‹ Alfred de Musset intimeChapitre 10 sur 28 · MONTALIVET · texte numérisé non relu

MONTALIVET

La lettre du ministre était accompagnée d'une lettre de son secrétaire général, M. Edmond Blanc, priant le nouveau bibliothécaire de prendre la peine de passer à son cabinet.

Alfred de Musset s'empressa d'adresser ses umerciements au ministre.

Paris, le 23 octobre 1838.

Monsieur le comte,

Permettez-moi de vous témoigner la vive reconliaissance dont me remplit la lettre pleine de grâce et de bonté par laquelle vous voulez bien me prévenir de la décision que vous venez de prendre à mon égard.

Je ne puis répondre à la faveur dont vous m'honorez qu'en vous suppliant de croire que je m'estimerais heureux si mes services peuvent être de quelque utilité.

Veuillez aussi être persuadé, monsieur le comte, que si mon travail et mes efforts peuvent jamais me conduire à quelque succès, je n'oublierai en aucune circonstance que c'est à vous que je le devrai.

ALi'in:i) i)i-: musskt intime 61>

Je suis avec le plus profond respect, monsieur le conate, votre très hunnble et très dévoué serviteur,

Cette nomination lit quelque peu crier, parce que c'était encore un écrivain de la Revue des Deux-Mondes, déjà très favorisée, qui en était le bénéficiaire ; le Charivari du 17 octobre 1838 publia un article satirique à ce sujet.

Mais on était unanime à trouverjuste que Fauteur du poème sur la Naissance du Comte de Paris reçût une récompense, lui qui, admis dans l'intimité du duc d'Orléans, s'étaitjusqu'à ce jour tenu à l'écart et n'avait pas profité de l'amitié que lui portait le fils du roi pour se faire donner quelque sinécure largement rétribuée.

Dans les jours qui suivirent sa nomination, Alfred de Musset eut une première entrevue avec M. Edmond Blanc, et n'ayant pas reçu les indications qui lui avaient été promises, il lui écrivit de nouveau.

4 novembre 1838.

Monsieur le secrétaire général,

Lorsque vous m'avez fait l'honneur de me recevoir, vous avez eu la bonté de me dire que je recevrais de votre part quelques indications relative? à la Bibliothèque du ministère. C'est à partir du 1" novembre que mes fonctions devaient commencer.

La crainte que vos nombreuses occupations ne me fassent oublier, et l'ignorance où je suis du lieu

même où je dois me présenter me font prendre la liberté de vous rappeler la promesse que vous avez bien voulu me faire.

J'ai l'honneur d'être. Monsieur, avec la plus haute considération, votre très humble et très dévoué

serviteur.

39, rue de Grenelle-Saint-Germain.

Une seconde entrevue eut vraisemblablement le résultat désiré et Alfred de Musset y reçut les instructions complémentaires qu'il demandait, car il entra en fonctions. Il est juste de dire que ces fonctions lui laissaient de grands loisirs, qu'au ministère môme, bien des personnes ne se doutaient pas qu'il y eût un bibliothécaire ; c'était au point qu'Alfred de Musset ne venait pas toujours chercher lui-même ses appointements, comme en témoigne ce billet que je copie parmi deux ou trois autres analogues.

Monsieur Marette, au ministère de l'Intérieur.

Je serai obligé à M. Marette s'il veut avoir la complaisance de remettre au porteur de cette lettre mes appointements du mois de mars.

Son très humble serviteur,

31 mars 1840.

J'ajouterai que cette légende subsiste encore dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, qu'un jour, un des amis du poète l'ayant rencontré à la porte du ministère et lui ayant demandé :

AIJ-'nKT) m- MUSSRT INTIMi; 7t

— Que fa il es- vous là?

M. de Musset répondit :

— Je suis venu voir si ma l)il)]iotlièque existait réellement.

Le chef de division dont dépendait le poète, choqué de ses longues absences, conclut un jour à sa révocation. Le ministre Duchatel se récria :

— Révoquer M. Alfred de Musset, mais vous n'y pensez pas ! Songez, monsieur, cfue compter dans notre administration un collègue tel que lui... Arrangez-vous donc pour aplanir les petites difficultés dont vous parlez.

C'est ainsi qu'Alfred de Musset resta bibliothécaire... sans bibliothèque jusqu'à l'avènement de Ledru-Rollin.

Personne, du restC; ne lui adressait le moindre reproche et je n'ai trouvé que V Artiste qui, dans sa livraison du 27 mars 1842, ait essayé une légère protestation... en faveur de Paul de Musset.

En 1845, Alfred de Musset fut promu chevalier de l'ordre de la Légion d'honneur.

Trois ans plus tard étaient pris ces deux arrêtés, qu'on évita soigneusement de publier :

République française

Paris, \o 5 mai 18-18.

Au nom du peuple,

Le ministre de l'Intérieur arrête :

Le citoyen Alfred de Musset, bibliothécaire au ministère de l'Intérieur, est révoqué de ses fonctions.

Ledru-Rollin.

République française

Paris, 5 mai 1848.

Au nom du peuple,

Le ministre de l'Intérieur arrête :

Le citoyen Marie Augier est nommé aux fonctions de bibliothécaire au ministère de l'Intérieur ; il jouira d'un traitement de 3,000 francs à partir du l®'" mai courant.

Ledru-Roilin.

On voit, par ces textes, que le citoyen-ministre appelait les choses par leur nom et aimait les situations nettes (1).

L'arrêt qui le frappait fut notifié à Alfred de Musset par cette lettre qui ne lui parvint que dans les premiers jours du mois de juin, M. Recurt, docteur médecin, étant ministre de l'Intérieur. [M. Ledru-Rollin avait été révoqué le 12 mai 1848 (2)].

Citoyen,

J'ai le regret de vous annoncer que, par un arrêté du 5 mai courant, le ministre vous a admis à faire valoir vos droits à la retraite.

Salut et fraternité.

Le secrétaire général^ Carteret.

Paris, le 8 mai 1848.

(1) Voir : Études et Récits sur Alfred de Musset^ par M'"« la vicomtesse de Janzé. Paris, Pion, 1891, 1 vol. in-12. — Lettre de M. Maxime Du Camp, dans le Figaro du 25 septembre 1882.

(2) Inséré au Moniteur du 13 mai 1848.

ALI'' RED DH ML'SSKT INTIMH 73

Malgré les précautions prises en haut lieu, cette inqualifiable mise à pied ne tarda pas à être connue et les journaux, à la seule exception de ceux payés par le gouvernement, se rangèrent du côté d'Alfred de Musset.

Une brutale destitution vient de frapper Alfred de Musset : on l'a traité comme un homme vulgaire; il est vrai que tous les hommes sont égaux devant l'ordonnance du médecin. (Les Saltimbanques, 2 juin 1848.)

M. Alfred de Musset, bibliothécaire au ministère de l'Intérieur, vient d'être révoqué de ses fonctions. Si nos informations sont exactes, cette nouvelle lui aurait été signifiée de la façon la plus inattendue et la plus blessante.

Il est impossible de contenir la douleur que de pareils actes inspirent. La destitution de M. Lebrun et celle de M. Mignet étaient déjà un fait déplorable; celle de M. de Musset est un attentat envers la littérature française et elle ne peut se laisser passer sans protester...

On a donné pour successeur à M. Mignet un M. des Rois, dont le nom n'était pas connu du public. Le remplaçant de l'auteur, de Rolla et du Spectacle dans un fauteuil, est M. Marie Augier qui n'a rien de commun avec l'auteur de la Ciguë et de V Aventurière.

Qu'est-ce que Marie Augier ? (La Providence, 12 juin 1848.)

Dans un numéro du 13 juin, la Providence revient encore sur la destitution d'Alfred de Musset et reproche à M. Flocon d'ôter une sinécure à \m

écrivain distingué pour la donner à un homme obscur :

Ah ! si M. de Musset, au Heu d'écrire ses charmants proverbes, avait seulement fait des bandes pour la Réforme!

U Artiste du 15 juin, paraphrasant les formules officielles, annonce qu'en vertu du décret (( ôte-toi de là que je m'y mette », un^ grand citoyen rédacteur de la Réforme, est autorisé à prendre les trois mille francs que touchait M. Alfred de Musset.

Le Charivari du 15 juin, sous le titre de « Une destitution antilittéraire », constate que les hommes du nouveau gouvernement mettent à bas tous ceux qui ont un renom pour les remplacer par des gens obscurs, leurs créatures.

M. Alfred de Musset persistait, malgré le décret du gouvernement provisoire qui supprime les titres de noblesse, à conserver son nom patronymique en se parant de l'infâme particule. La place de ce factieux de lettres a été accordée à un écrivain aussi remarquable par l'éclat de son talent que par la persistance de ses opinions démocratiques... Il est vrai que M. Alfred de Musset avait eu le tort d'écrire des chefs-d'œuvre ; M. Augier (Marie) n'a aucun tort de ce genre à se reprocher : il appartient à la Réforme. {Pamphlet quotidien illustré, 10 juin.)

Mais la dernière phrase de l'article de la Providence du 12 juin vexait M. Marie Augier, qui adressa cette lettre au directeur :

ALFKEÎ) DE MUSSET INTIMi: iO-

Au citoyen-rédacteur de la Providence,

Citoyen-rédacteur,

Si l'on en croit l'article que vous publiez ce matin, je suis nommé bibliothécaire du ministère de l'Intérieur, au lieu et place d'Alfred de Musset.

Je n'ai nullement connaissance de cette nomination; je ne l'ai pas sollicitée et, n'étant point nommée je n'ai rien à refuser.

Vous demandez ce que c'est que Marie Augier? Dans une République, citoyen, non seulement on peut, mais on doit demander aux hommes qui ils sont. C'est seulement sous une monarchie qu'on demande ce que ils sont.

J'aurais passé sous silence votre article de ce matin, mais je me devais à moi-même, je devais à mes amis de déclarer qu'aujourd'hui plus que jamais ma véritable place est au milieu d'eux, en restant ce que je suis, ce que j'ai été, journaliste, pour défendre la République contre ses ennemis de la veille et du lendemain.

Marie Augier,

Rédacteur à « la Réforme » .

Mais la plus énergique, la plus chaleureuse protestation fut celle d'Alexandre Dumas père dans son journal la France Nouvelle du 16 juin 184R :

Il y a des choses que nous ne laisserons jamais passer dans l'ombre sans aller à elles et sans les traîner au grand jour do la place publique.

Alfred de Musset, l'auteur des Romances espagnoles, du Spectacle dans un fauteuil , de cinq ou six romans, de dix nouvelles adorables qui sont dans toutes les

mémoires, de vingt proverbes charmants qui sont sur toutes les tables, Alfred de Musset vient d'être révoqué de ses fonctions de bibliothécaire au ministère de l'Intérieur. Qui a permis cet inqualifiable renvoi ? Est-ce vous, monsieur Recurt ? Oui. Mais qui êtes-vous donc pour toucher à un nom comme celui que nous venons de prononcer? D'où venezvous, si vous ne le connaissez pas? De quel droit, vous qui êtes obligé, pour ajouter un titre à votre nom, de vous appeler républicain de la veille, de quel droit venez-vous, fort de la position que vous ave,z escamotée, reprendre à un homme de génie la position qu'il a conquise?

