dans la môme maison, place de la Madeleine. J'ai eu celte chance heureuse de devenir et de rester l'ami de l'un et de l'autre. Comment ces deux natures si contraires s'étaient unies,puisséparées,et comment elles s'étaient rapprochés, c'est ce que je vais dire.
« A Milan, le nombre des familles riches est considérable, l'hospitalité y est aimable et facile; à ces mérites l'aristocratie joint le privilège de la beauté... D'une taille élevée, les cheveux blonds et bouclés, les traits réguliers, les yeux caressants, la physionomie riante et sympathique, son absence de vanité contribuait sans doute à lui permettre de plaire aux femmes sans exciter l'envie des hommes, et comme si ce n'était pas assez de tous ces avantages du nom, de la figure et du caractère, le sort prodigue lui avait donné une voix enchanteresse ; enfant, au milieu des siens, il vivait dans une atmosphère musicale , Rossini avait été
et n'ayant pas en lui rindulgcnce des natures supérieures, i! •'■■>■• ■ 'îmé à la inisanliiropic: il sappusait le uial par vauilc de ac p.i (■ :
aussi fallait-il distinguer entre ses actes et ses paroles, m'-
chantes, n'épargnant personne, ceux-là honnêtes, charitabIcN, souvent i;réncreux. bans les paris et les courses, c'était avec passiou qu'il voulait gagner, l'enjeu lui était indifférent. Deux traits complf'teroot le personnage : afin d'être sans rival en quelque chose, il avait exercé pendant des années le petit doigt de sa main droite an point de lever avec ce seul doigt un poids de cent livres à la Inuloarde son épaule, de telle sorte que sa main entière eut porte à peine davantage; Juns le même but, il avait étudié à fond les diftlculti-s icramniaticales de la langue française et proposait à tout venant des paris sur l'orthot^raphc de certains mots. Il fumait sans cesse, et a puissamment contribué par son exemple à généraliser en public la mode du cigare. Président du Jockey-Club, à sa fondation, i83J, il donna sa démission en i83j. » [Mémoires de d'Alton-Sliéc, t. I, p. 137.)
LK8 CAMAnADES
son maître, à vinsrt-cinq ans il était un virtuose accompli. Toutes ces qualités, asservies à une intempé> rance bvronienne,à un désir insatiable de volupté ; il avait compris la vie comme une succession de jouissances et les poussa à l'extrême. Formé pour séduire, il poursuivait sa carrière sans scrupule et sans remords. Autour de lui, une bande de gais compagnons imitateurs de ses vices, d'artistes, de musiciens, maciftmîney bdlirrine, de femmes affranchies, tout un monde étranger à la vertu. Sa santé déliait les excès, mais il n'en allait pas de môme de sa fortune ; l'héritage paternel courait risque d'être entamé, quand la facilité d'un mariage, tel qu'en rêve une mère pour son fils adoré, vint troubler le courant de ses plaisirs. Rien de plus imprévu ; une demoiselle en sa fleur, d'une éducation sévère, dévote, instruite, mais curieuse et superbe, Christine, dernière descendante desTrivulce, celle qu'on appelait la beile héritière, dédaignant une foule de prétendants, se prit à désirer le seul qui ne songeât pas à elle. Les désordres du prince, répétés et grossis par mille échos complaisants, les représensentations des parents, les périls d'un lien indissoluble entre une aspirante à la sainteté et un réprouvé n'eurent d'autre effet que de changer son désir en volojité ; elle avaitvu le monstre et mit son orgueil àledompter. « Ëmilio ne tarda pas à savoir que, s'il se décidait à rompre ses habitudes, il ne tiendrait qu'à lui d'obtenir la main de Christine Trivulce. 'Les circonstances n'étaient pns favorables à sa conversion, car à tous ses caprices il joignait alors une préférence passionnée pour une dame d'un attrait singulier. Quel homme néanmoins n'aurait pas été tenté par l'offre d'une jeune fille belle et pure, d'une illustre maison, ayant pour
l/,8 ALFHED DE MUSSET
piédestal un monceau d'or? Le prince réfléchit, hésita, se rendit aux entrevues, admira, eut encore des irrésolutions, puis, engagé par ses démarches, trop galant homme pour reculer après avoir compromis, accepté comme fiancé, se jugeant fou de refuser le bonheur qui venait à lui, il se résigna à devenir mari.
0 La cérémonie terminée, dans l'intention sincère de répudier son passé, Emilio alla habiter avec la princesse un château solitaire. Pendant quatre mois, union parfaite de ces deux formes de la beauté, mais la fusion morale est lente, difficile; l'association à vie peut devenir une heureuse combinaison des caractères ou le choc d'éléments opposés ; entre eux elle fut un combat.
« Du côté de la jeune femme une âme exaltée, clicrcheuse, inassouvie, une intelligence avide de l'infini, un amour entier, dominateur.
« Chez lui le sens droit, un esprit positif, observateur, ennemi de la métaphysique, insouciant de l'idéal, borné à la réalité ; Musset l'a fait parler dans ces vers:
Quand la réalité ne serait qu'une image Et le contour léçer des choses d'ici-bas, Me préserve le ciel d'en savoir davantage !
« Son ardente sensualité couvrait un cœur endormi, la douceur de son caractère un besoin violent d'indépendance.
« S'ils parlaient la môme langue, chacun allachail aux mots un sens différent; peu de goûts communs, des idées et des sentiments contradictoires.
