TROISIEME PARTIE
Madame de Musset a Mademoiselle A. Colin (1).
16 avril 1853.
La nouvelle que vous m'apprenez est fort triste, ma chère mademoiselle Colin. Cependant je suis bien aise de vous savoir près de lui ; vos soins me rassurent un peu et j'espère aussi qu'il appellera M. Morel-Lavallée, en qui j'ai toute confiance.
Et je compte sur lui pour dîner aujourd'hui. Sa sœur, à laquelle il avait promis de tâcher de lui envoyer une loge pour ce soir, s'en faisait une fête. Voyez, dans votre sagesse, s'il y a moyen d'essayer d'en obtenir une, que vous irez chercher vous-même, s'il est possible de le quitter, ce que j'iguore complètement.
Je désire vivement qu'il soit promptement remis et que nous ayons après quelques jours de tranquillité.
(1) Cette lettre me fut adressée par M'"^ de Musset pendant une indisposition de son fils.
Vous m'obligerez beaucoup si vous voulez m*èerire tous les soirs. Comme je sais qu'il déteste qu'on sache qu'il est malade, je n'ose pas y aller.
Je vous salue cordialement.
Edmée de Musset.
Faites-moi donner une réponse pour la loge et dites comment il est ce matin.
La Même a la Mêmb
2 mai 1857.
Pauvre mademoiselle Colin, nous l'avons donc perdu! Vos soins n'ont pas pu le sauver, mais je veux vous en remercier et vous assurer de la reconnaissance de la plus malheureuse des mères.
E. DE Musset.
Mademoiselle A. Colin a Madame de Musset
Madame,
Je crains de vous attrister encore en vous écrivant, c'est pour cela que j'ai tant tardé.
Quelle perte j'ai faîte, Madame, je suis dans un isolement tel que la vie m'est insupportable. Je ne puis voir personne, je ne supporte pas qu'on me parle froidement de lui. Je vois des gens qui l'ont connu, aimé, et qui ne me paraissent pas affectés en causant.
Je lis tous les journaux, j'achète tous ceux qui parlent de lui. Us sont en général tous très bienveillants, mais ils ne disent, selon moi, pas la moitié du bien et du beau qu'il y a à dire de lui. Le temps viendra où on lui rendra justice, mais toujours trop tard. Quel malheur que de mourir si jeune ! Il ne manque à personne autant qu'.à moi qui n'ai jamais cherché une heure de distraction qu'auprès de lui. Me voilà seule, maintenant, avec mon malheureux chien, qui, je crois, a tout compris. Il est continuellement triste, ne veut pas me quitter et semble toujours m'interroger.
J'ai vu M. Desherbiers. Il a été un peu malade hier soir; mais ce n'est qu'une mauvaise digestion. Félicité m'a dit qu'en somme, il va bien depuis quelques jours. Il a dîné hier chez M. Paul.
Ma pauvre Clémence est partie. Voilà une bonne créature qui aimait bien son maître. Je lui en saurai
ALFia-:i) DE ml:ssi<:t iniimi', 211
un gré Oternel. Elle a tant pleuré ! Je lui disais un jour que Monsieur aurait pu la renvoyer, il l'a mênae fait une fois. Elle m'a répondu : « S'il n'était pas mort, je ne pleurerais pas pour m'en aller; je ne pleure pas ma place, je pleure parce qu'il était bon. »
Clémence est placée prés d'ici ; elle vient coucher avec moi tous les soirs, et nous pleurons. On ne devrait pas survivre à une pareille catastrophe.
