L'ARSENAL ET LE CÉNACLE
I. Alfred de Musset et Marie Nodier. — Elle met quelques vers de lui en musique. — Impression que fait sur Musset la rencontre de Lamartine à l'Arsenal. — Musset et Victor Hugo. ■ — Eugène Delacroix. — Ses rapports avec le poète de liolla et son frère. — Musset et Noire-Dame de Paris. — Comme quoi Victor Hugo n'avait jamais pris Musset au sérieux. — Leur brouille et leur réconciliaiion. — La candidature de Musset à l'Académie française. - Victor Hugo et le Prince-Président. — Après le coup d'Etat. — Une séance à l'Académie. — Un mot de Victor Hugo sur Musset. — Le Songe d'Auguste.
IL — Relations de .Musset avec Alfred de Vigny. — La petite cour de Vigny et la clauue d'Othello. — a Mon père in litteris ». — Musset chez Vi>,5ny. — Théorie de Hoffmann sur les boissons. — Comment fut composée la Coupe et les lèvres. — Les cousines d'Alfred de Vigny. — Un sonnet de Musset sur Chatterton. — ^'gny demande un tombeau pour lui au Préfet de la Seine. — Témoignage posthume de Sainte-Beuve.
III. — Un déjeuner chez Guuinguer, en i843. — Sonnets échanges entre Musset et Marie Nodier. — Une variante intéressante. — Le voyage de Ponlchartrain. — Vers inédits d'Alfred de Musset. — Sa Réponse à Charles Nodier.
C'est en 1828 qu'Alfred de Musset franchit pour la première fois le seuil de l'Arsenal, sous la conduite de Paul Foucher. Ce jçentil blondin, frais et rose, qui portait à peine ses dix-huit ans, séduisit tout le monde
L AHSBNAL BT LB CKMACLB 7 »
par ses airs d'éeolter en vacances, la franchise de ses veux bleus, la distinction; de ses manières el ses lalenls de diseur et de valaBtiF, — car c'étaîA Tevpsiahore qui conduiiuil It; chceiir des Muscs, dcn» le salon de Charles Nodier.
Ai je besoin de dire qu'Alfred d»' Miissel plut tout particuUèn" "•";•• ;« la tille de la inaiboii. Uulre que Marie était me à'^e que lui, elle poMédck en
propre quc>lr}ue^-ans de ses dons naturels. C'en était assez pour faire naître iminédiatcmeni enlre eux le sentimenl qui édala, lon^^teraps après, dans la jolie guirlande de sonnets que Ton trouvera un peu plu» loin. C< ' it Alfred a»Uiiii que Marie (ùk ouiriée pour lu des vers. Oa caoBatl les stances émaes.
dans lesquelles il la remercia, en td33, d'avoir mis en nuisique quelques pièces de SMi premier leeneil :
'" ' il est hfurrux, celui dont !a pensée
it de plaiNir, de doulinir ou d'amour) A j; !•• siEtir à la vùire u. ur.
Sou - voire âme un iiist..^ i .-Mtr;
Le rêve de son cœur un soir s'est arrêté,,
Ainsi qu't: ' 'n.sur le seuil enchanté
Du merv' :,»is tout peuple de féeries
Oà dans leurs voiles bloQcs dorment vos rêveries.
Qulmporte que hientùl, pour un autre oublie. De vos lèvres de pourpre il se soit enrôlé Comme l'oiseau léiçer s'euvole après l'orage?
Lors^iu'il a repassé le seuil mystérieux, Vos lèvres l'ont duré, dans leur divin langage D*un sourire mélodieux.
