‹ Alfred de Musset intimeChapitre 9 sur 28 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

J'ai quitté mon village du Jura en 1839.

Avant de partir, je me suis munie d'un certificat de bonnes vie et mœurs.

Quand je demandai au maire de ma commune ce papier nécessaire, il me dit :

— Je ne sais pas écrire ces choses-là; allons trouver M. le curé, il nous indiquera comment cela doit être.

M. l'abbé Berçot, notre curé (1), m'écrivit luimême le certificat, tout en causant de mon départ pour Paris.

Je suis restée en correspondance avec lui tant qu'il a vécu.

(1) Sa paroisse s'appelait Charcier; elle était composée de cinq villages.

Ce bon curé était le conseiller, l'avocat de tout le monde; il arrangeait toutes les affaires.

Il était aussi médecin et donnait ses soins non seulement à ses paroissiens, mais encore aux gens des environs.

Bien que pauvre, comme tous les curés de campagne, il trouvait cependant le moyen d'assister les malheureux.

Chacun l'aimait.

Ce fut en 1847, que j'entrai au service de M""® de Musset. On me demanda qui je connaissais à Paris. Je répondis que j'étais restée cinq ans au service particulier de la princesse de Salm-Kyrbourg.

Je fis voir à M""" de Musset le certificat que m'avait fait la princesse et qui était ainsi conçu :

« Je me plais à recommander particulièrement M"'' Colin comme une personne qui mérite de l'estime et de la bienveillance.

« Elle a été à mon service pendant cinq ans en qualité de première femme de chambre (1) et ne l'a quitté que pour des raisons de santé qui l'ont obligée de revenir en France.

'^1) Chez les princesses régnantes de Hohenzollern-Sigmaringen, les premières femmes de chambre avaient un rang supérieur au reste du personnel.

Parmi celles avec qui j'étais, Tune, M''« de Spizel, était noble, Tautre, M''« Kugler, était française, toutes deux distinj^uées et bonnes musiciennes.

Notre service consistait à habiller etàcoifTer les princesses. On cousait un peu et l'on passait chaque jour deux heures à lire des livres écrits en français.

« Elle est sage, honnête et bien élevée.

« Je n'ai eu qu'à me louer de son zèle, de son attachement et de ses talents.

« Elle parle bien la langue allemande.

« Je lui conserve l'intérêt et la protection qu'elle mérite, et je souhaite que ma recommandation lui soit utile.

« Rosalie, Princesse de Salm-Kyrbourg.

« Paris, le 4 février 1846. »

J'habitais alors avec ma jeune sœur Louise une chambre dans le quartier de la Madeleine.

Il fut convenu que, deux fois par semaine, j'irais chez M""" de Musset travailler à la couture. Un samedi, elle me fit cette remarque :

— Si ce n'était pas demain dimanche, je vous aurais demandé de venir et vous auriez bien avancé le travail en train.

— Qu'à cela ne tienne, repliquai-je. Le dimanche est ordinairement pour moi une journée perdue et je ne demande pas mieux que de l'employer à travailler.

Les choses s'arrangèrent ainsi.

M""" de Musset étant souvent seule, me proposa de déjeuner avec elle ; j'acceptai très volontiers.

Un jour, M. Alfred fut ramené malade chez lui. Il avait un transport au cerveau.

On le déposa, tout habillé, sur son lit et l'on appela son médecin, M. Gazot.

Le poète fut pris d'attaques de nerfs qui- ame-

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nèrent des convulsions telles que je fus obligée de le maintenir. Le médecin le regardait de loin, ne disant pas un mot.

Je commençai à déshabiller le malade. Quand il fut en état d'être soigné, je demandai au médecin si on ne ferait pas bien de lui mettre des sinapismes aux jambes. Celui-ci me répondit :

— Faites ce que vous voudrez.

En partant, le docteur prévint M""' de Musset qu'il reviendrait plus tard pour pratiquer une (( large saignée ».

J'allai trouver M^° de Musset qui croyait son filsmourant.

Je lui dis :

— Monsieur est beaucoup mieux depuis les sinapismes.

— Vous savez donc soigner les malades? s'écriat-elle. Puisqu'il en est ainsi, vous allez nous aider cette nuit, car nous ne sommes pas au bout! Le médecin viendra ensuite pour pratiquer la saignée.

Je lui fis remarquer qu'un peu de nourriture vaudrait mieux; M. Alfred était si faible !

— Vous n'avez rien à dire, pas d'observations! Si vous voulez nous rendre le service de rester pour la nuit, et que la saignée vous fasse peur, vous irez dormir dans la chambre de M. Paul, qui est en voyage et l'on vous appellera.

Je fis dire à ma sœur que je ne rentrerais pas ce soir-là.

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Après la saignée, vers une heure du matin, on m'éveilla.

Le malade, que j'avais laissé rouge, fiévreux, était pâle, avec des yeux brillants. On lui avait fait prendre une forte dose d'opium. Il délirait, se croyait devant un tribunal, subissant un interrogatoire. Posés en face de lui, sur son lit, ses deux oreillers figuraient les juges; il leur déclinait son nom et son âge.

Puis il défit les bandes de ses bras, sans que je pusse l'en empêcher.

Le lendemain, M. Alfred demanda à manger. S'étant levé, il alla dans la salle à manger au moment du repas, et aussitôt se mit à regarder s'il ne voyait pas venir un plat quelconque.

Tout le monde plia sa serviette, feignant d'avoir fini de déjeuner. Il rentra alors dans sa chambre en disant qu'il avait encore plus faim qu'avant de se mettre à table.

Pendant la nuit, sa fièvre augmenta ; il voulait à toute force dîner, la faim le rendait fou. De peur qu'il ne sorte en cet état de surexcitation, je fermai toutes les portes de son appartement et, pour le calmer, on lui fit prendre un bain.

A peine y était-il qu'il crut entendre et sentir un coup de fusil qu'on lui aurait tiré dans le côté et, chose curieuse, il éprouva, par l'effet de cette hallucination, une douleur qui dura plusieurs jours. Après sa maladie nous parlâmes de ce coup de fusil ; le malade l'avait positivement entendu et senti.

Tout le temps que dura le délire (quatre jours), je ne le quittai pas un instant.

On mettait à ma portée des provisions sur un guéridon placé dans le petit salon rouge, pièce qui se trouvait près de la porte d'entrée; je mangeais quand je pouvais, en passant.

Le quatrième jour, M. Alfred, toujours en délire, parcourut l'appartement, sa lampe à tringle à la main, répétant qu'il avait faim.

Ce soir-là on avait, à mon intention et pour mon souper, déposé sur le guéridon un grand bol de consommé et à côté, couvert d'une serviette, un de ces gâteaux qu'on appelle saint-honoré. Le malade, en se promenant, releva la serviette, posa sa lampe sur la table et dit :

— Voilà quelque chose qui mérite d'être vu de près. Je lui dirais bien deux mots !

Il commença par le gâteau dont il mangea la crème avec ses doigts.

Puis il attaqua la croûte et ensuite avala le bol de consommé. Il n'aperçut pas du vin qui était sous la table, et d'ailleurs ne pensa même pas à demander à boire.

Mon pauvre malade dit alors ;

— J'ai bien dîné, je vais me coucher.

Depuis quatre jours que M. Alfred était rentré chez lui, il n'avait ni dormi, ni mangé, ni reconnu personne.

Dès le premier jour, on avait placé un matelas

par terre, dans sa chambre afin que je puisse, le cas échéant, m'y étendre et me reposer.

Ayant dévoré mon souper, M. de Musset s'endormit profondément.

Je m'étendis sur le matelas. Je faisais de tristes réflexions ; je pensais :

— S'il vient à mourir d'avoir mangé et désobéi au docteur Cazot, devrai-je le dire?

Obsédée par cette idée, je finis par m'endormir auprès de mon malade qui ne s'éveilla que le lendemain vers onze heures.

En s'éveillant, il regarda autour de lui, vit qu'il était dans sa chambre et me dit :

— Mademoiselle, que faites-vous là? Vous avez couche dans ma chambre?... Qui êtes-vous?

Me rajustant un peu, je lui répondis que la veille il avait été très malade et qu'on m'avait demandé de rester pour le soigner.

