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d.i XVI. du 5 octobre i833.
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(inédite) écrite ji ■ neveu Elie de Kertanguy, le
i6 juillet iS3;. le ' jucnt de l'Encyclique Sinjulari
nos, mais a- fût connue :
«... Je ses .iisait-il, que M. Gerbet pensilt que j'ai change de sentimcnl:^ a ^uu L^ard. Il n'en est rien. Seulement notre position respective a changé. Il s'est éloicrné de moi, je. ne me suis point éloigne de lir ' • ■ ■ '" "-îTt, les nécessités de sa position oui le; à la bonne heure, je ne
m'en pla;.. , - .. - ; -i n.uins qu'il existe entre nous
maintenant uur ^(■pa^alion à mes yeux incompatible avec tout ce que renferme ]>our moi le doux et saint nom d'ami, quoique non pas,e^râce à Dieu, avec un autre de?ri d'attachement très sincère. Je d ai jamais rompu aucuns liens; beaucoup de liens rompus ont cependant laissé de profondes cicatrices dans mon âme. A mesure qu'on avance dans la vie, on remercie Dieu de ces amères épreuves qui nous en adoucissent la fin.
« Liorsque l'Encyclique sera connue, envoie-moi les journaux qui ea parleront, s'il en est qui disent quelque chose de remarquable... » (Lettre communiquée par M. Macqueron.)
Salinis était un petit homme joufflu, d'une g^rande finesse d'esprit, très insinuant et très mondain, qui se préoccupait surtout de l'observance des pratiques extérieures et n'était heureux que lorsqu'il avait fait asseoir un grand nombre d'enfants à la sainte table. M. Gerbet, son suppléant, était de taille élevée et plutôt maigre et fluet; son esprit était vif et primesautier, ses manières attables, sa voix faible et douce et son regard plein de feu ; mais sa piété était si scrupuleuse et si sévère qu'il n'acceptait que les " ' 'i>ns sincères et réfléchies. Elles étaient alors as -s, car il n'y avait pas beaucoup de piété parmi la jeunesse universitaire. Il y en avait même si peii que le gouvernement de la Restauration avait jugé à propos de faire prêcher le Carême, dans tous les lycées de Paris, par les prédicateurs en vogue.
« Le chef des missionnaire^, dit le comte d'Auuu- Shée dans ses MénwireSy l'abbé de Janson, avec sa figure de Satan converti, cherchait à impressionner nos imaginations par le récit de sa miraculeuse conversion, de ses austérités surhumaines, de son pèlerinage à Jérusalem, et surtout par une effrayante peinture du supplice des damnés. Le prince abbé de Rohan, avec sa coquetterie chevaleresque, s'adressait à nos sentiments d'honneur et de patriotisme : a Jeunesse française ! jeunesse chrétienne ! ci>mpalriotes de saint Louis, de Jeanne d'Arc,de Bayard ! comment pourriez-vous déserter la foi de tant de héros ou de saints ? » D'autres, les abbés Fayet et Guyon, plus hardis en apparence, rétorquaient à leur aise, dans des discussions sans réplique, les arguments supposés de l'incrédulité ; enfin, l'illustre auteur de V Essai sur l'indifférence y introduit par son fervent disciplg
ses U>iKS HKUGIBUSKS 335
l'abbé Gerbet, réunissait les plus â;^és dans des conférences où sa science et son génie lultaienl avec avantage contre les objections timides et la raison désarmée des enfants (i). *»
Alfred de Musset, comme d'Alton-Shée, fut catéchisé par l'auteur des Considérations sur le Dogme (jènérateur de la Piété catholi(/uey et, plus heureux que lui, fut admis, en 1824^ à faire sa première communion.Cela n'a l'air de rien, et c'est beaucoup, quand on connaît la sévérité de ce directeur de conscience. D'ailleurs, de tous les actes religieux de la vie, il n'en est pas <}ui laisse aux cœurs bien nés un souvenir plus tendre el plus vivace. Cependant renseignemont de l'abbé Gerbet ne semble pas avoir produit sur l'esprit du jeune Musset des effets immédiats, car je vois que, trois ans plus tard, au concours de piiilosophie, sa dissertation latine, qui avait été classée proinière pour le fond et la forme, n'obtint que le second prix, à cause du peu de développement (ju'il avait lionne au côté religieux de la question. Mais à peine ( lail-il sorti du lycée Henri IV qu'il se mit à étudier les divers systèmes philosophiques qui, depuis les temps les plus reculés, se sont partagé le domaine de l'àme ; et son frère nous raconte qu'il le vit passer tour à tour de Descartes à Spinoza et de Cabanis à Maine de Biran,sans pouvoir jeter l'ancre nulle part. 11 n'est pas le seul que l'étude de la philosophie ait troublé et dévoyé de la sorte. Jouffroy, pour ne citer que ce contemporain illustre, connut lui aussi tous les tourments que peut causer la recherche de la vérité, et après avoir expliqué en des pages poignantes Com-
(i) Mes Mémoires, 1. 1, pp. a3-34.
336 ALFRED DK MUSSET
ment les religions finissent^ il finit, comme tant d'autres, entre les bras de la reliq^ion.