« Quand ils rentrèrent en ville, la saison d'hiver était commencée; les fêtes s'échangeaient ; à ia Scala les opéras de Rossini et les ballets de Vigano. Au
LES CAMAnAOBS I^Q
milipu des invitations et des réceptions le lôle-à-lêlc avait disparu. Elle se sentait étourdie, inquiète, troublée; elle éprouvait le malaise d'une jalousie générale, indéterminée : son mari lui échappait. Le prince, au contraire, n'avait jamais été plus brillant, plus victorieux; son mariage semblait le couronnement de ses conquêtes: seulement l'ancien tentateur était exposé maintenant lui-môme aux tentations. Il retrouva la dame qui, à l'époque des premières entrevues avec sa future, lui inspirait encore une préférence passionnée, et, peu habitué à la résistance, croyant racheter sa faiblesse à force de précautions et de mystères, il renoua. J'ai dit de la société milanaise tout le bien que j'en pense, je ne tairai pas davantage ses défauts : les quatre ou cinq cents personnes qui la composent so connaissent, se voient, s'observent et se surveillent au besoin; il n'y a pas de ville où un secret soit plus difficile à garder. Emilio avait dû blesser bien des rivaux. Sous forme d'insinuation, de preuve de dévouement, ou peut-être d'avis anonyme, la princesse fut avertie : elle voulut être convaincue. A plusieurs reprises Emilio, courant à un rendez-vous, avait remarqué, dans l'obscurité, qu'on le suivait; il change sa route, et attirant les espions dans une rue déserte, fort et résolu, il s'élance sur l'un d'eux, le terrasse et le contraint à révéler le nom de celle qui l'employait. « Dès lors une explication devenait inévitable : elle eut lieu. On se sépara noblement : chacun reprenait son indépendance, sa fortune personnelle, et, pour éviter les embarras de celte nouvelle situation, on convint d'avoir à l'avenir une résidence différente. Par suite de ces arrangements, j'avais rencontré, ver» la fin de 1829, la princesse à Florence; après notre révolu-
l5o ALFRED DE MfSSET
tion, elle se fixa à Rosne. Bel^iojoso, resté à Milan, s'était livré de nouveau à la licence de sa vie de garçon. Néanmoins, l'abaissement moral qu'une pareille existence exerce à la Ionise sur les natures les plus élevées ne l'avait pas atteint ; en lui la relig^ion du patriotisme était tout entière; il voulait allVanchir l'Italie du joug étrangler, et, dans ce but, le désœuvré, le corrompu, le débauché était prêt à sacrifier sa liberté, sa fortune et sa vie. Glorieuse épocjue où, sur un signe du chef de la Jeune-Italie, d'un bout à l'autre de la Péninsule, la portion intelligente, lettrée, aristocratique, exécutait une prise d'armes ; où le fermier abandonnait son champ, l'avocal ses dossiers, le grand seigneur ses plus douces habitudes, pour se lancer dans des conspirations téméraires, toujours comprimées, où le carcero duro engloutissait ses victimes, où le sang coulait, inutilement versé en apparence, mais seulement en apparence, car tous ces sacrifices, toutes ces douleurs sont nécessaires pendant la gestation qui précède la renaissance d'un peuple.
« Depuis l'emprisonnement du comte Gontalonieri, Emilio l'avait rem{)lacé ù la léte des associations secrètes en Lombardie; après avoir été un des agents actifs du mouvement de i83i, sur un avis certain qu'il allait être arrêté, il avait quitté sa compagne, le fusil sur l'épaule, comme pour une partie de chasse, et s'était réfugié à Lugano. De là il vint à Paris. Un de ses frères, le comte Luigi Belgiojoso, nommé administrateur de ses biens séquestrés, trouva moyen d'économiser sur ses revenus et de lui faire parvenir chaque année une douzaine de mille francs.
« Avec autant d'ardeur et de dévouement que les hommes, les femmes coucouraie ni à l'œuvre de résur-
LB8 CAMARADES l5l
reclion. Entre Christine Beli^iojoso et son mari, dissrnliment q-ént^ral, hormis sur un point : l'alTranchissemenl de la patrie ; là, en dépit de tout, il y avait accord, et la politique, chez nous source féconde de désunion, donnait un même but à Icursellorts séparés. Elle devait Iriir faire parlas^er aussi les mômes dangers. Compromise i\ lu suite de l'insurrection romagnole, Christine était partie de l\omc à la hâte, et, comme tous les proscrits à celte époque, elle avait cherché un asile en France. Jrnne lille et mariée, elle n'avait jamais eu la gestion de sa fortune, el, depuis sa -^ ion, un i ' tit était ' ' Z* de
la u.: ri de sa I. -l du m; -iids:
aussi, dans son is^norance risible et touchante, quoiqu'elle ciU emporté dans sa fuite une r " n de médailles el des bijoux pourune somme cu:. .al)le, la grande dame, ayant à peine en numéraire rarement du Yovasre, s'était crue ruinée de la meilleure foi du monde. Arrivée à Paris, clic loua, au cinquième, un modeste appartement, se fil servir par une femme de menasse, el etit même pour nn temps la prétention de faire sa cuisine; pour vivre elle hésitait entre les leçons de musique et la ressource des portraits...
