‹ Alfred de Musset; documents inéditsChapitre 7 sur 32 · LE PRIEUR · texte numérisé non relu

LE PRIEUR

Julien, je ne sais pas si tu sais que c'est de ma sœur que tu parles.

SALVIATI

Je le sais très bien ; toutes les femmes sont faites pour cou-

SES ORtOIVES 45

cher avec les hommes, et ta sœur peut bien coucher avec moi.

LE PRIEUR, j0 levant.

Vous dois-je quelque chose, brave homme ?

{Il jette une pièce de monnaie sur la table du marchand et sort.)

SALMATI

J'aime beaucoup ce brave prince, à qui un propos sur

a sœur fait oublier le reste de son argent. Ne dirait-on

pas que toute la vertu de Florence s'est rt^fucri(^e chez ces

Slrozzi ? Le voilà qui se retourne. Ecarquille les yeu.x tant

iue tu voudras, tu ne me feras pas peur.

Eh bien, que vous disais-je ! n*est-il pas vrai que voilà an portrait de Musset qui lui ressemble pour le moins autant que le dessin de Deveria? J'ouvre les .Mémoires de d'.\lton-Shëe, qui fut un de ses compag^nons de plaisir, et je lis que « sa vanité au sujet de ses bonnes fortunes allait jusqu'à la manie, d'autant plus singulière que le don merveilleux de poésie, sa réputation, sa jeunesse lui rendaient les conquêtes faciles (i) ». Mais, comme il s'en vantait lui-môme dans sa lettre à Paul Foucher, ses caprices ne duraient guère plus de six mois; souvent même ils duraient beaucoup moins. C'est pourquoi M"* Jaubert,sa mar^ raine et sa confidente, l'avait baptisé : ie Prince phos' phore de cœur uoiant.

Encore s'il n'avait eu que cette passion effrénée des amours tes. Tant d'autres l'ont eue, qui n'en

atteignir. ^ moins l'exlrérae vieillesse ! Mais c'est que, de très bonne heure, il prit l'habitude de se délasser des femmes dans les bras de Bacchus. Oa ne

(i) Mémoires, t. I,p. 109.

^6 ALFIVED DE MLSSET

me dira pas, j'espère, que cette dépravation lui était venue « de l'ébranlement causé par la chute de l'Empire ,) — du « sentiment de malaise inexprimable qui fermentait alors dans tous les jeunes cœurs, de la misère insupportable que se sentirent, au fond de l'âme, tous les jeunes gens condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui !... » Je connais cette antienne, pour l'avoir lue dans la Confession d'un Enfant du 5/éc/e,dans Stendhal etdans quelques autres écrivains de la Restauration, mais je n'y crois qu'à moitié. En tout cas, on n'a jamais vu de coUé^'ien de seize ans parler de noyer son âme dans le punch cl la bière ! Cette mixture d'alcoolique trahirait plutôt à ir un vice héréditaire, car le sanjj, comme un i vie et de mort, charrie dans les veines de ceux qui en sont issus, jusqu'aux plus lointaines générations, toutes les immondices qu'on y a jetées. Musset le savait bien quand il s'écriait :

Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter son nremier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur de l'homme vicrc^e est un vase profond. Lorsque la première eau «|u'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense, et la lâche est au fond.

Mais d'où lui venait ce vice qu'il n'egsaya jamais de combattre, comme s'il avait eu conscience qu'il n'en pourrait jamais guérir? Si je cherche dans sa lignée paternelle, je ne vois qu'un de ses oncles, nommé Rodrigue Musset, qui ait été un fieffé libertin. Après avoir défroqué sous la Révolution et épousé une religieuse défroquée comme lui, ce Musset divorça d'avec sa religieuse et mena une vie de débauche à la

SES 0HIG1.N£S 4?

Bonnavenlure où il mourut, laissant dans le pays la réjiulaiion d'un ivroçnc. Mais ce cas est tout à fait exceptionnel et ne saurait nous servir d'argument, h moins que ce Rodri'j': ^' >set eiU, comme son neveu, liérilé de ce vice i ; . Aussi n'hésiterai-je pas,

-icliant quelle sentine était Florence sous les Mcdicis, "• vie mniaieiit à leur c< : ' '■ i, à

r jusqu'à l'ailiance des .V ^ tlle,

pour trouver la source du mal qui corrompit le san^ de Fantasio.

Paul (!.' 'îll— ■[ : ■ : ' ''!•::■ l.\\>U .' ■ ' MU* SOU

frère av;i:i IVunc (. "mi iii ;r;i <!•• ii i,. nce. Je

vais essayer de montrer à présent que, comme poète (i), il se ralt ilement à l'école de Kon-

sard et de Joachim u. .. .ay.

Et qu'on ne m'arrête pas sur ces prémices, en me (!■- iiit qu'il n'y a rien là que de très naturel, puisque \ iclor Huço, qui n'avait aucune consanguinité avec l'un ou l'autre de ces poètes, se réclama d'eux, en 1827, quand il entreprit sa réforme. — Je répondrais à ceux qui me feraient cette remarque qu'elle est plus spécieuse que juste, attendu que Victor Hugo n'enaprunta t^uère à l'école poétique de i55o que des formes ou des rythmes, sous l'influence visible du Tableau de Sainte-Beuve (2); que, comme éducation et comme esprit, il est avant tout le fils du xviii* siècle finissant,

(1) Je laisse de côté le prosaleur des Contes et des Nouvelles, des Comédies et Proverbes, qui, par son père, auteur d'une bonne bioçra- ])hie de Jean-Jacques, et par les Guyot-Desherbiers »e rattache éridemment au xvui* >it.x'le.

(a) Cf., à cet égard, le tome I de DOtre ouvrage sur Sainte-Benre.

