I I. — AU PAYS VENDÔMOIS, — LE MANOIR DE LA BONNAVENTURE
Je ne connaissais pas encore ce coin du pays vendômois.
Ayant appris que les ancêtres d'Alfred de Musset étaient nés pour la plupart au Gué-du-Loir, l'idée me vint, au mois d'avril dernier, d'aller visiter leur manoir de la Bonnaventure.
— Mais il n'y a rien à voir! m'écrivait, quelques jours auparavant, un archéologue de Vendôme.
SES ORiniNRS i3
— Qu'importe? lui rëpondis-je. En matière d'histoire, le cadre est souvent plus intéressant que le tableau. Quand bien môm«* il ne resterait de la Bonnavenlure que des ruines informes, c'est assez du pays environnant et des souvenirs qui y sont attachés, pour qu'on puisse, avec un peu d'imagination, recomposer l'âme de ceux qui l'habitèrent?
Et me voilà parti pour Vendôme ! J'y arrivai à dessein au petit jour, afin de profiter de la pataclie qui fait le service des dépêches entre cette ville et Montoire. Car il y a douze kilomètres de Vendôme à la Bonnaventure, et j'avais plusieurs raisons de ne pas faire la route à pied. Tout d'abord je tenais à arriver là-bas frais et dispos; ensuite, ayant un bon guide sous la main, j'aurais été inexcusable de le négliger. Je montai donc sur le slès^c de la voiture à côté du courrier, et hue les belles!... Il était quatre heures et demie quand nous quittâmes la gare de Vendôme, au claquement joyeux du fouet et des sabots, battant le pavé, des deux bêtes attelées en flèche.
En quelques tours de roue, nous étions hors de la ville endormie, et la patache s'engageait dans la campagne.
Faut-il le dire? Ma première impression ne fut pas bonne. A certain moment elle fut même si mauvaise que je poussai malgré moi cette exclamation méprisante: <( Quel pays plat, mon Dieu! mais nous sommes en pleine Beauce ! »
— Oh! Monsieur, riposta le courrier, ayez un peu de patience : il n'y a de vrai plaisir en ce monde que celui qui se fait attendre. Tout à l'heure, nous allons entrer dans le Vendômois, et vous m'en direz des nouvelles! Vous voyez à gauche, dans le lointain, au
milieu des arbres, ce château dont les fenêtres miroitent au jour qui se lève I C'est le château de Rochambeau qui a donné son nom à cette partie de la vallée. Eh bien î quand nous l'aurons passé, ce qui est l'affaire d'un quart d'heure, vous ne direz plus que c'est la Beauce, je vous le promets.
Et comme s'il avait eu hâte d'avancer mon plaisir, il toucha du bout de son fouet ses deux chevaux qui partirent à fond de train. Le temps, d'ailleurs, était très agréable : peu ou point de vent, mais une fraîcheur molle qui sentait l'orage. Justement il avait tonné la veille, elle ciel en était encore tout bouleversé. Il était par endroits d'un bleu très vif et qu'on aurait cru lavé par la pluie; par d'autres, il était taponné de gros nuages gris qui contenaient plus d'une menace, et, du côté de l'horizon, il y en avait de plus gros et de plus noirs qui se massaient, comme des escadrons prêts à entrer en ligne.
— S'il ne survient pas quelque bon coup de vent pour chasser tout cela, dit le courrier, nous pourrions bien avoir de l'eau avant midi!
— Pourvu qu'il n'en tombe pas avant mon retour ! répliquai-je.
Cependant la vallée se rétrécissait à vue d'œil. A gauche nous avions passé Rochambeau, et l'immense plaine, si fatigante en sa monotonie, était devenue de proche en proche un joli tapis d'herbe grasse, de deux à trois cents mètres de large, où quelques rangées de saules et de peupliers à quenouille indiquaient le voisinage d'une rivière. A droite, nous longions à présent un coteau d'une forme et d'une tonalité que je me souvenais d'avoir vues ailleurs. De la base au faîte, avec des intervalles remplis par des vignes encore
SES ORIGINES l5
jeunes, s'élageaienl de jolies maisons toutes blanches, bordées le lon>^ de la route de petits jardins potagers que le chevalier Printemps avait déjà visités. Dans presque tous, eireclivemenl, les cerisiers, les pruniers, les amandiers et les pêchers étaient en fleurs, et cela faisait, sous le ciel bleu capitonné de E^ris, une chanson de couleur blanrlip el rose nui aurait rrjoui la palette d'un peintir.
— Cette fois, m'écriai-je, nous ne sommes plus en Beauce, mais en Touraine!
— Vous voyez bien. Monsieur, que vous n'avez pas perdu pour attendre.
Je venais de reconnaître, mais en petit et comme en miniature, le val et les coteaux de la Loire, entre Cinq-Mars et Langeais. Ici et là, le tuffeau affleure le sol et met des taches crayeuses au flanc vert des collines. Ici et là, les maisons riches et pauvres sont bâties avec cette pierre qui, si elle a l'inconvénient de s'effriter à la lune, comme on dit en Anjou, a l'avantage aussi de rester toujours blanche, et de s'harmoniser mieux qu'aucune autre avec l'ardoise d'Angers, qui reste toujours bleue. Blanches et bleues, telles sont les villes et les bourgades de la Touraine et du Vendômois. Mais à Langeais, comme à Villiers, qui est à mi-chemin de Vendôme et de la Bonnaventure, quelques vignerons ont eu l'idée originale et économique de se loger dans la carrière même. Et rien n'est plus pittoresque que ces portes et fenêtres ouvertes à fleur de roche sur le val qu'elles regardent, et que ces cheminées qui fument à travers le plafond du coteau, parmi les ceps de vignes! La seule différence qu*il y ait d'un pays à l'autre, c'est qu'au delà de Vendôme toute la vallée est en prairies, tandis qu'aux environs de
l6 ALFRED DE MUSSET
Tours les jardins et les vergers remportent sur les pâturages.
Tout à coup, après avoir passé les derniers feux de Villiers, au moment où je m'apprêtais à demander à mon guide si nous ne verrions pas bientôt le Loir, j'aperçus tout près de nous, entre deux berges basses, ombragées de peupliers droits comme des cierges, une large raie d'argent toute frissonnante, qui zigzaguait dans les prairies. Aussitôt, le beau paysage prit à mes yeux l'âme qui lui manquait, car un paysage sans eau, pour quiconque est né au bord d'un grand fleuve, c'est comme un corps sans âme, et j'éprouvai dans tout mon être un long frémissement de joie.