... Comment! voilà un écrivain qui a doté notre langue d'une admirable poésie ; voilà un poète qui est le frère de Lamartine, de Hugo et de Byron ; voilà un romancier qui est le rival de l'abbé Prévost, de Balzac, de George Sand ; voilà un auteur dramatique qui, avec un seul acte, a fait gagner à la Comédie-Française plus d'argent que vous ne lui en donnez, vous, en six mois ; voilà, enfin, un de ces penseurs qui n'ont pas une seule fois sacrifié la dignité de l'art aux ambitions de fortune et de position ; voilà un génie qui n'a demandé à Dieu et aux hommes que la liberté de vivre et de penser à son aise ; qui n'a jamais été ni d'uii club politique, ni d'une coterie littéraire, et il se trouve un ministre qui passe et qui, en passant, lui prend (pour y mettre qui donc?) la place qui lui assurait cette liberté qu'il demandait et qui n'était pas même Vaurea mediocritas d'Horace. Oh î c'est pitié qu'il y ait tant de places en France que nos républicains en ont tous ; qu'ils en ont pour eux, pour leurs fi'ères, pour leurs fils, pour leurs neveux, pour leur coifi'eur, pour leur valet de chambre, pour leurs usuriers, et qu'il se

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trouve un poète, Alfred de Musset, à qui la République vienne prendre sa place. Ils ne savent donc pas, les hommes qui font de pareilles choses, qu'ils n'avaient qu'un moyen de transmettre leur nom à l'avenir, c'était de faire juste le contraire de ce qu'ils font? Ils ne savent donc pas qu*il y a une royauté que ni émeute, ni barricade^ ni révolution, ni république ne changeront : c'est la royauté de la pensée, du génie.

Alexandre Dumas termine en faisant un appel à Lamartine, poète et législateur. iMais, hélas! M. de Lamartine était beaucoup trop occupé de lui-même pour prêter la moindre attention aux autres, surtout lorsque ces autres ne pouvaient lui être d'aucune utilité pour le maintenir dans sa situation politique.

A la lecture de ces lignes, Alfred de Musset s'empressa de remercier leur auteur par une lettre que la France Nouvelle inséra dans son numéro du 21 juin :

Vendredi, 16 juin 1848.

Mon cher Dumas,

Je viens de lire la France Nouvelle et j'irai vous serrer la main. Mais il faut que je vous remercie à l'instant même de la vive émotion que je ressens. Vous me rendez fier, mon ami, et vous me donnez le droit de l'être, lorsqu'un homme tel que vous daigne écraser une petite maladresse sous de si belles, si braves et si nobles paroles.

Une autre impression encore m'a été au cœur, c'est notre vieille amitié toujours jeune, et ce senti-

ment plein de dignité, qui fait qu'ayant dans les mains l'arme la plus redoutable, si vous tirez l'épèe pour attaquer, c'est en même temps pour défendre. A vous de cœur,

De son QÔté, la Patrie du 16 juin prenait violemment à partie M. Recurt :

... Ce grand ministre peut bien laisser autour de luise dorloter dans les directions et dans les bureaux des employés supérieurs très connus pour le mal qu'ils n'ont cessé de répandre dans les Beaux-Arts. Mais un poète, un pauvre diable, qui n'a que du talent et du génie, deux misères! Un fou qui est resté attaché à sa vocation comme à sa chaîne! Ah ! fi! c'est à faire rougir la gent administrative. Et, M. Recurt a rayé d'un trait de plume le nom de Musset.

11 y a longtemps que les sarcasmes de Molière à l'endroit des médecins tourmentaient M. le docteur Recurt, il se venge sur Alfred de Musset. Le pauvre homme !...

Si peu sensible qu'ils eussent l'épiderme, les hauts personnages du ministère de.rintérieur finirent par se sentir désagréablement chatouillés par toutes les choses désobligeantes qui leur étaient dites, et M. Dieudonné, chef de cabinet de M. Recurt, écrivit au directeur de la Patrie

Paris, 17 juin 1848.

Citoyen-rédacteur, Dans un article très long, mais fort peu bienveil-

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lant, vous ariiiuncez que le citoyen Reiuirl, ministi-e de rinlc'M'ieur, a révoqué de ses fonctions de bibliothécaire au ministère de l'Intérieur, le citoyen Alfred de Musset.

La seule réponse qu'on puisse faire à cet article est que le citoyen Recurt, ministre de l'Intérieur, n'a pas plus révoqué le citoyen Musset qu'il n'a pourvu à son remplacement.

Je vous prie, citoyen-rédacteur, de vouloir bien insérer cette lettre dans la Patrie de ce soir. Salut et fraternité,

DlEUDONNÉ.

Cette lettre fut publiée dans la Pairie du. 18 juin, et le 20 juin, le môme journal donnait la réponse d'Alfred de Musset.

Monsieur,

Je lis dans votre journal qu'on avait annoncé, par erreur, que j'étais destitué de ma place de bibliothécaire et que le ministre a fait démentir ce bruit. Voici, à ce sujet, la lettre que j'ai reçue il y a un mois :

Citoyen,

J'ai le regret de vous annoncer que, par uii arrêté du .5 mai courant, le ministre vous a admis à faire valoir vos droits à la retraite.

Salut et fraternité,

Le Secrétaire généraly Carteret.

Cette lettre, vous le voyez, est aussi claire que laconique.

Quant aux droits à la retraite, il faudrait que

j'eusse été nommé bibliothécaire à l'âge où j'apprenais à lire.

Veuillez croire, du reste, Monsieur, que je n'aurais jamais songé à entretenir le public d'une chose de si peu d'importance, si je n'étais profondément touché des marques d'intérêt et de bienveillance que j'ai reçues de la presse à cette occasion.

Veuillez agréer, etc.

Maxime Du Camp rappelait dans ses Souvenirs que Ledru-RoUin, <c lettré comme un saumon )>, s'était empressé, en arrivant au pouvoir en 1848, de mettre Musset à la retraite.

Je crois que Ledru-Rollin n'y fut pour rien. Ce fut M. Garteret, homme aimable pourtant, qui se chargea devant la postérité de la responsabilité de cette lourde sottise.

Ce Carteret, qui était secrétaire général du ministre de l'Intérieur Recurt (astre évanoui !), crut devoir — ô politique ! — demander la destitution du poète, et voici la curieuse lettre alors adressée par Alfred de Musset au journal la Patrie, qui s'était distingué parmi les défenseurs :

Une lettre d'Alfred de Musset à M"° de Girardin, à propos de sa destitution comme bibliothécaire :

II est vrai, Madame, que je ne suis pas conservé en qualité de conservateur, mais je pense qu'il y aura quelque accommodement, et je vous demande comme un service de n'en rien dire.

Malgré le vif plaisir que m'a fait votre lettre, je ne

ALFRED DK MTJSSHT INTIMK 81

VOUS en fais pas de remerciements. On ne remercie pas une personne comme vous de se montrer brave et cliarmante; c'est bon pour celles à qui cela arrive par hasard.

Compliments respectueux et bien sincèrement dévoués.

Jeudi, 8.

Alfred de Musset ayant été couronné par l'Acamie française, écrivit cette lettre à son frère :

Mon cher ami,

En voilà une tuile désagréable! J'étais averti que l'Académie me donnait un prix, mais je ne savais pas en quels termes. On vient de me les dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que j'écris; j'en ai tout à l'heure trente-huit, et on m'apprend que je suis un jeune homme qui mérite d'être encouragé à poursuivre sa carrière.

Quand la critique me fait de ces compliments-là, je les méprise; mais de la part de l'Académie c'est plus grave.

11 m'en coûterait de paraître orgueilleux ou susceptible et cependant, puis-je à m.on âge me laisser traiter d'écolier? Que faire? j'ai besoin d'avoir ton avis là-dessus.

Attends-moi ce soir avant de te coucher, ou laisse la clef à ta porte. Il faut que nous causions ensemble.

Il fut décidé qu'Alfred de Musset, prenant un moyen terme, accepterait le prix, mais ne le conserverait pas.

Le National du 19 août tourna tant soit peu en ridicule Messieurs de l'Académie.

Nous admirons fort l'Académie d'avoir su découvrir que M. Alfred de Musset, après dix-huit ans de succès, était un talent déjà remarquable et méritait d'être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres. Cela prouve un discernement profond. Nous admirons cette condescendance de vouloir bien encourager un talent consacré par l'estime du public depuis ses débuts qui datent de 1830; nous admirons cette complaisance à reconnaître que ce talent commencé à donner des espérances^ lorsque tout le monde (excepté les Académiciens qui ne lisent rien), sait par cœur ses poésies ; lorsqu'il n'y a pas de jour où les affiches des théâtres n'annoncent ses pièces, que les Académiciens ne connaissent point, parce qu'ils se gardent bien d'aller au spectacle et de se tenir au courant de la littérature dramatique; lorsque le Théâtre de la République doit à M. Alfred de Musset ses merveilleuses recettes, encourager ce talent à poursuivre sa carrière, c'est trop de bonté...

Le Charivari du 19 août accentue la note :

M. de Musset ne peut pas être complice de cet acte, ui qui perd un traitement de trois mille francs et dont les pièces sont les seules recettes au Théâtre- Français. Non, l'Académie a manqué de dignité pour elle et pour le poète ; si elle veut à toute force servir utilement M. de Musset, pourquoi ne lui donneraitelle pas le fauteuil laissé vide par la mort de Chateaubriand ? Voilà comment l'Académie se fût honorée en honorant le poète; mais ce prix Maillé de Latour-Landry, fi donc! Jamais je ne pourrai

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oublier le sourire et l'ironie de M. Villomain en proclamant la décision de l'Acadcmie.

Le Bien Public du 21 août insère une note sur cette attribution. A la suite de sa conférence avec son frère, Alfred de Musset avait adressé une lettre au National, (\\\\ la publia dans son numéro du 21 août avec ce commentaire :

Nous recevons de M. Alfred de Musset une lettre qui ne nous étonne pas de la part d'un poète homme de cœur. Nos lecteurs, qui sont au courant des termes du programme des prix décernés en 1848 par l'Académie française, apprécieront le sentiment de modestie et de générosité qui a dicté cette lettre, et l'Académie elle-même ne peut manquer d'approuver la destination donnée par Alfred de Musset au prix d'encouragement qu'elle lui a décerné.

Paris, ce 20 août 1848.

Monsieur,

L'Académie française m'a fait l'honneur, dans sa dernière séance, de me donner le prix fondé, comme encouragement par le comte de Maillé de Latour- Landry.

Ce secours, accordé pour un an, consiste en une somme de treize cents et; quelques francs, intérêts d'un capital de 30,000 francs, légué par le testateur et placé en rentes sur l'État.

Voulez-vous être assez bon, monsieur, pour ajouter cette somme à celles que vous avez déjà reçues en faveur des victimes des événements de juin 1848? Je m'empresserai de la verser entre vos mains aussitôt qu'elle me sera parvenue.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

Alfred dc Musset.

Le Corsaire du 23 août approuve cette lettre.

Mais, dans sa séance du jeudi 23 août d848, l'Académie française décida que la note suivante serait adressée au Moniteur Universel, qui l'inséra dans son numéro du 25 août :

Une lettre, publiée dans plusieui-s journaux et signée de M. Alfred de Musset, ferait penser que TAcadêinie française avait légèrement attribué à cet écrivain distingué le prix fondé par M. Maillé de Latour-Landry.