Il ajouta :

— Je vous reconnais ; vous êtes la petite ouvrière de ma mère.

J'avertis M""^ de Musset que son fils me paraissait guéri. Il était faible, mais en pleine possession de sa raison.

Il demanda de la nourriture. On le laissa déjeuner à table, on lui raconta sa maladie et on lui parla de mes soins. Je me gardai de faire aucune allusion à mon souper qu'il avait mangé.

M"'"' de Musset, devant aller passer quelques mois à Angers chez sa fille, s'assura, avant de

partir, de mon concours pour donner des soins à son fils pendant son absence ; je le lui promis.

Je réfléchis, à part m.oi, que M. de Musset avait dormi après avoir bien mangé, et qu'il s'était trouvé guéri ! C'était là une précieuse indication.

De plus, on parlait beaucoup, à cette époque, de Kaspail et de son camphre.

Je lus le Manuel de ce médecin, et j'y découvris que (( les saignées étaient nuisibles à toutes les maladies et, surtout, quand la fièvre survenait à la suite d'excès, de manque de sommeil, ou d'épuisement.

« Il faut, au contraire, faire tomber la fièvre avec de l'eau sédative et faire prendre au malade un bouillon fait avec du bœuf et une poule ; lui donner du bordeaux coupé d'un peu d'eau chaude. Enfin 1 alimenter fortement, avec des choses réconfortantes. »

Quand M. Paul fut rentré, et que M"'" de Musset fut partie pour Angers, on parla de la maladie de M. Alfred.

Je fis à M. Paul ma confession ; je lui avouai que le malade avait mangé mon souper à minuit, qu'il avait dormi jusqu'à onze heures le lendemain et que cela semblait l'avoir guéri.

11 fut convenu entre M. Paul, M. Desherbiers (j), qui était présent pendant le récit, et moi que, si

(1) Oncle d'Alfred de Musset.

une nouvelle indisposition survenait, nous n'appellerions pas le médecin, mais qu'on soignerait M. Alfred suivant les indications du manuel de Raspail, dont je leur lus des passages.

Nous fîmes part à M. Alfred de nos réflexions et de la résolution que nous avions prise pour l'avenir. Il comprit parfaitement qu'il fallait rompre avec une médication qui lui était tout à fait contraire.

Malheureusement les indispositions revenaient assez fréquemment et, quand elles se présentaient, je donnais au malade un bouillon aux herbes, une légère purgation, puis un bon consommé fait avec du bœuf et une poule.

Je calmais d'abord la fièvre avec de l'eau sédative que je fabriquais moi-même.

Il ne fallait pas quitter le malade un instant, surtout le soir, car, fréquemment à ce moment de la journée, il avait des visions. Afin de le distraire, nous jouions aux cartes. M. Desherbiers causait avec lui continuellement, la fatigue le prenait et, quelquefois, le sommeil ; c'étaient les beaux jours.

Je ne quittais pas sa chambre qu'il ne fût revenu au calme désiré.

Une fois rétabli, M. de Musset se mit à écrire le Souvenir des Alpes.

Gela dura plusieurs jours. Chaque fois qu'il aborda ce sujet, il pleura.

Je ne comprenais rien-à ces larmes, je pourrais dire ces sanglots.

Je pensais : « Si, chaque fois quMl écrira, le poète est aussi triste, combien cela me sera pénible d'être témoin d'un chagrin quejenepeux essayer de consoler, puisque je n'en comprends pas le premier mot ! »

J'ignorais qu'en traversant les Alpes, le poète avait quitté George Sand et qu'il revenait de Venise le cœur déchiré...

Il écrivit aussi, vers la même époque : Sur trois marches de marbre rose.

Il pleura; il pleura moins, et pourtant, un soir, en finissant son travail, il s'arrêta sur ces deux vers :

Telle, et plus froide, est une main Qui me menait naguère en laisse.

Je croyais qu'il ne continuerait pas. Quelques jours après, il reprit ce travail et l'acheva.

Pendant l'absence de M""" de Musset, son fils fut pris de la fièvre, mais avec les soins que je lui donnai, cela ne dura que quelques jours seulement ; je veillais à ce qu'il n'eût pas le délire.

L'ayant mis un soir au lit, j'allai moi-même me coucher, persuadée qu'il dormait.

Le croyant guéri, je me reposai pendant la nuit tranquille.

Au bout d'une heure à peu près, je le vis s'approcher :

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— Je no poux pas dormir. J'on ai grande envio, mais j'en suis empêché.

— Que vous arrive-t-il ?

— 11 faut retirer le traversin de mon lit et me donner le vôtre. Figurez-vous que, au lieu d'un traversin, c'est un chef de brigands, lequel me dit continuellement que je me suis précédemment associé avec lui et que je suis de moitié dans ses méfaits, qu'il faut que je le suive... J'ai assez de force pour me rendre compte que c'est un commencement de délire; mais, aussitôt que je sens le sommeil venir, ce brigand me dit : (c Tu ne dormiras pas, il faut me suivre. »

Je fis l'échange des traversins.

Il prit le mien, l'emporta dans sa chambre, et revint pour me recommander de frapper très fort sur celui qu'il m'avait donné, de le secouer, de le bien écraser. Je fis tout cela.

Je remis le poète dans son lit et j'attendis qu'il dormit.

11 passa une très bonne nuit.

Le lendemain M. de Musset me parla de son cauchemar et me dit qu'il n'aurait pas dormi sur ce traversin, qu'il aurait passé une nuit atroce.

— Aujourd'hui, vous ferez mon lit comme vous voudrez. J'ai dormi, et je déjeunerai bien.

Un matin, après sa convalescence, je vis M. de Musset se préparer à sortir. 11 me vint à l'idée de l'informer que la princesse de Salm m'avait écrit

d'aller chez elle, quand j'aurais une journée libre. Il me répondit :

— Allez-y et restez-y autant qu'il vous plaira.

Dans le moment, je ne compris pas que M. de Musset me disait cela d'une manière qui n'avait rien d'obligeant pour moi et qui témoignait de sa mauvaise humeur.

Le lendemain je reçus, chez la princesse, une lettre de lui ainsi conçue (1) :

Je n'aurais pas cru que vous puissiez vous éloigner ainsi de moi, me sachant malade et dans un complet isolement, car ceux qui sont autour de moi ne me servent à rien. J'avais pensé, après les soins que vous m'avez donnés, trouver en vous quelque affection sérieuse, indépendante de certains hasards. Si je vous ai déplu, vous êtes bien vengée, mais un peu cruellement car je vous avoue que cette solitude et cette souffrance m'ont jeté dans une tristesse insuportable

Je ne sais quand je pourrai partir, mais soyez assez bonne, je vous prie, pour me faire savoir ce que je vous dois. Je ne veux pas que ma mère s'en occupe.

Je rentrai à la maison, sans autre explication. M"^ de Musset, voulant aller à Angers, me demanda de rester pour donner mes soins à son fils en son absence. Je le lui promis.

(l) Nous donnons, page 33, lejac-simile de cette lettre.

Avant de partir, M™° de Musset m'avait conseillé de sortir prendre l'air avec son fils autant qu'il le voudrait, ajoutant que je n'aurais pas à le regretter.

Nous allâmes un jour au Jardin des Plantes; M. de Musset était curieux de voir les animaux sauvages.

On vit là un très beau lion, nouvellement arrivé d'Afrique, qui s'appelait Marzo.

Monsieur désira le voir de plus près, et le gardien nous fit passer derrière les cages où étaient enfermés les animaux.

— Quel bel animal ! fit Monsieur.

— Oui, répondit le gardien, mais nous allons le perdre. Il ne veut pas manger.

Comme le lion me regardait, me fixait même, je lui dis, autant des yeux que de la voix :

— Tu ne veux pas manger, mon beau lion ?

Et comme la bête me fixait toujours, le gardien reprit :

— Donnez-lui ce morceau de viande, il le prendra peut-ôLre de votre main.

Le lion s'avança d'un air très doux, prit la viande, la porta au milieu de sa cage; je lui en dïvanai un autre morceau qu'il porta au même endroit, Qt d'autres suivirent les premiers. Puis, il se mit à m^ager, en me regardant très souvent. Quand il eut finf, il s'approcha de la grille où j'étais. Il semblait content de me voir, et suivait tous mes mouvements.