Il me sembla, tant certains noms sont évocatcurs d'images et d'idées, que, derrière le rideau transparent des peupliers sans feuilles, s'avançait à notre rencontre, dans sa robe de brume légère, l'ombre royale de Ronsard; et machinalement, cédant à l'illusion, je prêtai l'oreille à la brise, comme si le poète vendômois allait chanter le « los » du Loir. J'avais déjà eu cette impression fugitive, il y a quelques années, en visitant la Cour-des-Pins, de Baïf. Seulement, h cet endroit du Loir, Ronsard ne m'était pas apparu seul. Il était accompagné de son ami, le poète des MîmeSy et leurs chants accordés se mêlaient à la plainte du vent dans les saules ! Ne riez pas. Vous savez que les poètes de la Pléiade, en vue de renouveler la mythologie païenne, donnèrent leurs noms et leurs visages à chacune de leurs rivières natales. — Ronsard incarna le Loir; J. du Bellay, la Loire ; Peletier du Mans, lu Sarthe ; Maurice Scève, le Rhône ; Pontus de Thiard, la Saône; Olivier de Magny, le Lot; Marguerite d'Angoulême, la Charente, etc. Eh bien, tel est le près-
sss onioiNxs 17
tiçe de i art que ces belles rivières de France continuent de rouler dans la mémoire des humanistes les odes, les sonnets, les élégies des poètes qui les célébrèrent, il y a près de quatre cents ans.
Mais c'est surtout le Loir qui a le privilège d'évoquer le nom et le souvenir de Ronsard. Il est vrai que, de Couture à Vendôme, on retrouve partout la trace de ses pas. Le peuple qui n'a rien lu de lui, mais qui atoujours eu un faible pour les verts-galants, en parle comme d'un dieu ou d'un héros. Quand on érigea sa statue à Vendôme, toutes les filles du pays lui apportèrent des (leurs... Ce qui n'empêche que l'autre jour ma surprise ne fut pas mince, en entendant une femme du peuple me demander curieusement si je connaissais la chanson de la Bonnaventiire-im-gtié^ de Ronsard.
— Non, ma bonne femme, lui répondis-je,et vous?
Je crus qu'elle allait me dire oui, au sourire énigmatique qui flottait sur ses lèvres, et déjà je lui votais tout bas des actions de grâces. Il y a si longtemps que je cours après cette chanson dont tout le monde ne connaît que la ridicule contrefaçon de Molière : J'aime mieujc ma mieauf/ué. La. veille de mon départ,je feuilletais encore, mais inutilement, les recueils manuscrits des chansons populaires du xvi" siècle qui sont à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Et cependant ce n'est pas une fable inventée par quelque mystificateur : cette chanson de ia Bonnaventure-au-ffué, dont le refrain nous a tous fait danser, quand nous étions enfants, remonte bien au temps où Ronsard préludait à ses Folaslries. Il est certain qu'elle lui fut inspirée par les fredaines d'Antoine de Bourbon au manoir de la Bonnaventure. Ces fredaines dont il fut témoin, d'aucuns
l8 ALFRED DE MUSSET
disent acteur, sont demeurées 'célèbres dans tout le pays. On en parle avec la même indulgence que des équipées de Henri IV. Mais, comme Ronsard négligea de recueillir ces couplets gaulois parmi ses œuvres de jeunesse, le temps, qui ne respecte rien, s'est plu à les défigurer. C'est ainsi que Molière, qui n'y regardait pas de si près, s'imagina de bonne foi que le mot « au gué » accolé à la Bonnaventure était l'équivalent pur et simple de gai, pris comme interjection. D'où le refrain de la chanson du Misanthrope :
J'aime mieux ma mie au gué J'aime mieux ma mie (1).
Or le gué chanté par Ronsard était tout bonnement le Gué-du-Loir, où la patache qui me portait vient précisément d'arriver.
Il était cinq heures et demie quand je mis pied à terre. Au même instant un pécheur du village jetait, de l'avant de son bateau, ses lilets dans la rivière. Je m'approchai de la berge pour jouir du coup d'œil. Un beau chien de chasse, l'oeil amusé et la langue pendante, suivait à l'arrière tous les mouvements de son
(i) Dans la Clef des chansonniers, que Ballard publia en 1737,^6 trouve une chanson qui pourrait bien avoir été mise en musique sur l'air de celle de Ronsard. En voici le premier couplet: Belles, regardez ma main
Je vous en conjure ; Dois-je soupirer en vain ?
Dites-moi pour le certain La bonne aventure, ô gué, La bonne aventure.
maître. Au bout de quelques minutes le pêcheur tira à lui la corde à laquelle était pendu son épervier, et je vis frétiller au-dessus de l'eau les gardons et les brèmes qui s'étaient laissé prendre.
— J'en retiens une friture, m*écriai-je.
— A voire service, Monsieur.
Et comme j'étais à jeun, j'allai tuer le ver dans une
auberçe, à la tôte du pont où le Boulon se jette dans
le Loir. C'est là qu'autrefois passait la voie romaine
le Vendôme au Mans. La Bonnaventure est de l'autre
V ' ' )Qt, au bord même du Boulon, dans lequel
.11 n'y a donc pas besoin de prendre une
lunette pour la découvrir. Mais comme elle est noyée
dans la verdure, on n'en voit guère à cette distance
que les deux tours coilïées d'ardoise qui commandent
la route de Saint-Calais, la porte d'entrée toute grande
ouverte et la haute toiture du corps de logis qui donne
sur la cour intérieure.
Ce manoir du xv* siècle doit son nom à une chapelle aujourd'hui démolie qui était consacrée à saint Bonaventure, patron des tisserands. Ancienne dépendance de la maison des Templiers de Vendôme, il devint, en 1478, la propriété du chevalier Thomas Thacquain, et puis, au commencement du xvi* siècle, celle de Jean de Salmet, compagnon d'armes et ami d'Antoine de Bourbon, qui en fit un lieu de délices. Il semble, d'ailleurs, que cette gentilhommière ait été prédestinée à cette fin joyeuse par son nom même, orthographié de certaine façon (i), et par sa situation topographique. Placée à l'intersection des routes du Bas-Vendômois, du Blaisois et du Maine, la noblesse de ces provinces, qui jouissait des faveurs du duc de
(i) Bonne- Arentare^qui pourrait bien avoirété l'orthographe primitive.
Vendôme, pouvait s'y rendre facilement lorsqu'elle était invitée à chasser et à godailler avec lui. Elle n'eut pas trop à souffrir des guerres de religion. Cependant, quand Henri de Navarre autorisa, en 1679, Jean de Salmet, l'ami de son père, à la munir d'un pontlevis, c'était probablement pour la mettre à l'abri des coups de main.
A cette époque, la famille de Musset y fréquentait beaucoup; peut-être même en avait-elle la jouissance effective, car je vois dans sa généalogie qu'en i537 Claude de Musset, lieutenant-général du bailli de Blois, avait épousé Marie Girard de Salmet, fille de Nicolas Girard de Salmet, seigneur de la Bonnavenlure et autres lieux. En tout cas, Ronsard y connut certainement ce Claude de Musset, — à moins qu'il n'ait fait sa connaissance à Blois vers le temps 011 il fit la rencontre de Cassandre Salviati (i). Qui sait même s'il n'assista pas, en i58o, au mariage de la fille de Cassandre avec le fils de Claude de Musset (2) ?...
(i) Cassandre Salviati appartenait à cette fameii'^'' mnio.n tior.nline dont un membre était, dès la fin du x\* siècle, i^ra le la
République, qui avait fourni, selon les généalogiste-. ux à
Rome, douze gonfaloniers à Florence, plusieurs nonces et les ducs de Giulano. Brantôme rapporte que cette famille était alliée aux Medicis.
Le premier de ses membres établi en France fut Bernard Salviati, qui, en 1617; acheta Talcy, situé entre Vendôme et Marchenoir, et en fit hommage, eu i5ao, à Jean II d'Orléans-Lungueville.