Alfred de Musset habitait alors — je parle de iSaS, — chez ses parents, à Auleuil, et, tout en préparant son droit et sa médecine, il suivait des cours de musique et de dessin. Mais la Muse, qu'il courtisait en
m 2 ALFRED DE MUSSBT
secret, sous l'influence directe de Chénier et des poètes romantiques, l'eut bientôt dégoûté de la médecine et du droit, et l'accueil que reçut à l'Arsenal la lecture de ses essais poétiques (i; décida de sa vocation. Ce succès en aurait grisé plus d'un autre. Lui n'en devint que plus modeste et plus difficile pour luimême, et la rencontre de Lamartine dans le salon de Charles Nodier le plongeait chaque fois dans une admiration muette. Le grand poète s'en aperçut-il? On serait tenté de le croire quand on lit dans son Cours familier de littérature l'article qu'il lui consacra après sa mort. « C'était un beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou... Un front distrait plutôt que pensif; des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux flammes) ; une bouche très fine, indécise entre le sourire et la tristesse; une taille élevée et souple, qui semblait porter, en fléchissant déjà, le poids encore si léger de sa jeunesse, un silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de poètes, complétaient sa figure. »
Habituel, non. C'est Lamartine, encore un coup, qui l'intimidait ainsi. Et toute sa vie, môme après que la gloire en eut fait son émule, Musset éprouva je ne sais quel tremblement en sa présence. N'est-ce pas son frère Paul qui écrivait un jour au grand poète : « Lorsqu'il vous avait serré la main au palais de l'Institut, il revenait à la maison, le cœur content (2)? »
Victor Hugo, chez qui l'auteur de Mardoche était entré presque en même temps qu'à l'Arsenal, et sous
[i) La Prêtresse de Diane, Agnès et le Béve, qui parut dans le Pro~ vincial de Dijon, le 3i août i8a8.
{*) Voir le chapitre V de ce Tolume.
Charles Nodier d'après une lithographie do temps
l'arsknai. et lb cânaclk 73
les mêmes auspices, ne lui inspira jamais celte admiration religieuse. D'abord Hugo n'avait que huit ans de plus que lui, lainlis que Lamartine en avait vingt — différence considérable à tout âge. Ensuite, Hugo n'était pas encore, en 1828, consacré par un succès équivalent i\ celui des Méditations. Il n'avait publié que les Odes et Ballades et n'était que 1' « Enfant sublime ». Enfin, tout jeune qu'il était, Musset avait déjà en poésie des idées assez arrêtées pour n'être pas toujours d'accord avec le chef de l'École romantique et ses principaux lieutenants. Il avait beau, par instants forcer la note, cela sentait plus la gageure que la conviction et les principes. La preuve en est que, dès le mois de juillet i83o, il se dèhugotisait^ suivant l'expression de son père (i), et ne craignait pas d'écrire, dans les Secrètes pensées de Rafaël^c\ut Racine voisinait sur sa table avec Shakespeare et Boileau, — vérifiant ainsi la prophétie contenue dans sa lettre à Paul Foucher: « Qu'un homme de génie se présente, il renversera votre échafaudage et se rira de vos [)oétiques 1 »
Bref, Alfred de Musset était entré dans le cénacle de Joseph Delorme comme un moineau dans une cathédrale. Il en sortit de la même façon. Mais il ne rompit jamais entièrement avec ses anciens camarades et prenait encore plaisir i\ discuter avec eux, même après leur avoir faussé compagnie. C'est ainsi qu'il écrivait à son frère le 4 août i83i :
« J'ai rencontré Eugène Delacroix, un soir, en rentrant du spectacle ; nous avons causé peinture en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la sienne, jusqu'à deux heures du matin; nous ne pou-
(i) Lettre du ig septembre i83o à son amiCairol.