Des Anglais étaient là qui me contemplaient avec autant de curiosité que si j'avais été le lion luimême.

Avant de partir je fis, par un signe de la main, mes adieux à Marzo. Le lion vint appuyer sa tête contre la grille :

— Je crois que vous pourriez le toucher remarqua \e gardien

Je n'osai pas, mais, les jours suivants (car je revins le voir), je lui posais la main sur la tête avant de le quitter, en ajoutant :

— Au revoir, mon beau lion, à demain.

Gela dura plus d'un mois ; mon lion ne mangeait pas avant que je ne fusse arrivée. Le gardien me dit :

— Il sait quand vous mettez le pied dans le jardin et, quand vous êtes près d'avancer, il écoute.

Quelquefois, en sortant de voir le lion, nous entrions dans un certain café prendre un verre de bière. M. de Musset, passant un jour devant le comptoir pour payer, remarqua une pieri*e en

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grès, de forme carrée, trouée au milieu, qui servait à recevoir les allumettes; trouvant cela commode, il demanda le prix.

— Deux francs, répondit-on.

— Prenez-en deux, fit-il et il jeta cinq francs sur le comptoir.

On enveloppa les porte-allumettes et l'on me rendit un franc. Monsieur observa assez sèchement que je ne devais pas attendre qu'on me rendit la monnaie, que cela ne lui plaisait pas.

Je possède encore une de ces pierres, j'ai donné l'autre à M. Paul de Musset.

Quelquefois aussi, en quittant le Jardin des Plantes, nous allions dîner au Bœuf à la Mode, restaurant alors en vogue qui se trouvait rue de Valois.

M. de Musset désirant fumer, nous dînions seuls dans un cabinet.

En sortant pour payer :

— Vous allez voir au comptoir, dit-il, une jolie femme qui ne manque jamais de m'offrir une prise de tabac que j'accepte régulièrement et que j'emporte dehors...

Ensuite, nous allions au théâtre, aux Français ou ailleurs.

Le soir, en rentrant, Monsieur allait au café Drançay, tout à côté du 23, quai Voltaire, où nous habitions ; pendant qu'il buvait sa bière, je m'asseyais près du comptoir et je causais avec M"° Drançay.

Un soir, je la trouvai triste, les yeux rouges ; elle avait pleuré.

Elle me conta tout bas ceci : M. Drançay voulait noyer une petite chienne qui était là tous les soirs et que le poète ne manquait pas de caresser en sortant.

Ce dernier dit tout à coup :

— Où est la petite chienne? Elle n'est pas venue me dire bonsoir.

En deux mots, je lui racontai que cette chienne serait noyée parce qu'elle allait avoir des petits.

M. de Musset, dont la sensibilité était extrême ment vive, s'en montra affecté.

— Que faut-il faire? me demanda-t-il. Nous ne pouvons pas la prendre, cette bête.

— Demandez à M. Drançay un petit chien. Aussitôt M. Alfred alla trouver le cafetier qui

jouait aux cartes dans une autre salle.

— Monsieur, lui dit-il avec sa politesse de gentilhomme, je suis un de vos clients habituels.

— Je le sais et m'en honore... Monsieur Alfred de Musset, n'est-ce pas?

— Lui-même... et qui sollicite de votre obligeance une légère faveur.

— Trop heureux; de quoi s'agit-il?

— Voici. Seriez-vous assez bon pour me réserver un chien de votre petite chienne?

— Quoi!... de cette affreuse mère?

— Elle n'est pas, effectivement, des plus jolies... * Mais, que voulez-vous, c'est un caprice!

— Nul plus que vous n'a le droit d'en avoir... Mais vous pouvez vous vanter de lui avoir sauvé la vie ; j'allais la noyer.

C ay^ 1 «• '>^»**^ Ay^^ '*' ^ujt. Cm^^ Je^i 1^*^ *'* *^* Cl^Ki- —

Fac-similé d'une lettre d'Alfred de Musset à Adèle Colin.

— Vraiment !

— J'y renonce en votre faveur.

— Vous consentez donc?

— Certes!

A quelque temps de là, on vint me dire d'aller

ail café Drançay choisir un chien. Je pris le pkis petit qui était tout noir.

M. de Musset m'approuva ; je le gardai une nuit, Tiais il pleura tant, que je dus le rendre à sa mère pendant une quinzaine.

J'allais le voir tous les jours, souvent je l'apportais à son nouveau maître qui se montrait enchanté de la bonne pensée que nous avions eue.

Quand nous eûmes ce petit chien avec nous, on ne s'occupa plus que de lui. Il fallut lui donner un nom. M. de Musset m'en parla.

— Il faut, observai-je, un nom court, en deux svllabes.

M. de Musset reprit : ^

— On rappellera Vercingétorix!

Je me récriai.

— Préférez-vous qu'on l'appelle Marzo, le nom de notre lion?

— Oui! assurément, on l'appellera Marzo.

Le chien fut, tout de suite, un peu filou ; on lui avait assigné un endroit... pour faire ses nécessités et comme, chaque fois, on lui donnait un petit morceau de sucre, il comprit bien vite que c'était une récompense. Il finit par y aller à tout propos.

M. de Musset remarqua que le petit malin avait un goût immodéré pour le sucre. Il lui lit voir qu'il s'apercevait de sa tromperie, et le menaça de son -^louchoir. En chien intelligent, Marzo se le tint pour dit Aussi, dès qu'il avait fait quelque

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choso dans le cabinet, il venait triomphant nous avertir et recevait sa récompense.

Quand il fut plus grand, les amis de M. de Musset proposèrent, l'un de lui couper les oreilles, l'autre, de lui couper la queue.

M. Alfred répondit :

— (3n ne lui coupera rien du tout. Celui qui l'a fait naître lui a donné tout ce qu'il lui fallait. Je ne retrancherai rien.

Nous voilà donc munis d'un chien qui nous occupait beaucoup. On lui apprit à rester, quand on sortait, tranquillement dans sa niche.

Lorsqu'on rentrait, c'était une explosion de joie, il nous faisait grande fête.

M. de Musset n'aimait pas que le chien lui léchât la figure; il lui accordait l'oreille gauche, c'était arrangé, reçu, et le chien en prit l'habitude.

Il avait été convenu que Marzo ne mangerait jamais de viande pour éviter les mauvaises odeurs. Pendant quelque temps, l'animal s'accommoda de ce régime. Mais bientôt, je remarquai qu'il ne marchait que sur trois pattes. Il finit même par ne plus se servir d'une des pattes de derrière; cette malheureuse patte devint presque inerte. Nous ne savions que faire.

Je le portai chez un vétérinaire qui allongea la patte malade, la ficela dans de petites planchettes et prescrivit que le chien restât plusieurs jours étendu sur un matelas, maintenu par des chiffons fixés autour de lui. (Goût : cinq francs.)

J'exécutai tout cela très scrupuleusement, puis je sortis pour faire une course. En rentrant, j'allai voir mon chien: plus de Marzo! Il s'était caché dans la chambre de son maître; il ne restait sur son lit que les planchettes, les ficelles et les chiffons qui l'enveloppaient.

Quand je dis cela à M. Alfred, il répliqua :

— Si le chien a tout arraché, c'est que ça ne pouvait que lui nuire; laissons-le tranquille.

Le chien, lorsqu'on parlait de lui, écoutait d'une manière attentive. Sa patte était presque complètement desséchée.

La propriétaire d'un restaurant où j'allais payer une note me dit, à propos du chien :

— Mon père est vétérinaire à Fontainebleau ; il viendra dîner ici dimanche, amenez votre petite bête, il la verra.

Je ne manquai pas de m'y rendre.

Ce monsieur me questionna sur la façon dont nous nourrissions le chien,

— Il ne mange pas de viande? me demanda-t-il.

— Non, jamais.

— C'est un tort. Vous allez lui faire manger, tous les jours, comme médicament, une côtelette de mouton, jusqu'à ce qu'il soit revenu à son état normal. Quand il aura ses quatre pattes remises, vous lui ferez une pâtée de bœuf bouilli et de pain trempé dans de l'eau froide, avec un peu de sel...