Bernard épousa Françoise Doucet, dont il eut quatre fils : Antoine, Jacques, Jean, seigneur de Talcy après lui cl père de Diane, François, chevalier de Malte, et deux filles, Marie et Cassandre.
C'est probablement à Talcy que naquit cette dernière, et sans doute vers i53o, puisque Ronsard, en son sonnet zviii, commence ainsi le portrait de Cassandre :
Une beauté de quinze ans enfantine...
Le poète la vit pour la première fois le 3i avril i5^5 A Blois.
(Cf. à ce sujet 1 article publié par M. Henri Ix)bîj des questions historiques du i" janvier 190a, et cr monier, publié dans la /?eyae de la Renaissance u\j» i... i» -v- v . .*^^.vde la même année.)
(a) Cassandre Salviati,qui avait épousé Jehan de Peigné, scicrneur de
8BS OniGlNCS ai
(' L'auteur des Nuits^ arrière-petiunis de la Cassandre de Ronsard ! écrivait, il y a quelques années, ^î !I 1 :! :'\ un lien avec la Pléiade que ne
Mi^i : I ' . romantique, qui prétendait si
bien renouer la tradition poétique du xvi" siècle (i) ! m
Cerl«'s la rt'ticontre est piquante, mais si M. Henri Lon^nun avail poussé ses recherches un peu plus loin, il aurait découvert dans les origines d'Alfred de Musset un autre lien, bien plus direct et bien plus intime encore avec la Pléiade, puisque, en 1707, î'arrière-grand-pèrc du poète de Mardoche et de AamounUf Charles-Antoine de Musset, qui lui-même était pelit-iils de la Hlle de Cassandre, épousa Marguerite-Angélique du Bellay, fille de François du Bellay, gouverneur, pour le Roi, à Vendôme, lequel descendait en droite litrncde la branche des duBellay- Langey, cousins de Joachim (a).
?rav. iiii'I ]tir> trmris »i>rH M rencontre arec Ronsard, murricui au
t, en I&85. M. Martellière, arooé à Venddme.
c de la Maisuu-Uiru de cette rille, a trouvé
ration passée derant Lasseron, notaire) en dale
:id<; et de Siincooe Bouchard, - la branche de Champagne, £^es, tué i la bataille a'Asin-
tr. -contrat dn i8 septembre 1G60,
Marir cneur de Gouaix et de Loré,
c rleœent, et de Marie Donrat,
Ae la démission de son père, ..uL^iux., ^.. .'..^.., iieulenant des maréchaux de
^ de ce mariage :
1" Claude;
a» Krnrrois, qui fut enseigne des g'aléres du roi ; 3« ' 'uis ;
4* ! linede draf^ons :
5» :'.:\r.--i\r :-.:■(-, mariée, le i5 novemore 1707, a M'* Elie du Tillet, chevalier, s' de Lorr;
6* Margceriiz-Anuéucus, née le ai avril 1680, k Oysseaa, pays du
J12 ALFRKD DE MUSSET
Nous enregistrerons tout à l'heure les miracles de cet atavisme, mais auparavant il nous faut dire quelques mots des ancêtres d'Alfred de Musset.
S'il faut en croire le frère du poète (i), la famille de Musset serait originaire du duché de Bar. Mais elle ne nous intéresse qu'à partir du jour où elle vint s'établir dans le Blaisois et le Vendômois, c'est-à-dire à partir du xv« siècle. Le premier dont il soit fait mention dans l'histoire, Simon de Musset, était, en i46i, seigneur de la Maisonfort, de l'Etang et de la Courtoisie, et remplit les fonctions de C( "rr et maître de la Chambre des Comptes du dur ans.
Il portait : rf'a-TMr, rf Pépervier d'or, chaperon né Jongé et perché de gueules. Sa devise, qu'il avait ein' •'
à l'un de ses fiefs, était : Courtoisie, mot dci.-^ cour, qui s'écrivait court anciennement. Court — courtois, courtisan : en ce temps-là, on n'était pas l'un sans l'autre.
En i5o5, Simon de Musset résigna ses fonctions, en faveur de son fils Denis qui avait épousé, quelque vingt
Bas-Maine, mariée, le 5 septembre 1707, à M'* Chaiulks-Antoike os Musset, chevalier, s»" de la Bonnaventure ;
7» Marthe-Magdeleine-Etiennctte, morte religieuse ;
8» Joseph-Auçustin, prêtre, chevalier sei;rncur de Iloc8Deaf,chanoini et chancelier de l'église collégiale de Vendôme. H acheta le fief de l' Massuèrc près Celle, où il mourut, le a3 octobre 1765. A sa mort, 1' domaine de la Massuèrc passa par héritage ù la maison ■' " ':
9» Marie-Louise, née le i3 novembre itJSg et morte i
Fran^jois du Bellay mourut en 171a et sa femme en . ,~. . 1... furent inhumés tous deux dans l'église des ilayes, canton de Muntuire.
(Cf. le Bulletin dt la Société archéologique du Vendômois At'^xxû let-septembre 1906.)
(1) Biographie d Alfred de Afutaet, par Paul de Musset.
SSS OAIOINU s3
ans auparavant, la fille de Macé de Villebresme, maître d'hôtel de Marie de Glèves, mère de Louis XII. Ces Villebresme passaient pour être alliés à Catherine du Lys, nièce de Jeanne d'Arc.
A la suite de son mariage avec Marie Girard de Salmet, qui lui avait apporté la scigneurerie de la Borinaventure, Claude de Musset, déjà nommé, se réclamant de cet illustre parentage, prit pour devise : Cou' " - ' nture-aïuT'Preuses (i), qui se
peij (* et qu'Alfred de Musset n'ou-
blia Jamais <lc joindre à ses armes. L'alliance des Vill< ' \- du Lis a été contestée dans ces der-
nier, par un savant généalogiste (a), mais il
n'aurait pas fait bon soutenir cette dispute devant notre Fantasio, car il était très fier de S4>s quartiers de noblesse et rabroua plus d'une fois Kachel, quand elle l'en plaisantait.
Un soir qu'une de ses petites amies, danseuse à rOpéra, dînait au Palais-Hoyal avec « un prince, fils d'un ancien roi, bon prince et galant homme », Musset étant arrivé au dessert se mit à table etoffrit des pèches àla ballerine, en lui racontant une ' ' ' 'M'nvraisemblable sur la vertu des pèches ap^ ^ aux jeunes demoiselles. Un peu confuse, elle lui demanda s'il la prenait [)<>ur une Jeanne d'Arc. Alors,dit Arsène Houssave, à qui j'emprunte relte iuiertloti», il leva le front et parla plus haut :
— Jeanne d'Arc, sachez qu'elle fut mon arrièregrand'lanle (3).
(i) Preuse, fémiain de preux.
(sj M. Boocher de Molaodoa {Atimoire* de la Société arehéologiqme
de l'Orléanais, t. XVII|.
(3 Cf. les r:on /"«.s ions d'ArsineHon8«a%e. t. I, p. 373, et t. V, p.i6«.