La seule réponse à faire, c'est que l'Académie n'a pris cette décision qu'après s'être assurée que M. Alfred de Musset connaissait le caractère de ce prix et qu'il l'acceptait; et, en effet, il a remercié l'Académie par la lettre suivante :

Monsieur le Directeur,

J'ai reçu avec reconnaissance la faveur dont on a bien voulu m 'honorer, permettez-moi de vous prier de faire agréer tous mes remerciements à l'Académie.

Veuillez, monsieur le Directeur, recevoir l'assurance de ma parfaite considération.

L'Académie décide que la présente note sera transmise au Moniteur avec prière de la publier.

Certifié conforme :

Le Secrétaire perpétuel de l'Académie française,

ViLLEMAIN.

Le National, où Paul de Musset venait d'entrer comme rédacteur, répondit le 27 août à messieurs de l'Académie :

AI.FKKU UE MUSSKT INTIMK ^5

L'Académie française paraît s'être ômue de la destination patriotique donnée par M. Alfred de Musset au prix fondé par M. Maillé de Latour-Landry. Une note publiée dans le Moniteur d'hier et signée de M. Villemain affirme que M. Alfred de Musset, en acceptant ce prix, en connaissait le caractère, et cette note est accompagnée de la lettre de remerciements et d'ac(îeptation du poète. Si le but de cette réclamation officielle de l'Académie est de répondre aux réflexions du National et de plusieurs autres journaux sur les termes du programme de la séance du 17 août, l'Académie eût mieux fait de garder le silence; car nous savons et nous répétons que si M. de Musset avait été averti du caractère de ce prix, il n'a connu le texte blessant du programme que le jour de la séance publique. Ni la lettre d'acceptation, ni la note de M. Villemain ne détruisent l'exactitude de cette assertion.

Mais si l'Académie française trouve mauvais que M. Alfred de Musset ait donné le montant du prix qui lui est décerné aux victimes des événements de juin 1848, nous regrettons que la note de M. Villemain ne s'exprime pas plus nettement sur ce point. Nous aurions été bien aises d'être édifiés sur le sentiment de l'Académie et le motif de son blâme.

Le silence se fit. Le 28 octobre 1848, Alfred de Musset toucha le montant de son prix, et on trouva dans le National du 16 novembre cette note qui mit fin au débat :

Nous avons reçu de M. Alfred de Musset la somme de treize cents francs que nous avons versée entre les mains de M. le maire du II" arrondissement,

pour être distribuée aux blessés des journées de juin

Le 14 septembre 1848, Alfred de Musset écrivait à sa mère, en ce moment chez sa fille à Angers :

... Le ministre de l'Intérieur vient de réparer un peu et jusqu'à un certain point, de la manière la plus aimable, la sottise de l'Académie. — Les auteurs dramatiques joués depuis février, étaient compris dans les fonds d'indemnité donnés aux théâtres. Cela n'a rien que de fort honorable. Il était reconnu que les théâtres avaient moins gagné à cause de la révolution. Par conséquent, les auteurs devaient y avoir perdu ; on a donc envoyé à chacun une petite somme; mon nom a été mis en tête pour mille francs (ce n'est pas le Pérou, mais enfin, les pauvres gens, tu sais de quoi ils vivent), et les autres n'ont guère eu que moitié.

Le directeur des Beaux-Arts m'a annoncé cela avec les compliments les plus flatteurs de la part du ministre.

Tu penses bien que, cette fois, j'ai accepté : non,

ce n'est point comme à l'Académie. Qui pourrait en

être vexé?

Ton fils qui t'aime,

Ce fut donc cette unique somme de mille francs qui fut remise à Alfred de Musset pour l'indemniser de sa destitution par Ledru-Rollin. L'Académie française répara sa maladresse un peu plus tard en 1 admettant au nombre de ses membres, le 12 février 1852 (la réception officielle n'eut lieu que

ALI l;i:i) DE MUSSET INTIME 87

le 27 mai). iMais la réparation ne fut complète ([ue le 18 mars 185:3, Jour où le Moniteur Universel publia ces lignes :

Par arrêté en date du 15 mars, M. le ministre de l'Instruction publique et des Cultes a nommé M. Alfred de Musset, membre de l'Académie française, bibliothécaire du ministère de l'Instruction publique.

Ce fut le ministre de l'Instruction publique luimême, M. Hippolyte Fortoul, qui, dès 1834, avait été le collaborateur d'Alfred de Musset à la Revue des Deux Mondes et tenait le poète en haute estime, qui le voulut prévenir de sa nomination.

Paris, le 18 mars 1853,

Mon cher monsieur,

J'ai le plaisir de vous annoncer que je viens de vous nommer bibliothécaire du ministère de l'Instruction publique, aux appointements de trois mille francs.

Ces fonctions que vous n'avez point sollicitées, mais que je désirais depuis longtemps vous confier, ont été rendues vacantes par un mouvement qui ne dérange aucune position acquise. Je m'estime infiniment heureux d'avoir pu réparer une partie des torts que vous ont faits nos discordes, aujourd'hui oubliées. Je regrette seulement d'avoir si peu de chose à offrira un des hommes dont le talent honore le plus la littérature de notre temps.

H. FORTOLL.

Au mois de juin 1849, étant encore 'au quai Voltaire, M. de Musset tomba malade; j'étais seule avec lui. Je dormais peu; il y avait un matelas par terre et quand j'avais un instant de répit, je m'y étendais. Mais avec la fatigue je trouvais cela dur.

Au bout de quelques jours, je finis par me procurer un lit de sangle et je le portai dans la chambre du malade. Avec mon matelas, je mis des draps et je me promettais une bonne nuit dont j'avais besoin.

Mais le soir, une visite imprévue arriva... M""* Allan, avec sa bonne, venant dans l'intention de soigner le poète. Une malle qu'elles apportaient me fit penser qu'elles venaient pour plusieurs jours.

L'actrice se mit aussitôt en toilette plus que négligée et déclara qu'elle coucherait sur mon lit improvisé.

Il fallut lui faire apporter à dîner.

Et moi, je fus obligée de coucher sur le canapé

du salon. Je passai, au lieu de celle que je m'étais promise, une très mauvaise nuit.

Soigner Monsieur, servir Madame, me paraissait bien pénible.

Je m'en plaignis à M'"^ de Musset. Je lui écrivis à Angers que j'étais fatiguée, ennuyée, découragée, qu'il fallait que tout cela changeât, sans quoi je ne resterais pas.

Madame me répondit :

Je suis fâchée, ma bonne mademoiselle Colin, que vous preniez du chagrin pour une chose qui n'en vaut pas la peine; si vous réfléchissiez que ces soins de M'^^AUan, sont passagers, que c'est une sorte de fantaisie, vous en prendriez plus facilement votre parti.

D'abord vous savez que mon fils vous est attaché, et que cet attachement en enterrera bien d'autres, car les hommes sont changeants ; mais, dans tous les temps et à tous les âges, ils ont besoin de soins, d'attachement, et, croyez-moi, il reviendra toujours à apprécier les vôtres. Je vous recommande donc beaucoup de patience, la plus grande douceur; soyez sûre qu'avec son caractère tendre et son coup d'œil à qui rien n'échappe, il vous saura gré de tous vos sacrifices.

Surtout ne vous plaignez pas et parlez-lui toujours avec amitié.

J'espère que vous comprendrez, ma chère Adèle, que les conseils que je vous donne sont tous dans votre intérêt et dans celui de mon fils ; car je désire que vous restiez près de lui. Je reviendrai au mois d'août; ainsi vous aurez bien la complaisance d'attendre mon retour qui fera cesser tout ce qui vous chagrine.

90 ALFRED DE MUSSET IxXTIME

' Continuez donc à me donner des nouvelles vêridiques; mais Paul a raison de vous conseiller de ne pas m'effrayer, car votre dernière lettre m'avait mis la mort dans l'âme, et j'ai passé une cruelle nuit ; heureusement celle d'hier m'a consolée et celle d'aujourd'hui aussi, car ce que je crains le plus c'est qu'il soit malade.

Je vous remercie bien de votre exactitude, je serais bien triste s'il fallait me passer de vos lettres.

Adieu, bonne mademoiselle Colin, soyez assurée que je vous ai obligation de tout ce que vous faites, et que je vous remercie de tout cœur.

Edmée de Musset.

Dans les derniers temps que nous étions au quai Voltaire, j'écrivais souvent à M"""" de Musset qui était à Angers. Je lui donnais des nouvelles de son fils Alfred qui était bien portant; il se plaisait chez lui et rentrait tous les soirs après le théâtre.

Quand elle revint à Paris, à l'automne, elle était contente. Il y avait comme du bonheur dans l'air. On venait de mettre en répétition le Capr /ce. C'était un événement.

Un soir que j'étais seule à la maison, M. Alfred rentra vers onze heures et me dit :

— Ne m'attendez pas ce soir. M"" AUan (c'était la principale actrice d^Un Caprice) veut que j'aille souper avec elle. Chargez- vous de dire à ma mère qu'elle ne se chagrine pas de cela ; M""* AUan n'est pas la première venue, ce n'est pas une femme de mauvaise vie... Arrangez cela, vous me rendrez

ALFRED r)K MUSSET INTIMK 91

bien service. Cette dame est en bas et m'attend dans une voiture.

Je le lui promis, mais ne dis rien à Madame le soir pour lui éviter une mauvaise nuit. Le lendemain, quand elle vit le bougeoir de M. Alfred, elle me dit :

— Il n'est donc pas rentré?

Je lui dis ce dont je m'étais chargée la veille. M""" de Musset se désola, se récria. Elle disait:

— Je suis rentrée bien contente à Paris. J'espérais que nous en avions fmi avec cette vie de désordre, et le voilà reparti.

Je fis comprendre à Madame qu'il valait mieux qu'il fût conquis par cette personne qui n'était plus jeune, que par une fille dépravée.

La liaison suivit son cours, on oublia tous ces ennuis. Le Caprice eut un beau succès. M""" Allan avait joué le rôle à Saint-Pétersbourg, et l'actrice et la pièce avaient triomphé.

Quand vint le printemps, on parla d'aller passer l'été à la campagne.

M. de Musset me demanda si je l'y suivrais.

Je demandai pour répondre quelques jours de réflexion.

Aller chez M'"^ Allan avec M. Alfred!... J'en référai à M""^ de Musset, qui me dit de m'éloigner de lui le moins possible.

Je dis à M. Alfred que s'il avait besoin de mes soins, j'étais prête à les lui donner.

Je m'arrangeai donc de façon à le voir assez sou-

vent pour être assurée de sa santé, et cela me permit de donner des nouvelles à sa mère.

Voici une lettre que M""' de Musset m'écrivit en réponse :

Je vous remercie, mademoiselle, de me donner des nouvelles de mon fils; vos lettres m'ont fait du bien, j'en avais grand besoin, (?ar vous savez dans quel état je suis partie ; la santé d'Alfred est loin d'être bonne. Nous savons que presque toujours la grande crise est précédée par plusieurs jours de souffrances. Je vous prie en conséquence, ma chère mademoiselle Colin, de vous assurer de l'état dans lequel il est, même s'il reste chez M""' AUan; vous pouvez, sous le prétexte de lui porter une lettre s'il en vient pour lui, aller le voir, et s'il tombe sérieusement malade, vous pouvez offrir vos services à M""' Allan, qui sera bien heureuse de vous trouver, car personne ne sait le soigner comme vous, quand il a ses crises nerveuses.