« De la part de celte princesse, cette imitation de la pauvreté était naïve et sincère. Le bruit s'étant répandu de la lî^éne où elle vivait, Emilio vola chez sa femme, lui offrit, avec une cordialité qui rendait le refus impossible, de [)arta^^er ce qu'il possédait. La proposition acceptée, par un examen attentif de leur situatioii, il lui fut facile de se convaincre que celle (ju'il venait secourir était plus riche que lui; mais il eut çrand peine à détromper la princesse de son rêve d'indigence.
iSa ALFRED DE MUSSET
« Après avoir courageusement lutté pour la bonne cause^ tous deux se trouvaient sur la terre d'exil. La démarche d'Emilie était d'un cœur généreux; les anciens griefs firent place à l'amitié, et voilà comment, réconciliés, prince et princesse Belgiojoso louèrent deux appartements dans un hôtel de la place de la Madeleine, et vécurent d'abord fraternellement ensemble ri). »
J'arrête ici la citation. D'aucuns trouveront peutêtre qu'elle est déjà trop longue, mais que ceux-là veuillent bien considérer qu'elle nous met au courant de pas mal de choses intéressantes que nous n'aurons plus la peine d'expliquer, au volume suivant, quand nous nous occuperons des rapports de Musset avec la princesse.
D'Alton, parlant un peu plus loin du poète, nous dit que la première fois qu'il le rencontra, après sa sortie du collège, ce fut à l'école de natation du Pont- Royal. C'est également là qu'Alfred de Musset fit connaissance et se lia avec Belgiojoso. Car le prince était un nageur enragé, et Musset, pour se délasser du cheval, des filles ou d'une indigestion, avait l'habitude de faire un plongeon dans la Seine (2). « Cela vous change! » lui disait en riant le major Frazer du haut de ses cravates qui n'en finissaient plus. Gela le changeait tellement, en effet, qu'un jour une employée de l'école demanda tout iiaut si M"« de Musset était parmi les baigneuses I Vous pensez quels éclats de rires 1 Aussitôt dans toute l'école on se mit à chanter : Aves-vous un dans Barcelone... Mais à l'inverse du prince, qui passait dans l'eau des heures entières,
(1) Afet Mémoires, par d'Allon-Shce, t. I, pp. 87 et suiv. (a) Souvenirs de M"» Jauberl, p. 117.
LES UAMAIlAUIkS l53
Musset n'y faisait que de courtes apparitions (i). Il aimait mieux fumer au soleil, étendu sur les nattes, pensant comme le héros de Namouna :
Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise ?
Ces jours-là, après la baignade, il n'était pas rareque Musset, d'Alton et Beiçiojoso allassent dîner ensemble au Café de Paris et finir la soirée cliez M™« Jaubcrt. Cependant, comme le dit d'Alton, il n'y eut jamais d'intimité entre eux, Musset, qui ne se mettait en frais que pour les femmes, préfémit la princesse au prince, en quoi il n'avait pas tort, et celte préférence marquée et remarquée n'avait pas été étrangère à la distance qui, peu à peu, s'était établie dans leurs relations. Belgiojoso, d'ailleurs, n'en était pas jaloux, estimant que Musset en valait bien un autre et que le dernier mot de la philosophie en ce monde c'est de prendre son plaisir, comme son bien, où on le trouve.
Les lettres suivantes vont nous dire où il prenait le sien. Elles sont adressées à un ami pendant les voyages que le prince faisait à l'élranger.
« De Ueliinzone, 11 septembre 1833.
«r Mon cher ami, «f II n'y a qu'un mois à peu près que j'ai quitté Paris et j'ai fait tant de choses, j'ai été tellement
(i) On lit clans sa Biographie, p. 175 : «... Le poète se sentait déjà en rapports arec les lecteurs inronnus de la Sait d'Août; il en était encore à la conclusion de la dernière staoce : • Aime et tu renaîtras ; fais-toi deur |iour l'clore ■ ; le charme se «outint jusqu'à la publication du morceau. .Mais le lendemain, je le trouvai soucieox, essayant de lire je ne sais qurl chapitre d'un roman nouveau, ^ans pouvoir en venir i bout... Je l'emmenai à l'tcolc de natation. Nous y rencontrâmes le prince Belcriojoso ft ses amis, qui nous ençajèrcnt à les accompagner chrz Ictrailcur italien Broççi. Après un dincr assaisonné par l'appétit et l'exercice, on fît de la musique, et la soirée se passa gaiement. »
|5'{ ALFllED DE MUSSET
occupé, que je suis étonné de moi-même, et je me d«marule si c'est bien le même Emile d'il y a quarante jours.
« J'ai vu la fétede Vevey, j*ai voyaçé [dansJl'Oberland h [)icd, j'ai admiré les cascades... des Alpes à satiété. .l'ai passé une quinzaine de jours au milieu de ma famille, j'ai conspiré comme un enrag-é, et dans ce moincnt-ci c'est la seule occuf)ation qui me reste, vu qu'il [)lcut toute la journée dans celle belle ville de liflliiizonne, que ma famille est proche et que je n'ai pour toute ressource que la femme d'un savetier que je partagée avec mon domestique. O teni' nora ( i ) 1 »
[*. rf.]
< Je ne peux pas le dire grand'chose de moi,
j'ai valsé beaucouj), j'ai fait la cour aux femmes du monde, j'ai eu (piehjucs succès. J'ai b... les susdites femmes du monde, mais, entre nous, elles ne valent j)ns nos chères amies du Grrrrrand Cirque et autres. Je monte i\ cheval, je lAche de dîner et de boire quelquefois, mais tout cela fort tranquillement...
