‹ Alfred de Musset; documents inéditsChapitre 18 sur 32 · IV. — ROGER DE BEAUVOIR · texte numérisé non relu

IV. — ROGER DE BEAUVOIR

Avec lui nous rentrons dans la littérature et dans l'entourage ordinaire de Musset qu'il imitait et jalousait un peu, malgré sa devise. Cette devise était : Video nec invideo — je vois et n'envie pas. Cependant Frazer racontait un jour chez Berryer, à Augerville, qu'il était arrivé à Roger de Beauvoir de déclamer à table, entre deux coupes de Champagne, des vers qu'il donnait comme siens, quand ils étaient du poète des Nuits. Cela m'étonne, car il avait assez d'esprit et de talent pour n'avoir pas besoin de démarquer ses voisins, mais je sais telle pièce de lui, le liire entre autres, que l'on pourrait prendre pour du Musset. C'est probablement cela qui avait trompé Frazer.

(i) Lettre inédite.

Il était né Roger (i), tout court, mais étant beau, bien fait et très élégant de sa personne, il se dit un jour, en se regardant dans la glace, que tous ces avantages valaient bien un titre de noblesse, et, pour se pousser dans le monde, il ajouta à son nom patronymique celui de la terre de Beauvoir, qu'il possédait en Normandie. Il était alors légitimiste à tous crins et ne jurait que par le prince de Polignac au secrétariat duquel il avait été attaché pendant son ambassade à Londres. La Révolution de i83o eut bientôt fait de le déroyalisery lui aussi. Il chanta la victoire du peuple en des vers qui ne valaient pas moins que beaucoup d'autres, mais, comme pour montrer que le cœur ne suivait pas la tête dans cette conversion précipitée, il demeura fidèle à la mémoire du prince de Polignac. J'en trouve la preuve dans la dédicace à ses fils Edmond et Alphonse de deux poésies qui font partie des Meil' leurs fruits de mon panier. Enfin il ne renia pas sa particule d'emprunt. Il continua à s'appeler de Beauvoir, en dépit des surnoms de Roger Bontemps et de Roger de Belveder que lui donnèrent ses camarades et qu'il justifia amplement et tout de suite, tant par l'égalité de son humeur que par la distinction de ses manières. C'était alors un de nos plus élégants dandys. Avec sa belle chevelure noire et frisée, son habit bleu à boutons d'or, son gilet de poil de chèvre jaune, son pantalon gris perle, sa caime en corne de rhinocéros, quand il allait dans le monde, il donnait dans l'œil de toutes les femmes (2). Et comme il avait beau-

(i) Il naquit à Paris le a8 novembre 1809 et y mourut le 37 arril

(2) Mais s'il eut beaucoup de succès dans le monde, il en eut surtout dans le demi-monde. J'ouvre la correspondance de Tattet avec Guttingucr et j'y lis à la date de iSSg : « La femme que Roger (de Beauvoir) a pro-

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coup d'argent) il le mangeait royalement avec elles. H se vantait sur le tard, quand il était impotent et goutteux, d'avoir avalé pour iSo.ooo francs de Champagne et d'avoir fait 3oo petits poèmes, madrigaux, pigrammes et chansons. S'il avait bu un peu moins ; Aï, il eût fait sans doute autre chose que cela, car il tait très doué, il avait beaucoup de goût (i), et son écolier de Ciuni/y sans lequel, suivant le mot d'Alexandre Dumas (2), il n'y aurait jamais eu de Tour de NeslCj son Ecolier de Cluny et mainte et mainte petite pièce en vers, que lui inspira un voyage en Espagne, dénotent que, s'il en avait pris la peine, il aurait pu faire belle Hgure parmi les écrivains romantiques. Mais on est presque toujours le prisonnier de ses premiers succès. Du jour où les femmes s'emparèrent de Roger de Beauvoir, il laissa les lauriers pour les roses. Cela ne l'empêchait pas, remarquez bien, de suivre de près le mouvement romantique et de s'y mêler dans les jurandes occasions. Il se serait fait pendre plulùt que de manquer une première représentation de Vigny, de Dumas ou d'Hugo (3). Mais il se réservait le droit, sinon de siffler, ce qu'il n'eût fait à aucun prix, de rire à tout le moins et de paro-

meuéeà la liste ririle s'appelle mainteoant Hortensede Raelle ;aalrefois elle se i: -i> Levasseur. J'ai possédé jadis ses faTeors sous

cette ri le était au b... de Londres, il y a un mois. ■ —

D'autre (-.ni j- iiiin>. dans la correspondance d'Arvers ce petit billet inédit d'où il rcsiiltc que Roger de BeauToir fut un des nombreux adorateurs de la Dame aux Camélias : « Mon cher Arrers, d'Aniboine vient de me dire que M. Roger de Beauvoir doit amener ce soir M"* Marie Duplcssia. Sansétre bégueules, les daines qui seront chez mon ami ne voudraient peut-être pas se rencontrer avec M"* Duplessis, il me charge donc de vous prier ae voua entendre avec Roger afin qu'elle ne vienne pas. A bientôt et k la hâte. »

« BACDEMOX. •

1) C'est lui qui définissait le goût « la cravate blanche du style ». (a) Préface des Soapears de mon temps.

