LE CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D'ARVERS
Discours prononcé par M. Léon Séché à la cérémonie d'inauiçuration de la plaque conunémoralive, posée le 22 juillet 1906, sur la maison natale de Félix .Vrvers, rueBudc, no \.
Mesdames, Messieurs,
Q. q,,.. ...I ..:.: . nujourd'hui, dans ci- mu- j)iitorrs<juc et
comme -Dame, c'est le Sonnet en même temps
que '■' •-'• '"';t d'autres.
^ !•>, il en serait peut-être scan-
dai i^.., .. L .. .....il ,ie >..it'ur à ses yeux qu'autant qu'il
était « ^ ils », et il en aurait certainement trouvé dans
le sonnti . .». ..rs. Mais comme le joug de VArl poétique est brisé depuis longtemps, et que les taches du soleil ne l'empêchent pas d'être le roi du jour, nous sommes d'autant plus excusables de glorifier le sonnet d'Arvers que, tout imparfait qu'il soit, il a jjj^f.:> . .1.. u p^i (Je Sainte-Beuve l'épithète d' « adorable ».
I i nous n'avons jamais eu beaucoup de goût, en
Fraii. . , j-'ur les « longs poèmes », chers à Boileau. Je ne dis pas cela, vous pensez bien, pour les chefs-d'œu>Te de la littérature ancienne que nous avons tous traduits plus ou moins mal sur les bancs du col!c!::e Homère et Virgile sont ici hors de cause. Je n'entends parler que des longs poèmes de chez nous : de la Franciade, par exemple, dont Ronsard ne s'est jamais relevé; — de /a Piicelle de Chapelain, dont une autre, hélas ! a fait oublier les côtés ridicules ; — de /« Henriade, de Voltaire, qui n'a dû sa popularité qu'au a seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire » ; — du Philtppe-Au juste, de Parceval de Grandmaison, qui n'a jamais été terminé, malgré ses vingt-quatre mille vers; — de la Divine Epopée, d'Alexandre Soumet, qui est aussi morte que sa Pauvre Fille; — je passe vite sur la Chute d'an Ange, de
martine, que trois ou quatre épisodes de Jocelyn ont. Dieu merci, suffisamment rachetée.
On a dit que les Français n'avaient pas la tête épique. C'est une sottise et une erreur. Mais nous ne comprenons l'épopée qu'écrite à grands coups de sabre, au bruit du clairon et au tambour, comme sous la République et sous l'Empire. En dehors de cela, quehjues pages de la Légende des Siècles nous contentent, et nous laissons volontiers l'écritoire et la plume des poèmes en vingt-quatre chants aux grands rapsodes clu Portugal, de l'Italie et de l'Angleterre. Cela ne nous empêche pas d'admirer la Jérusalem délivrée du Tasse et le Roland farieujc de l'Arioste, mais je crois bien que notre amour-propre national entre encore pour une bonne part dans le plaisir que nous prenons à leur lecture.
Que voulez-vous? chaque peuple a son tempérament, son estomac particulier. Nous autres Français, qui somni"-^ .>,.,,,.f ,.,i ••hssî latins que les Italiens, si ce n'est plus, nous a% en
matière de poésie, comme en matière de cuisine, |... ^^ . . .v- yciiXa plats aux grands, les gj\teaux feuilletés, les vins fins, les chansons légères et les anthologies qui dispensent de plus longues études, o Ah ! s'écriait un jour Sainte-Beuve, avciir fait la Feuille d'Arnault, le Poète mourant de Millevoye, la Voulzie d'Uégésippe JMoreau, et passer à la postérité ! »'
Ce soupir étonne chez un homme qui a écrit quarante volumes de critique, qui sont les Lundis, le roman de Volupté et trois volumes de vers dont Joseph Delorme. Mais S '- ' ■ l'-uve, qui savait le prix de la gloire et les caprices de la i -, aurait
donné tout son bagage pour un ocau sonnet lii- iMuisj.rd et de Joachim du Bellay, quand il avait trente ans, et pour le sonnet d'Arvers, quand il en avait quarante.
C'est une si jolie fleiir, et si française, qu'un sonnet réussi I Les poètes de la Pléiade, mal instruits des commencements de notre vieille littérature, croyaient qu'elle était d'origine italienne, et Joachim du Bellay a passé loni .Dur l'avoir cueillie au-
delà des monts. La venté, c'est rose mystique — tbut
aussi bien que sa sanir, la rose L'olliiqiie de nos cathédrales — a fleuri d'abord sous le ciel de la l'rance. Si nos vieux poètes de la Renaissance la prirent dans le Canroniere de P ' I-ci,
sans le savoir peut-être, l'avait prise dans le fin; ;l)a-
dours, et l'on jjpeut dire que le grand sonnettistc llorculm couronna Laure de Noves avec des roses d'essence provençale. Le sonnet, en ce temps-là, ne donnait que des fleurs d amour un peu précieuses. Quelques cents ans plus tard, Joachim du Bellay, en mettant au divin rosier la greffe de son beau génie, en tira deux ou trois variétés qui seront l'éternel honneur du jardin poétique de la France.