« Je partirai pour Vienne dans trois semaines et j'y resterai au moins deux mois. On m'y promet beaucoup de plaisirs. Je tâcherai d'eu prendre et j'en ai besoin. Le monde ici paratl dormir plus ou moins, et de peur que cette maladie me ;;'a'^ne, je n'y ferai pas un trop lonjif séjour. L'intérieur île ma famille est charmant, et c'est déji\ quelque chose. J'ai beaucoup pensé à mes affaires, et j'espère avant la lin de '' ' • les avoir poussées de manière à pouvoir m'ai - 'hi-
ver cl venir dépenser À Paris la provision de santé et
(i) UlUr inèdil*.
LES ClUARAOKS
(i'ari,aMU que j'aurai économisée dans ce pays-ci (i). » C't-taiL,ccrles, beaucoup d'honneur pour Paris, mais ' est habitué à ce «^enre d'hommages. Bclg^iojoso repa- •Jtdoncî arleboulevardetàrécolede natation,
>r avec .^. . ».. n'allait jamais sans l'autre. Ce Triloa rincier avait voué un tel amour à la Seine qu'il ne aventurait jamais sur ses bords sans emporter un aleçon de bain.
Du café de la place Dau/inneistc).
Je l'écris, mon cher ami, pour le prier de m'enir la voiture qui part à onze heures mes s blancs qui sont restés à Meudon depuis 3tre partie de nage. J'espère pouvoir venir dimanciie prendre co»^, mais si le destin disposait autrement, je te prie de dire tout ce que tu trouves de plus aimable à la colonie de Meudon, qui a toujours eu t.T • pour moi et avec laquelle j'ai passe
des j> „. ... ^ . .j;i agréables. J'espère que tu te portes mieux; pour moi, ju.squ'à présent rien de nouveau, "IX de pouvoir continuer à le dire. Je Ire tout ce que je voudrais, car je ne r la lettre, n Aà:eu, mon cher ami, à dimanche, j'espère. Kcris-moi un petit mol qui me parviendra par la voîure.
« Exile (u). »
{g heures du soir. )
La colonie de Meudon, c'était M. et M** Jaubert
qui y allaient quelquefois en villéfriature. Inutile de
ire que lorsque Emilio était invité chez la « œar-
i aine », Christine, sa femme, restait à cuisiner place
( I \ L^ettre ioniite.
(» y Lettre ÏDédite.
l56 ALFRED DE MUSSBT
de la Madeleine ou ailleurs. Et le prince payait sa bienvenue en chantant de sa voix superbe quelque air de Tancrède que Rossini avait composé chez lui à la Pliniana, près Milan, ou, pour faire plaisir à Berryer, qui en raffolait, ce boléro qu'Alfred de Musset avait improvisé un jour à Augerville :
Quand résoDDe ta castagnette, La plus leste et la plus coquette.
C'est Pcpa, ma Pépita,
Mon beau lutin Qui rit soir et matin .
Ah !... j'aime, j'aime...
Ah I ah ! j'aime cette enfant-là.
Et rentré dans Paris, Belgiojoso reprenait le cours de ses fredaines :
« Cher ami, « Ce malin j'ai eu la visite désagréable de M""® S... mère, pour me prévenir qu'elle veut porter plainte au procureur du roi (selon le conseil de son avocat) contre moi, pour le soi-disant viol de Clarisse, comme ayant prêté ma maison et mon assistance!! Dellissimoî — J'étais dans mon bain, et elle était comme une furieuse. J'ai voulu la f... à la porte, et elle voulut aller chez ma femme!!! Enfin je lui ai dit que je partais pour la chasse et d'attendre mon retour vendredi. Elle m'a donné son adresse, faubourg Montmartre, 33. Mon cher ami, parle avec Belmont et avisez à quelque chose. Si je ne me trompe, un de nos amis l'a violée avant Ricardo. Cela pourrait calmer la vieille tigresse. Vendredi je serai de retour.
« Emile (i). »
(i) Lettre inédite.
LK8 C.VUAHADKS l5j
Si la police avait donné suite à toutes les plaintes qui lui étaient adressées contre la bande Tattet et la bande Belgiojoso, pour adultère, viol ou enlèvement, le tribunal delà Seine n'y aurait pas suffi. Mais en France il y aura toujours des grâces d'état pour les viveurs, et ce n'est pas pour rien qu'on a inventé les frontières. Quand Belgiojoso se sentait serré de trop près, il prenait du large, pour laisser aux flots le temps de s'apaiser. En i835, il était en Suisse pour quelque affaire de ce genre, et vous allez voir qu'il ne se faisait pas beaucoup de bile.
a Arenenbcrg, 5 décembre i835.
« D'abord embrasse Pichenette la Sultane^ et après dis à Ricardo qu'il est un s... c. . . d'avoir la ch..., d'être jaloux d'Eslher (i) et de ne ra'avoir jamais donné de ses nouvelles. Cela te prouvera que ma jaunisse est allée au diable et que je suis toujours le môme.