Celle consultation ne me coûta rien, elle, et, cependant, n'en fut pas moins bonne, car le chien

fut guéri en moins de quinze jours, et vécut dixsept ans.

Ce n'était pas un chien soumis; il n'écoutait que son maître, ne se laissait pas insulter sans protester.

M. Emile Augier lui disait quelquefois :

— Je crois, Marzo, que tu as des puces?

Le chien, furieux, semhlait prendre son maître à témoin. Alors M. de Musset intervenait :

— Non, monsieur, Marzo n'a pas de puces.

Le chien s'en allait content, on lui avait rendu justice.

Quand j'habillais M. Alfred, le matin, le chien venait présenter son cou pour avoir la cravate de nuit de son maître, parce que Monsieur, en plaisantant, la lui avait mise une fois.

J'ai vu ce chien passer une soirée à la table de jeu, sur un fauteuil, sans se coucher, parce qu'il avait cette cravate : il se croyait obligé de se tenir comme ces messieurs.

Quand je portais mon livre de comptes, afin d'avoir de l'argent pour aller au marché, le chien venait toujours ; je lui disais :

— Nous allons demander de l'argent pour acheter du bœuf.

Il comprenait. M. de Musset, pour le taquiner, feignait de refuser.

— Je ne donnerai rien.

Le chien me regardait, jappait après son maître ; cela recommençait plusieurs fois, le chien jappait plus fort et se fâchait.

Lorsque j'avais reçu l'argent, le chien prenait le bas de ma robe, m'entraînait vers la porte, comme s'il eût eu peur que l'on me redemandât le prix de sa pitance.

Il aimait bien aussi une patte de poulet, mais il ne la mangeait pas avant que la bonne ne l'ait vue. Elle lui disait:

— Donne-moi cette patte.

Il grognait, grondait, prenait la patte, faisait un tour sur lui-même pour la bien montrer, et ensuite la mangeait.

Etant rue Rumfort, nous voyions quotidiennement un petit chien noir, qui visitait tous les matins les tas d'ordures de la rue. Quand je sortais, cette petite bête me suivait. Un jour il monta avec nous. M. de Musset le vit, voulut qu'on lui donnât à manger, et, pour qu'il ne couchât pas dehors, paya quelqu'un pour lui assurer un gîte.

Une femme crut reconnaître en lui un chien qu'elle avait perdu. Elle l'injuria, le frappa et l'emporta, disant qu'il lui appartenait.

Le chien revint à la maison le lendemain et s'y tint caché jusqu'au soir. Le poète en fut touché. Il n'eut pas de repos que je n'eusse retrouvé la mégère et obtenu d'elle qu'elle nous cédât le pauvre animal. Elle le fit pour x^inq francs; j'allai payer chez elle. Loulou (c'était le nom de notre nouvel hôte) resta près de la porte pour n'être pas oublié.

Aussitôt qu'il fut à nous, je le baignai et le lis

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propre. Il était très intelligent, et en peu de temps comprit qu'il était de la maison.

Marzo portait à son maître ses lettres tous les matins. Mais, un jour. Loulou, plus prompt que lui, les présenta à Monsieur en marchant sur ses pattes de derrière. On lui fit des compliments. Marzo en eut très grand chagrin ; son maître le consola, lui fit comprendre que Loulou n'était qu'un domestique et qu'il fallait le regarder comme tel.

Loulou avait été un très joli chien ; mais il était vieux et avait une maladie de peau qu'il communiqua à Marzo. Me voilà avec deux chiens malades.

M. de Musset s'informait de tous les côtés pou: savoir oîj il pourrait les faire soigner et guérir.

On lui indiqua un vétérinaire, rue Fontaine-au- Roi, qui ne s'occupait que des chiens.

Quand le praticien vit mes deux bêtes, il me dit qu'il guérirait Marzo mais que l'autre était trop vieux, et qu'il fallait l'éloigner du jeune.

On mit Loulou en pension chez une vieille femme ; on paya sa pension jusqu'à sa mort. C'était le loyer de la femme.

Avant de quitter la rue Rumfort, je fis conduire Marzo chez M. Caramija, le vétérinaire ; j'allais le voir tous les huit jours. Ou l'avait entièrement rasé.

Quand on emanénagea rue du Mont-Thabor, et que l'installation fut faite, j'allai chercher le chien, je le ramenai en voiture; une fois à la maison, il

reconnut tous les meubles, mais il ne trouva pas son maîtio. Tout à coup, il disparut; impossible de le retrouver, personne ne l'avait vu. M. de Musset, qui allait rentrer pour dîner, désirerait certainement voir son chien. Ne sachant que faire, je courus chez ma sœur, rue Rumfort, et j'y trouvai Marzo.

Il était allé d'abord à notre ancien appartement, rue Rumfort, voir la concierge, qui eut de la peine à le reconnaître. Il lui fit comprendre ce qu'il voulait et elle le laissa faire. Quand il vit l'appartement vide, il alla dans la chambre de Monsieur et se mit à pleurer, à crier. En sortant de là, il était allé chez ma sœur, M""^ Chardot ; quand j'arrivai, elle se disposait à me le ramener.

M. de Musset rentra pour dîner peu de temps après Marzo et le trouva fort laid ; mais l'animal lui fit tant de fête qu'il fallut l'aimer quand même. Je conseillai à M. Alfred de lui parler du petit Baptiste (c'était le domestique qui le tenait quand on le pansait chez le vétérinaire).

A ce nom, le chien devenait furieux, il regardait de tous côtés s'il le voyait venir, se plaignant, ne voulant pfs entendre parler de Baptiste. Il nous faisait comprendre qu'il avait été très malheureux.

Plus de trois ans après, un monsieur qui marchait devant nous, rue Saint-Honoré, sentit quelque chose qui grattait le bas de son pantalon, ce monsieur se retourna ; voyant Marzo, il dit :

— Petit chien, je te connais.

Je fis la présentation.

— Ah ! il m'a reconnu, il se souvient que je le gâtais; il venait déjeuner avec moi, il aime bien les os de côtelettes.

C'était le vétérinaire.

Marzo aimait le piano. Quand nous étions à Ville-d'Avray, aussitôt qu'on jouait du piano dans le pavillon du jardin de la villa Pradier, Marzo accourait écouter. Mais, comme tous les chiens, il ne pouvait pas entendre l'orgue de Barbarie.

Un jour, étant près de la Madeleine, le chien entendit un orgue; il me quitta en courant et hurlant. J'arrivai quelques minutes après lui à la porte de la rue Saint-Honoré ; je le trouvai en conversation avec un monsieur qui me dit :

— Ce petit chien m'a fait comprendre qu'il désirait que je lui ouvre la porte, et vous le voyez, je lui obéis.

M. de Musset, revenant de voyage, m'envoya un mot pour me dire d'aller le voir quai Voltaire, chez sa mère, où il devait dîner.

J'allai avec Marzo lui porter des lettres.

M. Paul de Musset était là avec son caniche blanc que Marzo détestait cordialement.

M""^ de Musset faisait manger du biscuit à Tobie (c'était le chien de M. Paul).

Elle en offrit à Marzo, qui tourna la tête de côté; alors Madame demanda à M. Alfred :

Ton chien n'aime pas le biscuit?

— Si, il l'aime bien, il en mange tous les jours; mais je le lui donne tout entier.

Marzo prit le biscuit qu'on lui offrit et alla le manger assez loin de Tobie.

Marzo connaissait toutes les habitudes de son maître. Le soir, quand j'attendais M. de Musset, c'était lui qui m'avertissait ; il entendait sa voiture et ne se trompait jamais.

M""' de Musset n'admettait pas que Marzo n'eût pas d'âme (1).

(1) Je ne louerai pas Marzo de son amour pour son maître, ce serait l'offenser ; Marzo ne comprendrait pas que la reconnaissance soit un mérite, et le dévouement une vertu. Il ignorera toujours que parmi l'engeance des humains, il existe des ingrats et des envieux. Aujourd'hui, parvenu à l'âge caduc, il se souvient encore de celui qui n'est plus et, quand la gouvernante, sa dernière et fidèle amie, lui parle de son maitre, il dresse encore l'oreille, et témoigne qu'il pense à lui, qu'il l'aime et qu'il l'attend toujours.