Ce n'est donc pas la philosophie proprement dite qui ouvrit à Musset les sources de la croyance. Ce serait plutôt la littérature et la poésie, on sait à la suite de quelle trahison et de quelle douleur. Pourquoi s'en montrer surpris? La plupart des écrivains romantiques qui ont t'ait partie des deux Cénacles (1824- 1829) ne sont venus à Dieu que par cette voie plus ou moins païenne. Ceux qui étaient nés à la fin du dixhuitième siècle furent convertis par les splendeurs du Génie du Christianisme. Ceux qui atteignirent l'âge d'homme en 1820 le furent par les beautés religieuses des Méditations. Musset, qui n'eut vingt ans qu'en i83o, ne goûta Lamartine que plus tard. A cette époque il disait des Harmonies qui venaient de paraître : « Tout cela ne vaut pas Fanblasi » Qu'il y ait eu plus de pose que de sincérité dans cette préférence, je le veux bien, mais c'est un fait dont témoignent les Contes d^ Espagne et d' Italie, que la poésie catholique le laissait alors absolument froid. A rencontre de Sainte-Beuve, qui, hier encore, jouait au Werther carabin^ il n'appréciait même pas le mysticisme énamouré de l'auteur d'Arthur. Il ne traversa pas comme Joseph Delorme la crise de Volupté. l\ n'éprouvait pas le besoin d'aller prier dans les églises, de suivre les conférences de Juilly,par sympathie pour Lamennais. L'idée ne lui vint pas non plus de s'affilier au Saint-Simonisme, ni môme d'aller voir, rue Taitbout ou rue Monsigny, « comment se fonde une religion ».
Il regarda passer le grand mouvement de rénovation religieuse et sociale, issu de la révolution de Juillet,
SES IDKXS RSUG1EU8E8 33^
SOUS les ombrages du jardin d'Epicure. Mais ce jardin de délices a son arbre de la science, comme le Paradis terrestre. Quand il eut mangé du fruit défendu, la femme qui l'avait tenté lui causa de tels chagrins que, s'il faut en croire son récit, il essaya deux fois d'y mettre un terme par le suicide. C'est alors qu'il se souvint du Crucifix de Lamartine, de la petite croix d'ébène qu'il avait aperçue un jour sur le sein de Brigitte (i),du Christ d'ivoire qu'il avait naguère aspergé d'eau bénite sur le lit de mort de son père.
Lamartioa, c'est là, dans ceUe rue obscure,
Assis sur une borne, au fond d'uu carrefour,
Les deux mains sur mon coeur, et serrant ma blessure^
Kl sentant y sai^^er un invincible amour:
C'est lu, dans cette nuit d'borreur et de détresse,
Au milieu des transports d'un peuple furieux
Qui semblait en passant crier à ma jeunesse :
c Toi qui pleures ce soir, n'as-tu pas ri comme eux? »
C*est la, devant ce mur, où j'ai frappé ma tôle,
Oà J'ai posé deuccfois le fer sur mon sein «a.
C'est là, le croiras-tu, chaste et noble poète,
Que de tes chants divins je me suis souvenu (2) .
M™" Lardin de Musset me disait un jour que son frère, sur le point de quitter Venise, était entré dans une chapelle au moment où un jeune prêtre faisait embrasser une relique à la foule prosternée, et que la vue de ce spectacle, l'onction du jeune prêtre, l'avaient impressionné si fort qu'il s'était agenouillé et avait baisé la relique à son tour. Voilà bien de ces coups inattendus par où Dieu se manifeste à ceux qui le cherchent ou qu'il veut attirer à lui!...
Ce que le souvenir de Lamartine avait commencé dans le cœur du poète, il était réservé de le finir,de le
(i) Cf. la Confession d'un Enfant du siècle. (2) Lettrs à Lamartine.
continuer tout au moins, à une g^rande dame quifut,elle aussi, une victimede l'amour. Je sais de bonne source, en effet, que ce fut la belle marquise de Castries qui inspira à Musset les vers immortels de /'£'5'/)o/r en Dieu. C'était en 1 838, trois ans après la rupture définitive des amants de Venise. M'^® de Maillé avait eu de grands succès dans le monde aussitôt après son mariage avec le marquis de Castries. Elle n'était pas précisément jolie de figure, mais elle avait des cheveux d'un blond ardent, la taille souple, une physionomie d'une vivacité singulière et une grâce de mouvements qui provoquaient l'admiration, quand elle faisait son entrée un peu lard, sur l'heure de minuit, dans un bal delà cour. Elle s'attacha bientôt d'une passion sérieuse à M. de Metternich, fils d'un premier lit du prince-ministre. Ellle l'accompagna en Italie, et lorsqu'il mourut de la poitrine, elle le soigna jusque dans l'agonie avec un dévouement sans bornes. Sainte-Beuve, à qui j'emprunte ces détails, possédait la croix d'argent que le malade avait baisée de ses lèvres mourantes; elle la lui avait confiée dans un jour d'effusion, au moment d'un départ pour un voyage. Revenue d'Italie en France à demi paralysée des membres inférieurs, mais ayant conservé la grâce des gestes, et avec un goût très vif de l'esprit, elle se lia avec Balzac, qui l'a mise dans ses romans sous le nom de duchesse de Langeais, et avec Jules Janin. Puis le roman de Volupté^ qui lui avait plu, commença de Sainte-Beuve à elle une liaison qui devint vite une tendre amitié. Les Pensées d'août en offrent plus d'un témoignage (i).