APPENDICE
Vf.rA^ nvr^'<r ohanté sur le mode pétrarquiste un amour de tête
qii ir à la lona^e un amour de cœur — cela se voit
qii .. jre — il trouva le moyen de faire entrer dans ce
j>< à forme fixe, le sentiment des ruines païennes, avec
1«" 1 ' "•»•'!'' absente et le dégoût aue lui inspirait le
sj- t de la Cour de Rome. Il était alors dans la
Vi liant du grand cardinal qui a donné son
nom à la i : do l'ile Saint-LouLs. Comme il s'ennuyait à
poi et ir à tour amer et mélancolique sortirent les son-
av '-' ••' •'— H"-'-'- » ' ■■•■ •'- sonnets ! Comme le
di^ connaissait, devant
la ,,.,.... .,.. i^^ .lay, au bord de son
L<i 11 face de Lire, «< nul, pas môme Ron-
sat t-'Mr ,1 , . ,. étroit de ses quatorze vers
d«- 'i, aussi puissant que délicat,
où . ,..^^ .^ .^ it à la simplicité la plus mâle
et • ».
■'"•■• ">"• *•" "«••'' r,,..'..,.^ était prédestiné à céh^br- sla mortde J-du Hrl:>i\ ,
le V .. ...... ...^ine, une canliléne pure*
nx
( ir-l.iMtî.'nif' <ié'r]i- — je laîssc dc côtc le dix-';»"-
U< ' ' siècle de Voltaire lui |>;
le I . r.inte. Il était mort ou......
pr le, dans !■ :^:,!:i! renouveau pot*tique qui
su . , S;uni«»-F?ii;i . -^ .ivisa de le restaurer. La
ni' ■ '; '- . .: .. M' ditations. Lamartine et
Vi' ' '' uiUail àv. i'!.;.ji.ii:c pour déployer leurs ailes,
n*. de couler leur pensée dans ce moule ellip-
ti<; -Beuve, qui venait d'étudier le sonnet chez
le- ie et à qui les grands élans étaient défen-
di: me malade. Puis vint Auguste Barbier, qui
le ïambes... Vous pouvez ouvrir le Journal
du- . - . . .■ irouverez deux ou trois sonnets d'une assez
belle venue iiui rortainement ont été inspirés à Vignv par ceux de Barbier. C'^.■ï^l mi^me pour cela, j'imagine, que l'auteur de Moïse et de la Afaison du Berger ne les a point recueillis dans son œuvn* pf>étique. Car il avait la prétention plus ou moins justifiée de ne pas se nourrir du même miel que les autres. Et maintenant lisez les Trophées de Heredia, et comparez-les aux sonnets de Barbier, qui accompagnent son poème d'il Pianlo, vous verrez encore qu'ils sont de la même veine, de la même taille, je prends ce mot, nien entendu, dans le sens de façon, et qu'ils ont la même vigueur et le même raccourci.
Sans doute, de Heredia y a mis sa grifie, qui est celle d'un
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maître, le sonnet sous sa plume a plus de couleur et plus de sonorité, mais il reste latin maigre tout, et le sang de Virgile y circule.
Du reste le poète des Trop]iée$ ne cachait pas son admiration pour le poète des lamhex, et je l'entends encore me déclamer de sa voix chaude et bien timbrée, sous les beaux ombrages de l'ancienne abbaye de Blanche-Couronne (1), au mois d'août 1894, le sonnet sur Michel-Ange qui se termine par ce vers superbe:
Tu mourus longuement plein de gloire et d'ennui.
Chose remarqual)le et que je n'ai jamais comprise chez un admirateur passionné de Lamartine, Josc-Maria de Hcredia n*avait qu'une médiocre estime pour le sonnet d'Arvcrs. Je ne voudrais pas l'accuser de jalousie, car il ne connut jamais ce vilain sentiment, mais je pense qu'il l'avait pris en grippe, comme Mérimée — l'àme la moins poétique de son temps — pour en avoir trop entendu vanter le mérite. Il y eut, en effet, un moment uù l'on ne pouvait entrer dans un salon teinté de littérature sans entendre dire le sonnet d'Arvers. C'était le monolojçue des deux générations qui ont précédé celle de 1870. La musique de Pessard, de Faure et de bizel avait achevé de le rendre populaire. Mais je suis de l'avis de Lamartine : les beaux vers peuvent d'autant mieux se passer de musique qu'ils portent en eux leur mélodie.
Relisons ensemble, si vous le voulez bien, le sonnet d'An'crs. C'est encore le meilleur encens qu'on puisse offrir, en ce jour, au poète qui l'a tiré de son cœur :
Mon Ame a son secret, ma vie a son mystère : Un amour éternel en uo moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dil le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés cl pourtant solitaire, Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ail faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite cl sans entendre Ce murmure d'amour élcvc sur ses pas.