n^ ALFRED DB MUSSET
vions pas nous séparer (i). Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j'ai discuté de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodier
(i) Delacroixct Musset, tout en se fréquentant, n'avaient pas la même esthétique en matière d'art. /? j j • o • i-
Dans la Correspondance du premier, t. II, p. 67, éd. in-i8, je lia au bas d'une lettre de Delacroix à Phiiarètc Chasles, en date de i85i, celte note de Fhilarète : « Delacroix véhément en tout était incapable de comprenare l'admirable ffénie maladif d'Alfred de Musset. Il ne l'aimait pas. — « C'est un poète qui n'a pas de couleur, me dit-il un jour; il manie sa plume comme un burin; avec elle, il fait des entailles dans le cœur de l'homme et le tue en y faisant couler le corrosif de son âme empoisonnée. Moi.j'aime mieux les pinies béantes et la couleur vive du sang. » — Lorsque Musset se présenta à l'Académie, Eugène Delacroix s'imagina de me faire passer avant Musset. 11 s'adressa à son ami Sainte-Beuve qui, lui, me répondit par une lettre machiavélique. Eugène Delacroix fut consterne par l'habile et fine duplickc du fulur s<-nateur de Napoléon III. »
La dernière partie de cette note me remet en mémoire une lettre sans date de Delacroix à Paul de Musset, où il le remercie de lavoir recommandé à Faër pour l'Institut, • Sa voix, di.sait-ii, et bon nombre d'autres encore me seront nécessaires pour arriver là, si j'y arrive. Ce serç, je présume, pour vers soixante ans environ. » 11 ne se trompait. guère, puisqu'il ne fut admis à l'Institut qu'à l'acre de cinquante-huit ans. — Ainsi, vers le temps où Delacrui '■ ■ T.; ' :• la
candidature d'Alfred de .Musset à l'A l't
au contraire, se multipliait pour fauo ■ ..-.^w . la-
croix à l'Académie des Beaux-Arts l,,. Cela n"' ud
artiste d'exprimer, le 24 juin i85H, à Paul de V lea
vif de n'avoir pu, ù cause de son étst de sanlc. assister w. 1 enterrement d'Alfred. [Lellrei inèdilas, ayant fait partie du catalogue de la vente des aulOijr.iphes d' Alfred ^et Paul de Musset.)
Je reproduis dans le corps de ce volume le portrait présumé d'Alfred de Musset par Eug. Delacroix d'après le li' ' " ' "' ' ~n la possession de M. Stanislas Meunier. Je dis lus
doutes sérieux sur l'ideuiilo du poète. On s;u. .;.. .. .-.. - - - plutôt pâle et qu'il portait la barbe courte. L'homme qui a pose devant Delacroix, tout en ayant, je l-' reconnais, une vague et lointaine ressemblance avec AlPred . de Musset, a les cheveux et la barbe noirs comme jais, la barbe en collier très fournie, et renverse la tête eu
arrière, comme s'il posait pour une élude. — M. ^ nier
m'objecte que ce portrait est aédié par Delacroix « à 1 de
Musset ». Qu'il me permette de lui répondre que ii. ne
prouve rien. Je crois même que. sans elle, pfr^<onne, en ' ce
tableau, ne songerait à Alfred de Musset. De là mes dom 1 les
accroît encore, c'est le fait que ce portrait soit resté i;;nore jusqu'à ce jour, alors que l'on connaît tous les autres de Muaact, dont auciu cepeudant n'est signé d'un nom aussi illustre que celui de Delacroix. J^* le reproduis donc ici sous toutes réserves.
l'aRSDIAI. BT LB ciXACLS "jÔ
OU de chez Achille (Deveria), je discute tous le lonç des rues avec l'un ou avec l'autre. En somBOMMMis plus avancés ? En fera t-on un vers meilleur dans un poème, un trait meilleur dans un tableau? Chacun de nous a dans le ventre un certain son qu'il peut rendre comme un violon ou une clarinelle. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire sortir du grosier d'un merle la chanson du sansonnet. Ce qu'il faut à l'artiste ou au poète, c'est l'éinotion. Quand j'éprouve, en faisant un vers, un certain battement de cœur que je connais, je suis sûr que mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre (i). »
A ce compte»-là, il dut être satisfait de son second volume de vers, car son cœur v bal d'un bout à l'antre — et par endroits très violemment.
Cependant les camarades qu'il avait conviés à la lecture de iu Coupe et fes ièvres, de IVnmouna et de A f/uoi révent les jeunes Jî lies restèrent froids comme g^lace, ne comprenant rien au changement qui s'était opéré dans sa manière en si peu de temps. Il n'y eut que Sainte-Beuve à le défendre, et Sainte-Beuve avait plusieurs raisons pour cela : la première c'estqu'il avait deviné Musset avant tout autre (2) et qu'il était fier de ne pas s'être trompé ; la seconde, c'est qu'étant brouillé ou tout prêt de l'être avec Hu§^o,il n'était pas fâché de jeter celle pierre descandale dans son jardin.