24 ALFAED DE MUSSET
Après avoir rempli, cent ans durant, des fonctions administratives et judiciaires, les de Musset embrassèrent la carrière des armes, où ils ne tardèrent pas à se signaler par leur courage. Le fils aîné de Guillaume et de Cassandre Salviati fut tué, en i635, à Philisbourg, en défendant cette place. Son frère Charles, qui était gentilhomme de la Chambre du roi, fut tué également dans la guerre de la Valleline, à la tèle du régiment de Feuquières. Le fils de celui-ci périt de même au siège du fort de Mardick, le 28 juillet [645, quinze jours après avoir été nommé capitaine du régiment de Gaston, oncle de Louis XIV. Son peli l-fils, Alexandre-Henri de Musset, mourut dans son lit, mais il n'en eut pas moins une vie glorieuse. Ayant débuté comme page de Monsieur, frère de Louis XIV, il devint brigadier des armées du Roi.
Le mariage de Charles-Antoine avec Marguerite- Angélique du Bellay, sans rien changer aux traditions militaires de la famille, donna à son sang une nouvelle vigueur. Jusque-là, à de rares exceptions près, les seigneurs de la Bonnaventure semblaient s'être appliqués, de père en fils, à n'avoir qu'un seul héritier mâle, au risque de perdre avec lui en un jour toutes leurs espérances . Marguerite-Angélique du Bellay, qui appartenait à une famille où les enfants étaient aussi nombreux que les fiefs — et ce n'est pas peu dire — suivit l'exemple de ses parents.
En quelques années, elle eut quatre enfants, dont deux fils qui, s'étant mariés, prirent, pour se distinguer l'un de l'autre, le nom d'une de leurs terres. L'aîné s'appela le marquis de Cogners et le cadet Mussel-Pathay. C'est de la branche desMusset-Palhay qu'est issu le père d'Alfred. Mais la Bonnaventure
8B9 OIUOINBS sS
demeura jusqu'à la fin la terre patrimoniale, le foyer de prédilection de la famille. La plupart des Musset y virent le jour et il est probable qu'au lieu de naître à Paris, rue des Noyers (i). dans une maison qui est appelée à disparaître, Alfred de Musset serait né, comme ses ancêtres, dans ce vieux et pittoresque manoir, si son père n'avait été, en 1810, chef de bureau de la première inspection du génie au ministère de la Guerre. Alfred n'en fut pas moins le dernier propriétaire, mais je doute qu'il y ait jamais habité (a). En tout cas, sa correspondance n'en souffle pas mot. Quand il était au collège, il passait ^généralement ses vacances près de Saint-Calais,au château de Cognera, chez un oncle à la mode de Bretagne. Après la mort de son père, arrivée en i83a, la Bonnavonture ayant fait partie de son héritage, il s'en défit presque aussitôt, sans égards pour les souvenirs qu'elle représentait. £t aujourd'hui elle appartient à un gros vigneron du pays qui n'a pas l'air disposé à la vendre.
(i\ Vf^;--; V..M «.t.. ,</. naissance, extrait de» rt^itlrts da XII* arroDdissr: .'«Doée 1810:
ail >. à midi
• Acte tic uMi»jiiue a- Lou 1 (do sexe maseolio), oé
leiid^ r*» mois n n'/^ »,<•'!'■ -^ . rue des Noyers, n* 33 (a),
ie Musset, propriétaire, et use.
■">i Desberbîers. ayeul materna-, te, ancien léftslsteur, demtu-
raiu j : ^ ,. -.: ,, et Germain ll^nard, âgé de
soixante-sept ans. employé, demeurant à Paris, me Saiut- Jacques, £»• 161.
■ Sur la réqir^ -à nous, adjoint au maire do la* arrondisse-
ment de Paris, .-. . par ledit Oemuss«t («ic). père présent, lequel
1 nsi que 1rs iiinoms par devant nous, lecture faite dudit acte. au re:;istre : Guyot-Desberbiers, V.-D. Demusset, Mena rd et
. uù>iM, oujoint. a
(s) Paul de Musset, dans s» Biographie {p. 58), raconte qu'aux vacances de l'anDce 1833 ils j passèrent quelques jours ensemble.
(a) Cette maison ds la rue das >'ojers porte actueUement le v S7.
26 ALFilED DE MUSSBT
Ce vigneron était assis devant l'âtre où flambait un beau feu de ceps et de sarments, quand je me présentai à rhuis de la grande salie qui lui sert de cuisine et de salle à manger. Il se leva à l'appel de son nom ; je lui exposai l'objet de ma visite matinale, il me souhaita la bienvenue et nous entrâmes tout de suite en conversation. Comme je connaissais l'histoire de la Bonnaventure et la suite non interrompue de ses propriétaires, je ne lui posai aucune question sur ce chapitre. Ce qui m'intéressait pour le moment, c'était le manoir lui-même, les détails de son architecture, sa façade, sa distribution intérieure. Malheureusement il n'en reste que la carcasse. Les portes ont perdu, dans le ravalement des siècles, leurs pilastres et leurs battants Renaissance, les fenêtres leurs tympans et presque tous leurs croisillons. Seule, la toiture a gardé sa belle envolée et une cheminée en forme de corbeille qui tire l'œil de loin par-dessus les arbres. Je me trompe: il y a encore, dans un mur de clôture, une ravissante porte du xv® siècle que je suppose avoir appartenu à une chapelle aujourd'hui démolie. Cette porte aux gracieuses proportions et aux fines moulures est d'un joli style, et je ne m'étonne pas qu'on en ait offert plusieurs fois un bon prix au propriétaire actuel. Mais, comme il me le disait lui-mêm i«' la
montrant: «Vendre ainsi son bien, c'est le y , ; r. » La porte restera donc où elle est et ce qu'elle est, jusqu'à nouvel ordre.
Nous avons vu que la Bonnaventure avait été forti-
•18 OHIGn<tS «7
fiée pendant les guerres de relierion. On ne s'en douterait pas aujourd'hui, car les murs d'enceinte ont perdu leurs créneaux, et les quatre tours d'angle ont plutôt l'air de pigeonniers, depuis qu'on a comblé les fossés qui les entouraient. Quant à la porte d'entrée, où ^^ • '"Ht encore les deux culs-de-larape du cintre sui . olle ne porte aucune trace de l'ancien pont-
levis. Un entre à la Bonnaventure de plain-pied, comme dans un moulin. Et cependant elle a en' grand air, et avec un peu d'arsrent il serait aisi restaurer ses beaux restes.
I^e corps d«î lo^is, bâti en façade sur une première cour, aspectc le midi. Au centre du pavillon principal, percé de hautes fenêtres, une porte à un seul battant s'ouvre sur un large couloir, d'où l'on pénètre à dro-'*» •»! à gauche dans de vastes pièces aux poutre! trentes et, par une autre porte en face, dans le petit bois (pi'arrose le Boulon.