A l'auslère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers toul remplis d'elle :
« Quelle est donc cette femme ?» et ne comprendra pas .
Il fut un temps où,pour la critique, la beauté du sonnet résidait tout enlière dans le vers lînal. Nous sommes plus difficiles «u-
(i) Située non loin de Savenay, Loire-Inférieure, cette ancienne abbaye ap{)artenait au peintre Toulmouche.
APPENDICE 3Cl
jourd'hui : nous voulons que le sonnet soil rempli de beaux vers, du commencement à la fin. Or, je vous le demande, en connaissez-vous un autre qui s*ou\Te sur un coup d'archet plus poisrnant, qui, du premier quatrain au dernier tercet, communique plv- '''••"">'Jon par des moyens plus simples, ou, ce qui est la ni -, par des mots moins rares, et qui se ferme sur un
poil.. .. "Uion plus douloureux? Pour ma part, je ne vois
que les ons ae Lamartine — et le sonnet tl'Arvers n'cst-il
pas une :'^',m iiton en raccourci '? — qui laissent à l'esprit cette impre^on de tristesse amoureuse. Mais dans le recueil de I^martine, il y a dix pièces delà même tonalité, du même accent, tandis que dans celui d'xVrvers, ce sonnet est comme perdu et
dtvt - ■■■- ••-•m — ce qui le rend plus éniç^malique encore.
mme qui Va inspiré ? J'ai dit son nom, ou pluti^t
c'< ,; l'a nommée dans une lettre que j'ai
rei ton d'assurance sur lequel il s'exprime
m • '■ -v' '••lunait le ji"- '•'■■itc, d^ t^ug
le^^ •le de laJ.' /aise et de
Cl" /..< , V. ..i..i. .lor est ct'l>.. .,..,, j.arsonAiçe,
Sii t*, son entrejçent et son crédit, reçut le plus
df • "'tare. D'ailleurs, en nommant l'inspira-
Iri il n'a fait (luc confirmer les soupçons de
la j.... ,...,. ... - "■■'iîis. Lt donc elle avait nom Marie
Nodier. Elle n'r omme Arvers, au cœur du vieux
Par- ••• ••'-elle 1. v, àcs son enfance, et la nature l'avait
si e que cette petite provinciale aux yeux riants et
évt,... - .. ...il devenue de très bonne heure, son père et la fortune aidant, aussi parisienne que le poète de Mes heures perdues.
Madame, autoar de vous, tant de ^âce étincelle !...
lui disait Victor Hucro, au mois d'avril 1831. C'est par la e^ràce, en effet, que cette créature charmante réçna pendant vint^l-cinq ans sur les cœurs. Heureux temps que celui où le pied, la main, les yeux, la voix d'une jeune femme qui n'avait que cela pour richesse suffisaient à attirer et à retenir toute une jeunesse enfiévrée d'art et de poésie dans un quartier de Paris quasi désert!
Arvers subit le charme comme tout le monde et même à un plus haut dea^é peut-être — parce qu'il avait une plaie au cœur que l'amour seul pouvait guérir. Wour mieux se faire comprendre de la Muse de l'Arsenal, il eut recours à un moyen très ingénieux. Il écrivit son bienheureux sonnet sur l'album de Marie. Le comprit-elle ? Ici, Mesdames et Messieurs, nous entrons dans le
(i) Revue de Paris da i5 juillet igo6. — Voir dans ce volume le chap. d' Arvers,
domaine du mystère. Respectons-le. Arvers avait aimé à vingt ans une jeune fille de son ùge qui lui avait été ravie par la mort, avant qu'il ait pu réaliser son rêve. Marie, qui la lui rappelait peut-être, venait de se marier et elle était heureuse, lors<]u'ii lui fit l'aveu discret de sa flamme. Quel péché aurait-elle commis — et qui de nous ne l'en absoudrait? — en déposant un jour,en guise de consolation, sur le front du poète énamouré le baiser que telle fille de roi mit une fois — il y a de cela longtemps ! sur les yeux endormis du poète Alain Chartier.
Il était bien laid, dit l'histoire...
Félix Arvers était beau comme un jeune dieu. Ne serait-ce pas une excuse de plus ?
Quoi qu'il en soit, Mesdames et Messieurs, les poètes, je suis heureux de le dire ici, valent infiniment mieux que leur réputation. En amour, à tout le moins, ils savent se contenter de peu, comme le sage. Quand il leur arrive de prendre un air féroce, ces bourreaux des cœurs sont le plus souvent dupes de leur imagination. C'est la folle du logis qui bat la campagne. — Et voilà pourquoi tant de i)octes n'ont eu pour maîtresse (ju'une Iris eu l'air, et pourquoi l'élix Arvers, qui nous regarde, se contenta, dans son malheur, du sourire de Marie Nodier.