(i) Ce sonnet, notamment, que Sainte-Beuve adressait à M*« de Castries, au mois d'août i838, pendant qu'elle était à Dieppe : D'ici je vous voyais en fauteuil but la plajje, Roulant assise et Reine, aux Ûots que tous rater,
SES IDEF.S REUGIEUSBS
Elle écrivait à Sainte-Beuve, peu après la publication de Volupléy la lettre suivante :
« Essayer de vous exprimer combien votre beau livre m'a profondément émue serait une tâche difficile pour une pauvre femme ignorante de tout, excepté des chagrins de la vie.
« Où en serait, d'ailleurs, l'intérêt pour vous. Monsieur? La curiosité est un sentiment bien vulgaire pour celui qui l'éprouve et pour celle qui l'inspire ; nous valons mieux tous les deux I
« J'ai lu une critique qui vous reproche ce qui rend votre livre un ami, un aide, un consolateur. La main qui sonde le cœur et le scrute, en approfondissant nos blessures, nos misères et nos douleurs, peut-elle jamais trop avancer dans l'analyse ?
« J'aime l'ouvrage qui me révèle à moi-même, qui m'explique les luttes, les pensers rêvés, trop faible que j'étais pour en soulever le fardeau ou trop impuissante à l'exprimer.
(( J'aurais cependant gardé mes impressions pour moi seule, sans les pages que vous consacrez à lamémoire de l'abbé Garron ; il m'a semblé que je devais vous remercier de cet hommage. Je n'ai pas connu l'abbé, mais son nom m'est sacré et s'unit à tout ce
Et la vague, baisant vos pieds tranquillisa, Venait se plaindre, hdas\ de leur lent esclarage.
Et si l'une arrirait grosse et d'un air d'orage, Ce bras, qui parle encor lorsque vous roua taisez, Plus beau des mouvemeats à vos pieds refuses, D"un geste l'abattait en écume volage.
Mai» je ne songeais pas au bel enfant Roger Qui, comme un page en feu qui protège une Reine, Va canonner la vague, et, parant le danger,
Triomphe et rit ; — et vous, heureuse dans la peine. Une larme en vos yeux devant la mer lointaine, Sur la mer du passé vous êtes à sons^er.
34o ALFRED DK MUSSET
que je respecte. G*est lui qui a béni ma mère sur son lit de mort; c'est lui qui a recueilli le dernier vœu de la sainte et qui l'a accompli en ouvrant à mon grandpère une nouvelle et pieuse vie. Si j'avais pu dans ce moment disposer de ces papiers de famille, je vous les aurais envoyés, et vous y auriez vu tout ce qu'il y a de doux et de simple dans l'admirable vertu de cet homme de Dieu.
« A l'abri de ces souvenirs, je ne crains de vous, Monsieur, ni une plaisanterie, ni une indiscrétion ; j'espère même que vous ne me refuserez pas quand je vous demanderai d'écrire voire nom sur le volume dans lequel je place mon billet. Peut-être un jour pourrai-je vous rencontrer, et certes ce serait une heure qui aurait une valeur véritable pour moi.
« Remercîment et reconnaissance pour le plaisir que je vous dois.
« Vous voudrez bien ne pas demander mon nom à mon envoyé. Je ne fais pas de mystère, je me mets dans l'ombre (i). »
Ce fut cette lettre exquise qui ouvrit à Sainte-Beuve le salon de M""* de Castries. Il avait le plaisir alors, c'est toujours lui qui parle, de rencontrer autour de son fauteuil, dans les matinées de quatre à six heures ou après le dîner, tandis que son cher enfant jouait ou reposait près d'elle, son oncle le duc de Fitz-James, qu'il appelait « son dernier chêne protecteur (2) #>, et son père le duc de Maillé, excellent homme qui ne se faisait pas scrupule, sous Louis-Philippe, d'aller de sa personne dans les ministères, solliciter en faveur des pauvres pensionnés de la liste civile. Il s'y joignait
(1) Cf. Volupté, appeadicc.
(a) Lettre de Saiote-Beare à Juste Olivier, dumois de noyembre i838.
SES IDésS RKUGIEUSES 34 I
d'anciens adorateurs de la marquise, du temps de ses élégances, M. de Chabrillanl, M. de Balincourt, etc. Elle excellait à assortir toutes ces diversités et ces contraires. Mais elle avait, comme tout le monde, ses amis préférés, et, parmi les cens de lettres qu'elle recevait dans l'intimité (i), elle n'avait pas tardé à ressentir une véritable sympathie pour Alfred de Musset. II faut dire que le hasard qui les avait mis en présence semblait avoir combiné les choses de manière à faire éclater leurs affinités naturelles ; et la première était le goût du romanesque.
Mm' de Castries, ayant eu l'envie un jour de lire les Contes d'Espagne et d'Italie^ chargea sa demoiselle de compagnie de lui acheter ce volume.
(i) De ce nombre ^Uit naturellement Ulric Gottinguer, l'auteur A* Arthur. C'est même parce roman mysti(jue qu'il était eotr*' en relationa avec M** de Castries. J'ourre son petit volume de poésies intitulé le* Lilas ' elles et y y trouve, sous la date d'août i84i, les vers
suivants. adressait éçalemenl i Dieppe :
\,-..- „.«.£ retrouve le flot, l'arbre et la grève Où de vos jours heureux s'écoule le doux rêve ! Une fois vous avez voulu les voir encor Et de vos souvenirs recompter le trésor : Bien fatal à mon sens et dont l'âme est brisée ! Tout était, rien n'est plus 1 Oh 1 l'amère pensée ! Autant vaudrait lever la pierre d'un cercueil, Embrasser an cadavre et reprendre son deuil.