J'ai vu M. Arago. 11 était à dîner chez le prince Napoléon le If avril, avec M. de Musset. Il m'a dit qu'il a été charmant, il a parlé un moment; immédiatement on a fait cercle autour de lui pour l'entendre, deux princes étrangers qui étaient là se sont approchés et un aide de camp est venu lui offrir un verre de punch froid qu'il a accepté. En me racontant ccla^ il dit : « Heureusement, je me suis aperçu que ce n'était pas un laquais qui me l'offrait. J'ai remercié. Je n'ai mangé à ce dîner qu'une asperge, elle était en glace, et m'a fait grand plaisir. »
Il me dit aussi : « Adèle, je ne suis pas encore mort, j'ai eu ce soir un mouvement de vanité. Ma croix de brillants était la plus belle des quatre qui étaient là, et cela m'a fait plaisir. Quand on a des pensées pareilles, on tiibt à la vie. »
Je lui dis alors : « Regardez-vous dans la glace, vous êtes aussi beau, aussi frais qu'il y a dix ans. Vous devriez aller dans le monde plus souvent, vous en revenez toujours content. »
11 me dit : « C'est bien vrai. » J'étais heureuse ce jour-là; ce fut le dernier.
Je vais encore vous attrister, Madame, j'en suis aux regrets, vous me le pardonnerez.
Recevez mes hommages respectueux.
Adèle Colin.
Madame de Musset a Mademoiselle A. Colin
Je suis bien pressée d'attendre ce que décidera le Conseil municipal sur la demande que lui a faite Paul, si vous en savez quelques nouvelles donnez-les moi, je vous prie.
Le culte que vous rendez à mon pauvre fils me pénètre de reconnaissance et d'attachement pour vous, ma chère Adèle. Soignons sa mémoire, défendons-la de la médisance, c'est aussi ma préoccupation ; pour son souvenir il est dans nos cœurs et n'en peut sortir qu'avec la vie.
Croyez à ma sincère affection.
Edmée de Musset.
Écrivez-moi, parlez-moi de lui, je veux tout savoir.
La Même a la Même
Angers, 9 mai 1857.
Ma chère mademoiselle Colin, j'ai lu et relu votre terrible lettre et je vous en remercie.
J'étais avide de ces affreux détails qui m'ont fait un mal horrible. Je la garde pour la lire et la relire cent fois.
Elle me déchire le cœur en me représentant ses atroces souffrances; j'y vois aussi l'énergie avec laquelle vous Tavez soutenu pour adoucir ses derniers moments.
Je suis touchée de la noblesse de vos sentiments, du culte que vous voulez vouer à sa mémoire. Ah ! vous étiez sa bonne, sa véritable amie ! Je ne l'oublierai jamais, croyez-le bien.
Si j'ai l'occasion de vous voir et de parler de lui avec vous, toujours ! toujours ! n'est-ce pas ?
Votre dévouée pour la vie.
Edmêe de Musset.
La princesse de Salm-Kyrbourg a Mademoiselle
A. Colin
Ma bonne Colin, je suis cruellement frappée de rêvénement que vous m'annoncez.
J'espérais que, cette fois encore, vos soins seraient récompensés et que cette belle et haute intelligence résisterait au mal qui vient de l'anéantir si prématurément.
Quel malheur pour ceux qui l'aiment; et quelle perte pour les Lettres dont il fut si longtemps l'honneur et la gloire !
Comme je plains sa mère, comme je comprends votre douleur et vos regrets !
Votre vie était pleine d'angoisse et de fatigue incessantes. Si vous l'avez pu supporter, c'est que vous étiez sincèrement attachée à M. de Musset qui devait le mériter.
Dès que vous le pourrez, venez chercher près de nous la seule consolation qui soit digne de vous : la part sincère que nous prenons à votre chagrin et le témoignage de notre véritable affection, et de l'estime que nous avons pour vous.
Ecrivez-nous en attendant que vous puissiez nous voir.
Nous vous offrons tous trois nos tristes compliments.
R. Princesse DE Salm-Kyrbourg.
ALFIŒI) DK MLSSICT INTrMM ^15
Madame de Musset a Mademoisel-le A. Colin
31 mai 1857.
Ne craignez pas de m'écrire, ma chère Adèle, quoique vos lettres me fassent bien pleurer, qu'importe puisque je n'ai plus que cela à faire au monde; je ne peux pas m'expliquer comment, après cette journée du 11 avril qui s'était si bien passée, il a pu tomber si malade dès le 13 ? Avait-il dans l'intervalle fait quelque imprudence? Cette atroce maladie n'a pas pu tomber sur lui sans précédent, peut-être on me cachait son état, car je ne le savais pas malade.