Continuez, je vous prie, de m'écrire tous les jours, jusqu'à ce qu'il soit tout à fait bien ; je suis trop inquiète pour pouvoir me passer de vos lettres. Vous m'obligerez d'y mettre un mot de M. Paul, s'il se porte bien, s'il est à la campagne, ou autres choses semblables.

Je vous recommande la maison et vous salue de bonne amitié.

Edmôe de IMusset.

J'allais de plus en plus à Ville-d'Avray, villa Pradier, prendre des nouvelles de M. Alfred. Mes sites devinrent si fréquentes que je finis par y

ALFRED DK MUSSP:T INTIME 93

rester. Là, il était difficile de se procurer des vivres; il fallait venir h Paris tous les jours.

M"° Allan avait deux bonnes; nous étions donc cinq. M. de Musset ne voulait pas que je mange avec les bonnes. Il y eut trois tables, matin et soir.

L'union ne régna pas longtemps entre les deux maîtres de la maison; M. de Musset me disait de faire sa malle, nous revenions à Paris. Une lettre de M"* Allan ne manquait pas de suivre le lendemain; nous retournions à la campagne et je rapportais la malle.

Il arriva aussi, qu'à Ville-d'Avray, M. de Musset fut malade, il eut de la fièvre, de l'insomnie comme les autres fois. J'avais avec moi tous mes médicaments. Je m'établis dans sa chambre avec un matelas par terre; cela dura presque une semaine.

Après deux nuits de veille, je finis par l'endormir, et aussitôt je dormis aussi.

Les volets des fenêtres étaient en bois plein ; fermés, c'était l'obscurité complète.

Je sommeillai jusqu'à midi et en m'éveillant je ne me rendis pas compte de l'endroit où j'étais.

J'allai chercher mon malade dans son lit. Il n'y avait personne. La chambre de M""^ Allan était à côté, j'y pénétrai et la trouvai vide; je descendis, j'aperçus mes deux fugitifs déjeunant. Ils rirent longtemps delà farce qu'ils m'avaient jouée.

J'allai déjeuner à mon tour; et M. de Musset fut guéri parce qu'il avait pu dormir.

La convalescence et la santé revinrent promptement. M. de Musset avait toujours bon appétit; aussitôt la fièvre tombée, il mangeait et digérait sans peine.

L'opium ne le faisait plus dormir, il en avait tant pris avant moi sous la forme d'extrait thébaïque que ce médicament n'agissait plus et ne faisait que le troubler.

Le chloroforme n'était pas encore en usage dans ce temps-là.

Pendant son séjour à Ville-d'Avray, M. de Musset écrivit quelques vers qu'il me donna à garder, me disant qu'il les continuerait plus tard.

Voici ces vers ;

Puis je viens retrouver la place bien-aimée, De fleurs d'or et d'argent la pelouse embaumée; Et cette vérité, qu'on a tant blasphémée, Me vient alors au cœur, que ce monde si beau Ne peut manquer d'un père et n'être qu'un tombeau.

Ces vers restèrent dans mes mains. Il y avait là une pensée qui était bien sienne.

Quand il fallut quitter Yille-d'Avray et rentrer à Paris, M. de Musset s'occupa avec M""' Allan de chercher un appartement. Ils louèrent rue Rumfort dont le côté que nous avions habité était nouvellement construit. L'appartement — un très joli entresol — se composait de deux chambres à coucher, un salon, une salle à manger, antichambre et cuisine.

M"" de Musset me remit du linge et de l'argenterie. M. de Musset ne s'en occupa jamais. Mais s'il avait vu, dans son salon, les vieux fauteuils (jue sa mère voulait lui donner, cela l'aurait aflligé. Il me disait à propos de cela :

— ïl m'eût semblé que c'était un héritage et ([ue je la perdais.

A la vérité, nous avions bien peu de meubles. M. de Musset acheta, passage Sainte-Anne, un buffet de salle à manger pour cent vingt francs. J'ai encore ce buffet.

Il acheta aussi de la vaisselle, rue Duphot; cette vaisselle était bleue, je l'ai encore en grande partie.

Quand Monsieur achetait quelque chose, c'était toujours à la condition que j'irais voir les objets et que je les payerais si je les trouvais convenables. Je lui fis observer que je croyais qu'il n'aimait pas la couleur bleue. Monsieur me dit'' qu'il aimait le bleu... pour la vaisselle.

M. de Musset n'était pas exact à solder la dépense quotidienne ; il me donnait des acomptes et, au bout de quelque temps, je lui présentais mon livre de dépenses. Quand il voyait le total, il ne pouvait pas comprendre comment, m'ayant donné de temps en temps cinq francs, il avait encore tant à payer (1).

— Sachez, me dit-il, que je ne peux pas dépenser quinze francs par jour!...

(1) Voir page 97 le fac-similé d'un règlement de comptes établi par Alfred de Musset.

Je lui répondis que je ferais la dépense, moins le vin, pour sept francs par jour.

— Seulement, ajoutai-je, on ne me dira pas: « Aujourd'hui, je veux telle chose... » Je prendrai ce qu'il faudra pour la table et je ferai pour le mieux.

— Il me serait agréable, me dit-il, de n'avoir pas à m'occuper de ce que je dois manger à mon dîner.

Et il accepta l'essai pour un mois, à sept francs par jour.

— Nous verrons après!...

Puis, réfléchissant, il reprit :

— Mais, comme ça, je ne pourrai pas amener un ami à dîner?

— Si, parfaitement, lui dis-je; vous ajouterez un franc par personne que vous amènerez.

M. de Musset rendit tout cela plus simple. Quand il venait avec* un invité, il tenait à la main une pièce d'un franc qu'il me donnait.

Ce systèmp continua ainsi jusqu'à sa mort.

Au bout d'un mois, j'avais fait douze francs d'éco nomies. M. de Musset me dit:

— Gardez-les, achetez des bottines, un chapeau, ce que vous voudrez.

L'entresol que nous habitions rue Rumfort était un peu sombre, à cause du balcon du premier étage, qui était à louer. Monsieur me demanda de m'informer si le premier était beaucoup plus cher, on me répondit: « C'est le même prix, prenez-le si

VOUS le voulez. » Je ne dis rien, mais, dès le lendemain, j'allai trouver un commissionnaire intelligent qui m'aida à transporter tous les meubles au pre-

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Fac-similé d'un règlement de comptes établi par Alfred de Musset.

mier; je mis tout en place, je montai les grands rideaux, les lits furent faits, tout en ordre.

Le soir, quand Monsieur rentra, Marzo m'avertit, comme toujours, de son approche. J'allai à sa rencontre afin de l'éclairer et, en montant l'escalier, nous

causâmes. Il ne s'aperçut de rien. Nous entrâmes tout en bavardant et je lui demandai tout à coup:

— Vous aimeriez bien avoir un balcon ?

— Oui!... cela ferait mon bonheur.

J'ouvris les rideaux, je lui montrai un balcon avec des fleurs; puis je lui fis remarquer que le plafond de l'appartement était plus haut; enfin que le logis était mieux éclairé, plus clair.

M. de Musset fut surpris, ravi !... et je n'avais dépensé que neuf francs.

Un jour, en passant au marché aux fleurs de la Madeleine, j'achetai un arbuste qui n'était pas trop cher; c'était vers le soir et les marchands vendaient au rabais. J'apportai l'arbuste et le mis dans le salon.

Le lendemain, M. de Mussetme dit:

— Ah! le joli arbuste! il y a quelques fleurs... Qui m'a envoyé cela?

— Je ne sais pas, Monsieur...

— Le commissionnaire n'a rien dit?...

Il tournait autour de l'arbuste en monologuant.

— Ah! je m'en doute... Je sais qui; c'est une plante de poète... Un myrthe... C'est ma fête demain, la Saint-Louis, le 25 août. La dame... est bien renseigné^, je soupçonne qui elle est; elle m'écrira... je recevrai une lettre demain, vous verrez !

On attendit la lettre, qui ne vint pas. Je regrettai d'avoir laissé Monsieur s'illusionner sur ce pré-

ALFRED Dl-: MUSSKT INTIMH 99

tendu cadeau; je ne savais plus comment en sortir. J'eus un événement à déplorer.

La femme de ménaj^e avait cassé un crachoir en verre et elle en avait rapproché les morceaux pour ({u'on n'y vît rien. M, de Musset, voulant déplacer ce vase, se coupa l'annulaire de la main droite; le doigt saigna beaucoup. Je fis un pansement sommaire et M. de Musset sortit. Il ne rentra pas le lendemain, ni les jours suivants. Inquiète de cette coupure et ne voyant pas revenir M. de Musset qui m'avait fait demander un mouchoir par un commissionnaire, j'écrivis à M. Desherbiers, son oncle, qui me répondit :

Je crois, ma chère demoiselle, que ce que nous avons de mieux à faire est de nous tenir tranquilles.

Puisque les personnes qui vous ont envoyé un exprès ne vous ont pas fait dire de venir auprès d'Alfred, c'est que son indisposition, s'il est indisposé, n'est pas dangereuse; car, dans le cas contraire, elles ne voudraient pas encourir une responsabilité qui pourrait les mener loin.

Tranquillisons-nous donc et attendons. Si, d'ici à quelques jours, Alfred n'est pas rentré, il faudra bien savoir où il est.

J'aurais désiré que vous eussiez demandé au commissionnaire le numéro de la maison et la rue où demeure cet ami chez lequel il s'est retiré.

Recevez, ma chère Adèle, etc.

10 janvier 1851.

Desherbiers.

L'événement lui donna raison, car le poète

revint de son expédition content et disant qu'une charmante femme l'avait enlevé en sortant du théâtre.

L'explication pouvait être vraie, car M. de Musset n'en était pas à ses débuts d'absences non motivées ; mais, pendant qu'il lisait les lettres arrivées en, son absence, je vis tomber par terre des gouttes de sang.

Je lui dis :

— Vous saignez du nez?

— Non, c'est mon doigt qui saigne ; il faudrait le panser.

Je me mis en devoir de changer le linge qui était en mauvais état.

Aussitôt débarrassé du linge qui l'entourait, le doigt se mit à saigner très fort, et par jets. Monsieur me dit :

— L'artère est coupée ; il faut appeler le médecin tout de suite.

J'ouvris la fenêtre, j'appelai ma sœur qui demeurait en face de notre maison. Je lui criai d'aller tout de suite chercher le docteur Morel- Lavallée, et de lui dire que c'est une artère ouverte, qu'il vienne vite.

En attendant le docteur, M. de Musset me fit tamponner son bras aux endroits qu'il m'indiqua, pour arrêter l'hémorragie.

Enfin le docteur arriva ; on ne put faire ce jour-là qu un pansement avec de l'amadou, en attendant de procéder à la ligature de l'artère.

Le docteur dit à M. de Musset qu'il était heureux d'être rentré chez lui, car il lui aurait suffi tout au plus d'une heure pour perdre tout son sang et pour mourir.

Il fut convenu que l'on ferait la ligature le lendemain, mais que, jusque-là, M. de Musset tiendrait continuellement sa main élevée, afin d'éviter une hémorragie possible ce jour-là.

La nuit se passa, maisj'avais veillé sur cette main.

Le chirurgien arriva à dix heures avec deux internes en tabliers blancs.

On approcha le lit de la fenêtre; ces messieurs se disposèrent à s'emparer du pauvre poète qui me parut très malade, très effrayé de l'opération et'surtout des opérateurs.