Mais Victor IIu^o ne s'était pas plus scandalisé de la nouvelle manière de Musset qu'il ne s'était ému, l'année d'avant, des articles anonymes parus dans le Temps sur Notre-Dame et que je ne sais qui lui avait
(i) Œavre$ posthumes, p. au.
|a) « IS'ous avons parmi nous un enfant de génie >, avait dit Sainte- Beare, après l'aroir entendu lui déclamer ses premiers poèmes.
attribués. Ce faisant, Hu^o avait eu cent fois raison, Musset n'ayant jamais eu deux visages et ayant au contraire manifesté son opinion sur Notre-Dame en des termes qui ne pouvaient que flatter son auteur. Étant entré un jour dans la basilique, au moment de l'apparition de ce maître livre, Musset s'était écrié devant témoins : « Quelle œuvre étonnante que celle de Victor Hugo! » — confondant ainsi dans son admiration l'architecte et le romancier.
Enfin, pour ne rien négliger, Victor Hugo n'avait jamais pris Alfred de Musset au sérieux. C'est môme ce qui mettait celui-ci en rage et ce pourquoi il se rebiffait de temps à autre sous la férule tyrannique de Victor.
— J'ai vingt-quatre mille vers devant moi, lui disait un jour Hugo, pour donner plus de poids à ses remontrances !
— J'aime mieux les avoir derrière moi, lui répondit Musset, qui, se drapant cavalièrement dans son manteau, tourna le dos à son ami.
C'est du moins ce que raconte la chronique. Mais les blessures de l'amour ne tardèrent pas à lui ftùre oublier les piqûres de ramour-propre,et l'une des plus grandes joies de sa vie fut de retrouver, au printemps de 1843, Victor Hugo, sa femme et sa fille Léopoldine,à la table de Gultinguer. Le lendemain de celte heureuse rencontre, qui scella leur réconciliation, Musset écrivait sur l'album de M»» Victor Hugo le joli sonnet que voici :
n faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses, Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux : Les bonbons, 1 Océan, le jeu, l'azur des cieux, Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
l'aUSCNAL et le cénacle "Jf
Il Faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ; Il faut bon -V..,^^ dire beaucoup d'adieux,
Puis lec' qu'il esl devenu vieux,
El reflet cjiii s L-:i \a iiuus découvre les causes.
De cr«5 hicns passajçers que l'on proùte à demi,
Lr> r M nous reste est un ancien ami.
On v< -, on se fuit. — (Ju'un hasard nous rassemble.
On s'approche, on sourit, la main touche la main,
El nous nous souvenons que nous marchions ensemble.
Que l'Ame est immortelle, cl qu'hier c'est demain 1
26 avril 1843.
Sept ansaprès,-\lfred de Mus8et,ayant posé sa candidature à rAcadémie Française (i), recevait de Victor Hugo ce petit billet qui le payait avec usure :
(( Je suis vôtre de la tôle aux pieds. Je voterai effrontément pour vous à la face de tous les Falloux et de tous les Montalemberl possibles. »
Le ^rand poète venait de rompre, dans un discours retentissant, avec ses anciens amis de la rue de Poitiers — et même avec le Prince- Président. Musset n'en savait rien, ne s'occupant pas de politique. Il l'apprit d'une façon qui lui fut assez désag^réable. Le lendemain d'une représentation de Marion Delorme au Théâtre-Français, étant allé en soirée à l'Elysée, il s'approcha du Prince Louis-Napoléon et lui dit, pensant lui faire plaisir : </ Monseijjneur, j'ai vu votre Altesse à Marion Delorme. — J'y étais, en effet, pour mes péchés I » répondit le Prince. Vainement Musset, qui avait senti l'épigramme, essaya de défendre Victor Hugo, le Président tourna les talons, sans en dire davantage.
(i) C'est le a6 mars iSSoque Musset brigua pour la première fois les suffrages de l'AcadcTiie il n'obtint que ciua voix, mais la qualité remplai^ait la quaulite. Ces voix étaient celles de L.amartine, Victor Hu;^, Alfred de Vigny, Empis et Victor Cousin II ne fut élu qu'au mois de février i85a.