Contre le p:r- " - l'anjcle qui forme équerre avec celui-ci, à l'c x d'un mur de séparation, un
grand porche conduit de la cour d'honneur dans la coîi ' ' I mélairi** où le chant des coqs se mêle aux ail' ' is des cliiens. Cette métairie, adossée au
manoir, donne à ce dernier son vrai caractère et me reporto par la pensée au temps où les seiî^neurs étaient les maîtres de la glèbe. Ils avaient beau t^tre d'un autre sang que leurs fermiers, ils vivaient tout de même à côté d'eux, presque sous le même toit, les associant à leurs joies, à leurs peines, et prenant part aussi à leurs fêtes et à leurs deuils domestiques. C'est eux qui tenaient leurs enfants sur les fonts baptismaux, qui les mariaient, qui les dotaient. Il faut bien du reste qu'il y ait eu entre eux une
sorte de lien de famille, pour que, pendant l'éraigralion, les métayers qui avaient quatre sous aient racheté spontanément, comme biens nationaux, avec l'intention de les leur rendre à leur retour,les champs, les prés, les vignes, de ceux dont ils se rcjçardaient toujours comme les très humbles vassaux. Il n'en va plus de môme aujourd'hui ; partout où le bourgeois a remplacé le noble, il y a antagonisme entre le propriétaire et le fermier. Décidément l'ancien régime avait
du bon.
Pendant que ces choses me traversaient l'esprit, je cherchais de tous côtés, au-dessus des portes et fenêtres de la Bonnaventure, la trace de quelques inscriptions. Vous savez qu'au xv« et au xvi^ siècle c'était l'usage des lettrés et des poètes de mettre des inscriptions grecques, latines et françaises sur toutes les ouvertures de leurs logis.
Parlant de la maison où Jean-Antoine de Baïf habitait à Paris, Colletet fils raconte qu'il se souvenait d'avoir vu, étant enfant, la maison de cet ami de Ronsard que l'on montrait comme une marque précieuse de l'antiquité. Elle était située sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet , à l'endroit où l'on a bâti depuis la maison des religieuses anglaises de l'ordre de Saint- Augustin (i), et sous chaque fenêtre de chambre on lisait de belles inscriptions grecques en gros caractères, tirées du poète Anacréon, de Pindare, d'Homère et de plusieurs autres qui attiraient agréablement les yeux des doctes passants. Sainte-Beuve, qui cite Colletet, ajoute : « Une de ces inscriptions, j'imagine, et non certes la moins appropriée, aurait
(i) C'est dans ce même couvent des Anglaises, bâti en i634, sur remplacement de la maison de Baïf, que fut élevée Ueorge Saod.
BBS oniot!VBS 29
été celle-ci, tirée de Théocrite : « La cigale est chère à la ci^le, la fourmi à la fourmi, et Tépervier aux éperviers, mais à moi la Muse et le chaut. Que ma maison tout entière en soit pleine, car ni le sommeil, ni l'éclat premier du renouveau, n'est aussi doux, ni les ileurs ne plaisent aux abeilles autant qu'A moi les Muses me sont chères (i). »
Cette inscription, toute poétique (ju'elle soit, n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu longue pour l'entablement d'une porte ou d'une fenêtre. Les sentences qu'on employait alors à cet usai(e étaient ordinairement très courtes. «snEVAE BPAAEI^ — Màte-toi lentement I »> disait l'inscription srrecque çravéc en creux au-dessus de la porte de la Cour-des-Pins (a). Le temps, qui a défig^uré ce beau logis, a tout de même suivi ce sage conseil, puisque Jean-Antoine de Baïf pourrait encore aujourd'hui retrouver la main et l'es-
■ ' 1 père sous les majuscules, liatites de trente • ^, de cette sentence philosophique. Elles
sonlé;^alement très brèves, les maximes que le père de Ronsard avait fait graver sur la façade de la cour intérieure et môme sur les communs du château de la Possonnière. Elles ont trois mots tout au plus, mais elles
(1^ Sainte-Beuve : Tableau de la Poétie françaite au xrt* iiiele, p. 5i4.
'3) Le fief de la Cour-des>PiDS,qoi dépend aojoiird'buide la commaBe de Verron, est silur i 3 kiloaiéires de la Flèche, et à 1 kilomètre environ des bords du I^ir. Il entra ;;;! zv« siècle dans la famille des BAff, f>«ir le mariafce de J( !? Balf. avec Marfuerite Chas('
la Rocheposay. : Gis, dont Lazare, le cadet, n-^
,.♦ .1»,,., (;||fs jjj^,^ I uiic, Movieleioe, épousa François de Chounc:». >jii chevalier, seigneur de Malicome. — Le manoir est du xv« ^ '.it remanié par Lazare de Baif, qui y 6t ouvrir l'admirable
porte Keuaissance dont il ne reste que le fronton, et dans la ^ande salle la chemiaée moaumenlale ornée de cinq médaillons dont deux sont bien conservés. Ils représentent une figure d'homme vu de profil, qui pourrait bien être sa maltresse, la Vénitieane, mère de Jean-Antoine.
3o ALFRED DE MUSSET
en disent long à qui sait les comprendre. En voici quelques-unes: Veritas filia temporum. — Ne quere nimis. — Respice finem. Celles-ci s'adressaient à l'esprit. Il y en a d'autres qui ne parlaient qu'aux sens. Exemple : Sustine et abstine. — Voluptati et gratiis, qu'on trouve sur les portes de la cuisine et de la tourelle qui conduit aux appartements. Cette dernière enfin : Avant partir, qui s'étale à toutes les fenêtres, fait penser au dernier regard que l'homme jette aux choses qui lui sont chères quand il quitte sa maison, peut-être pour ne plus revenir!... Et voilà ce qui constitue le charme incomparable de ces vieux manoirs de la Renaissance (i)I Ils n'étaient pas seulement bâtis avec de la pierre ouvragée comme de la dentelle, l'âme de leurs hôtes s'y épanouissait comme la fleur héraldique de leur blason.
Mais j'y songe, quelle sentence auraient bien pu faire graver au fronton delaBonnavenlureles premiers propriétaires de ce joli castel ? Son nom seul n'en disait-il pas assez et, un peu plus tard, sa réputation joyeuse?... C'est sur cette pensée que je pris congé de l'aimable vigneron qui venait de m'en faire les honneurs.
(i) Je ne saurais oublier ici les deux vers latins Krarës par Martin do Bellay, frère de Lançey et du cardinal, sur la table de marbre noir qui surmonte la porte d'entrée du château de Glatigny, en Souday (Loiret-Cher) :
Pax habitet secara domi, sit robur in armit,
Conciliam pradcns arma domusque regat.
Ce distique passe pour avoir été composé par Rabelais, À qui l'on attribue également — mais je n'en crois rien — l'architecture de ce magnifique château.