Il y avait un grand gaillard à barbe rouge qui lui inspira une terreur telle que je le vis défaillir; je priai les servants de sortir et m'approchai du patient qui me dit :

— Si ces hommes me touchent, je suis perdu. Je n attendis pas davantage; je priai le doctenr

de renvoyer ses aides, ajoutant que l'on ne ferait pas l'opération ce jour-là. Il me répondit, d'un ton où l'on sentait la colère :

— Eh bien ! donnez-leur à chacun dix francs. Je m'exécutai bien volontiers, et les hommes

partirent. Je donnai tout de suite au malade un consommé et dis au chirurgien que M. de Musset aimait mieux mourir de l'hémorragie que de l'opération que l'on ne pourrait pas faire.

On cautérisa la plaie et on banda le doigt avec tant de chiffons que la main ressemblait à une tête d'enfant ; le tout fut tellement serré que, le lendemain, le bras était enflé ; il y avait même des ampoules au-dessus du pansement.

Le chirurgien m'avait dit en partant que j'encourais une grande responsabilité ; qu'il faudrait, pendant quinze jours et autant de nuits, tenir la main élevée, la regarder continuellement, et que, si l'hémorragie se produisait, cela arriverait si vite que ce serait un changement de couleur immédiat, la main et tous les chiffons qui l'enveloppaient deviendraient rouges entièrement, et qu'il faudrait l'avertir le plus vite possible, parce que M. de Musset avait déjà perdu beaucoup de sang.

Le lendemain, il fallut rappeler le chirurgien pour l'enflure et les ampoules qui s'étaient produites.

On fit de nouveau la cautérisation ; on renouvela le pansement, et, jusqu'au terme fixé par le docteur, il ne se produisit que deux hémorragies ; elles eurent lieu, heureusement, dans la journée ; on refit chaque fois les cautérisations, et, finalement, le poète fut guéri.

J'avais passé quatorze nuits à regarder cette main. Veillant la nuit, je dormais le jour; mes sœurs venaient me remplacer.

Plus tard, le chirurgien Morel-Lavallée me dit que je l'avais empêché de faire une opération dont les journaux auraient parlé et dont sa réputation comme chirurgien aurait profité.

ALKRKD DE MUSSin' INTIME 103

— J'ai cela contre vous, me dit-il.

Mais M. de Musset était content de la tournure qu'avait prise celte fâcheuse équipée.

Le docteur était un homme de Tâge de M. de Musset ; il venait souvent à la maison, il dînait, restait le soir; ces messieurs parlaient littérature.

M. Morel écrivait des articles scientifiques dans les journaux.

En jouant aux dominos, après le dîner, le docteur appelait son partenaire le ce Parnasse )>.

— Le Parnasse a perdu ! Voyons la revanche. M. de Musset aimait son docteur. . ., qui ne lui

ordonnait jamais rien.

Les soirées se passaient ainsi agréablement.

A quelque temps de là, il survint à M. de Musset une petite tumeur de la grosseur d'une lentille sur la paupière de l'œil gauche. Ce n'était pas douloureux, mais cela augmentait chaque jour, envahissait la paupière et devenait gênant.

Le docteur riait : ^

— Cette fois-ci, vous n'échapperez pas à l'opération. Je vais voir un malade en province, et, en rentrant, j'enlèverai cette loupe.

Le docteur alla à ses affaires, et, quand il revint, il n'y avait plus de tumeur.

Je l'avais réduite en la maniant, la frottant avec de la pommade camphrée.

Il fallait que ce fût moi, pour faire ce traitement. On sait qu'un corps gras est insupportable

dans l'œil, j'avais donc dû éviter cela avec le plus grand soin.

D'ailleurs, M. de Musset n'aurait pu supporter qu'une autre personne lui touchât la figure. Je faisais toutes les deux heures le pansement de l'œil.

Le docteur fit, contre mauvaise fortune, bon cœur.

— Enfoncée, l'opération ; bien joué, le Parnasse 1 Puis :

— Mademoiselle Colin, voilà le deuxième tour que vous me jouez !.. Si jamais vous êtes malade, vous aurez affaire à moi...

— Je n'aurai pas affaire à vous ; je ne serai pas malade, et je le serais que je ne vous en dirais rien...

En causant, le docteur disait à M. de Musset qu'il s'endormait tous les soirs à volonté avec un peu de chloroforme sur son mouchoir.

M. de Musset, pour qui le sommeil était une grave question d'existence, demanda qu'il lui fût donné du chloroforme pour s'en servir contre Tinsomnie, afin de s'endormir aisément.

On en apporta dans un flacon. Monsieur me dit :

— Vous en avez peur ? Le voilà, serrez-le. Quand je l'eus dans les mains, je le rendis

inoffensif en remplaçant le narcotique par de l'eau et du sirop de gomme. Ce fut d'ailleurs une peine inutile ; M. de Musset ne me le demanda jamais.

Il m'était défendu de mentionner, dans mes lettres à M""" de Musset, les maladies de son fils; les

autres parents ne s'occupaient pas du poète. Sa sœur, M"° Lardin, est venue le voir une fois en huit ans. Tout en venant très souvent à Paris, elle allait chez Paul de Musset où l'oncle Desherbiers la voyait. Je priai ce dernier de ne pas parler d'elle devant M. Alfred.

Je n'avais donc fait part de cette blessure à personne.

Je dus le dire à M. Paul, à la mort de son frère, au moment de régler les honoraires du chirurgien qui, pendant huit ans, l'avait visité autant comme ami que comme médecin.

Depuis qu'on l'avait tant saigné, M. Alfred de Musset ne croyait plus à la médecine.

Il avait été, pendant près d'un mois, en danger de mort. Sa famille ne l'avait pas su.

On s'occupait si peu de lui qu'à sa mort M. Paul ignorait une grande partie de ce qu'il avait écrit et dicté, ce qui lui fait dire dans sa Biographie qu' « Alfred de Musset n'a jamais employé de secrétaire, que toute publication posthume dont on ne pourra pas produire l'autographe sera évidemment mensongère ».

Or, pendant sa blessure à la main droite, il me dicta sa pièce Carmosine qui est entièrement écrite de ma main. Gela est compréhensible, puisqu'il était blessé; et, parla suite, ayant pris l'habitude de me dicter, j'écrivis la plupart de ses pièces.

Entre autres, Beltine, On ne saurait penser à tout, r Ane et le Ruisseau, etc..

M. de Musset, pendant les dix années que je suis restée chez lui, fut souvent invité chez la duchesse de Gastries qui remplaça pour lui la fameuse marraine d'autrefois, la marraine dont le temps était passé, et que je n'ai jamais \iie.

M""^ la vicomtesse de Janzé, dans ses Études et Récits sur Musset, dit à propos de cette dernière :

(( Alfred l'appelait sa ^( marraine », parce que, bien qu'elle fût aussi jeune que lui, il voulait rendre hommage à la sagesse de ses conseils qui, d'ailleurs, n'avaient rien d'austères ; car ce rôle de Mentor, tel que le comprenait M""" Jaubert, reposait sur une morale fort indulgente. »

Ce que j'en ai entendu contrastait singulièrement avec la manière du Musset que j'ai connu; le peu qu'il en a dit ne laissait pas croire qu'il approuvait tout ce qui se passait dans ces temps déjà éloignés.

Je reviens à la duchesse de Gastries. G'était une

ALFRED Dl-: MUSSET INTIME 107

personne d'un grand esprit et d'une foi solide qui recevait chez elle une société de femmes appartenant à un monde aimable et heureux. Aucune de ces dames n'aurait manqué ces réunions que la duchesse présidait avec tant de tact et de dignité, heureuse de faire un peu de diversion à une paralysie qui la tenait clouée dans un fauteuil. Elle tâchait d'oublier ses souffrances en s'abandonnant à une gaieté communicative qui étonnait.

Elle écrivait à son cher poète : « Venez, vous fumerez. »

Elle le choyait, le gâtait même en lui écrivant. Là le poète rencontrait l'élite de la société du faubourg Saint-Germain. C'était un autre monde que celui de la marraine.

Dans ce salon, tout était différent; la tenue, la conversation et les habitudes.

Le caractère du poète. était changé; ce qui l'amusait autrefois, il ne le trouvait pas là, et ne s'en plaignait pas ; les femmes étaient toujours belles, moins frivoles et plus sérieuses. Le soir, rentrant chez lui content, heureux, il me racontait ce qu'il avait dit, ce qu'il avait répondu ; c'était charmant.

En ce temps-là, M. de Musset allait quelquefois au cirque des Champs-Elysées où il rencontrait le général Descarrières, oncle de son ami Tattet qui, étant général de cavalerie, s'occupait de la remonte et que le travail des chevaux intéressait. M., de Musset aimait à entendre ses remarques. Le gêné-

rai était, d'ailleurs, un homme fort aimable. Il vit aussi là le docteur Véron, propriétaire et directeur du journal le Constitutionnel.

M. Véron demanda à M. de Musset d'écrire quelque chose pour son journal ; il lui dit :

— Si vous me faites une comédie, je vous paierai mille francs par acte ; eût-elle cinq actes, je paierais cinq mille francs pour l'imprimer en feuilleton dans mon journal.

M. de Musset lui dit qu'il avait un projet de comédie, qu'il viendrait quand elle serait faite la soumettre à son jugement.

M. de Musset n'avait rien écrit depuis l'accident qui lui était arrivé à la main droite.

J'écrivis la pièce sous sa dictée.

Il y eut trois actes faits sans désemparer.

M. Véron demanda à M. de Musset si on pourrait bientôt en entendre la lecture. M. de Musset lui fixa un jour.

Le jour où il y alla, j'étais, pour mon compte, préoccupée de cette lecture ; il me semblait, parce que je l'avais écrite, qu'elle m'intéressait plus que les autres. Je la savais par cœur ; je me rappelais certains passages qui m'avaient émotionnée; je me disais : « Si on comprend les situations comme nous, tout ira bien. »

J'attendais le retour avec anxiété.

M. de Musset arriva enchanté, rayonnant de joie. Il me répéta certains passages qui nous avaient frappés.

ALFRP:I) de MUSSET INTIME I09

— M. Véron, quand je me suis arrêté là, m'a regardé et a dit : « C'est beau. » « Gela vous plaît? » lui ai-je répondu. Il m'a montré une larme sur sa joue...

Dans cette circonstance, Musset donna une nouvelle preuve de désintéressement.

M. Véron, qui avait une grande affection pour le poète, voulut lui donner cinq mille francs.

— Je n'ai pas accepté, c'était trop ; en fin de compte il m'a forcé à prendre quatre mille francs, les voici.

M. Véron agissait en cela avec une grande délicatesse et, pour lui faire accepter, lui dit :

— C'est vous qui serez dupe; je compte, avec votre permission, garderie manuscrit...

M. de Musset prit cette phrase au sérieux et me dit :

— Le manuscrit! mais j'y pense..., c'est ton écriture... Je n'ai pas écrit un traître mot dans cette pièce; que va penser Véron? Il faut que je l'avertisse.

— N'en faites rien, lui dis-je, mon écriture, en ce moment, ressemble à la vôtre, quand la pièce sera copiée, on l'enverra à l'imprimerie, puis on serrera le manuscrit. Plus tard, quand on l'examinera, on trouvera des. fautes d'orthographe, et l'on sera rixé. On verra que ce n'est pas écrit par vous.

M. de Musset ne fut qu'à demi convaincu, mais

j e détournai la conversation et cet incident fut

oublié. Si je l'avais laissé faire, il aurait bien

reporté au directeur de la revue une partie de son argent dont nous avions besoin à la maison.