Marzo est mort de vieillesse le 28 août 1864, entouré de soins et pleuré de son amie. M'"° Martellet, ne voulant pas que le corps de Marzo fût jeté au tombereau, chargea son mari de l'aller enterrer. Le mari part de grand matin, portant Marzo enveloppé dans un journal. 11 va jusqu'à Auteuil, et voit des ouvriers terrassiers qui travaillaient. 11 leur demande la permission de déposer le corps dans le terrain qu'ils étaient en train de remuer.

Marzo est enseveli sous une charretée de terre dans une rue nouvelle qui depuis s'est appelée rue de Musset.

{Biographie, par Paul de Musset.)

M. de Musset avait le caractère très irritable. 11 .m'arrivait parfois d'être obligée de m'en aller. Je rendais la clé, je sortais de la maison, j'étais renvoyée. Il est vrai que je donnais une clé qui n'était pas la bonne. Je sortais par une porte, je rentrais par une autre. M""" de Musset, dans ces cas-là, me disait de ne pas m'éloigner ; je savais que j'étais nécessaire et j'attendais.

Au bout de quelques beures. Monsieur faisait appeler le père Benoist, le concierge, et lui disait :

— M"" Colin est allée chez sa sœur, aux Ternes ; allez lui dire qu'elle vienne, je ne suis pas bien portant; je vais être malade, je l'attends.

Après le temps voulu, je rentrais; j'avais mon chapeau, il s'imaginait que je venais des Ternes. M. de Musset me demandait :

— Pourquoi êtes-vous partie? je n'en sais absolument rien!

— Ni moi non plus.

Il fallait peu de chose pour le contenter ; il en

fallait aussi bien peu pour le contrarier. Il lui arrivait d'avoir des impatiences, on n'avait alors qu'à montrer de la douceur et c'était bien vite passé.

M""^ de Musset m'écrivait un jour, à ce sujet, une lettre que j'ai relue souvent et que l'on trouvera reproduite plus loin.

M. de Musset n'était pas seulement bon pour les animaux. Il aurait voulu secourir tout le monde.

Un dimanche, il entra dans ma chambre et trouva une jeune fille qui était venue me voir; elle était de mon pays et j'avais connu sa mère. Cette personne était malade, elle avait un certificat de médecin pour se faire soigner à l'hôpital Beaujon.

Elle était venue afin de me confier ses papiers et son livret de caisse d'épargne.

J'allai voir si Monsieur avait besoin de quelque chose. Il me demanda ce qu'avait cette jeune fille qui était si triste; j'exposai sa situation. M. de Musset répliqua :

— Vous avez une chambre là-haut. Faites-la coucher ici, il ne faut pas qu'elle aille à l'hôpital, la bonne la. soignera. Je serais trop tourmenté de savoir qu'elle s'en va toute seule.

Je donnai des draps, elle alla à la chambre, y fut soignée quinze jours et fut guérie.

Une autre fois, un vieux palefrenier, qui couchait dans les greniers à foin au-dessus des remises, s'était blessé à la jambe en tombant d'une échelle. M. Alfred avait vu l'accident de sa fenêtre.

Lorsqu'on vint me demander du linge pour le panser, M. de Musset me dit :

— Pansez-le vous-même et qu'il vienne tous les jours se faire soigner.

Cela fut fait. Le blessé fut guéri et admis un peu plus tard dans un hospice de vieillards. Quand il sortait de son hospice, il ne manquait pas de venir nous voir et, régulièrement, il recevait une pièce de monnaie.

Il s'en allait content en nous bénissant :

— On nous fait prier le bon Dieu, là-bas. Je n'ai plus que cela à faire : je prie pour M. de Musset et pour vous.

Ce vieillard appartenait à une administration de voitures de remises de la rue du Mont-Thabor.

Rentrant d'un voyage qu'il fit au Havre, M. de Musset me demanda comment j'avais passé mon temps. Je lui dis que j'avais travaillé pour lui (je lui avais fait des chemises). J'expliquerai ici (qu'on me passe ce détail) comment il fallait faire les chemises de ^L de Musset.

Afin de ne pas avoir à les boutonner par devant ce qui lui était insupportable, elles étaient toujours prêtes, aussi bien les ordinaires que celles du soir, qui étaient à jabots et manchettes en dentelles; il suffisait de boutonner deux boutons par derrière et il n'y avait plus à y toucher.

Je rendis compte aussi à Monsieur que nous avions eu avec nous ma petite nièce, une enfant de trois ans. M. de Musset la connaissait bien :

— Où est-elle, cette petite?

— La petite a été reconduite à sa mère ce matin, quand j'ai su que vous alliez arriver.

— Pourquoi avez-vous renvoyé cette enfant? Vous lui avez certainement dit : « 11 faut t'en aller parce que Monsieur va arriver. » Eh bien ! non, je ne veux pas que cette enfant se sauve parce que je viens. Je veux que, séance tenante, on aille la chercher.

Il fallut ramener l'enfant. Monsieur lui demanda pourquoi elle ne l'avait pas attendu.

— Mais je voulais rester, répondit-elle, ma tante n'a pas voulu. Je lui disais : (c Tu gardes bien le chat. » Et puis... je voulais vous dire quelque chose.

— Eh bien! dis-moi quelque chose.

L'enfant récita :

Le rideau de ma voisine Se soulève lentement.

Elle va, je l'imagine, Prendre l'air un moment.

On entr ouvre la fenêtre :

Je sens mon cœur palpiter.

Elle veut savoir peut-être Si je suis à guetter.

Mais, hélas ! ce n'est qu'un rêve, Ma voisine aime un lourdaud, Et c'est le vent qui soulève Le coin de son rideau.

— Ce sont des vers de moi que tu me dis là !

— Non, c'est ma tante qui me les a appris pour vous les réciter.

Cet homme bon par excellence, craignait que l'enfant ne vînt à penser qu'elle fût obligée de se sauver quand il venait.

On renvoya la petite qui fut contente et le poète aussi.

M. de Musset était d'une sensibilité sans exemple. Rien ne lui était plus pénible que de penser qu'il avait fait de la peine à quelqu'un. Il exagérait des mots sans importance dits à quelques amis dans un moment de vivacité. Il n'était pas tranquille qu'il n'eût écrit et ne se fût excusé.

Prêt à prendre sa plume, je lui conseillais d'attendre au lendemain pour écrire et souvent, après une nuit de sommeil, il trouvait que la chose n'en valait pas la peine ; c'était la vérité.

Sa sensibilité allaitjusqu'à regretter une phrase, un mot qui auraient pu lui échapper dans le cours d'une discussion quelconque.

Un soir, il rentra triste du café de la Régence. Il était inquiet, soucieux. Sans que je l'interroge, il me dit :

— Il faut que j'écrive au capitaine d'Arpentigny. J'ai peut-être été violent avec lui. Il contrecarrait mes idées. Je hii ai répondu un peu vivement. Je le regrette; en somme, c'est un homme dont j'aime la société. Il faut que je lui demande d'oubher ce moment de vivacité.

— Si VOUS me le permettez, je vous dirai qu'il ne faut pas écrire dans ces cas-là. M. d'Arpentigny aime beaucoup à raconter ce qui lui arrive. Qui sait?..*, plus tard..., si vous n'étiez pas toujours de son. avis... Il n'est pas utile qu'il ait dans les mains une lettre de vous, pour affirmer que vous regrettez quelquefois vos paroles!... Laissez-moi faire, j'irai demain le voir... Je vous le ramènerai à dîner... Tout s'arrangera sans écritures...

Je trouvai M. d'Arpentigny dans sa très modeste chambre. Je lui dis :

— M. de Musset est tout chagrin d'une altercation que vous avez eue ensemble. Le connaissant toujours prêt à se donner tort dans les discussions qu'il peut avoir avec ses amis, je viens vous inviter à dîner à la maison et à tenir ce différend comme terminé.

Les choses s'arrangèrent comme je l'avais prévu.

M. d'Arpentigny était un capitaine en retraite, fort aimable, dont la conversation plaisait au poète.

C'était un disciple de DesbaroUes, il s'occupait de chiromancie.