(3) Il aimait beaucoup Victor Hugo, qui le lui rendait à sa manière.

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dier la pièce, une fois sorti du théâtre. Lisez plutôt les

strophes amusantes qu'il rima sur la chute de la

Esmeralda (novembre i836) :

Sainte-Beuve a mis sa lévite Pour aller voir en cachemite, L'opéra de son grand Victor !

Du cimetière qu'il habite.

Comme un dévot et saçe hermite.

Sans bruit, par le derrière il sort.

C'est un omnibus qui l'amène Dans un quartier qu'il vit à peine.

Un jour qu'il allait chez Pistor.

Dans le théâtre, il se hasarde Et fait un salut, par mégarde, A deux chasseurs galonnés d'or.

Rogner avait chez lui uo énorme squelette qu'il nvail monté sur un piédestal. Un jour que Victor Hugo était venu lui rendre visite, il débita devant ce squelette les vers suivants qu'il avait lus, à deux ou trois variantes près, dans les Oiseaux de pastarje de M"« Anais Scgalas (1837) :

Squelette, réponds-moi. Qu'as-tu fait de ton Ame ?

Flambeau, qu'as-tu fait de ta flamme V

Cage déserte, qu'as-lu fait

De ton bel oiseau qui chantait ?

Volcan qn'as-lu fait do ta lave ?

Qu'as-tu fait de ton maître, esclave ?

Longtemps après, en revenant d'Espai^^ne, Roger de Beauvoir, ayant ramassé une plume d'aigle dans les Pyrénées, l'envoya à Victor Hugo, qui était en exil, avec les vers que voici :

C'est un aiglon qui, regagnant son aire.

Laissa tomber sur le roc solitaire

La longue plume arrachée à 8on flanc ;

Je vis au bout une perle do sang.

J'en eus pitié .. car vous ôles son frère t

Où planez-vous, dites, notre aigle à tous,

Pendant qu'ici la bise nous assiège?

Près de ces monts aux épaules de neige,

On est si haut, qu'on doit penser à vous? Pic delà Vignemn'.e (Pyrénées).

Certes l'envoi était de nature à toucher le coeur de l'auguste exilé. Il y répondit dans les Contemplations par les strophes qui ont pour titre : Au poète qui m'envoie une plume d'aigle, mais il omit de nous dire son nom — ce qui n'était pas llalleur pour llo^cr de Beauvoir. Ce n'est qu'en lisant les Meilleurs fruits de mon panier que le public l'apprit, car on pense bien que Roger n'oublia pas d'y insérer la demande en même temps que la réponse.

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Antonv (i), qui, de loin, l'avise, L;.' " en capote ||;^isc

La iijeanic d'un morl.

Tous deux prennent place au parterre Près d'une oarbe à caractère Et d'un pétasc à lartce bord.

Vingt Velasqnez, cent Véronêsey Plus un Macairc en polonaise Viennent leur offrir du renfort,

Foule attentive, intcllisçente,

Noire, fatale i-l lialclanle.

C'est sérieux, vois-tu ? du Victor î

Le beau moral, le laid physique, Quasiniodo mis en niusu|ue.

C'est grave, c'est tréaut, c'est fort !

Phœbus bien nourri 2'. dit qu'il aime

Une fille Iwlle »".

Qu'il préfère au ; : trésor.

C'est le laid Ik>ssu qui la sauve Des jçT'ff^s (le FroUo, le chauve.

Qui veut l'envoyer à la mort.

Et la cathédrale rugueuse Est la carapace fameuse De cet aimable hareng saur.

Les pont-neufs les plus frénétiques Ecrits en des tons chromatiques Fredonnant sur son triste sort,

Et cette foule inlellitrente.

Noire, fatale et haletante Devant l'œu^Te du j^and Victor,

Eln songeante la Notre-Dame, De tous ses nez fait une gamme, Ferme tous ses yeux, et s'endor

Et Sainte-Beuve qui s'agite.

Trempe de sueur sa lévite

Et se trouble aux doux sons du cor

(1) Antony Deschamps.

(a) C'était Nourrit qui jouait Pbœbus.

ly^ ALFRED DB MUSSET

Puis apercevant la Syrène Parmi les chameaux de la scène Il s'élance vite au dehors,

Et tourne un vers sage et mystique Siir la Notre-Dame en musique Qu'il va réciter chez Pistor (i).