Il y avait en face de chez nous, rue Rumfort, un vieux marchand de vin, le Père Fournier, un brave homme qui nous fournissait de très bon bordeaux à un franc la bouteille; j'additionnais des deux tiers d'un verre d'eau chaque bouteille. J'en avais pris l'habitude après une des maladies du poète et ce dernier s'était accoutumé au mélange. Un ■jour que j'étais absente, on apporta du vin qu'on lui servit pur.

Quand je rentrai, Monsieur prit ma main, la porta à son front et me dit :

— Voyez comme j'ai mal à la tête ; on m'a changé le vin et me voilà malade.

Il fallut que le marchand de vin fit le simulacre du changement; quand il fut fait, M. de Musset me dit :

— Recommandez bien au père Fournier de ne pas changer le vin. Je veux toujours le même ; j'y suis habitué.

M. de Musset aimait quelquefois à causer avec ses petits fournisseurs et à s'enquérir de leurs travaux.

Le père Fournier voulut un jour montrer à l'écrivain son érudition et, cherchant un prétexte pour lui demander un de ses ouvrages, lui raconta que, tous les soirs, il lisait à sa femme le même ivre.

— Que lisez-vous donc?

ALFRP:D de MUSSET INTIME lli

— Gil BJas, monsieur !

— Eh bien! père Fournier, je vous crois... C'est le livre qui vous convient le mieux... Il est amusant, intéressant, avec des situations toujours nouvelles... C'est un bon livre!

Une autre fois, en manière de plaisanterie, sans doute pour éprouver la naïveté du bonhomme, il lui demanda :

— Père Fournier, je fais une pièce où une jeune fille se meurt d'amour pour un homme qu'elle ne peut pas épouser... Faut-il la laisser mourir... ou la marier?

— Oh! non, monsieur... je vous en prie, ne la laissez pas mourir... Arrangez cela pour le mieux... qu'elle vive et qu'elle se marie...

— Eh bien! père Fournier, nous allons essayer de la sauver !

Cette pièce était Carmosine.

Quand M. Véron l'imprima en feuilletons dans \e ]0ViVnd\\Q Constitutionnel, M. de Musset était malade et ne put pas corriger les épreuves; c'est M. Véron qui fut chargé de cette besogne.

Il y eut, malheureusement, une faute de ponctuation dans les vers; cela mit l'auteur au désespoir. Je ne savais que faire pour le calmer et le faire raisonner tranquillement. Je lui conseillai d'écrire à M. Véron et j'ajoutai que je lui porterais la lettre tout de suite.

— Vous lui ferez vos observations, vous lui direz votre désespoir; il comprendi'?<.

On s'arrêta à cela et M. de Musset se mita écrire. Ce fut un peu long, la lettre fut finie assez tard. Monsieur me la lut; il me demanda si l'on comprenait bien ce qu'il voulait dire ; me faisant expliquer comment, d'après sa lettre, j'entendais où se trouvait la faute et ce qu'il voulait que l'on réparât. Quand ces explications et recommandations furent achevées, la soirée était très avancée et je proposai de porter la lettre le lendemain matin. M. de Musset convint avec moi qu'il ne fallait pas aller relancer M. Véron à une heure aussi tardive. Il se calma, la lettre était là, très compréhensible et pas désagréable pour M. Véron.

M. de Musset, fatigué, dormit bien. La nuit porta conseil ; le lendemain matin, il relut la lettre et, finalement, ne l'envoya pas.

Je dis à M. de Musset qu'il ferait bien de me la donner, que cela me servirait pour apprendre la ponctuation.

Cette lettre m'est restée ; il en est question dans le volume posthume de la grande édition Charpentier.

Voici la lettre :

Mon cher Véron,

Je viens d'être malade, et je le suis encore, ce qui m'a empêché d'aller vous voir. J'ai lu Carmosine, et j'ai été parfaitement content de la manière dont la pièce a été coupée et imprimée. Ce soir seulement, j'y trouve une faute, et le malheur veut qu'elle soit dans les vers. C'est à cette strophe :

ALFIIEI) I)K MUSSKT INTIME 11^

Depuis le jour où, etc.

il y a:

Fût-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur De lui montrer ma craintive pensée, Dont je me sens à tel point oppressée, Mourant ainsi, que la mort me fait peur.

Il est bien clair que ces deux mots : mouvant ainsi, sont une parenthèse, et que le sens doit se suivre ainsi : A tel point oppressée que la mort, etc.

Mourant ainsi est mis bien évidemment pour en mourant ainsi, — chose fort ordinaire et permise en vers.

Or, au lieu de cela, je trouve imprimé :

Dont je me sens à tel point oppressée. Avec un point ; et puis :

Mourant ainsi que la mort me fait peur !

avec un point d'exclamation.

Non seulement cela change les deux vers, mais en arrête le sens après à tel point oppressée^ cela fait une faute de français, car on ne dit pas à tel point, sans ajouter que.

Je ne saurais vous dire combien cela me désespère. Je ne voulais pas vous en parler, attendu que j'aurais l'air bien mal venu d'avoir le courage de me plaindre après le soin que vous avez bien voulu prendre.

Si une faute se trouvait partout ailleurs, je ne dirais certes pas un mot; mais que cela tombe pré-

eisément sur ces vers, quand tout le reste est à merveille, voilà ce qui me fait une peine affreuse.

Y a-t-il un moyen quelconque de revenir sur cette faute, soit par un erratum, soit en réimprimant les vers à part? Soyez assez bon pour me répondre un mot, je vous en supplie. J'ai dans ce moment la tête d'un malade. J'espère, en tout cas, que vous ne m'en voudrez pas d'un vrai désespoir dont l'expression est involontaire. J'espère surtout que vous ne me croirez pas trop peu reconnaissant de la peine que vous avez prise.

Mille amitiés.

A prc;)os de cette maladie, je me souviens d'une anecdote amusante.

J'ai dit, ailleurs, l'affection du poète pour les animaux et, en particulier, les chiens. Cette amitié alla jusqu'au lapin. Voici comment.

Un jour, je dus m'absenter quelques heures et, pour le distraire pendant mon éloignement, je lui apportai un petit lapin qui vivait dans le voisinage. J'allai faire ma course, et, en rentrant, je rapportai quelques herbes pour donner à cette petite bête. C'estle poète qui, lui-même, les lui donna, et avec quelle joie d'enfant ! Le lapin, déjà familiarisé, venait manger dans sa main et Musset était content au possible.

Tous les jours pendant cette maladie, je lui apportais l'animal. Un matin je restai un peu longtenjps à faire mes emplettes.

Il me dit en rentrant :

ALFRED DK MUSSKT INTIMK Il5

— Tu ne reviens pas. Je suis seul cl je n'ai même pas eu \i) petit lapin.

Depuis cette époque, jamais Musset ne mangea de lapin.

M. Alfred de Musset marchait peu, ne prenait jamais d'omnibus ; quand il voyait ces sortes de véhicules, il disait :

— Ce sont les voitures de mon frère.

Il prenait un fiacre; cette voiture numérotée ne coûte que la course, on n'a pas besoin de s'occuper ni du cheval ni du cocher.

Il était toujours élégant et correct. Il ne connaissait pas ce qu'on appelle l'ordre, l'économie, ni la valeur de Targent. Cependant, il n'achetait rien définitivement sans mon avis. J'allais voir ce qu'il désirait et je payais.

Quand il eut reçu l'argent de Carmosine, il songea à acheter une garniture de cheminée. Il trouva cela chez un marchand de meubles.

En rentrant il me dit :

— J'ai acheté une pendule, il faut aller la voir. Il m'indiqua l'endroit.

— Elle est de cinq cents francs; si vous la trouvez convenable, vous la paierez et la ferez apporter.

Je vis la pièce ; c'était une borne de marbre vert surmontée d'une Renommée, couronnée de six petits flambeaux avec candélabres assortis, le tout style Empire.

116 ALFRED DE iMUSSET INTIME

Arrivée chez le marchand, j'examinai plusieurs choses, je demandai le prix d'une petite table à ouvrage et, ensuite, celui de la garniture de cheminée qui était bien celle en question, on me dit :

— La table, trente-cinq francs, et la pendule cinq cents francs.

J'offris quatre cents francs de la table et de la garniture de cheminée.

— Vous allez m'apporter cela tout de suite, je paie comptant. Si vous voulez c'est une affaire faite.

On me lit pour la forme quelques objections et on me demanda mon adresse.

Je reçus les objets, je payai, et tout le monde fut content, hormis M. de Musset qui était fâché de ce que j'avais eu tout cela pour quatre cents francs. J'avais marchandé ces braves gens, il n'aimait pas ces choses-là, ça lui gâtait sa belle pendule et l'empêchait do l'admirer. Il n'aurait pas voulu que l'on sût que c'rtait lui qui était allé le premier chez le marchand.

A cette pendule je voulus accrocher le balancier, la remonter, la mettre en marche et connaître le son du timbre. M. de Musset se récria :

— Malheureuse! ne touchez jamais à cette pendule, il Tant un horloger; faites-en venir un!

Aussitôt que Monsieur fut parti à ses affaires, je fis marcher la pendule, et, pendant huit ans, il n'y eut pas à la maison d'autre horloger que moi. Mais il n'en sut jamais rien.

ALFHi:f) 1)I<: MUSSET INTIMK Hl

Arsène Houssaye dit dans ses Confessions : (( Musset fut toute sa vie dans du simple acajou. )>

Non, M. de Musset ne fut pas toute sa vie dan& l'acajou. Nous eûmes l'acajou après que M. Véron eut payé quatre mille francs pour imprimer la comédie de Carmosine.

On acheta alors un très beau bureau en acajou, des fauteuils, des tables, une armoire à glace, des tentures de chambre à coucher en perse dont Monsieur avait choisi le dessin.

C'est alors qu'on eut l'acajou. M. Alfred de Musset admirait tout cela, se croyait riche et était heureux.

Il aima longtemps son intérieur. Il se trouvait bien chez lui. Nous avions aussi pour Monsieur une chaise longue. Le dessin de l'étoffe représentait des pavots. Il disait :

— Là-dessus, je dormirai peut-être!

11 ne désira jamais de meubles plus élégants.

Il allait moins souvent chez M""* Allan, qui était occupée au théâtre avec des rôles nouveaux.

Il arrivait souvent que j'écrivais sous la dictée de M. de Musset et, à mesure que je voyais les vers ou la prose s'aligner sur le papier, je me réjouissais en pensant que tout cela se changerait en droits d'auteur que j'irais recevoir. Mais, voilà que le lendemain matin, en relisant ce qui était écrit, il effaçait, raturait, diminuait, si bien que je disais mon regret de ce travail effacé.

Alors lui, tout fâché, s'écriait :

— Taisez-vous, je ne peux pas me fier à vous... Ma parole! si je vous écoutais j'arriverais à faire de mauvais feuilletons à tant la ligne.

Il reprenait, tout sérieux, mais doucement tout de même :

— Ne témoignez jamais, je vous prie, de mécontentement quand je corrige mon travail.

Aussi, de ce jour, je me gardai bien d'aucune réflexion.

Cependant, il s'amusait souvent à m'interroger.

— Dites-moi ce que vous croyez bien et juste ; dites ce qui vous plaît dans ce que je viens de vous dicter.