Un jour il fit remarquer à M. de Musset qu'il avait les mains de Voltaire; le poète n'en parut pas flatté et, pour détourner la conversation, il lui demanda de regarder les miennes. M. d'Arpentigny répondit laconiquement :

— Bouchon de liège (!!!).

Citons un nouveau trait de charité. C'était rue Rumfort en 1849.

Je faisais l'aumône à un grand garçon qui cherchait de l'ouvrage; c'était un Polonais. Il me demandait presque toujours deux sous pour son coucher, et quelquefois deux sous pour manger.

Je connaissais un comte polonais qui demeurait dans notre rue.

Je me permis d'aller le voir pour lui demander s'il connaissait ce malheureux.

Tl me répondit :

— C'est un brave et honnête homme, ancien soldat polonais. Il fut au service d'un officier riche, dont il sauva la fortune menacée. Cet officier le considérait beaucoup. Il mourut, sa fortune se dispersa et disparut. Cet homme est venu se recommander à moi. Je lui donne quelquefois ; mais j'ai tant de ces malheureux compatriotes!... Si vous pouvez faire quelque chose pour lui, c'est une aumône bien placée.

Ce garçon trouvait un abri pour deux sous, et il mangeait des arlequins pour la même somme. Quand il trouvait cela il ne cherchait plus que du r avait. Je dis à M. de Musset ce que j'avais appris sur cet homme. Monsieur voulait que je lui donne dix sous par jour ; je lui dis que je ne pouvais pas

La comtesse Kalergis, une grande dame polonaise, fille du gouverneur de Varsovie, était une de ces dames que M. deMusset rencontrait à la présidence. Elle était belle, gracieuse, M. de Musset la voyait souvent.

Elle vint un jour en voiture l'inviter à dîner. Elle

me vit faire la charité à ce Polonais, me fit appeler par son domestique, et me demanda ce que me voulait cet homme.

— Je lui donne souvent deux sous ou quatre sous.

— Que peut faire cet homme avec si peu ?

— Avec deux sousil mange, et deux autres sous il a un abri pour la nuit.

— Je voudrais aussi lui faire l'aumône, me dit la comtesse; envoyez-le moi un jour à dix heures. Voici mon adresse.

J'envoyai mon Polonais chez cette dame avec son adresse écrite par elle-même. Les domestiques reçurent le pauvre diable comme un voleur.

Un peu plus tard la comtesse me demanda pourquoi je ne lui avais pas envoyé mon Polonais. Je lui racontai ce qui s'était passé, et, pour que la chose ne se renouvelât pas, elle écrivit sur sa carte pour qu'il soit admis à lui parler. Il ne fut pas plus heureux. On lui demanda son adresse. Son adresse, à un homme qui couche à la corde pour deux sous afin de n'être pas arrêté !

Quelques jours plus tard, je portais une lettre de Monsieur à la comtesse et, en attendant la réponse, le maître d'hôtel de la maison me dit sèchement :

— Mademoiselle, quand on a Vavaniage de venir dans une maison comme celle-ci, il ne faut pas y envoyer les mendiants, les vagabonds que vous rencontrez dans la rue. Ici on fait l'aumône. Avant

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de donner, on prend des rensuigueiiieiils. On tache de savoir si les gens sont digrïes qu'on s'occupe d'eux, et, après, on sait à qui Ton a affaire.

Je vous fais grâce de ce que je répondis à ce laquais important et malappris. Je contai à M. de Musset ce qui m'était arrivé chez la comtesse.

A la première occasion, quand M. de Musset la rencontra, il lui dit :

— Voici donc comment les grandes dames font l'aumône. Quand vous voyez un pauvre, vous en faites part à votre domestique, lequel juge quelquefois à propos de prendre une voiture, d'aller aux renseignements, et pendant ce temps-là le malheureux peut mourir de faim. Moi, madame, je m'y prends autrement, et c'est beaucoup plus simple. Je sors quarante sous de ma poche, je les donne, et l'homme mange, sans que je sache où il loge.

Je fus quelque temps sans revoir le Polonais. Un jour il arriva tout joyeux, me disant qu'il avait trouvé de l'ouvrage, qu'il pourrait gagner dix à douze sous par jour, suivant la quantité de cannes qu'il polirait.

Son travail consistait à polir en frottant avec les doigts les bâtons de bois destinés à faire des cannes. Je le revis un peu plus tard toujours content. Ses doigts étaient couleur d'acajou et durs comme de la corne; il ne pouvait plus ouvrir ni fermer la main entièrement; mais il gagnait sa vie...

M. de Musset me raconta un jour qu'il venait

de voir chez une marchande d'antiquités qui demeu" rait à notre porté, 21, quai Voltaire, une vieille toile qui lui plaisait. C'était le Concert Champêtre du Giorgione. Il me dit :

— Allez le voir, je ne le crois p^s trop cher. Enchantée de faire une affaire, dans un moment

où les commerçants ne faisaient rien, la marchande me demanda :

— M. de Musset payera-t-il, et comment?

Je rentrai à la maison, non pas pour parler du tableau puisque je n'y connaissais rien, mais pour me renseigner auprès de Monsieur sur la façon dont il paierait cette femme. lime répondit :

— Je donnerai chaque mois quelque chose, vous vous chargerez de cela.

L'affaire fut conclue dans ces conditions ; on livra le tableau et, quand tout fut payé, la marchande me donna un pastel que Monsieur avait trouvé joli.

J'ai encore ce tableau.

J'étais heureuse quand je pouvais faire plaisir à M. de Musset ; c'était le meilleur des hommes. Lorsqu'il eut son tableau, il resta plusieurs jours sans

sortir, admirant cet objet d'art.

Avant que je ne fusse chez M"^ de Musset, on racontait que M. Alfred rentrant de voyage demanda à la bonne s'il était arrivé quelque chose pour lui.

— Oui, monsieur, il y a des lettres, des livres et un (( bonhomme ».

— Quel bonhomme?

— Le voici.

Le « bonhomme », c'était le buste d'Augustine Brohan. Le poète trouvait cela révoltant, on en parlait à table et tout le monde riait.

M. Alfred, lui, ne riait pas. Il ajoutait :

— C'est comme la mère Valette, notre concierge, une grosse femme... courte... qui a à peine forme humaine... En entrant chez moi m'apporter mes lettres elle s'écrie, en voyant la Vénus de Mi'Io : « Ah! que ie chuïs contente, monchieur, en voilà une qui est encore plus jroche que moi !... »

Pendant une absence de IVP* de Musset qui était à Angers, M. Paul eut un duel avec un homme de lettres que je ne désignerai que par ses initiales A. F. On le ramena à la maison, blessé. Il avait reçu, au bras, une piqûre en séton de sept à huit centimètres.

M. Paul demanda à son frère s'il voulait me permettre de soigner sa plaie. Les soins consistaient à laisser tomber continuellement avec une éponge de l'eau fraîche sur le bras endommagé.

M. Alfred m'autorisa à le faire. Cela dura quelques jours.

M. Paul m'avertit mystérieusement qu'une dame viendrait le voir, qu'elle demanderait M"* Colin et que je l'amènerais chez lui. En effet une dame, grande, élégante, voilée, habillée de noir, vint régulièrement pendant quelques jours; aussitôt qu'elle arrivait jc^ la faisais entrer près du bles^^é.

La blessure ne fut pas grave, on pouvait pourtant avoir quelque crainte.

M. Paul de Musset était très maigre, au point qu'un mauvais plaisant disait à son adversaire :

— (Vest heureux que tu l'aies piqué dans le gras du bras.

Quand il fut entièrement guéri, M. Paul me dit :

— Vous allez me rendre encore un service qui ne gênera en rien ceux que vous rendez à mon frère. Le matin, avant midi, pendant que M. Alfred est au théâtre pour la répétition, il faudra, sans que mon frère en sache rien, m'apporter mes lettres tous les jours dans l'endroit que je vais vous indiquer. Vous pousserez la porte qui seraentr'ouverte ; une petite table sera là, vous poserez les lettres dessus ; vous n'aurez pas autre chose à faire. La literie que j'emporte sera rentrée lorsque ma mère reviendra à Paris. Quand vous écrirez à ma mère et que vous lui donnerez de mes nouvelles, vous lui direz que je suis à la campagne ; si elle vous demande où, vous lui direz que vous ne le savez pas ; de mon côté je vais lui écrire.