Si vous gardez tout ce que les journaux disent, je vous recommande de conserver premièrement la Patrie du 7 mai; il y a un article de M. Nisard qui est celui que j'aime le mieux, parce qu'il rend justice à son noble caractère, à son esprit incomparable, à la fierté et à l'indépendance de ses sentiments.
D'autres liront ses œuvres et les admireront, mais c'est son âme que M. Nisard a comprise et c'est beaucoup plus rare.
Je vous remercie d'aller le voir au Père-Lachaise, ne l'abandonnez pas...
Si mes moyens répondaient à mon désir, je voudrais, ma bonne Adèle, vous assurer un sort indépendant, mais je suis loin de le pouvoir.
La catastrophe qui m'a obligée de quitter Paris et
de me fixer loin de lui.m'aôté toutes mes ressources. On dit pourtant que, sur les produits des représentations théâtrales, il doit y avoir un quart pour moi, si cela est vrai, sur ma part il y en aura une pour vous.
C'est tout ce que je peux faire, c'est bien peu.
L'idée de revoir ses cheveux me glace le sang. Je voudrais pourtant avoir un médaillon en argent doré que je puisse porter toujours; assez grand pour qu'on puisse rouler une boucle de ses cheveux sans autre préparation que ce qui est nécessaire pour les coller. Faites-les mettre devant vous, c'est plus sûr.
Adieu, ma pauvre amie, croyez bien à mon amitié toujours.
Edmée de Musset.
Mademoiselle A. Colin a Madame de Musset
Madame,
J'ai parlé à beaucoup de monde du chagrin que m'a fait l'appréciation du caractère et des œuvres de celui que nous pleurons par M. de Lamartine, dans le Dix- Huitième Entretien Littéraire.
M. Paul était absent dans ce moment (il conduisait ses meubles à Bourron). J'étais donc seule en face de cette brochure qui me désolait. J'en parlai à toutes les personnes qui aimaient mon poète. J'aurais voulu que Ton prît le parti de celui qui n'était plus là pour se défendre, mais personne ne s'est offert et je n'osais pas le demander. Quand M. Paul est arrivé, il a trouvé une lettre de moi, où je lui disais le désespoir que j'éprouvais, et le priais d'aviser à répondre, ce qu'il a fait très bien. Vous le lirez dans la Revue des Deux Mondes.
J'ai maintenant le Dix-Neumème Entretien Littéraire^ de M. de Lamartine. C'est à n'y pas croire.
Il dit qu'il a jugé Tœuvre d'Alfred de Musset sans l'avoir lue. Il dit entre autre chose à propos de la Nuit de Mai:
De tels vers ne se font pas avec une plume et de l'encre, mais avec la moelle de son cœur et le doigt du dieu de l'inspiration !
Quels vers modernes, même ceux de Byron, le premier
des modernes, égalent ceux qui éclatent à la fin de cette Nuit de Mai ?
Ah! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le cœur d'où coulaient de pareils vers, lui vivant ! Je ne les lis qu'aujourd'hui, et le cœur d'où ils ont coulé ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n*est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'œuvre.
Il se trouve dans le volume un magnifique fragment de poésie lyrique qui aurait pu, si je l'avais entendu à temps, rapprocher nos deux destinées et nos deux cœurs.
C'est la Lettre à Lamartine^ une des plus fortes et des plus touchantes explosions de sa sensibilité souffrante.
Suit la pièce de vers.
Eh bien ! croira-t-on que de tels vers restèrent sans réponse? Croira-t-on que ce frère en sensibilité et en poésie qui passait à côté de moi dans la foule du siècle ne fut ni aperçu, ni entendu par moi dans le tumulte de ma vie d'alors ?
J'en pleure aujourd'hui, mais ce n'est plus le temps de se retourner et de lui dire : « Donne-moi la main, nous sommes de la même famille!... »
Il ne donne la main qu'aux esprits immortels, etc.
Plus loin, il dit encore :
Plut à Dieu que je n'eusse jamais touché, comme Musset, à ce fer chaud de la politique qui brûle la main des orateurs et des hommes d'Etat !