Triste sort ! la mémoire ei le <ion de souflFrir ; Oublions donc ! hélas! oublier c'est mourir.
Sii'aurez-vous fait alors, vous si noble et si tendre ? h ! vous aurez souffert! assise sur la cendre De l'amour consumé : regardant les débris Du temple anéanti de vos rêves chéris, Vous aurez sur la plage, où tout vous le rappelle, Redit les mots sacrés d'un culte humble et ndèle. Frappé d'un nom chéri, les flots, l'air et le ciel, Bt bu du souvenir l'absinthe avec le miel, Bst-ce un bien ? est-ce un mal ? Oh ! qu'importe à votre âme? C'est besoin, c'est devoir, une voix nous réclame Dans la mort, dans la tombe où dorment nos amours, Béni soit qui Tccoute et se souvient toujours.
« Cette demoiselle qui était Anglaise connaissait peu les usages ; elle n'imagina rien de mieux que d'écrire à l'auteur pour le prier de lui faire parvenir son livre. Alfred de Musset trouva la chose plaisante et lui répondit quelques jours après qu'il irait le lui porter lui-même. Voilà miss *** dans un grand embarras. ■ Pour en sortir, elle alla confesser sa faute à la mai*quise et lui montra la lettre cavalière qu'elle avait reçue de M. de Musset. M"^« de Castries, qui brûlait de le connaître, pensa qu'elle était servie à merveille et dit à sa demoiselle de compagnie d'attendre de pied ferme la visite annoncée, ajoutant qu'elle en faisait son affaire. Alfred de Musset arrive avec son volume sous le bras. Le valet de chambre, qui avait le mol, le conduit au salon. Au lieu de la jeune Anglaise, c'est la marquise qui le reçoit. Il y eut un moment de gène de part et d'autre, mais la glace fut vite rompue. — » Ce n'est pas une raison, dit en riant M"™" de Castries, pour vous priver du plaisir de voir votre correspondante. Tout à l'heure je vous la présenterai, mais il faut commencer par faire connaissance avec moi (i).» Le poète de Namoiina^ qui avait autant d'esprit que la marquise, lui renvoie ses volants du même coup de raquette et, après avoir bien ri de l'aventure, prend congé d'elle en lui promettant de revenir pour d'autres yeux que la jeune Anglaise.
Il revint, en effet, et si souvent qu'une grande amitié s'établit entre eux, mais une amitié pure comme la marquise en inspirait depuis ses épreuves. C'est-àdire qu'il ne venait chez la marquise, que lorsqu'il avait le cœur malade, la sachant un peu médecin . Un jour qu'elle s'était permis de lui dire que ce qui lui
(ij Biographie d'Alfred de Musset, p. loi.
SES IDKKS HEUGIEUSSS 343
manquait c'était la foi, il lui répondit, la plume à la main et de l'encre sympathique qu'il employait dans ses bons jours :
« Non, Madame; j'ai eu ou cru avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade ; non seulement aujourd'hui j'ai foi en beaucoup de choses, et d'excellentes choses, mais je ne crois pas même que, si on me trompait, ou si je me trompais, je perdisse cette foi pour cela.
« Pour ce qui regarde les choses d'un' peu plus haut et la foi de la sœur Marceline, je ne peux rien dire là-dessus. La croyance en Dieu est innée en moi; le dogme «' ' <» me sont impossibles, mais je
ne veux me de rien; certainement je ne suis
pas mûr sous ce rapport... (i). »
II était donc sincère quand il s'écriait, dans un des plus beaux mouvements de la poésie lyrique :
Voilà lîoiic Ifs ilrbi Is (le rhumaiuo science !
El, :is qu'on .1 -douté,
Apir t (1.^ pt-r-
Cest la : sté !
Ah! pau\ s.
Qui de tant de façoos avez tout e\pli([ué,
Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes.
Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.
Je vous |)I;iiiis ; vùlrc orgueil part d'une âme blessée.
Vous sfi ' lurmenls dont mon cœnr est rempli,
El vous ^sîez, cette amère pensée
name eu voyant l'infîni.
!ilc, — abjurons la misère I »<• \ >^ il !s d'enfants, de tant de vains travaux, .M.iiiiti>:i.iiii que vos corps sont réduits en poussière, J'irai m'asrenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui ;
,i) Œavre» posthumes, p. a33.
Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance !
Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui.
Il est juste, il est bon ; sans doute il nous pardonne.
Tous vous avez souffert, le reste est oublié.
Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ;
Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié (1) !
Mais quelle était donc celte sœur Marceline dont il prononçait le nom tout à l'heure assez mystérieusement? C'était une pieuse et sainte fille delà Maison du Bon-Secours, qui l'avait soigné durant une g^rave maladie, en i84o.
Etant donnés le rôle qu'elle a joué dans la vie du poète et le souvenir touchant qu'il en avait gardé, on ne sera pas fâché, je pense, de connaître son état civil. J'ai pu le reconstituer grâce à l'intervention gracieuse du cardinal Richard auprès de la supérieure de cette maison religieuse. Qu'il veuille bien agréer ici l'expression de mes très vifs remerciements.
Ses nom et prénoms de famille étaient Marie-Madcleine-Eliza Noël. Elle était née, le 22 juillet 1812, à Boulogne-sur-Mer, où son père exerçait les fonctions d'huissier (2).
(i) L'Espoir en Diea.