8KS ORIGINES 3l
CependaDt, je n'avais pas tout vu. Si je connaissais le tableau, pour l'avoir rei^ardé et admiré sous tous ^es ani^les, il me restait à voir le cadre, autrement dit l(;s environs. Suivant le conseil que m'avait donné l'aubergiste du Gué-du-Loir, je montai la première côte de la route de Saint-Calais jusqu'à la fourche oîi se dresse un calvaire et, de là, en me retournant, je vis un des plus beaux spectacles dont puissent se remplir les yeux. A gauche, éclairés par le soleil levant qui dorait leurs cimes, s'étendait la chaîne violette des coteaux modérés du Boulon. Leur base était encore dans la pénombre, et la vallée, qui ' qu'un immense tapis de gazon, ne laissait voira > V V..- hauteur, sous la brume transparente qui l'enveloppait, que le lacet sablonneux de la route d'Azé et le Hlet J'ari^ent de la petite rivière. Devant moi, à perte de vue, sous un ciel d'orage qui les mettait mieux en relief, bondissaient, ainsi (pie des moutons, des collines et puis des collines, entrecroisées comme à plaisir, et, dans un coup de soleil qui rr '^ lait au jet puissant d'un phare électrique, les rs et les tours démantelées du château de Vendôme se détachaient en clair sur celte masse nuageuse et bondissante... Je me crus transporté dans une autre région. Quoil c'était là ce pays plat qui tout à l'heure m'avait causé une désillusion si vive ! Etait-ce un mirage comme j'en avais tant vu sur les bords de la Loire, et tout ce décor de féerie allait-il s'écrouler comme celui d'un théâtre au coup de sifflet du machiniste ? Nullement. C'est
Sa ALFRED DE MUSSET
qu'en effet, derrière Vendôme, les coteaux du Loir ont, dans le lointain, l'apparence de petites montagnes, et que les ducs de Vendôme les ont rendus plus imposants encore en les couronnant de tours carrées et de tours rondes à créneaux et à mâchicoulis, qui menacent le ciel de leurs ruines.
Après avoir contemplé quelques minutes ce spectacle vraiment grandiose, je descendis vers le bourg de Mazangé, dont dépend la Bonnaventure, par un chemin sinueux, profond, embocagé et tout fleuri de violettes et de primevères.
Une jeune paysanne passa qui menait ses vaches aux champs. Je lui demandai si j'étais loin du bourg, histoire d'ouïr le son de sa voix. Elle me répondit en souriant: a Ecoutez, Monsieur, v'ià la messe qui sonne I » — La cloche sonnait en effet, mais si doucement, si lentement, qu'on l'entendait à peine. Cependant les oiseaux l'avaient bien entendue, car ils se mirent tout de suite à chanter. Ce fut d'abord le coucou, toujours plus matinal que les autres, puis les merles et les fauvettes. Enfin, comme pour achever d'éveiller en mon esprit les vers qui depuis longtemps y dormaient, une bergeronnette sortit d'un taillis voisin et saulilladevant moi de branche en branche. Cette fois je n'y pus résister et, tout en marchant, je mêlai cette complainte au chant des oiseaux et de la cloche:
Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;
La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore,
Le printemps uaîl ce soir ; les vents vont s'embraser ;
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts conmicnce à se poser.
Poète, prends ton luth et me donne un baiser.
Comme il fait noir dans la vallée! J'ai cru qu'une forme voilée
Flottait lÂ-bas sur b foriH.
"eu ne ;
Poète, prend ion li. r la pelooaef
Balance li> /<'t>)iir • xlorant,
La r< jalouse
Sur II <M nioiiranl.
Ki-Miitc ! I
<:.• -..ur. •■
Le r. ijox.
rraurc,
Pourquoi ces vers de la Nuit de Mai m'étaient -ils revenus plutôt que d'autres ? Mystère et lionnaventure! Ilien d ailleurs ne ressemble plus au crépus-
ile que l'aube. « Je suis noire, dit l'esclave de Bug- :aiy mais le jour a besoin de s'unir à la nuit pour Cil:. iiiter l'aurore et le couchant qui sont plus beaux que lui. »
J'en étais là de la complainte de Musset, lorsque ['arrivai au bourg de Mazançé. Il est charmant, ce petit bourg, avec ses maisons blanches et bleues g^roupées autour de la vieille église. Il est coquet et propre comme un sou, et les gens ont la mine avenante des pays où l'on fait du vin. La messe finissait de sonner; j'entrai dans l'église. C'est ici, sous cette voûte en bois polychrome et fleurdelisée, que les seigneurs de la lîonnavenlure, les ancêtres du poète de liollciy venaient /aire leurs dévotions. Ils ont peut-être trôné dans ces stalles du chœur, car en ce temps-là le seigneur et le curé étaient, comme le dit Victor Hugo du pape et de l'empereur, les deux moitiés de Dieu. C'est à cet autel 1. 3
34 ALFKED DE MUSSET
qu'ils communiaient à Pâques et aux fêtes carillonnées, et qu'ils venaient à tour de rôle passer l'anneau d'or au doigt de leurs dames. Les vieux rej^istres de la paroisse sont illustrés de leurs sii^natures et quelques-uns d'entre eux dorment, en attendant la résurrection, sous les dalles sourdes de la nef unique... Ces souvenirs du temps jadis relient le passé au présent par le même lien mystérieux (jui reliait cette église de village au manoir de la Bonnaventure, et je regrette infiniment pour ma part qu'Alfred de Musset, en vendant ce fief patrimonial, ait rompu le dernier fil qui le rattachait à ce pays. Qui sait si, dans ses heures de tristesse et de désespérance, il n'aurait pas trouvé là, parmi les tombes de ses aïeux, dans ce caste! où ils avaient vécu de père en fils, dans cette humble église où ils s'étaient tous agenouillés, des consolations, un réconfort que ne purent jamais lui procurer les boissons frelatées des assommoirs de luxe qu'étaient Tor^ toni et le café de la Régence, Le poète qui a fait l'Espoir en Dieu m'autorise à poser ici ce point d'interrogation.
Mais ce n'est pas le moment de philosopher... Aussi bien, la cloche qui compte les heures au cadran de l'église de Mazangé m'averlil, en sonnant neuf coups, qu'il est temps de retourner au Gué-du-Loir, car 1« courrier repassera bientôt et je me suis promis de le reprendre pour aller à Vendôme visiter les monuments de la Renaissance et saluer la statue du poète qui'fe représente mieux qu'aucun autre.
Cette visite faite, je serai en règle avec ma conscience : je pourrai dire que je connais la Bonnaventure et. tout le pays qui l'environne.
SES onjci:<cs 35
Mon pèlerinage est fini, Vendôme a satisfait toute ma curiosité d'artiste. Peu de villes de France peuvent monirer un bijou archiicclurni de la valeur de léj^lise de la ïrinilt*. Quant à la statue de Ronsard, elle ne me plaît qu'à moitié, avec sa tête lauréc, son i^'rand manteau d« cour et Tair solennel et suffisant dont il lit... Au fait, que peut-il bien lire dans ce costume d'apparat — ou de comédie? Ce ne peut être que la Franciadf. Or, ce n'est pas ce méchant poème qui l'a immortalisé. Ce qui lui a mis au front la couronne d'or de iVirarque et de Dante, c'est sa c^irlaade de sonnets à Cassandre et à Marie, .\as8i, j'au- ' ' ';ituaire I' '* ' • ivcc
. ^, ^ iL avoir <j is ce
urentil sonnet qui chante encore dans un coin de ma mémoire :
^' > este* paresseuse.
fredonné.
El ja le I -LTonoé,
Dcji!>uâ 1< ' .ute amoureuse.
Suft ! debout ! alloiut voir rberbeleUe perleuae, El voslre beau rosier de boulons couronné. Et vos œillets aimés auxquels avic/ donné Hier au soir de l'eau d'une main si soio^euse.
Harsoir, en vous couchant, \nn% jurastes vos yeux D'eslre pluiosl que moi ce • ' ;
Mais le dormir de l'aube, :: eux.
Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux stUée.