0 Musset ! pardonne-moi du sein de ton Elysée actuel ! Je ne t'avais pas lu alors. Ah ! si je t'avais lu, je t'aurais demandé ton amitié.
Agréez, Madame, etc.
Adèle Colin.
ALKI{i;i) DI-: MLSSET INTlMi: 2K)
Madame de Musset a Mademoiselle A. Colin
Dimanche, 28 juin 1857.
... Vous VOUS présenterez de ma part en denaandant un petit paquet à l'adresse de M. Paul de Musset.
Vous ouvrirez le paquet, car il n'y a rien d'autre que les cinq couverts que Ton vous donne, vous en ferez l'usage convenu.
Je pense, ma chère Adèle, que vous êtes maintenant occupée de ce triste déménagement; c'est une opération bien douloureuse, j'en ressens d'ici le contre-coup. Il me semble que c'est le perdre encore une fois, que de quitter les lieux qu'il habitait et que son souvenir remplit encore!
Déplacer ces mêmes meubles dont l'arrangement rappelle à la pensée les moindres actions de sa vie, c'est se déchirer le cœur de ses propres mains...
Où mon souvenir ira-t-il le chercher maintenant? Et qu'il n'aura plus que cette pierre solitaire, que je ne connais pas ! Où se reposer?
Les vers que vous m'avez envoyés sont magnifiques, mais quelle tristesse ! Pourquoi était-il donc si malheureux? C'est navrant.
Je voudrais bien avoir les vers qu'il a faits pour la sœur Marceline; je ne les connais pas. Puisque vous les savez par cœur, voulez-vous me faire le plaisir de me les copier? — Ne manquez pas, je vous prie, de
me donner votre nouvelle adresse ; vous m'écrirez toujours, n'est-ce pas? J'attends de vous mille détails que nulle autre ne peut me donner. Je vous aime de ma bien sincère affection.
Edmée de Musset.
La Même a la Même (1)
Pornic, le 3 août 1857.
D'après votre première lettre, ma chère mademoiselle Colin, j'ai fait venir de Nantes à Pornic, où nous sommes depuis quelques jours, le Dix-Neumème Entretien de cet homme que je m'abstiendrai de qualifier, pour ne pas céder à mon indignation. Quoique je ne connaisse pas le précédent numéro, je trouve celui-ci tellement révoltant d'injustice, de sottise et d'outrecuidance que je suis outrée de n'être qu'une femme et de ne pouvoir lui répondre en faisant ressortir l'ineptie dont il fait preuve.
Comment, un homme qui se dit poète et qui ose se proclamer le frère en âme et en génie du premier écrivain du siècle, avoue à la face du monde entier qu'en 1857 il n'avait pas lu une ligne de celui qu'il se permet de juger, de critiquer, de rabaisser audessous des auteurs les plus médiocres !
Oh 1 je ne me laisserai pas prendre aux déclamations de la fin de sa brochure et que la honte seule lui inspire; n'y croyez pas, pauvre Adèle!
Cet homme orgueilleux croit encore avec son pathos se placer au-dessus de celui dont il dédaigne la prose qu'il n'a pas lue, et dont il voudrait réduire les œuvres à un tout petit volume, en supprimant
(1) En réponse à la lettre sur le jugement de Lamartme.
les Contes d'Espagne, chansons et tout ce qui ne rentre pas dans sa voix de capucinade affectée.
Heureusement il a eu la niaiserie de remplir sa brochure de citations si belles qu'elles donnent à chaque page un démenti à ces assertions, et qu'elles ïécraseîit complètement. Je pourrais donc lui pardonner par mépris, car il s'est déshonoré lui-même, s'il n'avait eu l'insolence de se comparer à mon fils, pour les sentiments ! Cette âme étroite, envieuse et enivrée d'orgueil a-t-elle la moindre affinité avec l'âme élevée, généreuse et vraie dont nous seules avons connu toute la grandeur ?
Nous sommes tous très préoccupés de votre avenir et nous ne vous abandonnerons pas...
Malheureusement nos ressources sont précaires : cependant, tant que les droits d'auteur du théâtre produiront quelque chose, ce sera là-dessus que Paul pourra vous donner quelque argent.