(( Ici; c'est-à-dire chez la duchesse de Saint-Leu, on mange, on boit très bien et souvent, on fait ce qu'on vent, on rit beaucoup, on chasse quelquefois, et il y a du chevreuil, du lièvre et surtout des renards sans fin. J'y resterai encore une vingtaine de jours. Paris me sourit et je me fais une fêle de penser qu'à la fin je f... Car depuis (illisible) je suis caslo et vraiment je trouve que cela ne me convient nullement. Pense donc, mon cher ami, quelle force prodigieuse, quel tigre, quel animal cela va faire de moi à mon début. Frazer est toujours le même; je pense pourtant qu'il a changé au moins douze fois la forme de sa moustache.
(i) Je pcr.se qu'il s'agit d'iislher de Rendccl, qui frcquenUit chez M"" Jaubert.
l58 ALFnKD DE MUSSET
« J'espère qu'il n'aura pas payé Aurora, et qu*il aura bien ri, quand la police a fermé son b...
« Gomment se fait-il que vous allez aux Italiens? Avez-vous abandonné l'Opéra, ou vous ôtes-vous entièrement dédiés aux théâtres, et planté la sociliété et ses délices? Car je ne sais pas comment on peut avoir le temps de tout faire quand on est doué d'une acti-' vite si active que la nôtre.
« Montbrun, de Barrai, Laçraniçe à Alger, Lavalette diplomate, Tissandier marié, ma Diavolo, l'association est en danger de dissolution ! Je pense que c'est la crainte.
« Addio, carissimo, conserve-toi gai et bien portant, et nous sommes sauvés.
« Emile (i), »
Frazer I encore un compagnon qui mériterait un camée ou une médaille. Essayons son portrait à l'aide des renseignements qui nous sont fournis par d'Alton et les autres.
Petit, robuste et bien pris, sa mise était un mélange bizarre du civil et du militaire. 11 portait toujours un pantalon gris clair à la cosaque, une redingote courte serrée à la taille, et de longues cravates de satin noir ou de foulard à pois qu'il nouait en une boucle énorme sur sa poitrine. Il avait des traits réguliers, des yeux bleus d'une grande douceur, la peau du visage en cuir de Cordoue sillonnée de rides profondes, des cheveux d'un blond clair et ardent au naturel, mais qu'il teignait en noir ainsi que sa moustache, parce que, disait-il, dans le premier régiment russe où il avait servi, il était d'uniforme d'être brun, et qu'il se
( I ) Lettre iocditc.
LS4 CAMARAtlIvS IJÇ)
croyait toujours au rés^iment. Il était donc Russe ? Pas précisément. Koqueplan soutenailqu'il était Espagnol. La vérité c'est (ju'il était d'origine écossaise et catholique. Son bisaïeul, venu en France à la suite de Jacques II, avait été fait duc à Saint-Germain par ce prince. Son père, officier au service de la Franco, ivait émigré, en 1790, et épousé, en Portujçal, une lenioiselle de noble famille alliée à Don Mij^uel. Fils aîné, Henri-Erskine (c'étaient ses prénoms) avait eu pour marraine, selon l'usage, la ville de liadajoz. On ignorait lu date de sa naissance, et lui-même avait à un tel point le ^oût du mystère que jamais il ne parlait de son âs^e ni de ses commencements. Mais il devait être né entre 179:^ et 17(^0, et tout ce qu'on savait de son enfance et de sajeunessec'est que, après être entré dans le corps des cadets à Saint-Pétersbour:^, il avait servi quelque tempsdansles réjjimentsdeligncetavait fini par être incorporé aux chevaliers-gardes. Cependant il est une anecdote qu'il aimait à conter parce qu'elle faisait date dans sa vie. Elle est, en effet, très romanesque. C'était en 1820, peu de temps après l'apparition des Méditations de Lamartine. Ce livre avait autant de succès X Saint-Pétersbourg qu'àParis, et les dames de la cour s'en disputaient les rares exemplaires. Frazerqui, comme chevalier-garde, s'était épris d'une I>elle demoiselle d'honneur de l'Impératrice, parvint à se procurer le volume de Lamartine et décida la jeune fille à lui donner un rendez-vous la nuit, pour en entendre la lecture. Mais ce n'était pas chose commode. La chambre de la demoiselle d'honneur était au second, et pour accéder à la fenêtre il fallait grimper sur un arbre voisin dont les branches touchaient l'appui de la croisée. Frazer n'hésita pas à monter
iCo ALFRKD Dli MUSSET
dans Tarbre, et certain soir, par un magnifique clair de lune — on était romantique en Russie ! — il se mit à lire à la bien-aimée, penchée à sa fenêtre, les strophes mélancoliques du Lac et de l'Isolement. 11 lisait encore au petit jour, quand survint une troupe de jardiniers, avec leurs chiens, se rendant au travail. Les hommes passent sans rien voir, mais les animaux aboientavec tant d'acharnement au pied de l'arbre qu'ils forcent leurs maîtres à lever les yeux. On crie : Au voleur ! La fenêtre se ferme, et Frazer arrêté est conduit tout droit devant le czar. Il eut beau protester de la pureté de ses sentiments, la lecture de Lamartine ne parut pas une justification suffisante; il fut envoyé à l'armée du Caucase, où il resta trois ans.