/g ALFftED DJi MUSSET

c'est-à-dire de la Révolution, et que son véritable maître eu l'art d'écrire, celui dont il porta toute sa vie la livrée, en dépit des transformations de son style et des variations de ses idées, ne fut autre que Chateaubriand. , . j . j- -, 1 A - Je veux être Chateaubriand ou rien, disait-il à

l'â^ede quinze ans. ^

Et pour être plus sur d'égaler un jour son modèle, il commençait par marcher dans son ombre.

En 1819, il fondait le Conservateur littéraire aûn d'attirer sur lui l'attention du Conservateur polîtù/ue. — De 1820 à 1825, il dédiait à l'auteur du Génie du Christianisme quelques-unes de ses plus belles odes (i). — En 1828, la Muse française, dont il était devenu tout de suite le principal rédacteur, se mettait si bien à la remorque de Chateaubriand qu'elle amenait son pavillon et cessait de paraître, au lendemain de sa chute ministérielle (juin 182^). Ce n'est qu'eu i83o, toujours sous l'aiguillon de Sainte-Beuve, qui le dirigeait sans en avoir l'air, que Victor Hugo se sépara de son illustre patron, en abandonnant la cause perdue de la monarchie légitime.

Pendant ce temps-là que faisait Musset? 11 écrivait à Paul Foucher, trois mois avant la publication de Cromwell : « Je voudrais être Shakespeare I... » Il n'ajoutait pas : « ou rien », comme Victor Hugo, mais : « ou Schiller ». Cela seul, et le temps du verbe vouloir, que l'un emploie au présent et l'autre au conditionnel, suffirait à leur faire à tous deux une figure distincte. Victor Hugo, qui s'était mis en tête de tout renouveler, à un âge où il avait tout à apprendre, dit : « Je veuxl » — Musset, qui n'avait pas le

(i) Le Génie (juillet iSao). — Ode deuxième, livre II (juin iSaA)*

tempérament d'un réformateur et qui n'écrivait guère que pour s'amuser» dit : « Je voudrais. » Encore hésite-t-il entre Sliakespeare et Schiller, comme qui dirait, toutes [)ro{)()rtions gardées, entre Corneille et

Racine. Il commence par les lire tous les deux; afin de ne point faire de jaloux, il leur emprunte à chacun une épigraphe pour Don Paëz et les Marrons du feu. Mais comme le naturel finit toujours par l'emporter et

{ue bon sang ne ment point, il a vite fait son choix. Le xvie siècle est si passionnant, et ce diable de Shakespeare a tant df fantaisie! C'est par là que Musset se laissa prendre. Même quand il abandonnera le théâtre romantique pour marivauder tout à son aise, il ne cessera de mettre dans ses proverbes les plus français, comme le Caprice et le Chandelier^ la belle fantaisie anglaise de Shakespeare. Et c'est elle aussi qui fait le principal charme de ses poèmes lyriques ou dramatiques qui s'appellent Mardoche, Namonnay la Coupe et les lèvres, A quoi rêvent les jeunes filles^ etc., etc.

Mais il y avait autre chose que de la fantaisie shakespearienne dans les premiers poèmes de Musset. Il y avait, au regard de la prosodie, un métier, un art, une maîtrise qui lui étaient venus, non certes en dormant, quoiqu'il fût très doué, mais en lisant les poètes du XVI» siècle : Ronsard, du Bellay, Desportes, Mathurin Régnier, et les poèmes qu'eux-mêmes avaient lus, comme Amadis de Gaule, Pierre de Provence, Gérard de Nevers, etc. (i).

(i) M. Lucien Pinverl, dans sa belle étude sur Jacques Grévin, a remarqué qu'Alfred de Musset sVtait inspiré de la pièce de ce poète intitulée les Regrets de Charles d'Austriche empereur cinqaiesme de ce nom, dans la coœposilioa de Charles-Quint au monastère de Saint-

c ALFRED DB MUSSET

On aurait tort de croire, en effet, que les Contes d'Espaqne et d'Italie soient absolument tributaires de laSce de Cromweli et de celle des Etudes françaLes et étrangères qui formaient, dès 1828 le corps de doctrine de l'école romantique. Alfred de Musset s'en est inspiré sans doute et en a fait son profit, mais il est à la fois plus hardi et plus sage sur plus d un point S'il admet, par exemple, comme Emile Ueschamps le rejetourenjambement dans les versalexandrins et s'il en use et en abuse, il se sépare carrément de lui, quand, sous prétexte d'ordre lyrique, il reproche à André Ghénier de ne pas respecter le repos de la strophe et d'empiéter d'une strophe sur l'autre (i). Par contre, il n'attache qu'une importance secondaire à la richesse de la rime, et c'est évidemment Emile Deschamps qu'il vise quand il écrit à son oncle Desherbiers en lui envoyant son volume ;

« Tu verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les

Jast, qui figure parmi ses Œuvres posthumes. Il «l certain que ces deux vers de Musset :

G terre, reçois-moi, car je te rends ma cendre. Je vins nu de ton sein, nu je vais redescendre, sont imités de ceux qui terminent la pièce d^ CrMn- smlrmenf où M Lucien Pinvcrl se trompe, c'est quund il ^ <

Reqrets de Charles V. par J. du Bellay, qu.

lus aussi, sont de i5Co. On sait cffoctivemenl «juc .). au iJ< . t

le I" janvier de celte année.

(i) Ainsi dans Mardorhe :

i.,es Muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu'il tit rimer idée avec fàcbce,

Ul On le lisait.

Hier, un de mes amis, se trouvanl à souper Auprès d'une duchesse, eut soin de se lrom[)er

xvm

De verre.

8C8 ORtOINKS 5l

faisant, et sais à quoi m'en tenir sur leur complo, mais il était important de se •' " ; nor de cette école rinif'i/se, qui a voulu recon> <l ne s'est adressée

«{u'à la forme, croyant rebâtir en repUlrant. »

Que disait Kniilc I)<'s ' ?