(3) Voici Kon extrait de naissance qui m'est obliic^eamment communiqué par le secrétaire pcnéral de la mairie de Boulof^ne-sur-Mer : L'an mil huit cent douze et le vin^t-trois juillet, neuf heures du matin,
Par devant nous Alexandre-Gonlran Lorf^nier, adjoint faisant, poor empêchement du maire, les fonctions d'officier public derKlal-civil de la ville de Boulogne-sur-Mer, département du Pas-de-Calais, cal comparu le sieur Antoine- Victor No*l, huissier en cette commune. Agé de quarante-deux ans, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin né le jour d'hier, trois heures après midi, de lui comparant, et de Marie- Barbe Daniel, son épouse, et auquel il déclare donner les prénoms de Marie-Madelaine'Eliza . Les dites déclaration et présentation faites en présence du sieur Isaac-Nicolas Roger, haissier en cette ville, &gè de
Aimés d'Alton-Shée
d'après la statuette originale de Barre
appartenant à H-* la Comtesse d'ALTON-SBÉE
8B8 iDies nujQixusss 345
Boulogne a toujours été une ville extrêmement relig^ieuse. A peine était-elle réunie à la Couronne, que Louis XI la voua à la Vierge. Bien plus, pour donner à ce vœu solennel le caractère d'une investiture féodale, il nomma Notre-Dame de Boulogne, suzeraine et comtesse, honneur insigne qui lui donnait le droit de percevoir, en la personnedel'abbéde Sainte-Marie, toutes les amendes, confiscations et exploits de justice — sans parler de Thommage que les rois de France devaient lui rendre (i).
Sous l'ancien régime cette cité glorieuse était pleine de couvents d'hommes et de femmes. Après la signature du Concordat, qui lui enleva son évôché, elle en retrouva quelques-uns où furent élevées un certain nombre de personnes qui ont marqué dans le monde. J'ignore od fut instruite Marie-Madeleine-EIiza Noël, mais il est plus que probable que ce fut au couvent des Ursulines, que fréquentaient les enfants de la classe aisée de la ville. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'elle reçut une excellente éducation, sans quoi elle n'eût pas pris l'habit des religieuses du Bon-Secours. On sait que la maison-mère de cet ordre est située à Paris, rue Notre- Dame-des-Champs (•?.).
La supérieure générale m'écrivait le 2 septembre dernier : « Ce serait avec grand plaisir que je vous donnerais une notice détaillée sur sœur Saintc-Marce-
soixante-qainze ans^ et du sieur Loais-Heniy Gnillain, huitsier audit BouIog^DC, âgé de soizaate-un ans, tous deux amis des père et mère de l'enfant. Et ont le père et les témoins siçné le présent acte après lecture. Signé : Noël, Roger, Guillain, Lorgnier.
(i) Cf. notre ouvrage sur Sainte-Beuve, t. I, p. i6o.
(a) Celle maison de gardes-malades remonte à l'année i8ao. C'est Mgr de Quelen, archevêque de Paris, qui en fut le fondateur. Elle a une succursale à Boulogne-sur-Mer, laquelle est justement située à côté du couvent des Ursulines.
3A6 XLVWiD DE MUSSET
line, mais tout ce que les sœurs anciennes ont pu me dire, c'est qu'elles ont gardé le souvenir de sa vertu modeste, simple et réservée. C'était une personne douce, aimable, très régulière, très patiente ; de sorte que, quoique ne connaissant pas ce qu'elle fut à l'égard d'Alfred de Musset, nous pouvons penser que, si elle a concouru en quelque chose à son retour vers Dieu, ce fut plutôt par son dévouement, sa patience et son abnégation que par des raisonnements ou argumentations, ce qui n'était pas dans sa nature ni dans ses habitudes. »
Ce petit portrait de la sœur Marceline, qui n'a d'autre mérite que le souci Je l'exactitude, s'accorde assez bien avec ce que Paul de Musset oous a conté sur elle dans la Biographie de son frère et avec le souvenir qu'en avait gardé M""® Lardin de Musset.
Un jour que nous en causions ensemble. M"* Lardin me dit :
« Ah 1 la sainte fille! je crois bien que sans elle nous aurions perdu Alfred pendant l'hiver de i84o. Car ce n'était pas un malade facile à soigner. Nous avions essayé d'abord, ma mère et moi, de nous passer de garde-malade, la marraine et la princesse (Belgiojoso) nous aidant de leur mieux. Mais huit jours ne s'étaient pas écoulés que ma mère fut à bout de forces, et moi de patience. Par moments nous n'étions pas trop de quatre pour le tenir. Il voulait se lever à tout prix, pour aller chercher du pain chez le boulanger, disant qu'on le laissait mourir de faim. Quand la marraine ou la princesse étaient là, il se calmait assez vite, mais dès qu'elles étaient parties, les scènes recommençaient. Et nous ne pouvions le décider à prendre les médicaments qu'avait ordonnés le médecin. C'est
SBS lOBES HEUGIKUSKS 347
alors que M"" de Castries, qui venait le voir, elle aussi, presque tous les jours, conseilla à ma mère d'appeler une religieuse du couvent du Bon-Secours. On nous envoya la soeur Marceline, une jeune femme d'une trentaine d'années, très douce et d'une physionomie des plus agréables. Elle était à peine assise au chevet de mon frère qu'il se sentit mieux. Ce fut une sorte d'enchantement. D'heure en heure, elle se levait sur le bout du pied, passait une main sous son oreiller et de l'autre lui donnait à boire, i\voc des mots qui ressemblaient à des caresses.