Rentré en grâce, il obtint, en 1827, une mission auprès du gouvernement espagnol et en profita pour aller en Portugal auprès de sa famille. Ses sœurs avaient grandi ; un mariage était projeté de loin entre l'une d'elles et un comte autrichien résidant à Vienne. Le portrait de la jeune fille devait être remis au futur et décider de la conclusion. Frazer en est chargé et part à franc étrier pour Vienne. Mais le portrait était d'un format plutôt embarrassant. Après l'avoir mis successivement en selle et en croupe, à l'arçon de sa selle et en bandoulière, il finit par le jeter dans un marécage, pensant qu'à Paris il lui serait facile de le remplacer. Effectivement, comme son congé était sur le point d'expirer, il se fit conduire un jour au Palais- Royal chez un peintre italien qui tenait un assortiment de portraits à des prix modérés. Un seul avait quelque air de ressemblance avec sa sœur; il l'achète, mais en regardant au bas il aperçoit un cœur percé d'une épée : un pareil ornement gâtait tout. « C'est
LB8 CAMAHADtiS l5l
une allégorie », objectait l'Italien. « Je ne vous dis pas non, ripostait Frazer, mais le coeur de ma sœur n'a pas encore été traversé d'une épée, enlevez-moi çal » Le cœur fut enlevé, et Frazer partit pour Vienne avec le portrait du Palais-Royal qu'il présenta au comte autrichien pour celui de sa fiancée. Le mariage fut conclu, et comme un bonheur n'arrive jamais seul (on en dit autant du contraire), Frazer hérita, peu de temps après, de cinquante mille francs de rente, qu'il s'en vint manj^er à Paris.
A l'époque où nous sommes, il habitait un entresol situé sur le boulevard, au coin de la rue LafHtte. Il n'avait donc qu'un pas à faire pour entrer au (lafè de Paris. Aussi y passait-ii la moitié de son temps. Mais il avait gardé l'allure militaire, pariait peu et n'entendait pas la plaisanterie sur le titre de major, qu'il portait avec une certaine fierté. Gozlan faillit l'apprendre à ses dépens. Il s'était amusé à introduire dans une comédie un major pourvu de trois croix, lequel avait reçu la première parce qu'il n'en avait pas, la seconde parce qu'il en avait une et la troisième parce qu'il en avait deux. On rit beaucoup de cette drôlerie, mais Frazer n'en rit pas et il envoya ses témoins à Gozlan qui, pour ne pas être embroché, déclara n'avoir jamais eu l'intention de viser ce galant homme.
Alfred de Musset l'estimait beaucoup, sa « marraine M aussi. Quant à d'Alton-Shée, il avait pour lui plus que de la sympathie, et pendant longtemps Belgiojoso, Frazer et lui furent trois inséparables.
Reprenons la correspondance du prince. Au mois de mai iSSg, Belgiojoso était à Vienne. Il écrivait :
l62 ALFRED DE MUSSET
« Mon cher ami, « Ta lettre m'a, en effet, trouvé ici. J'y suis arrivé le 3o (avril) après avoir passé quelques jours à Venise où le marchand d'eau vulnéraire m'a donné beaucoup de bon vin de Chypre et m'a fait faire connaissance avec quelques jolies filles. J'ai pensé à notre dîner des Frères Provençau.T avec le Major et je soupire de ne pas vous avoir avec moi.
« Mon cher ami, le séjour de Venise est charmant, et cela m'a un peu remonté, car Milan est un endroit exécrable pour qui veut s'amuser. J'en suis fâché pour ma patrie, mais elle n'aura pas l'honneur de me posséder longtemps. Depuis le peu de jours que je suis ici, j'ai tellement été pris par les présentations et les visites que je ne puis encore bien juger le pays, mais la ville est très animée, la société charmante, les jeunes gens gais et de bon ton, un bon restaurateur, vins de France et beaucoup de belles filles.
« J'ai trouvé ici les Zichy, Schwarzemberg et beaucoup d'autres amis, de sorte que, en peu de temps, j'ai fait connaissance avec la meilleure société du pays, et je suis dans le coup de feu des dîners, soirées, etc.. L'aristocratie ici est riche et vit avec beaucoup de luxe, de sorte que cela donne de l'éclat à la ville, et quoique Vienne ne soit pas à comparer en vastité ni à Paris ni à Londres, pourtant elle est tout à fait grande ville dans les allures, et dans les habitudes. J'ai été parfaitement reçu par tout le monde, et le soir je vais souvent chez le prince de Metternich, où je fais de la musique, et où il y a toujours une charmante société. — Je suis du club, qui est bien monté, et j'y vais fumer mon cigare et causer; nous avons eu des courses, et le terrain est magnifique; situé tout près du
LKS CAMARADKS l63
Prater et sur les bords du Danube, il a deux milles de tour et il est vert comme celui de Chantilly. Il y a de très beaux chevaux qu'on élève dans le pays et j'ai vu chez Taussmandorf des bêtes de 19 liands, produit de son haras.
« J'ai rencontré les deux Belhmann et j'ai aperçu Oltiii. lis je ne lui ai pas encore parlé.