« C'est le mui.ie tif acation que suit l'école

actuelle, qui a repris aussi à nos anciens poètes cette rir!; ■-•l'îi-L'^ante de rimes, trop I sle<lernier

^;. le; ciii la rime est le trait c. ^. j»ie de notre

;> ' sie ; il faut qu'elle soit une parure, pour n'avoir pas l'air d'une chaîne, et des vers rimes A peu près sont comme des vers qui auraient presque la mesure, w

Descliamps confondait sans le vouloir le rythme et \-\ rime, qui sont deux choses très dilTérentes. Certes,

^ ! r 1 :, ; , -: . . tort de traiter la rime

cet de n'y voir qu'un

on qui fait écho ; mais c'était là le moindre défaut de

' irs vers incolores; ils péchaient la mo-

jnie du rythme, qui les cou[tait i éjçales.

Et voilà pourquoi Musset, en digne fils du xvi« siècle, attachait plus d'importance au rythme (i) qu'à la rime.

« Quand je dy que la rythme doit être riche, écrivait ■loachim du Hellay dans la Défense et Illustration de ia /«/iy//r/nz/jiOt««.je n'entends qu'elle soitconlrainte et semblable à celle d'aucuns, qui pensent avoir fait un g^rand chef-d'œuvre en françois, quand ils ontrymé un imminrnt et un émincnt, un misérirordieuseinent et un mélodieusement y et autres de semblable farine,

(i) € Quant auv rvtlun^-i hris.'.; ilf< \-,t< .'criv -lii-il ;. <on ODcle dans

la lettre que j'ai ,t pas dans ce

qu'on peut appti. ;es sentiments

Il des actions. Je crom qu ik doiveut cLre rare» dans le reste. Cepen-

iaiit llacioe en faisait usage. >

ALFHED DX MUSS&T

encore qu'il n'y ait sens ou raison qui vaille ; mais la rythme de notre poëte, sera volontaire, non forcée ; receue, non appelée; propre, non aliène ; naturelle, non adoptive; bref, elle sera telle que levers, tombant en icelle, ne contentera moins l'oreille qu'une bien harmonieuse musique tombant en un bon et parfait accord (i). »

Sur ce point donc, malgré ses néi^li^ences voulues, le jeune poète des Contes d'Esparf ne et d'Italie était beaucoup plus près de la vraie doctrine que ses camarades de i83o.

Il disait encore àsononcle — et c'est heureux qu'on nous ait conservé cette lettre, car il achève de s'y peindre au naturel :

«Je te demande jjrâce pour des phrases contournées; je m'en crois revenu... Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails, car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai plus d'une fois encore (2). »

Il me semble entendre Joachim du Bellay, qui, lui aussi, eut plus d'une manière, plaider pour les traducteurs après avoir fulminé contre eux, ou bien encore faire le procès des pétrarquistes après avoir pétrarquisé l'un des premiers. — Les poètes de l'Ame et du sentiment, ceux qui ne chantent que lorsqu'ils sont inspirés, ne devraient jamais s'embarrasser de théories, parce qu'ils sont naturellement enclins à passer par-dessus toutes les règles. N'est-ce pas Lamartine qui écrivait une fois à Victor Hugo que la ^çrammaire n'était point faite pour eux ?

Voici une anecdote qui nous permettra de pénétrer

(i) Cf. notre édition de la Défense, i vol. in-i8, librairie Sansot et C'». (a) Lettre du mois de janvier i83o.

8B8 OniOINES

le secret de la méthode de travail d'Alfred de Musset. Jercmprunleaux Soiwenirss'i précieux de M. Le^ouvé.

Un jour qu'ils s'étaient rencontrés au Palais-Royal, pendant les répétitions d'Adrienne Lecouvrenr^ la conversation ayant passé d'Adrienne à Scribe, Musset dit à Lcgouvé :

« Je place Scribe très haut, mais il a un défaut, il ne .'•' '" ' jamais contre lui-nu- me. — Que voulez-vous <ii ^ ; là ? — Je veux dire que quand Scribe commence une pièce, un acte, ou une scène, il sait touio'jrs d'où il part, par où il passe, etoù il arrive. De là sans doute M// mérite de ligne droite qui donne grande solidité à ce qu'il écrit. Mais de là aussi un manque de souplesse et d'imprévu. 11 est trop log^ique; il ne perd lamais la tôle. Moi, au contraire, au courant d'une scène ou d'un morceau de poésie, il m'arrivc tout à coup de chann-er de route, de culbuter mon propre plan, de me retourner contre mon personnap^e préféré, et de le faire battre par son interlocuteur... J'étais parti pour Madrid et je vais à Conslantinople (i). »

Telle est la cause, une des causes au moins, du charme particulier du gt^nie d'Alfred de Musset. Peu de poètes possédèrent ce charme au même degré que lui, et pourmapart je n'en vois qu'un au xvi» siècle, qui me procure le même plaisir avec les mômes qualités et les mémos défauts, c'est Joachim du Bellay. — Joachim ne perdjamaisla tôle, étantbien trop latin pourdéraisonnerde la sorte, mais il a de l'imprévu dans les mots et dans les idées, et l'on sent qu'il chante d'abord pour lui. Ils ont môme cela de commun tous les deux, Musset et lui, qu'ils ont horreur de la foule et se moquent de ses applaudissements. Joachim se contente de l'estime

(i) Souoenirt deLegouvc, t. I, p. ioq.

de SCS pairs; Musset, qui est né auteur dramatique, ne conçoit le spectacle que dans un fauteuil.

Je ne me suis pas fait écrivain politique N'étant pas amoureux de la place publique : D'ailleurs, il n'entre pas dans mes prétentions, D'être l'homme du siècle et de ses passions. C'est un triste métier que de suivtc la foule El de vouloir crier plus fort que les meneurs, Pendant qu'on se raccroche au m.-uUeau des traineurs. On est toujours à sec quand le fleuve sVcoule. Que de sens aujourd'hui chantent la lilierté, Comme ils chantaient les rois, ou l'homme de Brumaire 1 Que de fçens vont se pendre au levier j)opulaire. Pour relever le dieu (ju'ils avaient souffietc ! On peut traiter cela du heau nom de rouerie. Dire que c'est le monde et qu'il faut qu'on en rie. C'est peut-être un métier charmant, mais tel qu'il est. Si vous le trouvez heau, moi je le trouve laid. Je n'ai jamais chanlc ni la paix ni la guerre ; Si mon siècle se trompe, il ne m'importe pçuère : Tant mieux s'il a raison, et tant pis s'il a tort ; Pourvu qu'on dorme encore au milieu du tapage, C'est tout ce qu'il me faut, et je ne crains pas l'âife Où les opinions deviennent un remord (i).