«g ALFRED DE MUSSET
Vint le coup d'État. Cette fois Musset agit en connaissance de cause. Il était académicien depuis le mois de février 1862. Quelques jours après sa réception
j'emprunte cette anecdote à M. Jules Claretie qui
la tenait probablement de Victor Hugo (i) — il arrivait à l'Institut et demandait, au moment où le président allait ouvrir la séance:
— Pardon, monsieur le président, est-ce que Victor Hug-o est là ?
On devine l'attitude du président.
Non ? il n'y est pas ? disait Musset. Alors je
m'en vais.
Et il se retirait aussitôt.
— Et pourquoi vous en allez-vous de rAcadéraie? lui demandait-on.
— Parce qu'il n'y a personne ! répondait Musset. Ce n'était pas très flatteur pour ses autres confrères, mais ça l'était joliment pour Victor Hugo.
Comment donc se fait-il que Victor llugo, dont j'ai déjà rapporté sur Musset un jugement aussi sévère qu'injuste, ait dit devant moi — un soir que j'avais l'honneur de dîner à sa table: a Le théâtre de monsieur de Musset — et il fallait l'entendre appuyer sur le mot Monsieur î — n'est pas plus sérieux que le reste de son œuvre. Ce sont des bulles de savon qui crèvent au moindre vent »?
C'est que l'exil avait aigri Victor Hugo contre ceux desesanciens camarades du Cénacle, qui avaient servi ou seulement accepté l'Empire, et qu'il n'admettait en littérature que ce qui ne lui portait pas ombrage. Or, Alfred de Musset avait fait le Songe d'Aiiqnsle.iwu
(1) Victor Hugo. Souvenirs intimes, p. aSg.
de temps après le coup d'Etat (i), et l'on jouait, à la fin de la vie d'Hus^o, plus souvent le Caprice et On ne badine pas avec l amour ^que Ruti-Blas^ Jlernani ou le /{oi s'amuse, lequel lit une si belle chute, en i88/i, quand on s'avisa de k reprendre !
Cela, Victor iluy:o ne pouvait pas le pardonner à Musset, avec son caractère rancunier et jaloux.
Musset ne connut jamais ces hauts et ces bas, ces départs et ces retours à loni^s inten'alles, dans s relations littéraires avec Alfred de Vii^-ny. A plui avait-il été présenté, qu'il se sentit attiré vers lui par une sorte de charme, et nous verrons tout à l'heure que, du côté de Vigny, ce fut la même chose. Ils n'avaient pourtant ni le même tempérament ni la même nature, mais ils étaient aussi entichés l'un que l'autre de leur noblesse, et aussi jLi^enlilshommes dans leur manière d'être et d'agir. Et puis le poète d'JiIoa ne cherchait pas à conquérir ceux qui l'approchaient, par la force ou par la domination, comme Victor Hugo. Il avait beau avoir ouvert de nouveaux chemins à la poésie et au roman, il laissait à ses amis le soin de lui rendre justice. Sans compter que depuis 182g, date de ses rapports avec Musset, il faisait déjà bande à part et comme pyramide au sein du Cénacle. Il avait groupé autour de lui un petit nombre de fidèles qu'il recevait régulièrement dans
(1) On sait qu'il fit ce poème, en i853. à la prière de M. Forlonl.qni l'en avait payé d'avance eo le nommant bibliothécaire du ministère de l'Instruction publique.