« — Allons, Monsieur, encore cette petite cuillerée... Bientôt ce sera fini !... Voyez comme cela vous fait du bien l... Depuis que vous êtes raisonnable, votre œil est déjà meilleur ! »
Et le malade ouvrait la bouche et regardait la sœur Marceline avec des yeux pleins de tendresse et de reconnaissance.
a Mn»« de Castries lui avait apporté un bel exemplaire de t Imitation. Quand il fut en état de supporter un peu de lecture, sœur Marceline ouvrit le livre, et il s'intéressa si bien à ce qu'elle lui lisait qu'elle en fut tout édifiée. Nous eûmes bientôt l'explication de l'intérêt qu'il prenait à cette lecture. Il paraît que c'était l'ouvrage de prédilection de l'abbé Gerbetqui avait catéchisé mon frère. Un jour qu'elle lui avait lu je ne sais plus quel chapitre, il lui dit qu'il le connaissait depuis longtemps et lui demanda de le reprendre (i).
(i) C'était, cfFectirement, le lirre préféré de cet esprit d'ëlite. Parlant de l'Imitation de Jésus-Christ dans les Considérations sur le Dogme générateur de la Piété catholique, il dit : « L'ascétisme do mojen âge a laissé an monament inimitable, que les catholiques, les
f>rotestants, les philosophes se sont accordés à admirer de l'admiration a plus belle, celle dn cœur. C'est une chose étonnante qu'un petit lirre de mysticité, que le génie de Leibnitz méditait, et qui a fait connaître
Ces lectures de l'Imitation^ jointes aux prévenances de toutes sortes de sœur Marceline pour Alfred, eurent des effets miraculeux. Le malade ne tarda pas à entrer en convalescence. Nous nous réunissions alors dans sa chambre autour de sa table de travail pour causer ou dessiner, et pendant qu'Alfred maniait le crayon et nous faisait en caricature, sœur Marceline tricotait de petites amphores en laine dediver«es couleurs. Quelquefois, quand nous la pressions un peu, Alfred et moi, elle nous racontait des histoires où il devait entrer quelque chose de la sienne, car il était souvent question de cilices et de prises de voile. C'est au point que mon frère lui dit une fois : « Oh! une prise de voile I cela doit être beau, vous me donnez envie d'assister à cette cérémonie !» Et il y assista plus tard, en effet, mais il en sortit les larmes aux yeux, tant ce spectacle l'avait émotionné.
« Cependant Alfred était g-uéri. Quand la sœur Marceline lui fit ses adieux, je crus qu'il allait se trouver mal. Il lui prit les mains, les embrassa respectueusement et lui fit promettre de venir le voir de temps en temps. Elle y mit cette condition qu'il prendrait soin de son corps et aussi de son âme : « Je prierai pour vous tous les jours, lui dit-elle w. Ce fut son dernier mot. »
Or voilà que deux ans après Alfred de Musset fui atteint d'une nouvelle fluxion de poitrine. La première
■u froid Fontenelle presque de l'enthousiasme. Nul n'a jamais lu une pape de l' Imitât ion,saTlout dans la peine.sans s'être dit en la finissant ; Cette lecture m'a fait du bien. La Bible mise A part, cet ouTrac^e est l'ami iouverain de l'âme. Mais où donc le paurre solitaire qui récrivit puisait-il cet amour intarissable ? car il n'a si bien dit que parce qu'il a beaucoup aimé. Il nous le raconte lui-même à chaque lipne de SCS chapitres sur le Sacrenunt : le quatrième livre explique les trois
autres.
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pensée de sa mère fut de courir au couvent du Bon- Secours. Mais la sœur Marceline n'était pas libre.
« Au lieu d'elle, écrivait-il à sa marraine, on m'a décoché une grosse maman, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah ! que les sœurs Marceline sont rares I combien il y a peu, peu d'êtres en ce monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un verre de tisane ! Combien il y en a peu qui sachent guérir et consoler ! Quand ma sœur Marceline venait ù mon lit, sa petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant de chœur ; « Quel nœud terrible vous vous faites là ! » (elle voulait dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme, elle aurait déridé Léopardi lui-même (i).w
Il fut plus heureux eu i844- Cette fois le couvent du Bon-Secours lui envoya la sœur Marceline. Mais pour une cause ou pour une autre, elle ne vint pas seule. C'est Alfred de Musset lui-même qui nous l'apprend dans un petit billet à son ami Taltel :
« Je viens d'avoir une fluxion de poitrine, lui écrivait-ii, le i4 mai i844' Quand je dis fluxion de poitrine, c'est pieurésie que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne sœur Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce, charmante, comme elles le sont toutes, et de plus femmes d'esprit. »
Suivant la promesse qu'elle lui avait faite, la sœur Marceline venait à des intervalles plus ou moins longs — quand elle pouvait s'échapper — visiter son cher
(i) Souvenirs de M" Jauberi.
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malade. Elle entrait dans sa chambre comme un rayon de soleil, causait avec lui pendant un quart d'heure et puis elle s'envolait, laissant la chambre pleine d'ombre. Ces apparitions angéliques, malheureusement trop rares, arrivaient toujours si à propos, qu'Alfred de Musset, au dire de son frère, les considérait comme les faveurs d'une puissance mystérieuse et consolatrice.
Quand, par hasard, elle mettait un long^ temps à revenir, il s'inquiétait d'elle, il en parlait avec les siens comme d'une personne de la famille dont le retour annoncé serait retardé par quelque événement imprévu.