Je n'ai pas encore eu le courage de voir la photographie, ni le médaillon. Paul les a remis à ma fille et quand mes forces seront un peu revenues, je tâcherai d'en avoir le courage.
Je crains que cette image imparfaite ne gâte et ne trouble me^ souvenirs, et c'est ce qui m'ôte la force de la regarder.
J'attends le portrait de Landelle, sur lequel elle a été faite, et que j'aime et connais.
Paul m'a dit que la barbe de la photographie est trop noire, et cela doit beaucoup changer et gâter l'expression.
Je vois avec reconnaissance que vous restez fidèle à ce qui nous reste de lui, son souvenir et son tombeau.
Sa belle âme est avec nous, elle est tout entière daps ses ouvrages et s'y fera admirer des siècles à
ALFRED I)K MUSSKT INTIME ^23
venir, en dépit des Lamartine et de ceux qui lui ressemblent. Cet homme ne peut digérer le succès du Rhin allemand, qui écrase la platitude de sa Marseillaise de la paix, qu'il avoue lui-même avoir été bafouée.
Adieu, ma chère Adèle, croyez à ma bien sincère affection.
Edmée de Musset.
La Même a la Même
Vendredi, 9 septembre 1857.
Vous m'avez fait bien plaisir en m 'envoyant la Gazette de France. L'article de M. Guttinguer est une réfutation complète des insolences et des inepties de M. de Lamartine, et je crois que ce dernier doit être écrasé ; il y verra que son invocation mensongère ne trompe personne, et M. Guttinguer lui dit bien que la haine et l'envie ne pourraient rien trouver de plus perfide que ses prétendus éloges par lesquels il termine sa diatribe.
Quant à moi, rien ne pouvait m'ètre plus agréable que cette réponse farouche et énergique et telle que j'aurais pu la faire moi-même. J'ai écrit à M. Guttinguer pour le remercier. Ne cherchez pas son article pour moi, je l'ai lu et c'est par lui que j'ai su que l'auteur devait en faire un second ; il y a quelques mots à la fin d'un grand article sur la littérature sur un autre sujet, mais ils valent plus qu'un entier d'éloges par la franchise et l'indignation qui les inspirent.
Les derniers vers que vous m'avez envoyés sont déchirants et m'ont fait bien du mal; je vois qu'il connaissait parfaitement son mal et qu'il se voyait mourir.
J'avais espéré qu'il s'était fait illusion sur la gra-
vite de sa situation ; mais le mot : Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur^ prouve bien le contraire. Cette idée me désespère; depuis longtemps j'en ai perdu le sommeil, et toute la nuit je suis poursuivie et troublée par la pensée de ce qu'il a souffert.
Veillons, ma chère mademoiselle Colin, veillons sur sa mémoire, ne le laissons pas attaquer par l'envie ; c'est à vous que ce soin appartient, car, dans mon exil, je ne peux rien; avertissez son frère de tout ce que vous trouverez qui en vaille la peine. Il y a des attaques tellement méprisables qu'il faut les laisser passer; les relever ce serait leur donner de la valeur, mais vous saurez bien les discerner. Je finis en vous assurant de mon sincère attachement.
Edmôe de Musset.
La Même a la Même
5 janvier 1858.
Votre lettre, ma chère mademoiselle Colin, m'a fait bien du mal; je vois par l'hésitation que mon pauvre fils avait à m'écrire, qu'il avait contre moi une amère pensée et qu'il n'était pas persuadé de mon dévouement et de ma tendresse extrême pour lui comme il l'aurait dû. Cette idée est navrante quand il n'est plus possible de dissiper une erreur aussi cruelle.