8o ALFRED DK MUSSET
l'intimité : à savoir Brizeux, Busoni, Barbier, Emile Deschamps. Alfred de Musset se joignit à eux, à l'appel de Vigny, et fit partie avec eux de la claque d!Othello — comme il appert du billet suivant :
« Mon cher Monsieur, lui écrivait Alfred de Musset, le 17 décembre 1829, puis-je espérer que vous voudrez bien entendre ces malheureux poèmes que je me propose de lire? Vous y trouverez de nos amis et nous ferez bien grand plaisir. Je ne puis que vous renvoyer Texhortation que vous m'avez adressée pour Othello : Venez ^ brave cœur ! — non qu'il s'agisse d'un danger, mais il ne s'en agit pas moins d'un secours ; et c'est surtout le vôtre que j'invoque, car vous êtes aussi mon pèrj in litteris {i). »
Retenons ce mot, il est plus juste qu'il n'en a l'air. En tout cas Vigny ne putqu'enêtre flatté, ctilserendit à l'invitation de son nouveau disciple. Quelle impression rapporta-t-il de l'audilion des Contes d'Espagne et d'Italie ? Nous n'en savons rien, mais elle dut être assez favorable, car à ce moment-là Vigny attachait à l'enjambement et au mot propre un prix énorme. Quand parurent les Harmonies de Lamartine, il faisait devant témoins celte observation: « II y a quelques vers enjambés dans les Harmonies, mais peu. Lamartine n'ose pas encore. 11 n'ose pas toujours dire les choses par leur nom : l'eau qui sort d'une urne écu' meuse, au lieu d'une bouillotte (2). » — Musset avait infiniment plus d'audace. On pouvait môme trouver qu'il en avait trop.
Quoi qu'il en soit, le jeune poète fut très touché des encouragements de son père in litteris :
(lï Etude et récits sur Alfred de Musset par M-« de Janzé, p. 70. (a) Souvenirs de Juste Olivier, p. i6.
Portrait présumé d'Alfred de Musset
d'après le tableau d'EcsÉ^E Delacroix
appartenant à M. Staivisla? Mecxier
l'arsenal KT le ciXACLK 81
« Que vous êtes bon d'être venu, lui mandait-il, le surlendemain du jour où il avait lu ses premiers poèmes en petit comité, et que je vous remercie de voire livre ! Que j'y ai vu de belles et larges pensées, si vraies, et au fond de tout un peu tristes ! Le plaisir de vous lire vaut celui de vous voir, et je me prépare l'un par l'autre (i).
Il disait vrai. A partir de ce moment, Alfred de Mus sel r la assidûment le salon d'Alfred de Vi<j^ny,
qui ' ait alors au n" 3o de la rue Miromesnil, et
voici en quels termes en parle Juste Olivier dans ses Souvenirs de i83o :
M A l'un de ces mercredis de M. de Vig'ny, où j'allais assez réj^ulièreraenl, je remarquai beaucoup un très jeune homme aux cheveux blonds, à la mise très élégante et peut-être un peu outrée : redingote col velours jusqu'à la ceinture, pantalon bleu de ciel et collant. C'était Alfred de Musset. Sa figure est belle ; traits réiTuliers et les yeux bleus, la barbe blonde, de belles dents, le nez bien fait ; mais tout cet ensemble, sans manquer d'expression, aurait pu en avoir davantage, a quelque chose d'un peu matériel, et me laisse l'impression d'une belle ileur cueillie et faîiée avant le soir.
« Alfred de Miiss 't pariait beaucoup, et de plusieurs sujets et avec es[)ril. Celait un jeune homme à la mode, qui était au bal du duc d'Orléans et à qui le duc de Chartres montra ses caricatures. Il a aussi dit gaiement et sans façon quelques mots de celles qu'un de ses amis a faites sur lui et sur « son point sur un i ». Après avoir parlé théâtre, tableaux, slatues,il est arrivé aux boissons inspiratrices. Il est de l'avis de Hoff-
(1) Etude et récits sur Alfred de Musset, par M°" de Janzé, p. 71. I. 6
mann : du vin de Champagne pour un opéra bouffe ; du vin du Rhin pour un opéra sacré ; du vin de France pour un opéra séria ; pour un opéra comme Don Juan, où le comique et le tragique sont mêlés, du punch (i). »
Hélas ! ce n'était pas par ouï-dire que ce beau jeune homme parlait de ces boissons chères à Hoffmann. II cultivait déjà la dive bouteille, comme le prouve ce petit billet qu'il adressait un peu plus tard à Alfred de Vigny :
« Je suis comme ces femmes enceintes qui croient toujours que leur dernier enfant sera le plus beau et qui, au milieu d'une lignée de hiboux, croient avoir l'Apollon du Belveder dans le ventre; c'est ce qui fait que je n'ai point encore usé ou abusé de votre bonne et utile amitié. Je suis, hélas! en travail d'uu dernier monstre que les naturalistes de la liuérature expliqueront comme ils pourront et au lieu de le mettre dans un hocal d'esprit de vin. Je le tire à grand' peine par les jambes d'une bouteille d'eau-de-uie. Aussitôt l'accouchement, j'espère que vous me permettrez d'en appeler à cette promesse que vous me rappelez d'une manière si aimable, et de vous voler quelques lieures de poète pour les rêveries d'un oisif qui est tout à vous de cœur et d'esprit (2). »
On voit de quelle façon fut enfantée la Coupe et les lèvres.