Çà, çà, que je les baise, et vostre beau tetin,
Cent fois, pour tous apprendre à vous lever matin.
2^ ALFRED DE MLSPET
I II. __ l'homme et l'œuvre
Un iour que nous causions ensemble de son grand frère Paul de Musset me dit qu'Alfred avait le masque et l'âme d'un Italien de la Renaissance. J'aurais dû le faire s'expliquer, car l'auteur des Originaux et Extravagants du xvu- s/.^c/e ressemblait plutôt, sous le rapport de l'esprit et des manières, à un gentilhomme du xviii« ; mais comme on peut être frère et sœur sans avoir rien de commun, physiquement ni moralement, et que je me souvenais d'avoir vu , dans le jardin de mon père, un arbre ma-nifique qui portait chaque année autant d'espèces de fruits qu'il avait de grosses branches et d'écussons, je me dis qu'il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que Paul et Alfred de Musset aient eu une âme très différente, tout en ayant l'un pour l'autre beaucoup de sympathie naturelle.
Cependant le mot de Paul me resta, et lorsque, plusieurs années après, je vis le joli dessin de Deveriii où Alfred est représenté en page, j'en sentis toute la vérité (i). Il n'y a pas à dire, en elîet, le jeune blondin, qui porte si crânement ce costume de page, a bien le nez long, l'ovale allongé, l'air de famille des jouvenceaux florentins qui suivirent Catherine de Médicis à la cour de Henri II (2). Et quant à moi,
(i) Ce costume de pa^e est celui que porlnil Alfred de Musset à un bal travesti que Deveria donna chez lui en 1829.
(a) Celte caractéristique kc retrouve l'fjalcment dans !" >"■ 'f»il!on de David d'Angers, que je préfère à tous les portraits du ;ue à
celui de Landelle. Ce devait être l'avis de Musset lui , r, eu
•U ORIOWCS 37
aujourd'hui que je connais à fond ses origines si curicusemenl mêlées, le poêle de Mardoche me fait bel et bien sons^er, suivant la remarque judicieuse de son frère, à quelque Italien de la Renaissance qui, après avoir vécu à la cour du roi Henri II, serait tombé en léthari^ie et se serait réveillé à Versailles sous le rèi^ne de Louis XV. Le temps, comme la musique, adoucit peu à peu les mœurs. Si Alfred de Musset avait dans les veines du sanç des Salviati et des du Bellay, il avait également du sang de Guyol* Desherbiers, son grand-père maternel, qui était ami des idéologues, et poète par-dessus le marché, à ses moments perdus: j'entends qu'il tournait très agréablement l'épigrammc et le madrigal (i). J'ai lu quel-
debor* de trt portraits par DeTcri* el Dârid, il n'en a œcn«g« aucun dan» celle boutade riai<-e :
Nadar, dam on profil croqui
M'a manqué ; Landelle m'a fait endormi
A demi ; Btard m'a prodoit éreillé
A moitié ; Le seul (îiraud d'un trait rapide,
Iiitfrpide, Par amour de ta rcrit^.
M'a fait stupide.
Que txiurra poudre dans ce nid Gavarni?
Le portrait dc(>iraad à l'aquarelle fut exposé en 1888 à l'Exposition des Matlrps français de la caricature. Quant à celui de Biard, on ne aait ce qu'il est devenu. Il y a encore la miniature de M"* Moulin, cousine du poète, et le petit portrait h I» ^an^riine par Eu^ne Lami, que possédait Alexandre DuH' '-produit ainsi que les des-
sins du même peintre pu n d'Alfred de Musset. « Il
était de tournure distint;»!. -, .^.mii, ic icuit colorô, les yeux bleus, le nez lent:, la bouche mignonne et un peu boudeuse, en somme assez joli îT"'" ■ >" "lais avec des bouffées d'élégance, peu soigné. • (Mémoires de o . t. I, p. 109.)
(i slierbiers (Claude-Antoine), né a Joinviile le aS mai 174&,
fut reçu avocat au Parlement de Paris eu 1783; après avoir élé appelé, en 1770, aux fonctions déjuge au district da a* arrondissement, il deviot cbef de division au ministère de la guerre, le 5 norembre 1775. 11 fit
ques-uns de ses petits ouvrages : c'était vraiment un habile ouvrier. Le vers n'avait pasde secrets pour lui, il jonglait avec les rythmes et avec les rimes presque aussi bien que l'auteur des Odes funambulesrj nés.
Musset avait donc de qui tenir au point de vue poétique. Et je n'ai pss dit que son père taquinait, lui aussi, la Muse. Mais il était surtout Saiviati au point de vue des mœurs. Cela ressort, pour moi, d'un document de premier ordre auquel on n'a pas accordé jusqu'à ce jour l'attention qu'il mérite. Je veux parler de la lettre qu'il écrivait à Paul Fouclier, sous la date du 23 septembre 1827, quand il n'avait pas encore dix-sept ans.
« Je m'ennuie et je suis triste, disait-il, mais je n'ai pas même le courage de travailler; eh ! que feraisje!...retournerais-je quelques positions bien vieilles? ferais-je de l'originaliléen dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les journaux (ce qui est ici (i) ma seule récréation), je ne sais pas pourquoi tout cela me paraît d'un misérable achevé ! Je ne sais si c'est l'ergoteriedes commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me dégoûtent, mais je ne voudrais pas
partie du Conseil des Cinq Cents et en fut nommé secr^airr le i^'prairial an VI (ao mai 1798). Eovoyc au Corps l.'-pislalif. «.1 .irl.nt ,l,i C insulat. Il sereliraquclques années après ctmourui auM.-i ,8
On a de lui des traements des Heures et des Chats 1 .-nt
en leur temps un cerlaia succès. Il a publié aussi une bounc cd.liun deg Lettres de Ninon de Lenclos aumanjuis de Séuigné.ï'ans, i8oo,3 toI.
Parlant du sens poétique de son -rand-père, Paul de Musset dit. dam
la Kioçraphiede son frère, quM ne se manifesta.- •> .— -- .- \'n\l
ce qui distinguait surtout iM. Guyot-Deshcrbiers ".„
loise, une manière pittoresque de direloutesclios. ..id
d^'SfnvèiLr« '""'w''.^"''"''' '^^'^ '^'^ Fanlasio,de Valcnlin et ae 1 Octave des Caprices de Marianne »
M^sLu ''"'' *" ''*'^''"" ^' ^«ners, chez eod oncle, le marqui. de
■£8 OaiGlMU
écrire, ou je voudrais être Shakespeare ou Schiller: je ne fais donc rien ! Je sens que le plus grand malheur quipuisse arriver à un homme ifui a les passions vives, c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux ; je ne fais rien. Rien ne m'attache ici; je donnerais ma vie pour deux sous, si, pour la quitter, il ne fallait pas passer par la mort.
<( Voilà quelles sont les tristes réflexions que j'entretiens. y\ms j'ai t esprit f. ';, je le sens! n arrive une jolie femme, j . :ai tout le sysiamassé pendant un mois de misanthropie, — qu'elle me fasse les yeux en coulisse, et je l'adorerai (mmidant au moins pendant six mois. L'ilçe nu- tmn i;;i, j'espère, car je suis bon à jeter à l'eau.