N'allez pas croire cependant que Musset se désintéresse de la chose publique. Lamartine l'a cru sur la foi de ces vers et de quelques autres encore plus légers :

Etre rou^e ce soir, blanc demain ; ma foi, non.

Mais Lamartines'est trompé, et Paul de Musset s'est chargé de relever son erreur. Il a beau préférer les baisers de Ninclte et de Ninon à la politique, Alfred sait faire son devoir de citoyen tout comme un autre. La preuve en est que, de loin en loin, il lui arrive d'aller coucher i\ l'holel des Haricots pour avoir oublié, entre deux verres d'absinthe, deux tilles ou deux

(i) La Coupe et les lèvre».

SES OI\taiNES 55

rimes, l'heure de la pntrotiille comme garde national. Il esl m(?rae cocardior dans les grandes occasions. Et je me demande où M. Leg'ouvé a pris qu'il manquait de patriotisme (i). Qu'il ne l'ait jamais affiché, je le crois sans peine. Il n'était pas de ces chauvins qui, h's soirs de Charles V7, chantaient à plein gosier, au parterre de l'Opéra, le refrain démodé aujourd'hui :

( ' jamais en France,

J > ' relouera !

Mais, en i84o, lors de la coalition anglaise contre notre pays, il partagea la colère de tous les vrais patriotes, et quoiqu'il fût très lié avec le duc d'Orléans, peut-être même à cause de cela, son frère raconte que, le jour où le dénouement honteux,grâce àlaji' ' ' ' ' '* ' . se trouva consommé»

ils'"' ^ :« Ce règne dure trop

longtemps (a) ! "

On n'est [)as le pclil-neveu de Jeanne d'Arc pour rien (3), et Musset avait certainement Iti Vllynine au roij sur la prise de Calais y par J. du Bellay, et son Exécration sur t Angleterre :

(t) «... Je vais plus loin, dil-tl eo parlant de Musset daos ses SOUO0-

;«,-, fi,.r.,, .,.!.. ..!.,, I, ,v»;., f,,,-- ,i'.,,, ,1... ,.,.o,,,i^ „. .•.)..-,.!. ^>.,t;.^^Q(g

.•■ité,

1 . . , as!»

(a; .N}ii!>M.-l i: .'Je serais bien ea

peine de le ilir -,00 il r avait de !n

raocane d' i-q de -

<iue le ro: . ed iui av

l'atteutatde >.• .. ir- .k- I".i ir . •.viiv

en uiille! ■ d:t I . ;: .-1 .1 iiose.

lit, en effet, le ru. ,.. „.. ^^.o'.r, cj:;i;ji: ic d.i;iU an

jour de Heredia au t&ar Nicolas, que

... le poète seul peut tutoyer les rois. (3) Se souvenir à ce propos qu'il avait entrepris, i une date incertaine, un poème sur Jeanne d'Arc, dont son frère a public un coart fragment dans ses Œuvres pottnume*.

Mânes, ombres, esprits, et si ranliquité

A donné d'autres noms à votre déité,

Erebe, Phlegcton, Styx, Acheron, poc\-te.

Le Chaos et la Nuict, et tout ce qui habile

A la gueule d'Enfer, la Rage, la Fufeur,

Et tout ce qui est plein d'une éternelle horreur,

Afin que vous mettiez une peur, une fuite

Et tout ce que la Peur traîne encor à sa suite,

Aux Anglois, en leur Roine, en tous les ennemis

Qui contre les François en armes se sont mis ;

Et afin que les forts, les villes, les villages,

Les temples, les maisons, les sexes et les aages,

De ceux-là que j'entens, vous soyent à cesle fois

Par toutes maudissons et exécrables lois,

Vouez et consacrez, je les consacre et voue,

Et du vœu que je fais, la France m'en advoue.

Je les consacre donc pour le bien de mon Roy,

Pour tous ses alliez, pour la France et pour moy :

Afin que tout le mal, l'orage, la tempeslc,

Qui nous peut menasscr, tombe dessus leur leste :

Que nous demeurions saufs, nos femmes, nos cnfans,

Que nous en retournions vainqueurs et triomphans,

Et chargez de butin, et que nostre victoire

Soit pour jamais sacrée au temple de Mémoire.

Qu'Angleterre, et sa Royne, et tous ses alliez

Ayant les bras au dos honteuscmenl liez,

Marchant la teste bas, prisonniers de mon Prince :

Que tributaire soit à jamais leur province.

Et régnent à jamais nos enfans et nepveux

Sur les fils de leurs fils, et ceux qui naistronl d'eux (I).

Mais où le patriotisme de Musset éclata aux yeux de tous, ce fut, en i84i, dans le Rhin oUemand. On connaît l'origine de celle chanson :

«Le i*'"janvier i84i,dit Paul de Musset, nous déjeunions en famille ; on apporta la livraison de la /iriuie des Deux Mondes qui contenait la chanson de Becker et la Marseillaise de la Pa/x. Alfred de Musset, voyai)t des vers de Lamartine au sommaire, courut d'abord à cette page de la brochure. En lisant les six couplets

(i) Recueil de poésie .