« Suivant la marche ordinaire de son esprit, dit Paul de Musset, le poète, privé de cette sœur qu'il regrettait, commença par penser à elle de toutes ses forces, et puis ses pensées devinrent des paroles, et les paroles formèrent des vers. »
Un jour il apprit à son frère qu'il avait composé des stances pour la sœur Marceline, mais il refusa obstinément de les mettre par écrit :
« Ces vers-là, disait-il, sont faits pour moi seul ; ils ne regardent que moi, et je ne les dois à personne. J'ai bien le droit de composer une douzaine de stances pour mon usage particulier et de me les réciter à moi-même, quand cela me convient. Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est décidé, ne m'en parle plus. Je te les dirai une seule fois, tâche de te les rappeler li tu peux (i) 1 »
H les lui récita, en effet, une seule fois. Tattet les entendit à son tour et supplia vainement son ami de
(i) Biographie d'Alfred de Musset, pp. aa4 et a/JS.
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lui en donner une copie. Plus lard.M"** de Gaslrie8,à qui il les avait dils aussi dans un moment de tristesse, et qui l'avait approuvé « d'avoir dans l'âme un tiroir «ecret, pourvu qu'il n'y mit que des choses saines », M"** de Castries en nota quelques-uns dans sa mémoire. Tant et si bien qu'après sa mort, en réunissant leurs souvenirs, amis et frère reconstituèrent à grand'peine quelques stances. Encore Paul de Musset n'cst-il pas sûr de les avoir copiées dans Tordre. Cependant c'est bien ainsi qu'on les a retrouvées au couvent du Bon-Secours.
J'étais couché pile cl saos vie Dans un linceul de sang i^acé Où la douleur fX riosomoie Fendant Iroia jours m'avaient bercé.
Pauvre fille, tn n'es plus belle.
A force de veiller sur <
La Mort t'a laissé sa\
En soignant la misère buuiaine.
Ta mam s'est durcie à la peine.
Gomme celle du laboureur.
Mais la fatigue et le courage Font briller ion pâle visage Au chevet de l'agonisant.
Elle est douce, ta main grossière.
Au pauvre blessé qui la serre, Pleine de larmes et de sang.
Poursuis ta route solitaire ; Chaque pas que tu fais sur terre.
C'est pour ton œuvre et vers ton Dieu. Nous disons que le mal existe.
Nous dont la sagesse consiste A savoir le fuir en tout lieu.
Mais ta conscience le nie, Tu n'y crois plus, loi dont la vie N'est qu'un long combat contre lui.
Et tu ne sens pas ses atteintes,
Car ta bouche n'a plus de plaides Que pour les soufiFrauces d'autrui (i).
Etrange nature que celle de cet homme I Après avoir composé ces stances qui font tant d'honneur à ses sentiments religieux, on pourrait croire qu'il s'amenda et suivit le droit chemin que lui avait montré la sœur Marceline. Mais non, ses bonnes résolutions ne résistaient pas à une mauvaise rencontre. Il retourna donc ù ses plaisirs, sans prendre garde aux avertissements que Dieu lui donnait de temps à autre sous une forme apparente et tangible. C'est ainsi qu'en 1845, un an à peine après sa dernière maladie, son camarade Hermann, l'élève de Liszt, qui avait fait la musique de trois ou quatre de ses chansons (3), renonça tout à coup au monde et se retira chez les Carmes déchaussés. Une telle conversion aurait dû lui faire honte et lui rappeler ses promesses de la veille; il refusa même d'aller entendre le catéchumène A Notre-Dame-des-Victoires, sous prétexte qu'il était
(t) Voici des varianles aux deux dernières strophes que je troave dans les Souvenirs de M"* Marlellet iolitulés Dix an$ chez Alfred de Musset :
Mais de ta route solitaire
Nul ne sait le but et le lieu ;
Dès que tu marches sur la terre
C'est vers ton œuvre et vers ton Dieu.
Nous disons que le maJ existe.
Et nous y croyons (>lus qu'à Dieu, En nous la prudence consiste A le fuir sans cesse en tout lieu.
Tu n'y crois pas, toi dont la vie Avec lui n'est qu'un long; combat, Et ta conscience le nie.
Quand ta main le touche et l'abat.
Que saurait être la souffrance Du moment nue la mort n'est rien?
Bien plus, si la mort est un bien, La douleur est une espérance.
(») Bonjour Saton.— Non,Suton, pas encore/ et Adieu Sutonf
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indig-ne d'entrer dans cet asile de la prière. Mais pour témoig-ner qu'il ne mettait aucune pose, aucune hostilité dans ce refus, il disait, quelques jours après, à sa gouvernante: « Pourquoi n'allez-vous pas à la messe? on dira que c'est moi qui vous en ai empêchée. »
M"' de Castries, qui souffrait beaucoup de ses dérèglements,aurait voulu le marier. « La première femme à laquelle elle pensa était une femme de grand mérite; mais Alfred, beaucoup trop jeune alors, montra peu d'empressement. Le second parti lui plaisait extrêmement; il eut pourtant le courage de surmonter son inclinatiim et «l'élever des objections qui furent trouvées justes et raisonnables (i). »
Une autrefois ce fut au tour de Chenavard de lui parler mariat^e. Le peintre lyonnais connaissait une belle jeune fille que le poète se souvenait d'avoir vue jouer avec une rare intelligence dans une petite comédie de société. La jeune fille agréée en principe, Chenavard proposa à Musset d'écrire quelques vers au bas d'un dessin au crayon qu'il avait l'intention de lui offrir comme entrée en matière. Elle s'appelait Laure. Quel plus beau sujet pour un artiste ! Chenavard s'inspira de Pétrarque et représenta sa première rencontre avec Laure de Noves, en ayant soin de donner à ses figures quelque ressemblance avec Musset et M"« Mclesville, — car c'était la fille de l'auteur dramatique de ce nom. Musset, piqué au jeu, fit ce quatrain imité du douzième sonnet de Pétrarque :
Bénis soient le moment, et l'heure, et la journée, Et le temps et les lieux, et le mois de l'année, Et la place chérie où, dans mon triste cœur. Pénétra de ses yeux la charmante douceur I
(i) Biographie d'Alfred de Maeset, pp. 36a-365.