« .i ;\ché d'entendre que nos amis sont un peu
en déroute, ce pauvre Colzensky, et Mallet, et Fernand ne jouant plus? Et Lavaletle va toujours ?Louisa et Pichnette, prime ballerine, vont à Londres mettre un peu dedans les insulaires. Je leur souhaite du bonheur en considération des dîners et des soupers que flous avons faits ensemble. Tu me charges de saluer Honorine? mais elle n'a pas été à Milan, que je sache, à moins qu'elle n'y soit arrivée après notre départ. Bien des choses à M. Lévi. — On m'a dit que M""' I3ez du (îrrrrand S... est tout à fait coulée. Pauvre petite, comme elle aura pleuré ! Je suis, depuis mon arrivée à Milan, devenu par nécessité chasseur de la femme de la haute, car pour le genre putain, bernik, et malgré mon jf^rand âge j'ai eu du succès. Je suis pourtant fâché de te dire que je préfère encore nos anciennes avec tous leurs inconvénients, au romantique et au sentimentalisme, et surtout à la monotone possession d'une maîtresse, quoique j'en aie toujours eu trois et qu'une ait eu la bonté de me suivre jusqu'ici. Je vois avec peine qu'il m'est impossible d'aimer O... Je resterai ici jusqu'à la fin de juin, et après je n'ai pas encore décidé si j'irai à Carlsbad, ou si je retournerai à Milan. Il faut que j'arrange mes affaires, de manière à pouvoir voyager sans devoir m'en occuper, et pour cela il faut que je reste quelques mois en Lombardie
l64 ALFRKD DB MUSSET
pour presser les hommes d'affaires qui ne voudront jamais en finir.
« A mon retour à Paris, j'irai demeurer ailleurs que dans la rue d'Anjou, car la chère Princesse s'est fort mal conduite à mon égard, soit dit en passant.
« Voilà toujours la récompense d'être délicat et bon. De la manière dont elle s'y est prise, le plaisir d'avoir logé chez elle et d'avoir eu le cabriolet avec César m'aura coûté cher. Du reste tant mieux, et je regrette seulement de ne l'avoir pas fait dès mon arrivée à Paris, en 1 83 1 .
« A la fin des fins, il me restera toujours près de 60 mille francs de revenus, et pour moi cela est assez. Amuse-toi toujours et écris-moi quand tu n'as absolument rien de mieux à faire. Bien des choses à ta sœur, à M™* Lagrange qui, j'espère, se porte très bien, à Jules, Edgard, Fernand, de Lourcy, Achille, Nestor, Mosselmann, Frazer et C..., si tu le vois.
« J'ai vu la Taglioni ici, mais je n'aime pas son Caiiciuccia sur la musique de celle des Noblet, mélange informe de danse espagnole, française et autres.
« Adieu, mon cher ami, tâche de te conserver ; afin que nous puissions encore nous amuser et boire et manger. Adieu.
« Emile (i). »
« Vienne, 24 juillet 1839.
« Mon cher ami, « J'ai ici tous les amusements possibles, école de natation, bon vin et bon dîner, et une énorme quantité de femmes ; mon monde est à la campagne, aussi je vis tout à fait avec une bande de bons vivants pres-
(i) Lettre inédile.
LU CAMARADSS
que entièrement composés d'attachés aux ambassades avec lesquels je mène un train de vie dans le genre de celui que nous menions à Paris dans cette saison. Je pense souvent à J..., car ici on a facilement des petites fort jeunes et fort jolies, et le pucelage est une chose A laquelle on tient très peu. A propos de cela on m'a écrit de Paris que M"" D. .. a vendu le sien 60 mille francs !I Caramba 1!!
« Si je ne me trompe pas, Frazer a perdu son frère. A-t-il hérité quelque chose? Si lu le vois, dis-lui bien des choses de ma part, ainsi qu'à Montguyon, Lavalette, Daru, Edgar, Musset, les Lagrange, s'ils sont à Paris.
« Je ne sais pas si M""* Merlin esta Paris, je te prie de de lui dire ou de lui écrire ou plutôt d'avoir la bonté d'exécuter la promesse qu'elle m'avait faite de me faire avoir du Xérès aussi bon que celui que nous avons bu si souvent chez elle. Elle m'obligerait beaucoup si elle pouvait m'en envoyer 200 bouteilles ou 10 arrobas, qui est la mesure de Xérès, chaque arroba contient 21 bouteilles.
« Je lui serais bien reconnaissant si elle pouvait me le faire arriver le plus tôt possible, car j'ai promis au prince Metternichde lui en faire avoir, et je voudrais pouvoir le lui envoyer avant de quitter Milan à la fin de l'automne. Il faudrait l'adresser à Gênes à M. Charles SiçoIi,pour le prince de Belgiojoso à Milan. M. Sigoli sera chargé par moi de payer, et de tout arranger pour qu'il me parvienne aussitôt.
« Cher ami, laisse ta paresse de côté pour un instant, et occupe-toi de cette commission et ne laisse pas la Merlina tranquille, que tu ne sois sûr qu'elle Ta exécutée, car elle est très distraite et souvent dans
l66 ALFRED DK MUSSET
les espaces imaginaires. Ainsi elle pourrait oublier facilement. Écris-moi quelque chose là-dessus à Milan, car j'y serai dans quinze jours.
« Donne-moi des nouvelles de Paris, du club, de nos amis et particulièrement de Caccia, Merlina, Edgar, Candia, Falcon, de l'Opéra, de nos amis les joueurs, s'ils sont debout ou coulés. »
Suivaient ces lignes sur la princesse, sa femme.