SES ontGiNss 57

de Becker, dans lesquels, en si peu de mots, se trouvaient tant d'insultes à la France, il fronça quelque peu le sourcil; mais, en prenant lecture de la réponse, il le fronça bien davantage. Sans doute, il aurait approuvé le sentiment qui avait inspire la Marseillaise de la Paiar^ si ce morceau eût paru isolément. Convier tous les hommes à se donner la main, sans distinction de races, de noms et de frontières, rien de plus lég-ilime; cette thèse philosophique en valait bien une autre ; mais répondre aune provocation insolente en tendant les mains au provocateur, c'était mal choisir le moment. Alfred de Musset comprit la chose ainsi, et, comme la Marseillaise de la pai.r ne ré[iondaitpas, scion lui, à la chanson de Becker, l'envie le prit de faire la réponse. A mesure que nous en causions, tout en déjeunant, son visage s'animait, le feu lui montait aux oreilles ; enfin il donna un coup de poins^sur la table, rentra dans sa chambre et s'y enferma. Deux heures après il eo sortit pour nous réciter le /{/lin allemand (i). »

(i) Biographie d'Alfred de .Vus$ct. p. s68.

O n'rst pas tout h fait ainsi que M»* de (lirsrdin a raconté la chose:

L« f> Miin »S4i, /* Rhin allemand paraiiiKait dans la Presse, en "î • dans la /' i'arit, cl M»* de Girardin, par la

I ;e de Lau ; pr«fc<fder cette pièce du cotnmen-

ivoir lu la .Varteil laite de la Paix devant an auditoire <; • trouvaient Th<'""l'nc r.nnti^r «rt Alfred de Musset, elle dit:

beau, mais c>~ \ J'aurais voulu qu'on dît des

i' tzréables à ce m r< Nous autres femmes nous

X ^ rien à ces beaux «euiiaiciite humanitaires ; nous sommes, ea

I "i. or^eilleuses. vindicatives, passionnées, jalouses; c'est là

noire V. nous ne saurions y renoncer, pour ma part je pro-

fesse ■ national féroce, j'en conviens, j'ai le prejuçc de la

palrir aime à répondre i cet Allemand des vers cruels. —

iMoi a;; i Alfred de Musset.

« Fi • c vile, reprirent en choear tons les assistants. — Venez

sur la terrasse, nous allons tous enfermer dans le jardin; nous toos donnons un quart d'heure.

« On ferma la porte du salon derrière loi, et le jeune poète alla se

58 ALFlîED DE MUSSET

Et quand cette chanson railleuse et si française eut paru dans la Presse et la Revue de Paris, elle courut partout comme un cri de srnerre et fit vibrer toutes les âmes, à commencer par le duc d'Orléans, qui m envoj'a, sous main, ses compliments à l'auteur (i) m.

Je reviens à Joaclùm du Bellay, car je n'ai pas Uni de les comparer l'un à l'autre.

On a dit que le vers de Musset était un vers-dandy. On pourrait dire de celui de J. du Bellay que c'était un vers-g-entilhomme, ce qui dans l'espèce est la même chose. Ils ont, en effet, la même tournure, le même néo^lis^é, la même élétrance et par endroits les mêmes cris (2). Cela frappe surtout dans le sonnet, où Musset

Ijronaener dans le jardin. On lui avait donné ce qu'il fallait pour travailer, — dn papier, des plumes et de l'encre? Ki donc! on lui avait donné deux cigares. Au bout d'un quart d'heure, il frap|>a à la porte, on lui ouvrit : les cigares étaient consomnK-s, les vers réunis, les voici. ï

Celte anecdote est vraiment amusante ; par niaitiiur elle est démentie par M'"» de Girurdin elle-même qui s'est tout bonnement moquée du public en la mettant en circulation. Voici, en efTet, ce qu'elle écrivait à Lamartine, le a juin j84t, c'est-à-dire quatre jours avant :

« Je ne comprends pas que, si malade et deï.oIé, vous ayez encore des inspirations si admirables; ces vers qui me doso!<Mit sont bien beaux. Je les ai relus ce malin avec Théophile Gautier. 11 en était enchanté, et ce soir j'ai vu Altred de Musset qui les savait par cœur.// m'en a apporté de très jolis sur le même sujet. Ils sont railleurs et insolents. Lui, m'a priée de les publier; lui, me les a donnes pour lu Presse. 11 ne devinait pas tout le chagrin qu'il me faisait en me les apportant... ■ {Uttres à Lamartine, p. i8j.)

Conclusion : si, le a juin, Musset avait apporté les vers du Rhin allemand à M"'« deGirardin, il ne pouvait pas les improviser chez elle le A ou le 5, dans les circonstances qu'on vient de lire. Fiez-vous donc, après cela, aux Letlr.'s parisiennes du Vicoinlc de Lauaay I

(il Biograuhie d'Alfred de Musset, p. aG8.

(2) Exemple : voici des vers de J. du Bellay :

Si les larmes servaient de remède au malheur !

8K9 ORtGIMCS 5g

se serait surpassé, s'il l'avait cultivé à loisir. De tous ! ' <lu XIX* siècle, il est le seul

'. ^ poème le tour vif cl leste

qu'il a sous la plume du vieux poète ant^evin. Sainte» lîtMive qui le n»<;laura, en le voyant t 'le nos

dtnix grands lyriques (i), l'a traité à i.i ;..„.. ère des Iakistes. Ily a mis une âme malade, un sentiment presque toujours triste ou douloureux. Musset, lui, n'a guère fait qu'un sonnet à proprement parler méditatif et qui rappelle la manière d'Arvers. C'est celui qui commence ainsi :

Se voir le plus possible et s'aimer seulemenL

Tous les autres sont pimpants, léj^ers, railleurs et vont d'une telle allure — même quand ils contiennent une pointe de mélancolie — qu'ds paraissent n'avoir pas le nombre de vers voolu. Et comme rythme ils sont d'une variété, d'une souplesse étonnantes. De

Praoec, mirt des arts, des armes et des lois. Ta m'as nourri longtemps du lait de ta oiamd!r. Ores, comme un ain>eaa que sa nourrice »[>' Je remplis de loo nom, les antres et les bc

{LeM iiejrcis.) En Toici maintenant d'Alfred de Musset :

Les moissons pour mûrir ont besoin de ros^.