Etait-ce le vin de Champagne, le punch, ou le vin du Rhin qui par instants lui faisaient faire mille folies? Ce qu'il y a de sûr c'est qu'à cette époque il y avait encore en lui de l'enfant, voire du gamin. « Mon
(i) Souvenirs de Juste Olivier, p. i4.
(2) Etude et récits sur Alfred de .Vastet, par M"« de Jatucé, p. 71.
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i^amin d'Alfred », disait Geori^e Sand. Voici ce que raconte Juste Olivier : « Ils ont passé la journée de ' lie, lui et un de ses amis, à ce que je vais dire.
.1 aeMussel a missur sa léte une lé(e de mort. Au
moyen d'une cravate noire et d'une çrande reding-ote, il a caché sa propre fi^^ure. Sur la léte de mort il a liclié un daque, et la tète et le claque se balançaient avec un petit air coquet. Dans cet équipage, il s'est promené devant sa fenêtre. Tous les g-nmins du voisinage se sont rassemblés dans la cour de l'hôtel; l'ami leur a jeté de mauvaises estampes, et pendant que les gamins se les disputaient, lui et Alfred de Musset, avec une énorme S' : \ les ont aspergés, tellement que plusieurs sein > sortir d'un bain.
Puis, pour finir la comédie, l'ami a lancé une zeringadc dans la fii^ure d'Alfred de Musset, qui, pour se venger, a versé un verre d'eau dans le chapeau de l'ami. On a causé longtemps encore; l'ami a oublié l'eau, et en partant il s'est bravement mis sur la tête ledit chapeau et son contenu. — « Ah! que vous êtes bête! voih\ un chapeau perdu !» El M. de Musset de rire en racontant cela; et Alfred de Vigny de rire aussi en disant : <( Voilà i\ quoi il passe sa vie; il vaut bien la peine d'être grand poète (a). »
Musset ne devait cesser d'être gamin que lorsque l'amour entra dans son cœur. Au lieu de se donner à George Sand, que ne s'épril-il alors d'une des belles jeunes filles qui lui faisaient risette dans les salons mondains? Alfred de Vigny avait peut-être l'idée de le marier, quand il l'attira chez ses cousines. Mais notre Fantasio en herbe se contenta d'admirer leur
(i) Souvenirs de Juste Olivier, p. 19.
gA ALFRED DE MUSSET
grâce et leur esprit (i), trouvant plus de plaisir à papillonner autour de toutes les roses.
Mais les passions de l'amour, comme disait Pascal, ne lui firent jamais oublier les devoirs de l'amitié. Et lorsque Vigny fit représenter C/ja^^eWo/i, il le retrouva au parterre du théâtre parmi ceux qui battaient des mains. George Sand nous a même conservé le beau sonnet que Musset lui dicta en sortant de la représentation :
Quand vous aurez prouvé, messieurs du journalisme, Que ChaUerton eut tort de mourir ignore. Qu'au Théâtre-Français on l'a défiguré; Quand vous aurez crié sept lois à l'alhéisme,
Sept fois au contresens, et sept fois au sophisme. Vous n'aurez pas prouvé que je n'ai pas pleuré. Et si mes pleurs ont tort devant le pédantisme, Savez-vous, moucherons, ce que je vous dirai?
Je vous dirai : Sachez que les larmes humaines Ressemblent en grandeur aux Ilots de l'Océan; On n'en fait rien de bon en les analysant;
Quand vous en puiseriez deux tonnes toutes pleines,
En les faisant sécher, vous n'en aurez demain
Qu'un méchant grain de sel dans le creux de la main.