Je lui répondais bonnement, de mon mieux, ce que je pensais. Et, parfois, je fus très fière en voyant que mon grand homme, mon grand poète, approuvait quelques-unes de mes réflexions.

Lorsqu'il fut décidé, d'après l'avis de M"^ de Musset, que je serais au service exclusif de M. Alfred, il me dit :

— Vous resterez près de moi si vous voulez; mais n'espérez pas plus que je ne vous promettrai. N'ayez pas la prétention de me diriger, ni de rester chez moi au delà du temps qu'il me plaira de vous garder.

Ce fut dans ces humbles conditions que je m'engageai et je crois m'être tenue toujours modestement dans ce rôle.

Cependant, quand M. Alfred fut persuadé queje

AI.MU:i) DIO ML'SSKT INTIME 119

n'irais plus au delà des droits qu'il m'avait assignés, il prit confiance en moi et peu à peu, j'eus quelque influence sur lui. Il lui arriva même, en bien des occasions, de me demander conseil. Je disais mon avis, et je crois qu'il ne s'en trouvait pas mal. Je lui ai évité bien souvent des ennuis et des désagréments.

L'existence de brouilles et de raccommodements avec M""" Allan était très contraire à la santé du poète. Les indispositions s'accentuaient au point de devenir de véritables maladies ; sa maladie de cœur était entretenue par les contrariétés trop fréquentes. Le médecin lui avait dit qu'il fallait garder la tranquillité absolue, éviter tout ce qui pouvait le tracasser.

Un jour, étant très souffrant, il avait été convenu que la porte resterait fermée pour tout le monde. M""* Allan écrivit qu'elle viendrait à une heure fixe indiquée, et que Monsieur devait venir lui ouvrir la porte lui-même, qu'elle entendait n'avoir l'assentiment de personne.

Je compris très bien la chose ; elle voulait, comme au quai Voltaire, venir s'installer à côté de mon pauvre malade et cela ne manquait jamais d'éterniser la maladie. Quand il recevait ces visites, il était beaucoup plus malade et plus longtemps.

En ce moment, il ^vait la fièvre, et, en lisant cette lettre, il devint plus malade encore. Il laissa sa lettre ouverte sur la table de nuit et j'en lus le

contenu. Cette lettre n'était rien moins qu'aimable pour moi. En voyant l'état dans lequel était M. de Musset, je me décidai à ne pas laisser entrer la dame. Cela se fit sans la moindre violence. Mon malade, tout fiévreux, s'endormait par moments et me demandait l'heure, s'endormait dix minutes et s'éveillait; il demandait encore l'heure afin d'être prêt pour aller ouvrir la porte. Chaque fois qu'il s'endormait, j'avançais sa montre de vingt minutes, un quart d'heure. Quand vint le moment d'aller ouvrir la porte à M""^ Allan, Monsieur me dit :

— Si tu as quelque chose à aller chercher, tu pourras sortir... J'ai envie de dormir, je resterai seul, je m'en sens la force.

Je sortis, j'allai à l'entresol. Aussitôt que je fus sortie. Monsieur écouta, regardant l'heure et attendant; mais il était d'une heure en avance.

A l'heure indiquée, il ne vint personne; je rentrai à la maison, je trouvai mon pauvre malade très souffrant, très agité.

Il me dit :

— Entends bien ce que je vais te dire : tu as ici ce qu'il te faut; ferme la porte et n'ouvre à qui que ce soit. Je ne veux voir personne, ni lire de lettre. Je te défends de bouger de là, je suis assez malade.

La dame vint à l'heure qu'elle avait fixée ; mais on ne l'entendit pas sonner. J'avais tenu toutes les portes closes. Quelques instants après je remis la montre à l'heure de la mienne.

Le soir même arrive une lettre ; la personne qui

ALFIU-:i) 1)1-: MUSSET INTIME 121

vint avait ordre d'attendre la réponse. Je lui dis que Monsieur m'avait défendu de lui donner aucune lettre, de lui parler de personne.

Le lendemain on vint demander des nouvelles, je dis que Monsieur était malade, qu'il n'allait pas plus mal, mais qu'il ne voyait personne.

Les lettres arrivées dans la journée étaient assemblées sur le plateau.

Quelques jours après, quand le poète fut guéri, la comédienne voulut avoir des explications. Il fallut savoir comment allaient les montres; la montre de Monsieur était d'accord avec celle de M"^ Allan.

Les explications furent violentes.

— Vous m'avez écrit que vous viendriez à l'heure dite ; au lieu de me reposer, étant très malade, j'ai attendu pendant deux heures. Voyant que vous ne veniez pas, j'ai fait fermer ma porte jusqu'à présent; je me porte bien, je désire être tranquille, ne pas entendre de reproches.

Le raccommodement se fit comme toujours... jusqu'à la première maladie.

J'expliquai à M. Alfred pourquoi je ne voulais recevoir personne quand il serait malade. Monsieur me donna raison ajoutant qu'il était bien plus tôt guéri quand je le soignais seule.

Toutes les lettres de M"' Allan, qui venaient parla poste m'étaient adressées, c'était convenu.

Quand M. Alfred était bien portant, M"' Allan venait le prendre. Ils sortaient ensemble en voi-

ture. Je n'avais ni jour ni heure pour attendre Monsieur, excepté quand il m'écrivait de mettre la clef dans un certain coffre à bois placé sur le palier ; cela voulait dire qu'il rentrerait dans la nuit.

On me le ramena un jour, malade; il se coucha tout de suite.

Après être restée plus de temps qu'il ne fallait, M""' AUan avertit qu'elle reviendrait le lendemain, qu'elle resterait, qu'on lui apporterait son dîner.

Monsieur lui répondit :

— Il n'est pas nécessaire que vous veniez pour rester là. M"' Colin a assez à faire avec moi.

La bonne de M""" AUan arriva en même temps, et celle-ci ajouta :

— Au fait si vous m'en croyez, je vous emmène chez moi. J'ai des gens pour vous donner tous les soins nécessaires,

Avant que Monsieur eût pu réfléchir, on l'habilla, on le mit en voiture pour la rue Mogador.

Je rendis les clefs de l'appartement, je sortis désolée, sans oser rien dire.

M""*" de Musset était trop loin pour que je pusse l'avertir. J'allai coucher chez ma sœur Louise, rue Notre-Dame-de-Grâce.

Le lendemain de très grand matin, on frappa à la porte. C'était la bonne de M""^ Allan qui m'apportait une lettre de mon malade, au bas de laquelle étaient quelques lignes d'amende honorable de M"^ Allan. .

Voici cette lettre, épitre désespérée :

Je n'ai pas fermé Toeil, j'ai les premières atteintes de mes délires ; toi seule les connais. Viens, ne m'abandonne pas.

Tu m'as fait du mal hier soir; mais j'avoue que

je t'en ai fait le premier. Viens, je ne puis me passer

de toi.

Venez, mademoiselle Colin, reprenez votre malade, je vous en prie, et je n'irai le voir que le jour où vous m'avertirez que je peux le faire sans danger pour sa santé et son repos.

Je revins bien vite à la maison, j'aperçus mon poète sortant d'une voiture, pouvant à peine marcher.

Quand il fut chez lui, il se coucha, content d'être dans son lit.

Jl me dit d'un ton mêlé de reproche:

— Pourquoi m'avez-vous laissé partir? Je pouvais en mourir? Oh! je vous ai appelée toute la nuit; je criais : (c M"^ Colin! Je veux M^^' Colin ! » si fort et si souvent, que je leur ai fait peur... Fermez la porte! maintenant on ne m'emmènera plus !

Cette idée de crier très fort pour reprocher à M""" AUan de l'avoir enlevé à mes soins ne m'a pas étonnée.

Il fut question un jour de le marier. Il m'en parla; je lui dis que c'était la seule chose qu'il

n'avait pas essayée, et que je croyais qu'il se trouverait bien en famille ; aimant les enfants, cela lui changerait l'existence qui le tourmentait.

— Oui, peut-être, mais il faudrait que tu restes pour me soigner; tu es au courant de ma maladie, tu sais la diriger. Tu me dis quelquefois : a Vous serez mieux dans une heure, » et c'est toujours vrai. Ma femme aurait peur, peut-être, et me mettrait dans les mains d'un médecin, qui, sous prétexte de me guérir, me rendrait fou. J'en ai été près, avant que tu ne viennes. Non ! je ne veux pas me marier !

M. de Musset était d'une extrême sensibilité ; rien ne lui était plus pénible que de penser d'avoir fait une peine à quelqu'un. Il s'exagérait même des mots sans importance dits à quelques amis dans un moment de vivacité ; et il n'était pas tranquille qu'il n'eût écrit et ne se fût excusé.

Quelquefois, entendant M. de Musset se chagriner de peines imaginaires qu'il avait faites et tout prêt à prendre sa plume, je lui disais tout doucement qu'il ferait bien d'attendre jusqu'au lendemain pour écrire. Il attendait le lendemain et, souvent il trouvait que la chose n'en valait pas la peine. C'était bien la vérité.

M. de Musset avait l'âme compatissante aux pauvres gens.

J'avais autrefois prêté à une dame voisine trentecinq francs pour son fils qui était peintre, et ni la

ALFRi:i) Dl') MOSliT INTIMK 125

niùrc ni le lils ne pouvaient arriver à me rembourser. Ce peintre se nommait F. Ghirardi. Ils imaginèrent pour me rendre cette somme d'organiser une loterie dont l'uniffue lot était un paysage fait par le fils. Je pris quelques billets et me trouvai à gagner le lot, ce qui fit que j'eus non seulement le tableau, mais mes trente-cinq francs.

M. de Musset me dit alors :

— Ces gens sont pauvres, prenez votre objet d'art, mais rendez les trente-cinq francs, je vous les rembourserai.

Il fît comme il avait dit. Gomme je ne savais pas où mettre ce tableau, je le mis avec ceux de Monsieur (1).

Sur le palier, en face de l'appartement qu'habitait M. de Musset, rue Rumfort, était une dame que Ton croyait veuve ; elle avait deux filles, l'une de onze ans, l'autre de quatorze ans.

Son mari, occupé dans une colonie, lui revint un jour en très mauvaise santé.

La dame rassembla aussitôt des médecins pour une consultation. Elle me conta ses ennuis et me dit, qu'elle allait le soigner chez elle.

(1) A sa mort, je dis à M. Paul comment je l'avais eu et comment il se trouvait avec les autres.

M. Paul, à qui il plut, me demanda si j'en voulais un autre à la place. Je reçus un tableau bien plus décoratif. C'est un intérieur turc, où une jolie femme en écoute une autre jouer de la mandoline,

M. Paul me dit :

— Mon frère aimait ce tableau parce (lu'il y reconnaissait une femme qu'il a connue.

— Pourquoi le soigner chez vous ? Vous n'êtes pas garde-malade, ni logée pour cela.

Elle me répondit :

— Vous pensez bien que je ne le soignerais pas, s'il devait vivre, mais comme on m'a assuré qu'il en mourrait, j'aime mieux voir les choses par moimême.

Je vis quelquefois le malade ; je dis à sa femme en voyant les ordonnances du médecin :

— On empoisonne votre mari.

Assez souvent, M. de Musset me demandait des nouvelles du voisin. Il me disait :

— Est-il bien soigné?

Je lui disais que je voyais venir le médecin souvent, qu'il était soigné par sa femme et que ses deux filles étaient là.