A l'époque où il composait ces petits vers plus spirituels que méchants, Roger de Beauvoir partageait avec Roqueplan l'honneur de faire rire le Café de Paris, aux dépens de ses habitués de marque. Véron fut un des premiers sur qui s'exerça sa verve. J'ai dit plus haut qu'il invitait souvent Musset à sa table. Gomme il paraissait affecter d'ignorer Roger de Belveder, celui- ci trouva moyen de se rappeler à son souvenir en lui décochant trait sur trait.

Il commença par le surnommer le prince de Galles, par allusion à certaines cicatrices que le docteur cachait sous d'énormes cravates ; après quoi il le harcela de billets adressés à monsieur Véron dans sa cravate à Paris. Puis ce fut le tour d'Etienne Bdquet, l'auteur du Mouchoir bleu, qui fut longtemps le critique théâtral des Débats. Que lui avaitfait ce bon Béquet? je n'en sais rien, mais il nous a laissé de lui, dans les Soupeurs de mon temps^ un portrait qui est un petit chef-d'œuvre (2) et quand il mourut (i838) Roger lui décocha ce quatrain en guise d'épitaphe :

(i) Ces vers n'ont pas été recueillis dans l'œuvre poétique de Rog^r de Beauvoir.

(a) « L'aspect potelé, rubicond de Béquet, en faisait, dit-il, au premier abord, un personnage créé pour un jubdé du Parnasse. Il était pauvre, comme le frère Etienne de la chanson; son rire était fin, mais expansif, sa voix douce et mesurée, surtout quand il racontait. '' ' lauriers acadt'miquos ne valaient pas pour lui le moCt frap ■. II

buvait souvent et longtemps, c'était un dZ-gnstateur, un il m- en

fait de flacons. Le trait le plus saillant de ce gastronome, de ce buveur émërite, c'était la béatitude. Alors son front n>i, sa lèvre pendante, son clignement d'œil en faisaient une représentation parfaite du

LES CAMARADIS iy5

Ci-srlt Béqtiff. le franc glouton, (jui li;:i t .;i' Ce qu'il eut de rente ; Son gilet u avait qu'un bouton, Son nez en comptait plus de trente.

Vers le même temps, Balzac ayant intenté un procès à la Hfvue de Paris ù propos du Père Goriot^ Hoij^er prit parti contre le romancier en des termes qui demandaient vengeance. La vengeance se fil attendre un peu, mais elle arriva tout de même et n'en fut que plus cruelle. Ce fut dans laiJtevue Parisienne qu'il avait fondée, en i84o, pour faire concurrence aux Guêpes d'Alphonse Karr, que Balzac exécuta Roî^er.

Parlant de l'auteur àxx Chevalier de saint Georges^ il disait : « Celui-là, quel. est-il ? Et d'abord il ne se nomme ni Roçer ni de Beauvoir. »

— Alors, s'écria notre dandy, je ne réponds pour M. de Balzac qu'au nom de Pschitt ! C'est ce que nous allons voir t

Et sur-le-champ il hn envoya ses témoins. Balzac qui n'avait jamais manié un fleuret de sa vie, tenait d'autant moins à aller sur le terrain qu'avec son ventre énorme il était à ppti près sûr d*y rester. Il dépécha donc (îustave Planche à son adversaire après lui avoir écrit une lettre d'excuses de quarante pages (i). Cela se passait dans la matinée. Quand Gustave Planche arriva rue de la Paix, où demeurait Roger, celuici prenait un bain. 11 le reçut dans sa baignoire.

— Vous voyez, Monsieur, que je ne puis prendre connaissance de votre message. D'ailleurs, si la chose était possible, je n'en ferais rien. Je me moque de la prose de Balzac et ne veux que sa peau !

patriarche Noé. Quelquefois il se croyait obliçé de parler latin. — Vœ

victis! criait-il en montrant aux garçons de Véry les bouteilles vides. »

(i) Cette lettre est aujourd'hui en la possession de M. de Lovenjoul.

l'jG ALFRED DE MUSSET

L'affaire s'arrangea, mais Roger ne pardonna jamais à Balzac et sur le moment pria ses camarades de ne plus le désigner que sous le mot de Pschitl. « Bien mieux, dit Philibert Audebrand, auquel j'emprunte cette anecdote, poussant cette plaisanterie jusqu'à ses dernières limites, il écrivit en présence de MM. Léon Gatayes et A. de Bazancourt, ses deux témoins, une lettre désignée à lui-même et dont l'adresse était ainsi conçue : A M. Pschitt, rue de la Paix ; et le lendemain, cette lettre lui était remise par le facteur de la poste.

— Vous voyez, disait-il à ses amis, grâce à M. H. de Balzac, me voilà célèbre sous le nom de Pschitt. L'auteur d'Euffénie Grandet est pour moi comme un second parrain.

On ferait un petit livre exquis avec les traits d'esprit et les bons mots de ce Roger Bontemps et je sais de lui plus d'une épigramme digne de Martial : celle-ci par exemple, qu'il dédia à Mirés, quand il maria sa fille au prince de Polignac, colonel d'artillerie :

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