« Quand je reviendrai à Paris, je te raconterai toutes les petitesses et cochonneries de ma clière épouse, car elles méritent d'être connues . Tu as raison pourtant quand tu me conseilles de ne pas l'envoyer entièrement f... f... à cause du monde et des cancans, mais quand tu sauras tout, tu verras qu'il est dur, pour un homme de bon ton comme moi, de devoir encore avoir des égards'pour une femme qui s'est conduite comme elle. C'est dommage que je ne puisse divorcer pour ne plus en entendre parler. Je n'aurais pourtant qu'à me faire protestant l! I (i). »
Les lettres se suivent et se ressemblent. Aussi maintenant que nous en savons le ton et le sujet habituel, me contenterai-je de les résumer en quelques lignes. Belgiojoso passa les années i84o et iSlii à Milan, occupé de reconstruire la Pliniana, sur le lac de Gôme. « Je me flatte, écrivait-il le 6 janvier i84i, que dans quelque temps j'aurai une très belle et très confortable maison de campagne n" i, pour nager, piquer des têtes, se donner des passades et passer enfin quelques mois comme nous les aimons, après les fatigues du Grrrrrand Monde, le cigare à la bouche, débraillés, sans façon et sans soucis, chantant,
(i) Lettre inédite.
LKS CAMARADBS 167
buvant, et dormant comme de vrais philosophes (i ). »
En attendant il revint à Paris, où il reprit sa vie de débauches.
Le 22 mai i843, Alfred de Musset écrivait à son frère qui voyag-eait en Italie :
« Je ne sais pas si vous savez, tous autres, à Catane, que le Principe *** a enlevé la comtesse de *". il y avait deux ans qu'ils étaient ensemble au su de tout Paris. La comtesse l'est disputée, à ce qu'il paraît, avec son mari; elle est arrivée chez le prince (qui devait ciianler le soir dans un concert) ornée de son mouchoir pour tout baçage, et elle lui a dit : « Allons-nous-en! » Ils sont en route. Le vent est aux enlèvements i\ Paris, dans ce moment-ci, ou pour mieux dire, aux séparations. Je viens de voir de mes yeux la même plaisanterie, qui est beaucoup moins §^ie qu'on ne pense. Je t'expliquerai cela un jour; mais si tu m'en crois, n'enlève jamais personne, à moins que ce ne soit la reine d'Espagne (3). »
Le roman du prince avec la comtesse *** dura douze ans, chose invraisemblable, mais ce qui l'est encore plus, c'est que cette fois la rupture ne vint pas de lui, mais d'elle. Il faut croire qu'on se lasse de tout, même du servage princier.
« Je ne te parlerai pas de moi, écrivait-il de la Pliniana à d'Alton, le 27 juin i852,jesuis assez vieux pour ne m'étonner de rien, et pour comprendre et pardonner. J'ai souffert, car je ne m'attendais pas, après douze ans d'une liaison si intime, à être traité
(i) Lettre inédite.
(a) Œuvres posthumes, p. a46. — Cette comtesse n'était autre que la fille du major géoérnl de Napoléon et la belle-fille de son architrésorier.
comme, je l'ai été, tandis qu'il aurait été si facile d'arranger les choses sans faire du scandale. Je n'ai rien à me reprocher. Je lui pardonne le mal qu'elle m'a fait et je lui souhaite un long bonheur. Je me suis retiré à la campagne, car je déteste, lorsque je souffre, d'être obligé de parler et de recevoir des condoléances et des consolations qui humilient et blessent au lieu de faire du bien. Je suis assez fort pour souffrir seul, et assez sage pour ne pas exagérer le mal par d'inutiles regrets. Mais c'est assez, mon cher ami, t'occuper de moi, et je t'assure que je me porte à merveille et que je passe mon temps assez agréablement. Le lac est si beau! quand on a pris l'habitude du travail, la journée est si courte 1
« Tu as oublié de me donner des nouvelles de tes parents, de ta sœur qui était si bonne pour moi, de M. Jaubert et de plusieurs de nos anciens amis. Estce trop de te prier de m'écrire de nouveau et de me faire ce plaisir ?
« Musset est académicien, Edgar dans les honneurs, Lavalette ambassadeur, Romieu, Véron, des importants; Achille (Bouchet) que fait-il? Dix ans sont vite passés, mais quand on y pense quel espace et que de changements! En nous-mêmes surtout, dans notre manière de voir et de sentir! Je m'étais tellement fait à cette vie douce et retirée ! je m'étais tellement persuadé que cela devait continuer toute ma vie, que je suis tout dérouté, et je ne puis encore me décider, si vieux, à faire des projets et à entreprendre quelque chose. Je me laisse vivre et je jouis de celle paresse occupée, sans trop penser au lendemain. Je resterai ici jusqu'en octobre; mes frères viendront me voir; j'irai passer, en septembre, quinze jours chez
Roger db Bbautoir
d'après la statuette originale de Dantan
appartenant à M. Roger de Beauvoir Fils
LES camahades 169
Antoine, qui est marié, et après j'irai probablement en Espagne chercher la chaleur pour mon hiver. Oue fais-tu? écris-moi bientôt, je t'en prie, et pour ta consolation sache que si tu as (les dispositions à grisonner, moi je suis presque blanc.
« Adieu, mon cher ami, bien des choses à Frazer, et aux tiens, et conserve-moi dans ton souvenir. »
« Emile (i). »
En apprenant celte fin de roman, Alfred de Musset dit à sa « marraine » : « Tout cela, c'est de la faute du prince. Quand on a son tempérament on ne reste pas collé douze ans avec la même femme. »
— « Le fait est, reprit la marraine, que cela sent moins le diable que l'ermite ! »