Pour vivre et pour sentir l'bomme a besoin de plears.

[La Nait d'octobre.)

Grèce, ô mère des arts,* terre d'idolâtrie...

{Les Vaeax atérila.) France, 6 mon beau pays ! j'ai de plus d'un outrage OfTensé ton céleste, harmonieux lant'açc. Idiome de l'amour, si doux qu'à le [i^rier

Tr- '■ snr la lèrre en trarrieru un sourire...

M -i aïeux, ma nourrice cl ma ra<rc,

Mf ; : ;.eras-tu"? Serai-je dij^Tic encor

De faire sous mes doicrts vibrer la harpe d'or?

[Les Secrètes pensées de Rafaël.) (i\ Il est remarquable, en effet, que Lamartine et Victor Hugo n'ont Jamais fait de sonnets.

IIeredia,qui n'aimait pas Musset le Irouvant trop facile, n'admettait pas la fantaisie dans la disposition des vers du dernier tercet. Comme la plupart des poètes du xvi« siècle, Joachim en tôle, il faisait rimer tantôt le deuxième vers et tantôt le troisième avec le dernier du premier tercet (i). Musset, qui ne pouvait se plier à aucune règle, s'amusait parfois, à 1 imitation de Pétrarque, à faire ses tercets sur deux rimes (2) ou à leur mettre la tète en bas, comme dans le sonnet qu'il dédia au roi après l'attentat de Meunier ;

Mais sois prudent, Philippe, et songe à la patrie. Ta pensée est son bien, ton corps son bouclier. Sur toi, comme sur elle, il est temps de veiller. Ferme un immense abîme et conserve la vie. Défendons-nous ensemble, et laissons-nous le temps De vieillir, toi pour nous, et nous pour tes enfants.

Cette note grave, s'écliappant d'un si petit cadre, va nous servir de transition pour étudier la seconde manière de Musset, car il en eut deux, tout comme Joachim. J'ajouterai qu'ils en changèrent l'un et l'autre sous l'empire des mêmes circonstances, et que c'est par là qu'ils se ressemblent comme deux frères.

Dans la première manière ils étaient tous deux purement livresques. L'Olive et les Contes d'Espagne et d'Italie n'étaient que des imitations plus ou moins réussies des poètes italiens de l'école de Pétrarque et

(1) Exemple :

Pourquoi donc, de quel droit, le connaissant à peine,

Est-ce que jem'arrôle et ne puis faire un pas.

Apprenant que sa flile est morte dans ses bras?

Je ne sais. — Dieu le sait! Dans la pauvre ûme humaine,

La meilleure penstie est toujours iuccrtame,

Mais une larme coule et ne se trompe pas.

(Sonnet à Régnier sur la mort de sa filIc. ) (a) Encore Joachim ne s'est-il assujetti à cette sorte de règle que postérieurement au recueil de l'Olive.

SK8 oniaiNM Oi

de la Renaissance. Mais dès qu'ils passèrent les monts pour aller, celui-ci à Rome, et celui-là à Venise, la source cachée qui était en eux jaillit en vers admirables et qui ne devaient rien à personne. Il semble que Musset avait prévu ce ! le quand il disait, en

i832, à son ami Edou.: i :

Tu te frappais le front en lisant T>nrr.arLine, Edodnrd, tu pAli-^ tr iiiaudU;

Le frisson Ir :i;-.'i \ inc,

T*é[) . L la nuit î

Ah ! fmppefoî !e rrrur, c'est U qu'est le géaie. la souffrance et l'amour ; r!tt désert de la vie,

:ic

Qu;ii : ont quelque jour.

Peut^tre à ton insu dê.)à hoiiillnnncnt-elles. Ces laves du \ " ' "île tes yeux

Tu p.-irliras I s,

Toi qui :

Lorsque tu V s les cieux.

Ah ! tu sauras alors ce que vaut la paresse i

Sur ! — : :.. - -rjras revenir.

Edu oncorsans tristesse,

1 LUI i < r ;i";i:ii->^c., .

Ah ! ne les fr , ils n'auraient qu'à s'ouvrir !

On connaît les deux sentiments qui, sur le cœur de Joachim et de Musset, jouèrent le rôle décisif de la baguette de Moïse. Chez le premier, ce fut le regret de la patrie absente ; chez le second, le tourment, la folie de l'amour. La Lettre à Lamartine et tes Nuits sont incontestablement les filles naturelles àes Regrets, augmentés des Méditations, qui en sont le prolongement. A partir de 1834, le vers de Musset, de brisé à l'excès qu'il était jusque-là, remplit sa mesure d'un

Oa ALFRED DE MUSSET

seul jet et, tout en gardant sa couleur romantique, atteio-nit la perfection de la forme racinienne. Je dis bien racinienne. Car J. du Bellay n'est, en somme, qu'un Racine avant la lettre, comme Lamartine, suivant l'heureuse expression de Victor Hujjo,n'est qu'un Racine réussi.

Voilà ce que personne n'avait encore remarqué. Et je n'ai pas tout dit. Alfred de Musset, pour qui l'observe attentivement, offre encore plus d'un point de ressemblance avec Joachim du Bellay. Ils ont beau rire et se moquer, leur vrai fonds poétique à tous les deux est plutôt sentimental, aussi n'est-ce qu'exceptionnellement et par occasion qu'ils font vibrer la corde satirique. Joachim n'a g-uère fait que deux satires dans sa vie, encore ne les a-t-on publiées de son vivant que sous le voile de l'anonyme. La première, qui fut le Poète Courtisan, était pour venger Ronsard et la Pléiade des sarcasmes de Mellin de Saint-Cielays. La seconde, qui avait pour litre Sur un nouveau mot/en de /aire son profit de l'étude des lettres, était la traduction pure et simple d'une épître latine où Turnèbe dénonçait l'imposture de Pierre Paschal. Je laisse de côté les sonnets des Regrets qui visent la Cour de Rome, parce que là c'est le chagrin qui le rend si morose, et que, dans ces petits tableaux pris sur le vif, la satire ne contient aucune offense personnelle. — Alfred de Musset, lui non plus, n'a aucun goût pour la satire, où cependant il eût excellé, s'il l'avait voulu. En 1842, lorsqu'il eut publié son Epître sur la paresse et le morceau intitulé Après une lecture, son ami Tatlet lui écrivit pour l'engager à suivre cette veine qui venait de lui procurer deux succès éclatants. 11 lui répondit :

SCS ofUttOfEs 63

■,» critique, . ..cr, aire ccuutcr.