«Jedonneraisvin^t-cinq francs pouravoir une pièce de Shakespeare ici eu anglais ; les journaux sont si insipides, — ces critiques sont si plats. Faites des systèmes, mes amis ; établissez des règles, vous ne travail' ■ ■■■ ' sur les froids moments du passr. Ou un hi>i. génie se présente j et il renversera votre
échafaudage et se rira de vos poétiques. — Je me sens par moment une envie tl»- ' ï)Iume et
de salir ime ou deux feuilles < ^ ^ s la pre-
mière difficulté me rebute ; un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer les yeux.
« Comment me laisse-t-on ici si lonj^lemps? J'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai besoin d'aimer. — J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si elle n'était pas pédante et économe.
« Je t'écris donc pour te faire part de mes dég^oûts et de mes ennuis ; tu es le seul lien qui me rattache à quelque chose de remuant et de pensant ; tu es la seule chose qui me réveille de mon néant et qui me
ALFRED nE MUSSET
reporte vers un idcal que j'ai oublié par impuissance. « Je n'ai plus le courage de rien penser. Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, f éteindrais ce qui me reste d'un peu noble dans le punch et la bière et je me sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de l'opium, quoiqu'on sache que le sommeil lui doive être mortel. J'en agirais de môme avec mon
âme (i). »
La lettre est beaucoup plus lonç^ue, mais je n'en prends que ce qui importe à ma thèse. Vous avez entendu ce jeune blanc-bec qui, la veille, avait obtenu au concours général le second prix de philosophie avec une composition où il traitait les pyrrhoniens de sophistes (2), vous l'avez entendu parler de son désœuvrement, de sa manière d'aimer les femmes et de noyer son dégoût de l'existence! D'où pouvait bien lui venir cette perversité précoce? Etait-ce des écrivains romantiques ou des petits poètes licencieux du wiii* siècle? Je sais qu'il avait lu Faublas (3) et quelques livres de cette espèce, mais comme il avait été élevé dans sa famille, sous les jupons d'une mère qui, tout en le gâtant, ne lui épargnait pas les remontrances, ce n'est pas la lecture de Faublas qui aurait suffi A le corrompre. Et quant aux auteurs romantiques dont pouvait l'entretenir son camarade Foucher, ils étaient incapables de lui donner l'idée de mal faire. Sans être de petits saints, ils étaient religieux, tout à fait rangés, et prenaient au sérieux leur rôle d'éducateurs et
(i) Lettre publiée par Paul Foucher dans son livre intitulé ; Entre cour et jardin. Amyot, éd., 18G7.
(a) Voici exactement le sujet de cette composition : Quanam sinl jadtcioruin motiva ? an cuncta ad unuin nossmt reduci ?
(3) « Tout cela ne vaut pas Faublas! » disait il un jour en riant chex Alfred de Vigny, à propos des Harmonies de Lamarliue, qui venaient de paraître. (Cf. les Souvenirs de Juste Olivier, t. 11 p. 17.)
Alfred de Musset d'après un dessin d'ACHiLLE Detehia
8R8 OntGINKS ^t
de réformateurs. Victor Hugo, qui passait déjà pour leur clief, édifiait tout le monde par sa sagesse. Saintelieuve, qui venait d'entrer dans son intimité, se sentait devenir meilleure son contact. Emile Desciiamps était toujours le Jeune moraliste de la Musc franlise^ et les beaux poèmes de Aîoîse et à*Eloa imprimaient à la fitrurc de Vigny quelque chose de grave et de chaste qui imposait le respect. Ce n'est qu'après le coup de soleil de juillet i83o que tous se dévergondèrent.
Donc, en 1827, le cénacle de Joseph Delorme, où Paul Foucher avait ses entrées de faveur (i), ne pouvait exercer sur l'esprit de Musset aucune influence malsaine. On m'objectera peut-être qu'en dehors du cénacle, et bien au-dessus de lui, il y avait dans la littérature romantique un homme qui, avant de mourir, à Missolon^'lii, d'une mort héroïque, avait rempli le monde et la chronique du scandale de ses aventures galantes. Mais à l'époque où Musset écrivait la lettre qu'on vient de lire, il n'était pas encore hanté du souvenir de lord Byron. Il ne jurait que par Shakespeare. Et ce qui l'attirait par-dessus tout dans l'œuvre du grand Will, c'était, à n'en pas douter, l'Italie de Homéoet Juliette^ de Jules César y du More de Venise^ car il rêvait de ce beau pays depuis que son précepteur d'italien lui ^vait commenté les sonnets de Pétrarque et la Jérusalem délivrée (2).
Lorsque j'ai lu Pétrarque étant encore enfant. J'ai souhaité d'avoir quelque gloire en partage.
(i) En sa qualité de brau-frère de Victor Hti^o.
(a) L'inBueor^ de la Jérusalem délivrée sur la littérature rotnantiqa<: est incalculable. Lamartine l'avait lue, très Jeune. Viçuy en avait traduit deux chants envers franrais, avant de songer à écrire ses premiers poèmes.
Il aimait en poète et chantait en amant.
De la langue des Dieux lui seul sut faire usage (i).
La preuve, du reste, que tout le portait vers l'Italie, ses penchants naturels et ses ^oûts littéraires, c'est qu'il la chanta sur tous les tons dans son premier recueil de poésies, et dans ses premières pièces de théâtre ; qu'après avoir mis en scène les artistes florentins de la Renaissance il éprouva le besoin d'aller voir comment étaient faits les lieux qu'il avait décrits, et qu'il ne fut pleinement satisfait que lorsqu'il eut trouvé dans les chroniques de Florence, au cours de son voyaçe avec Geore^e Sand, le sujet de son drame shakespearien de Lorenraccio (2).
On a dit que c'était George Sand qui lui avait donné la première idée de cet ouvraçe et le nom même qui lui sert de titre. La chose est bien possible, elle l'a inspiré tant de fois et sous tant de formes à partir de i833 ! Mais sans avoir lu son ébauche, qui est aujourd'hui en la possession de M. de Lovenjoul (3), je parierais bien que le drame de Georjçc Sand est à cent coudées au-dessous de celui de Musset. Pourquoi? pour deux raisons : d'abord parce qu'elle n'avait pas au mêmedeçré que lui l'entente du théâtre; ensuite parce qu'elle s'était contentée de lire Varchi. Tandis que Musset, après s'être documenté sur place, écrivit son drame avec son sanç —qui n'était autre que le sang^ de Julien Salviati,dont il nous a tracé un si vivant portrait.
Savait-il qu'il descendait de cette famille tlorentine ? Je ne voudrais pas l'affirmer, mais le piquant serait
(1) Le Fils da Titien.
(2) M.Al.d'Ancona, dans une savante étude intiluli'C Al/r ' ;«set e l'Italia, a clal)li que le poète avait mis toute sa vie a oo les chefs-d'œuvre de la littérature italienne (Milan, i8.H3).
(3) Voir le chap. sur George Sand, au tome II de cet ouvrage.
lu'il i'it^norât quand il composa Lorenzaccio^ car il 'esl peint lui-niôme sous les traits de ce jeune déhaulié, et si la voix du san^ a jamais parlé, c'est bien là. Lisez plutôt :