Je portai donc tous les jours la correspondance. Quand il venait quelqu'un pour lui, je l'en avertissais par un mot. Gela dura tout l'été.

Malgré la promesse de M. Paul, M""^ de Musset rentra avant qu'il n'ait réintégré. Gomme toutes choses de la maison m'avaient été confiées, j'avertis M. Paul et tout rentra dans l'ordre. M. Alfred sut le duel, mais ne sut rien de l'équipée. Au domicile où j'avais porté les lettres de M. Paul,

il était resté une cage contenant un petit oiseau étranger; je fus chargée d'aller la prendre sur la même table où je posais précédemment les lettres, cela au jour et à l'heure indiqués. Je rapportai le petit oiseau, et n'ai jamais vu personne dans cette chambre.

A la fin de chaque mois et de chaque trimestre, j'allais recevoir les diverses sommes qui formaient les rentes de M. Alfred ; et, chose fort désagréable, il y avait, au ministère des Finances, des oppositions ; les employés le criaient tout haut, ce qui me contrariait beaucoup. Je voyais même aussi des commerçants qui me réclamaient de l'argent qui leur était dû. Je m'en plaignis à M. de Musset et, pour le tirer d'embarras, je lui proposai d'entrer en composition avec ses créanciers ; je serais seule à m'en occuper, à la condition qu'il me laisserait chaque mois une somme que je distribuerais à chacun.

M. de Musset y consentit d'autant plus volontiers qu'il pouvait facilement le faire ; et, plus tard, le théâtre lui apporta un appoint très appréciable.

Je commençai -par faire lever l'opposition du ministère des Finances.

Les créanciers entrèrent très bien dans cette combinaison. Ils furent tous payés.

Je me souviens que l'un deux, Bugeaud, qui demeurait près de Saint-Sulpice, — c'était un éditeur, — enchanté de recevoir son argent par petites

ALFRED I)K MUSSKT INTIME O/

sommes, mais d'une manière régulière, me disait en plaisantant :

— Puisque vous payez si bien les dettes de M. de Musset, ne pourriez-vous point vous charger de celles de Gavarni?

M. de Musset était heureux de voir ses dettes payées.

On avait eu confiance en moi, j'avais réussi.

Cette perspective agréable et surtout nouvelle pour lui, semblait lui sourire. Il m'avait demandé de faire vite, en sorte que tout fut rapidement arrangé.

Je l'entendais répéter, se parlant à lui-même :

— Je vais donc vivre sans dettes... Peut-on vivre sans dettes?...

En 1848, aux journées de Juin, un jour que M. Paul et son frère allaient se mettre à table pour déjeuner, ils entendirent battre le <( rappel» de la 10° légion.

Ils prirent leurs armes et s'en allèrent rejoindre les autres gardes nationaux sur le pont Royal ; de la fenêtre du quai Voltaire où j'étais, je les vis partir.

Les insurgés approchaient en masse, menaçant le faubourg Saint-Germain, tirant des coups de fusil, mais ils ne franchirent pas le pont.

Ces messieurs ne rentrèrent que le lendemain. On descendit sur le trottoir des matelas, destinés aux hommes qui devaient passer la nuit pour veiller, de crainte de surprise.

On se cotisa dans la maison, dans le but d'envoyer du linge à l'hôpital de la Charité. On en fit un gros paquet, et comme on ne trouvait personne pour le faire parvenir, je m'en chargeai moi-même avec toutes les précautions d'usage. A chacun des postes, qui étaient très rapprochés, on me donnait un garde pour me conduire au poste voisin, et ainsi de suite jusqu'à destination.

Le docteur Morel-Lavallée, le médecin de M. de Musset, fut un des chirurgiens qui demeurèrent à leur poste jusqu'à ce qu'on n'eût plus besoin de leur concours, fait qui lui valut d'être, décoré de la Légion d'honneur. Je vis arriver là des charrettes de blessés.

A l'hôpital on me donna un laissez-passer grâce auquel je rentrai facilement à la maison. J'ai encore ce laissez-passer.

C'est, je crois, ce jour-là que je vis Son Eminence l'archevêque de Paris sortant de la Chambre des députés pour aller en conciliateur aux barricades où l'on se battait furieusement. Si je ne me trompe, c'est même ce jour-là qu'il fut blessé mortellement.

^|me ^g Musset étant à Angers et ces messieurs à leurs postes, je me trouvais seule à la maison; ce fut une triste période et pendant ces nuits-là on ne dormait guère.

En cette même année, M. Alfred fut invité, comme garde national, à un banquet donné par la lO** légion, en Thonneur d'un escadron de dragons.

ALFRKl) DE MUSSET INTIME ~)9

Le poète ne désirant pas rester longtemps à table avec ces dragons, tous, il est vrai, bons enfants mais quelque peu bruyants, demanda la permission de prendre congé d'eux afin d'aller à la Comédie-Française. Or, pour qu'il pût sortir de l'endroit où il se trouvait placé, on dut le hisser pardessus la table, ce qui fut fait avec la plus grande facilité; les dragons l'avaient enlevé et posé à terre sans qu'il s'en doutât.

M. Alfred vint me prendre au quai Voltaire pour aller au Théâtre-Français où l'on nous donna une baignoire.

M. de Musset se débarrassa aussitôt de son ceinturon et de son shako, puis il alla dans les coulisses, me laissant là avec le a fourniment ». Le spectacle terminé, j'attendis jusqu'à ce que les lustres fussent éteints ; mais il ne vint personne.

Je partis chargée de tout l'attirail.

Au moment où j'arrivais à la maison, M. Alfred sortait d'une voiture et je l'entendis qui disait au cocher :

— Je suis donc monté en voiture sans mon sabre, sans shako? Il est vrai que'j'ai dîné avec de braves dragons, mais ce n'est certainement pas eux qui m'ont pris mon équipement.

M. de Musset m'avait tout simplement oubliée, ce qui, d'ailleurs, arriva bien d'autres fois.

Il me demanda comment j'avais fait pour sortir après l'extinction de toutes les lumières.

Je lui répondis qu'une ouvreuse m'avait conduite dehors.

— Il fallait, reprit-il, lui donner quelque chose. J'avouai que je n'avais fait que la remercier.

Le poète avait des façons de grand seigneur. Suivant lui, toute attention valait une récompense, et il n'était pas rare qu'il donnât une pièce de deux francs pour un futile service; il ne comprenait pas que moi, qui avais les soucis de son ménage, je ne fisse pas de même.

Un jour, revenant du marché, je rencontrai un tout jeune garçon qui pleurait, s'essuyant les yeux avec sa blouse; je lui demandai pourquoi il se désolait ainsi. Il me répondit qu'il était bien malheureux, qu'il était venu à Paris pour travailler et ne trouvait pas d'ouvrage.

Je m'informai de son métier et j'appris qu'il était ouvrier en jouets. Gomme il continuait à pleurer, je lui donnai six sous qui me restaient.

En rentrant, je narrai ma rencontre à Monsieur qui me fit poser mon panier et, m'ayant donné quarante sous, m'ordonna de les porter à ce jeune homme.

— Que voulez-vous, dit-il, que ce garçon fasse avec six sous?

Je courus après mon mendiant, je le trouvai rue Jacob ; il ne pleurait plus et me remercia. Je lui dis que lorsqu'il serait dans la peine, il vienne rue de Beaune et que je lui donnerais quelque chose.

Le soir même j'accompagnai M"'*' de Musset à l'Ambigu. A la sortie du théâtre, désireuses de ne pas être bousculées, nous avions, suivant notre habitude, laissé la foule s'écouler, et nous eûmes de la peine à trouver une voiture.

Un jeune homme s'empressa d'en faire avancer une. Quand nous y fûmes montées, nous nous aperçûmes que ni l'une ni l'autre n'avions de menue monnaie. Nous nous en excusâmes. Alors ce garçon nous injuria et nous gratifia des épithètes les plus grossières. Gomme il poursuivait notre voiture en continuant ses invectives, je le regardai plus attentivement et je reconnus en lui le jeune ouvrier malheureux que j'avais secouru le matin.