. smw criMn»4? ei «ans envie, Loi-

An ' :é8,

^»rvc I

Le Uctfuùl que j ca ai m'cu ùlcrail le- '

Et puisque nous sommes en veine de comparaisons, ne quittons pas du Bellay et Musset sans montrer tout ce qu'ils avaient de commun par ailleurs. Ceux qui ont fréquenté le poète de fioiia s'accordent i reconnaître qu'il n'avait qu'une iierlé : non pas celle de son talent, dont il faisait peu de cas dans la conversation, mais celle de son nom, de son blason, de ses ancêtres, quoiqu'il eût pu dire avec Alfred de Vigny ;

Dans le caveau des miens pIooff«ant me» pas nocturnes.

J'ai <■ "" • loi.

J'oti leurs urnes

' Il liciccûdre ;

•uoi (i).

(t\ San? dnntp. Hit d'Alloo Shie eo ces SHmoirtt (t. I. p. 109),

iesa valcar. mais je n'ai pas conna d'auteur

ti à se produire, à faire moatre de ses oiivra-

-•- "squr chaque jour, il ne m'avait

ji;;, . ement, comme il s'était retiré

«Il a!lr chez lui avecTatict, il nous

lut i;;i"' ! s un fauteail. D<* cette modestie

liitiraii •. t exempt de vanité? Rien ne serait

moins exact. 11 y .< .00. Sa vanité était personnelle, et

Dobi1iair«* » O t' - nfinné par M»' Allan. (Voir, au

t. 11, " comédienne.) — Et je remar-

que Je pour achever de çucrir du

mal uc »<ni>(.-. Il se ui m^Liiic .1 i uuiel SOUS Ic Dom de V'icomte de Musset. (Clouard, Documents inédits sur Alfred de Musset, p. 77.)

<>4 ALFRED DE MUSSKT

Joachim du Bellay aussi avait cette insouciance et cette fierté. Il avait beau avoir pris pour devise : Cœlo Musa beat, et chanter son « los » à la mode du temps, il aurait donné volontiers toute sa gloire pour les lauriers diplomatiques du cardinal et les lauriers militaires du grand Langey, ses cousins.

Cet orgueil du nom les rendait quelquefois très désagréables dans leurs rapports avec leurs camarades.

— Vous êtes comte et pair de France, disait un jour Alfred de Musset à d'Alton-Shée ; pourtant je parie que vous êtes moins ancien gentilhomme que moi (i) !

Et quand Alfred Tattet quitta Paris pour aller s'enterrer à Fontainebleau, on sait en quels termes le poète lui fit ses adieux :

Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir !

Quelquefois seulement près de votre maîtresse, Souvenez-vous d'un cœur qui prouva sa noblesse Mieux que l'éperoier d'or dont son casque est armé.

Cela ne les empêchait pas d'être très dévoués et très fidèles à leurs amis et à leurs protecteurs (2). Au nombre de ces derniers, mais avant tout autre, ils comptaient et faisaient passer, du Bellay — la princesse Marguerite. Alfred de Musset — le duc d'Orléans. Leur perle inattendue leur arracha les mêmes larmes et le même gémissement. Quand Marguerite partit pour la Savoie à la suite de son mariage,

(i) Mémoires de d'Alton-Shée, t. I, p. 109.

(a) Tout ce que j'ay de bon, tout ce qu'en moy je prise, C'est d'estre comme loy, sans fraude et sans feintise, D'estre bon compagnon, d'estre à la bonne foy, Et d'eslre, mon Ronsard, demy-sourd comme toy. (J. du Bellay ; Hymne de la turdité.)

SES ORIGINKS 65

Joachim écrivit à Jean de Morel, son confident de toutes les heures :

« Le déparlement de ma Dame m'a tellement étonné et fait perdre le cœur que je me suis délibéré de ne jamais plus retenter la fortune, mais abdere me in secessnni aiiqueniy avec cette brave devise pour toute consolation : spes etfortuna valete ! »

Après la mort trag-ique du duc d'Orléans, Musset, qui s'était lié avec lui sur les bancs du collège, dit à son frère Paul :

« Le sort ne veut pas que notre pauvre France ait un jour d'avenir. Quant au mien, il n'existe plus. Je ne vois devant moi qu'ennui et tristesse; je n'ai plus qu'à souiiaiter de m'en aller le plus tôt possible, o

Est-ce tout? Pas encore. Ouvrez les Jeux rustiques de Joachim du Bellay, vous y trouverez deux pièces charmantes, deux épitaphes pour un chien et pour un chat. Joachim adorait les bêles et les excusait, disant à Olivier de Magny:

Nous-mêmes hommes

Parfaits de tous points nous ne sommes.

Musset adorait aussi les chats et les chiens. M"» Marteliel, son ancienne gouvernante, nous a conté l'histoire amusante de son petit chien Marzo, — et son frère comment il battit le froid longtemps à Tattel parce qu'il s'était débarrassé sans pitié d'un vieux chien qui l'incommodait (i). Un jour que Rachel l'avait gardé à dîner, il écrivait au statuaire Barre, son ami :

« J'ai ébauché une belle petite chatte. J'ai employé d'abord un couperet de cuisine, puis mes mains, puis vos petits bâtons. J'ai tout lieu de croire que vous

(i) Biographie (T Alfred de Masset, p. 346.