Mais quand Chenavard alla sonder le terrain, avec le dessin et les vers dans sa poche, on lui apprit que la jeune fdle était fiancée et que le mariage devait se faire bientôt.
— Vous voyez bien, s'écria alors Musset, que je ne peux pas enterrer ma vie de garçon !
Et il retourna vers les filles comme de plus belle.
Il y laissa môme le peu de santé qui lui restait.
Après des chutes et des rechutes qui se rapprochaient d'année en année d'une manière inquiétante, un matin du mois de mars 1867, il se mit au lit et ne s'en releva plus.
Lui-même avait si bien conscience de son état que quelques jours avant, il avait composé les rers que voici :
L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles. Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles, Partout je la sens, partout je la vois. Plus je me débats contre ma misère, Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur, Et dès que je veux faire un pas sur terre, Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur. Ma force à lutter s'use et se prodisfue. Jusqu'à mon repos, tout est un combat; Et, comme un coursier brisé de fatigue, Mon courage éteint chancelle et s'abat.
Son frère était à Angers, auprès de sa mère et de sa sœur, qui habitaient dans cette ville. Mandé en toute hâte par la gouvernante d'Alfred, il le trouva calme et sans fièvre, mais en proie à des syncopes qui ne disaient rien de bon au médecin. C'était le moment d'appeler un prêtre ou tout au moins la sœur Marceline. On ne pensa ni à l'un ni à l'autre. Et cependant, s'il faut en croire Paul de Musset, la douce figure de la
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religieuse passait souvent devant les yeux du malade. Pour s'excuser de n'avoir pas fait venir un prêtre, M™« Martellel a dit dans ses Souvenirs que son autorité n'allait pas jusque-là. Elle affirme pourtant qu'à son lit de mort Alfred de Musset lui parla du R. P. de Ravjçnan et d'un entretien qu'ils avaient eu ensemble. Alors pourquoi ne pas lui avoir offert d'aller chercher ce père jésuite — qui l'était si peu? M"» Marlellet répond que 1<» Père d«' *• lan était malade. C'est
possible, mais il était c a Paris, puisque je vois
dans sa biographie qu'il ne le quitta que 1è ag juin pour se dirii^-^er sur Saint-Acheul (i). Et d'ailleurs, malade ou non, le R. P. de Ravignan serait accouru d'autant plus vite à l'appel d'Alfred de Musset que, trois ans auparavant, le i4 février i854, il lui écrivait : a Je demande instamment à Dieu de bénir les rapports que nous devons avoir ensemble et qui me seront si précieux (2). »
C'était le prèlre qui semblait prédestiné à recevoir la confession d'Alfred <le Musset. Il en avait converti tant d'autres qui ne le valaient pas! Je ne sais plus qui disait de lui que, « si on le laissait faire, il précipiterait quelque jour le bon Dieu dans les bras du diable » ! Avec la douceur qui respirait dans son reçard et sur ses lèvres, avec l'esprit de charité qui, selon l'expression de saint Augustin, le faisait habiter dans les autres, il eût été capable, pour mieux aller au cœur de Musset, d'ouvrir son livre de poésies et de lui réciter, en guise de prière et de siirsum corda, ces vers de la Lettre à Lamartine
(i> Vie du R.P. de Rauignan, par le P. de PonUeroy. (2) Lettre faisant partie d'une collection d'aulo^aphes vendue après la mort de Paol de Musset. Cataioi^e Charavay, i88f .
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Créature d'un jour qui t'agites une heure, De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir Ton âme s'inquiète et tu crois qu'elle pleure : Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.
Le regret d'un instant te trouble et te dévore ; Tu dis que le passé te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier ; laisse venir l'aurore : Ton âme est immortelle, et le temps va s'enfuir.
Ton corps est abattu du mal de ta pensée ; Tu sens ton front peser et les genoux fléchir, Tombe, agenouille-toi, créature insensée : Ton âme est immortelle, et la mort va venir !
Le P. de Ravijijnan ne vint pas, la sœur Marceline non plus (i), mais pour remplacer leurs prières on mit dans le cercueil du poète (2), ainsi qu'il en avait exprimé le désir, une petite amphore en laine que la pieuse fille du Bon-Secours avait tricotée pour lui, en i844j avec une plume brodée de soie sur laquelle elle avait écrit: Pensez à vos promesses !
Pensez à vos promesses ! Qui sait si, avant d'entrer en agonie, il n'éleva pas son âme à Dieu 1
(i) Le p. d« Ravignan moural au mois de février i858. La fcenr Marcelioe en 1861.
(9) On sait que le poète mourut le 3 mai 1857.
APPENDICE