Toute ma vie on m'a reproché qu'il était ce que j'aimais le plus au monde, et lui-même, pendant longtemps, en était persuadé; qu'est-ce qui a pu changer sa confiance à cet égard? Je ne puis le comprendre. Certes, j'aime son frère et sa sœur autant qu'il est possible, jamais on n'a vu de fils plus tendre que Paul a toujours été pour moi ; son frère en était-il jaloux? C'est possible; dites-le-moi, vous qui avez connu les moindres replis de son cœur; il était si sincère qu'il ne pouvait déguiser sa pensée, et certainement s'il avait quelque chose contre moi vous devez le savoir. C'eût été une injustice bien cruelle : mais j'ai vu des moments où il admettait des doutes contre ses plus chers amis, son frère, son oncle. Son imagination malade a bien pu s'égarer jusqu'à moimême ; c'est un chagrin de plus à dévorer avec tous ceux qui minent mon existence douloureuse.
Arj'in;i) dk mi;.ssf;i' intimm 227
Paul me dit que le buste de Barre vient très bien et qu'il sera ressemblant, je le désire beaucoup, car il faut que la postérité, qui relira éternellement ses œuvres impérissables, connaisse aussi ses beaux traits, qui reflétaient si bien la plus belle âme qui ait habité un corps humain.
Écrivez-moi toujours de temps en temps, chère mademoiselle Colin. Soignez bien ce qui nous reste de lui, c'est à vous seule que je confie ce soin, vous seule êtes assez dévouée pour ne jamais l'abandonner.
Quand le monument que son frère lui élève sera achevé, vous serez là!! Moi, je mourrai loin de lui, je ne verrai pas môme où il repose.
Ah ! j'en mourrai.
Adieu, chère mademoiselle Colin, croyez à toute mon affection.
Edmée de Musset.
Mademoiselle A. Colix a Madame de Musset (1)
Madame,
Il est bien vrai que M. Alfred était jaloux des soins et de la tendresse que son frère avait pour vous. Il disait : « Mon frère est bien plus aimable pour ma mère que moi. Il va la voir plus souvent, et ma mère l'aime à présent mieux que moi. Autrefois j'étais le plus aimé de tous, mais j'ai fait tout ce qu'il fallait pour qu'on me déteste. Ma mère, quand je demeurais chez elle, n'avait pas de repos. On Ta éloignée de moi pour lui rendre un peu de tranquillité. »
Un jour, revenant du quai Voltaire (nous étions encore rue Rumfort), il me dit : « J'ai vu ce soir ma mère faire beaucoup de caresses à Tobie (c'était le chien de Paul), et elle n'aime pas Marzo. Quand on n'aime pas le chien on n'aime plus guère le maître. Que dis-tu de cela? »
J'ai répondu. Madame, que vous pensiez sans doute que le chien était à moi et qu'il était impossible qu'une mère comme vous n'aime pas également tous ses enfants, que j'étais convaincue que vous le préfériez encore.
Vous vous rappelez probablement, Madame, d'un jour où je suis allée vous voir, vous m'avez dit que
(1) En réponse à la lettre précédente.
AI^FHED T)K MUSSKT INTIMK 229
M. Alfred croyait que vous ne l'aimiez plus. Je vous ai dit que je pensais que vous l'aimiez davantage que les autres.
Quand je suis rentrée à la maison, j'ai raconté notre conversation. Je lui ai dit que vous aviez pleuré.
Il me dit en pleurant lui-même qu'il était désolé de vous causer du chagrin : « Mais ce que tu me dis me fait du bien, ma mère m'aime encore. Oui, cela fait du bien à mon cœur ! »
Depuis que vous avez quitté Paris, il disait bien souvent qu'on vous avait éloignée de lui, mais qu'on aurait beau faire, vous l'aimeriez toujours : « On accapare ma mère à Angers ; mais ma mère sait qui je suis et ne peut pas m'oublier. » Je lui dis : « C'est vous qui avez l'air de l'oublier, vous devriez lui écrire... » Il me répondit : « Ma mère est souffrante, elle a assez de ses ennuis, une lettre de moi la tourmenterait. » Je lui répondis que vous vous inquiétiez de sa santé, je lui montrai une lettre que j'avais reçue. le matin, où vous me demandiez avec une grande sollicitude de ses nouvelles. Il me dit, après avoir lu, qu'il m'autorisait à lui rappeler tous les jours de vous écrire jusqu'à ce qu'il l'ait fait. Je n'ai pas manqué une fois pendant plusieurs jours de lui dire : « Ecrivez à M"^® de Musset. » Un jour il se mit à écrire. Après avoir écrit quelques pages, il voulut se relire. Tout en lisant, il se mit à pleurer. Il sanglotait, il m'avait bouleversée. Il déchira la lettre et la jeta au feu.