Hélas! au moment même où Chatterton allait aux nues, Vigny était sur le point d'être trahi par Kitty- Bell, tout comme Musset l'avait été par George Sand, et je voudrais bien savoir ce qu'il pensa et ce qu'il répondit, après avoir reçu, tel jour de l'année i836, ce billet d'Alfred de Musset lui demandant son appui et celui de Marie Dorval en faveur d'une belle actrice
(i) Le 6 août i83a il écrivait à Vignj' pour le remercier de la soirée charmante qu'il lui avait fait passer chez ses cousines. « 11 est itnpo»sible, lui disait-il, de réunir plus de grâce cl d'esprit que le» aitnableM Uôlestesà qui vous m'aviez adressé. » (Lettre inédite.)
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qui sollicitait un emploi vacant à la Porte-Sainl-Martin :
« Une troupe d'oiseaux de passage ne reg^arde pas ceux qui tombent en volant, mais continue sa roule avec le vent. Une troupe d'acteurs lui est pareille; elle ne s'arrête pas à voir ceux qui se brisent ni ceux qui ne peuvent plus voler : elle continue sans pitié. 'Tout est pour elle dans l'instant prissent (i). »
Vigny aurait pu lui répondre, car c'était son cas:
— Et ceux que brisent les comédiennes qu'ils ont aimées à la folie!...
Le temps passa. La monarchie de Juillet fit place à la République de Lamartine, et la République au second Empire. Vii^Miyet Musset, qui s'étaient perdus de vue durant ces années de troubles, se retrouvèrent à l'Académie et à Compiègne. Et puis Musset mourut. J'ignore si Vigny assista à ses obsèques, mais ce que je sais bien c'est que, dès qu'il s'agit de lui ériger un tombeau, il fut l'undes premiers à appuyer la demande de concession gratuite que Paul de Musset avait adressée au préfet de la Seine.
« Le saule, disait-il, que demande ce jeune et charmant poète aura des pèlerins: à présent ceux qui l'ont aimé, et toujours ceux qui sauront aimer et lire la poésie impérissable. Puisse la Ville de Paris planter et renouveler perpétuellement cet arbre mélancolique sur sa tombe! »
Et Sainte-Beuve, qui avait tant à se faire pardonner, car il n'avait pas été plus fidèle à l'amitié envers Musset qu'envers Vigny, Sainte-Beuve ajoutait :
a Je me joins à mes confrères dans le vœu qu'ils
(i) LeUre inédite.
expriment en faveur d'un des rares poètes dont le nom survivra. »
Mais revenons en arrière. J'ai laissé Alfred de Musset à l'Arsenal. Il faut que je dise quelques mots de ses rapports avec la famille Nodier.
Tant que Marie fut un cœur à prendre, il tourna g-alamment autour d'elle, comme tous les jeunes poètes du Cénacle. Il s'éloig^na discrètement, insensiblement, à partir du jour où elle fut mariée. Mais son souvenir, non plus que son ima^e, ne s'effaça jamais de son esprit, et l'année i8/i3, qui marqua le retour de l'enfant prodigue à l'Arsenal, fut marquée aussi (i) d'un caillou blanc et par Alfred et par Marie. On sait dans quelles circonstances et dans quelle maison amie ils se rencontrèrent, au printemps de celle année. Gultinguer, qui n'avait jamais cessé de les fréqtienter tous les deux, eut un jour l'idée de les réunir à sa table aveciNodier et sa femme, Victor Hugo, sa femme et sa fille, et deux ou trois autres de ses intimes. Le déjeuner fut ce qu'étaient tous les repas chez ce Lucullus romanlique,mais ce qu'il y eut encore de meilleur, c'est l'esprit qui animait tous les convives. Les nuages plus ou moins noirs, que les froissements de l'amour propre avaient fait naître en pleine bataille entre celui-ci et celui-là, furent dissipés comme par enchantement bien avant le dessert, et l'on se sépara aussi joyeux, aussi unis qu'aux beaux jours de i8'28.
J'ai cité le joli sonnet que Musset avait dédié à