Ce malheureux ne devait pas vivre longtemps. Un jour vers six heures j'entendis des cris, des larmes ; cet homme venait de mourir.

M. de Musset n'était pas encore rentré pour dîner et ne vint même que tard.

J'écrivis à M. Desherbiers, son oncle ; je lui racontai l'événement, je le priai de venir passer la journée du lendemain à la maison.

— Vous trouverez un prétexte pour rester avec M. Alfred, ajoutai-je.

Quand Monsieur rentra le soir, comme d'habitude, je ne dis pas un mot de la mort du voisin.

M. de Musset n'aurait pas aimé savoir la mort

AI^FIIED 1)1-: MLSSKT INTIME 127

si près de lui. Il se coucha après avoir soupe ; il était même un peu tard.

Vers deux heures du matin, je fus réveillée par un grand coup de sonnette. Je courus à la chambre de Monsieur; je le trouvai méconnaissable, en proie à une terreur affreuse. Il me dit, en me désignant le pied de son lit :

— Mettez-vous à la place qu'occupe un croquemort... Ne bougez pas, il m'attend, il a un drap noir sur le bras, ne vous dérangez pas ; aussitôt que vous cessez de parler, il reparaît.

J'allumai toutes les bougies, j'ouvris les fenêtres et enfin le cauchemar disparut.

Quand M. de Musset fut plus calme, il me demanda des nouvelles du voisin.

Je lui dis qu'il était parti pour la campagne depuis une quinzaine et qu'il allait bien.

11 me dit :

— Quand j'ai eu cette vision, j'ai pensé qu'il était mort.

Voyez ce qui arriva alors qu'il ne savait ri'^n. S'il avait su la mort si près de lui, c'eût été autre chose.

M. Desherbiers arriva vers dix heures du matin, disant qu'il passerait la journée avec lui, si cela lui plaisait.

— Ah ! mon cher oncle, tu n'as jamais été mieux inspiré que de venir ce matin.

M. de Musset se mit à raconter la vision et la terreur qu'il avait eues pendant la nuit et la orande

fatigue que lui avait occasionnée ce cauchemar.

Le lendemain de bonne heure, le mort fut cloué dans plusieurs cercueils et envoyé dans les Pyrénées, son pays.

La plupart du temps les hallucinations de M. Alfred ne répondaient à rien de réel, mais ne l'en fatiguaient pas moins horriblement.

La grande difficulté pour la cuisine, chez M. de Musset, était de me procurer du poisson. Il l'aimait beaucoup et en voulait tous les jours ; or, le bon poisson est quelquefois cher.

Il y avait, au marché Saint-Honoré, une marchande complaisante qui me gardait un poisson bien frais et de bonne qualité pour vingt-cinq sous, soit un petit turbot, soit une barbue ou une sole ; on sait que ce poisson n'est pas tous les jours en abondance sur le marché. J'étais limitée pour la dépense. J'arrivais toujours à mes fins, et M. de Musset était content.

Les dernières années, j'avais une bonne qui ne savait pas faire la cuisine comme je voulais et surtout comme M. de Musset avait l'habitude de la manger chez lui.

Il m'arrivait souvent d'être occupée avec Monsieur à lire ou à écrire ; la bonne m'appela un jour très mal à propos pendant une lecture, au milieu d'un passage intéressant ; je posai le livre pour aller prendre des provisions dans une chambre noire qui était à côté de la cuisine.

ALFRKD DK MUSSET INTIME 129

Monsieur, fâché, m'y suivit, m'y enferma et mit la clé dans sa poche. J'étais prise, il partit content.

Je demandai à la bonne de me jeter, par un carreau qui communiquait avec la cuisine, un tournevis, je dévissai la serrure. Une fois la porte ouverte, je revissai la serrure et tirai la porte qui fut fermée comme avant. Je fis la sauce du poisson et j'allai prévenir Monsieur qu'il était servi.

Quand j'entrai, il se promenait dans le salon, monologuant, riant du bon tour qu'il m'avait joué.

Je marchais derrière lui, faisant face à une glace. Il s'arrêta et m'apercevant, il n'en crut pas ses yeux. Il se retourna surpris :

— D'où sortez-vous? qui vous a ouvert la porte?

— Oh ! vous ne m'avez pas enfermée.

Il alla voir la porte.

Je lui dis :

— Quand il faut sortir, je sors ; il fallait faire la sauce du turbot, elle est faite ; venez à table, vous verrez.

Il appela la bonne, Clémence, et lui dit:

— J'ai enfermé M"° Colin dans la chambre noire ; qui est venu lui ouvrir ?

— Ce n'est pas moi, monsieur.

— Je vous crois, j'ai la clé dans ma poche !

Il fallut, après le dîner, raconter comment j'avais fait.

Je ne me fis pas trop prier pour le lui dire.

— Avec ce tournevis, il n'y a plus de portes fermées?

Pardon, monsieur, les portes sont fermées

or,t T>nc ^p servir du tournevis pour ceux qm ne savent pas se servir

et qui ne connaissent pas les sermres. Moi je les connais: toute jeune J'en faisais avec mon père.

Monsieur fut rassure.

M. de Musset fut sollicité par ses amis de poser sa candidature à l'Académie.

Son éditeur, M. Charpentier, l'aida beaucoup, fît des démarches, lui donna des conseils sur les personnes qu'il devait voir en premier lieu.

Beaucoup de vieux Académiciens ne connaissaient des œuvres d'Alfred de Musset que les Contes dEspacfne, et au premier vote des Immortels il n'eut que cinq voix.

Ce n'était pas encourageant.

M. de Musset reçut une lettre de Victor Hugo :

21 novembre 1851.

Je suis vôtre de la tête aux pieds. Je voterai effrontément pour vous à la face de tous les Falloux et de tous les Moutalembert possibles.

Victor Hugo.

Il reçut aussi un (listi([ue anonyme où on lui disait :

De ton échec, ami, ne porte pas le deuil ;

Tes cinq voix valent mieux que ne vaut le fauteuil.

Le 20 janvier 1852, M. de Musset fit sa visite académique à M. le comte Mathieu-Molé.

Il possédait de grands chiens qui reçurent le poète comme un ami. Le comte, qui le remarqua, lui dit :

— Monsieur, vous devez être un homme bon, mes chiens vous ont reconnu.

M. de Musset, malgré sa modestie, avait compris' qu'en faisant ses visites académiques, il avait gagné de la considération dans l'esprit de ces Messieurs.

Il fut reçu enfin et succéda à Dupaty, un vaudevilliste qu'il n'avait pas connu.

Il lui fut difficile de faire, dans son discours de réception, l'éloge de cet homme dont il ne connaissait ni la vie, ni les œuvres. Il dut s'informer de divers côtés auprès des contemporains,

La veille delà réception, le poète devint complètement aphone ; il m'envoya chez le D"" Cabarrus, médecin homéopathe ; ce dernier lui donna une solution qui le guérit presque instantanément.

Après la réception académique, on présenta à M. de Musset M™° Louise Golet; elle demanda une audience et fut reçue chez lui. Elle le pria de lire, dans une prochaine séance de l'Académie, des vers qu'elle avait écrits sur l'Orphelinat de la colonie de Mettray.

M. de Musset y consentit et lut cet ouvrage qui obtint une mention el une récompense de l'Académie.

ALFRED DK MUSSKT INTIME 133

Cette dame, encore fort belle malgré sa maturité, chercha à plaire au poète. Elle y réussit et il s'établit entre eux des relations assez suivies.

Entre autres distractions, M. de Musset la mena voir au Jardin des Plantes, le lion Marzo; au moment de le quitter, Monsieur lui dit:

— Faites comme M"° Colin; avant de partir, elle pose la main sur sa tête et il en est fort content.

M*"" Colet n'osa pas. Mais elle fut mal avisée d'essayer de le toucher avec le manche de son ombrelle; le lion rugit d'une telle force qu'il fit trembler tout ce qui était autour de lui. M. de Musset me raconta cette visite ; nous en avons ri.

Le poète écrivit des vers que j'ai trouvés dans le Gaulois. C'est un sonnet évidemment fait à M"" Colet:

Sous ces arbres cnôris où j'allais à mon tour Pour cueillir en passant, seul, un brin de verveine; Sous ces arbres charmants où votre fraîche haleine Disputait au printemps tous les parfums du jour,

Des enfants étaient là qui jouaient à Tentour,

Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine ;

Et si de mon chagrin vous êtes incertaine,

Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.

Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente ? Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné ! Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amantef

0 lion, tu le sais, toi, mon noble enchaîné ;

Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante

Se baissa doucement sur ton front incline.

Une fois reçu à rAcadémie française le poète ne manqua pas une séance.

L'Institut en était à la lettre G du dictionnaire. On discuta à propos du chameau dont il est question au chapitre XX, verset 24 de l'Évangile selon Saint-Matthieu :

Il est plus aisé qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume de Dieu.

M. de Musset demanda à donner son jugement sur le verset 24 et soutint devant la nohle Assemblée que Jésus n'avait pas dit un chameau, mais bien un câble ; il leur expliqua d'où venait l'erreur.

En traduisant les paroles de l'apôtre, on avait mal compris et mal rendu son idée.

M. de Musset, me répétant ce que je viens d*écrire plus haut, disait :

— II est probable qu'on écrira mon observation au procès-verbal d'aujourd'hui.

N'ayant jamais entendu un mot de ce chameau et de ce cable, j'ai demandé à un savant ami qui m'a fait l'honneur de me répondre :

Musset avait parfaitement raison au sujet du passage de l'Évangile dont vous me parlez.

L'Évangile est écrit en grec et, en grec^ le mot qui veut dire chameau veut dire aussi câble, seulement ce dernier sens est moins connu que l'autre ;

le traducteur latin l'ignorait sans doute, de sorte qu'il a écrit chameau au lieu de câble.

M. Lefkbure, Professeur à U Ecole supérieure dAlf/er.

Quelques semaines après, M. de Musset fut malade et on ne le vit pas à l'Institut.

M. Cousin, le secrétaire perpétuel, vint avec un autre monsieur le voir chez lui et dit en entrant :

— Quand Mahomet ne va pas à la montagne, la montagne va à Mahomet.

On se fit réciproquement de beaux compliments.

M. de Musset fut flatté et très heureux de cette visite. Il en parla à M""" Golet.

Cette dernière se mit à dire des choses que je ne répéterai pas. C'était si peu édifiant que M. de Musset mit fin à ces sarcasmes et lui défendit de jamais parler devant lui de choses pareilles...

Elle continua et lui récita des vers satiriques contre l'Académie.

M. de Musset se fâcha et la menaça d'en instruire qui de droit. Cela amena la brouille finale.

C'est alors que l'on porta le portrait de la dame chez la concierge afin que celle-ci la reconnût et l'empêchât de monter.

Cela n'empêcha rien. Elle arriva un jour comme une bombe et dit brusquement à Monsieur :

-^ Qu'as-tu fait de mon portrait?

Elle traita si violemment mon pauvre poète que je dus intervenir pour faire cesser cet entretien.

Le poète qui venait de se lever après une maladie et qui était encore très faible, ne pouvait entendre ces disputes.

Cette satire de Louise Colet, parut après la mort du poète, dans la Revue anecdotique des 1" et 15 juin 1857.

M. Paul de Musset adressa à ce sujet une lettre de protestation au Directeur de la Gazette de Paris qui l'inséra dans le numéro du 28 juillet.

Voici Tépitaphe que fit Maxime Du Camp à Louise Colet ;

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