A cette époque, M. de Musset fut pris de fièvre et tomba malade. Il lui arriva un ordre de service pour aller monter sa garde; je m'empressai d'avertir le médecin qui, sur-le-champ, délivra un certificat d'exemption rédigé dans les formes réglementaires; je portai ce certificat chez le sergentmajor, lequel demeurait à côté de notre maison, rue de Beaune ; ne l'ayant pas rencontré, je confiai le papier à sa femme en lui recommandant instamment de ne point oublier de le remettre au sousofficier quand il rentrerait.

— Ne vous tourmentez pas, me dit-elle en riant, j'ai l'habitude de ces commissions-là.

Je rentrai en toute hâte auprès de mon malade et lui rendis compte de ce que je venais de faire.

Quelle ne fut -pas ma surprise, au bout de quelques jours, en apprenant que M. de Musset venait de recevoir un avis lui enjoignant de se présenter devant le conseil de discipline pour avoir manqué de monter sa garde 1

— Vous n'avez donc pas porté mon certificat? me demanda, tout inquiet, M. Alfred.

Sans m'attarder à des explications inutiles, je courus chez la femme du sergent. Je lui dis :

— Vous n'avez donc pas remis à votre mari le papier que je vous ai apporté pour lui?

— Quel papier? me demanda-t-elle tranquillement.

Je lui rafraîchis la mémoire sur un ton de vivacité qui la fit sortir de son calme et elle me dit :

— Eh bien! vous savez, votre papier, il est perdu. Mais ne vous tourmentez pas, je vais vous en faire un autre où je marquerai que c'est moi qui ai perdu le certificat d'exemption que vous m'avez apporté.

Je me tranquillisai et j'apportai à M. de Musset ce certificat d'un nouveau genre, bien contente d'avoir terminé heureusement cette affaire. Mais je n'étais pas au bout de mes peines. Quand M. Alfred reçut le papier de mes mains, il médit :

— Gardez-le, votre certificat, et allez le porter au conseil de discipline, car pour rien au monde vous ne m'y feriez aller moi-même !

Je me résignai, je repris mon papier et au jour fixé je me rendis au conseil dediscipline.

J 'arrivai dans une salie encombrée de gardes nationaux ; je faisais là une singulière figure au milieu de tous ces uniformes. Cependant, je ne perdis pas contenance; mais lorsqu'on appela M. Alfred de Musset et que je me levai pour répondre, je vis des hommes rire. J'aurais bien voulu être dehors.

On débrouilla le mieux qu'on put ce certificat. On fit venir le sergent-major. Un capitaine le sermonna, comme de juste; tout cela dura très longtemps.

Enfin, après bien des criailleries, on finit par me remettre une lettre à porter rue du Dragon, chez un officier qui devait signer l'acquittement de M. Alfred de Musset.

Je repartis me demandant si cette comédie finirait jamais.

Arrivée rue du Dragon, je remis la lettre à un ordonnance en lui disant que j'attendais la réponse.

J'entendis un grand bruit de bottes, et l'officier parut lui-même, en manches de chemise, avec son pantalon d'où pendaient de grandes bretelles.

A ma vue, il fit un mouvement pour se retirer, et dit :

— Mais ce n'est pas un garde, c'est une femme ! J'avais tellement hâte d'en finir que je lui dis :

— Cela ne fait rien. Je viens pour M. de Musset et je vous prie, monsieur, de signer mon papier.

Il me le donna et je revins à la maison soulagée d'un grand poids.

Et voilà comment j'ai comparu au conseil de discipline de la 10^ légion de la garde nationale, en 1848.

Étant au quai Voltaire, M. de Musset me fit porter ses comédies à M. Delaunay. C'était, à cette époque (1848), un tout jeune homme. Il demeurait aux environs de l'Odéon. Je remis le volume et la lettre au concierge.

Le lendemain, à 10 heures, M. Delaunay venait dire à M. de Musset qu'il savait tous les rôles qui étaient de .son emploi dans les com.édies que le poète lui avait envoyées.

M. de Musset, enchanté de la manière dont ce jeune interprète comprenait et récitait, n'eut pas de repos qu'il n'ait obtenu son entrée au Théâtre- Français.

On sait la carrière brillante que M. Delaunay a parcourue à ce théâtre.

Vers le mois de juin 1849, M""' de Musset m'écrivit d'Angers :

« Je vous prie de voir dans vos courses, si, dans votre voisinage, vous pourriez trouver deux petits appartements, dans la même maison, qui fussent à notre convenance et qui ne soient pas trop chers.

c< Je ne veux pas dépasser, pour le mien, plus de cinq à six cents francs. Et j'aimerais qu'il fût sur le quai Voltaire, ce qui ne sera probablement pas possible.

ALFIIKD DK MUSSET INTIMl-l 65

« Quand j'arriverai, dans les premiers jours d'août, j'irai voir ceux qui vous auront paru convenables, et je choisirai celui qui m'ira le mieux . »

Dans une conversation avec M. Paul, je lui fis part du désir de M""*" de Musset.

— N'en faites rien, me dit-il, nous ne voulons pas que ma mère demeure près d'Alfred. Elle le croirait toujours malade. Ne vous occupez pas de cela.

En d838, Alfred de Musset, déjà célèbre comme poète et auteur dramatique, venait de publier ses Contes et nouvelles dans la Revue des Deux- Mondes, montrant ainsi une nouvelle face de son talent. Mais cela donnait plus de gloire que de profit ; ce que lui rapportaient ses écrits, et la rente qu'il tenait de sa famille assuraient certainement sa vie matérielle, mais l'auteur de Frédéric et Bernerette n'eût pas été mécontent de trouver un emploi qui lui laissât la liberté de travailler à sa guise, et dont les émoluments lui eussent permis de satisfaire à toutes ses fantaisies.

Cet emploi vint s'offrir de lui-même. S. M. Louis-Philippe, voulant améliorer divers services des bibliothèques de la maison du Roi, chargea M. Vatout, son bibliothécaire et secrétaire particulier, de les réorganiser. Bien qu'il dût connaître M. Vatout, qui remplissait ces fonctions de secrétaire depuis de longues années, et ({u'il n'était pas sans avoir rencontré à Neuilly, Alfred de Musset

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préféra s'adresser à son ancien condisciple, le duc d'Orléans, dont la haute protection ne pouvait lui faire défaut.

« Les journaux annoncent, écrivait-il au duc, que M. Vatout est chargé de la réorganisation des bibliothèques de la maison du Roi. J'ose recourir à la bonté de Votre Altesse et la su[)plier de me recommander à M. Vatout. J'espère en cette occasion que Votre Altesse Royale me pardonnera de l'importuner etqu'Elle voudra bien ne voir dans les demandes que je lui adresse, qu'un désir de cultiver, grâce aux bontés de Votre Altesse, des goûts qui ont dirigé toutes mes études et auxquels ma position ne me permet pas de me livrer entièrement. »

Le duc d'Orléans avait à cœur de réparer l'accueil déplorable fait par son père au sonnet : Au Roi, après Fattentat de Meunier. Aussi la réponse ne se fit pas attendre et, dans une lettre en date du 22 octobre 1838, M. de Montalivet, en même temps que ses félicitations, adressait à Alfred de Musset copie du décret suivant :

MINISTÈRE DE l'iNTÉRIEUR

Nous, pair de France, ministre secrétaire d'Ktat au département de l'Intérieur,

Avons arrêté et arrêtons ce qui suit :

Article premier. — M. Alfred de Musset est nommé conservateur de la Bibliothèque du ministère de l'Intérieur, de la collection des médailles et du dépôt des ouvrages publiés à Paris et dans les départements:

Art. 2. — M. Allrcd de Musset jouira de ladite

qualité et à partir du 1" novembre prochain d'un traitement annuel de trois mille francs, qui sera imputé sur le crédit du chapitre premier du budget de notre ministère ;

Art. 3. — Le secrétaire général du ministère et le chef de comptabilité générale, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté.

Fait à Paris, le 19 octobre 1838.

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