66 ALFBED DE MlfSSKT

serez satisfait, mais dans ce moment-ci mon idéal a un torticolis et une fluxion. Venez donc voir ça (i). » Enfin, détail piiysiolo^ique que je n'aurai garde de passer sous silence, Musset mourut à quarante-sept ans, afflig-é de la surdité qui rendit si amers ei si tristes les derniers jours de J. du Bellav. D'où leur était venue cette infirmité? De l'abus de la femme et du vin. Joechim, qui en ressentit les iprcmiers effets à Rome, avait dû recevoir un coup de pit^d de V^nus — dans le lit de Faustine ou d'une autre. Quant é. Musset, qui toute sa vie courtisa la brune et la blonde, le dieu Bacchus futicertainement pour quelque chose dans la paresse de son oreille. Mais qu'importe! Ils n'en demeureront pas moins, l'un comuoe l'autre, les poètes les plus français de leur siècle. — «J'ai l'esprit français, je le sens! ))rK{)pelez-vou8 cette phrase de P'antasio dans sa leltre-matrice à Paul Foucher. Gela prouve qu'il se connaissait déjà à dix-sept ans, car évidemment il prenait ce mot dans ses deux acceptions. Sans compter que les siècles vraiment français sont précisément ceux auxquels il se rattache : le seizième et le dix-huitième. L'autre, celui qui porte le nom de Louis XIV, fera toujours exception par sa solennité dans notre littérature, l'esprit français n'étant en soi rien moins que solennel. Il s'est pourtant rencontré un homme de <^énie pour nier le génie d'Alfred de Musset. Je m'empresse d'ajouter que cet homme-là fut le roi des jaloux. M. Legouvé raconte en ses Souvenirs que Victor Hugo lui dit un jour :

« Vous mettez Alfred de Musset trop haut. C'est un de ces artistes éphémères avec qui la gloire n'a rien

(i) Lettre inédite.

SES oniot.xes ((7

à faire, et dont la réputation n'est qu'un caprice de la mode (i) ! »

Caprice de la mode! roilà qui est vite dit. Quel est le çrand artiste qui n'ait été plus ou moins porté sur sesaiies, i un moment quelconque de sa vie i La mode ne s'empara de Musset que sur le tard, quand aa réputation était consacrée dans le monde des lettrée. Pendant lons^lemps sa renommée ne dépassa c^uère les relations de l'anci. ' iclc; il n'était connu en dehors que par les c<mi e la Ballade à la lune.

Cest le théâtre qui lui donna la jurande célébrité, mni presque toutes ses comédiM étaient im*

prii . ^ .:s plus de dix ans quand elles furent

mises à la scène, on ne peut pas lui reprocher d'avoir fait le moindre sacrifice à la mode. Le mot de Victor Hucro n'est donc pas juste. A présent, si j'en croyais certains racontars, Alfred de Musset n'aurait pas été plus juste envers Victor lluj^o qui, dans ce cas, lui aurait rendu tout simplement la monnaie de sa pi'"^-v

Un soir — c'est M"* de .lanzé qui rapporte • anecdote (3) — un soir qu'il avait dit je ne sais quelle poésie chez M°' de <':- - 'in, Victor Huço s'étant permis de lui faire tr ^ ^ observations sur des inversions un peu trop hardies et des rimes un peu trop faibles, Musset l'aurait fort mal pris et l'aurait arrêté court en lui disant :

« Assez! vous ne pouvez comprendre et sentir ce que je sens et je comprends. Sachez seulement une chose, c'est quedans cent ans on dira encore mes vers, aloi*s que les vôtres seront peut-être oubliés ! »

Je ne crois pas à cette anecdote, parce qu'elle prêle

(i) SoLcante ans de Soaoenira, t. I. p. no.

{*) Stade» et récits sar Alfred de Musset, p. 101.

Qii ALFRED DE MUSSET

à Musset un langage et une atlitude qui ne cadrent pas avec ce que nous savons de son caractère. Mais le mot serait-il vrai, que la postérité se chargerait d'en faire justice. Soixante ans se sont écoulés depuisqu'on prétend l'avoir entendu, elle a déjà mis chacun à sa place : Lamartine et Victor Hugo au premier rang, et immédiatement derrière eux Alfred de Musset, qui procède de l'un et de l'autre. Je ne sais pas ce que nos arrière-neveux penseront de lui, mais je doute qu'ils le mettent jamais sur la même ligne. Son théâtre aurait beau durer plus longtemps que celui d'Hugo, sa gloire de poêle ne balancera jamais la sienne, encore moins celle de Lamartine. Prenons dans chacun d'eux une pièce de vers inspirée par le même sentiment: /e Lac,la Tristesse dOlympio ei Souvenir. Toutes les trois nous parlent de la rapidité du temps, et de la fragilité des amours terrestres. Toutes les trois ne sont que la paraphrase éloquente, douloureuse et sublime de la parole de l'Ecclésiasle et de l'apostrophe de saint Jean Chrysostome ; « Vanité des vanités, tout n'est que vanité ! » Cependant il en est une qui l'emporte sur les autres et nous fait vibrer davantage et par la passion et par le cri :

Aimons donc ! aimons donc ! de l'heure fugitive,

Hàtons-nous, jouissons !

L'homme n'a pas de port, le temps n'a pas de rive :

Il coule et nous passons 1

Qui jamais, dans l'antiquité ou dans les temps modernes, tira de son âme de pareils accents ? On a donc eu cent fois raison de donner à Lamartine le surnom de divin. Quoique les poètes vraiment inspirés le soient tous à un degré quelconque, il l'est certainement plus que ses deux rivaux. Mais Alfred

SES OniGINBS

de Musset est aussi beaucoup plus humain que Lamartine et Hugo, et ce n'est pas un mince titre de gloire. Etre l'enfant du siècle où l'on a vécu, incarner, aux yeux de tous, les faiblesses de la chair et de l'esprit de deux ou trois générations,

Quel râve 1 et ce fut son destin.

Page 1