Il avait tant besoin qu'on l'aime; on aurait cru qu'il ne vivait que pour cela. Quand il était fâché contre moi, il me disait : « Tu me détestes. » Je ne répondais pas. Il reprenait : « Ça t'est égal ce que je te dis? — Oui, cela m'est égal, parce que vous savez
le contraire. Si je ne vous aimais pas, pourrais-je rester chez vous? Quand vous me chassez, je reviens aussitôt que je puis rentrer. Vous ne pouvez pas vous passer de mes soins et moi je ne peux pas vivre loin de vous. Quoi qu'il arrive, je ne vous quitterai jamais de ma propre volonté. »
Une chose qui fit bien de la peine à votre illustre fils, Madame, c'est lorsque son beau-frère est venu demander de ses nouvelles. Il était malade, et M. Lardin ne voulut pas entrer pour le voir. Clémence, à qui M. de Musset demanda qui avait sonné à la porte, lui dit : « C'est M. Lardin. » M. de Musset en paria le jour même à M. Desherbiers.
Dans les deux dernières années de sa vie, il craignait que je le quitte ; il me disait qu'il était seul, qu'il n'avait plus d'amis, que sa mère était loin de lui, que si je l'abandonnais il mourrait dans une maison de santé : « Tant que tu seras là, on n'osera pas me sortir de chez moi. » J'ai répondu : « Je vous jure que je ne vous quitterai qu'au cimetière si vous mourez avant moi. » Alors il me faisait toutes ses recommandations pour que personne ne touche à son corps que moi. Il me disait aussi : « Si j'ai une agonie trop hideuse, que tu ne puisses pas rester dans la chambre, ne laisse entrer personne, je ne veux pas qu'on me voie. » « Oui, monsieur, je serai là! J'aimerais mieux renoncer à tout au monde que d'y manquer!... »
Cette triste pensée le poursuivait dans son lit de mort ; il me dit un jour en s'éveillant : « Adèle, sommes-nous chez nous? Ne suis-je pas dans une maison de santé? Je viens de rêver. J'étais malheureux. » Je lui montrai sa chambre, son entourage. « Je ne vois pas mes petits animaux. Où sont Marzo et Papin ? » me demanda-t-il. Le chien^ qu'on avait
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fait sortir, rentra un instant après avec de grandes démonstrations de joie; son maître lui dit : « Il faut rester auprès de Monsieur, petit chien. » Le chien, se retournant contre Clémence, japi)ait, nous regardant comme s'il avait protesté contre son éloignement involontaire; son maître le comprenait ainsi. Une autre fois, après une syncope, il s'était endormi, et en s'ôveillant me dit d'un air triste et inquiet: «Adèle, suis-je marié? » Je lui dis : « Non, monsieur. — Tu en es bien sûre'?. . . C'est tant mieux! »
Ceci, je le suppose, se rattacherait à une conversation que nous avions eue, il y a quelques années, quand il pensa un instant à se marier. Il me demandait si je m'en irais. Je lui répondis qu'il était probable que sa femme n'aimerait pas à me conserver, et que moi-même je ne voudrais pas rester là entre elle et lui. « Et si j'étais malade, il n'y a pourtant que toi pour me soigner. Je lui dirais ce que tu es pour moi ; elle comprendrait. Une autre chose qu'il faut que tu me promettes, c'est que si je me fâchais avec ma femme, qu'elle voulût me faire passer pour fou, tu t'opposerais à tout ce qu'on voudrait faire contre ma liberté, n'est-ce pas? Tu me l'as promis autrefois? » Je lui répondis que je ne pouvais pas croire qu'une femme pût faire enfermer son mari pour s'en débarrasser. Il me dit : « Si je pouvais te dire des noms, te parler de telle femme de notre société qui a épousé un gentilhomme de nos amis et qui, peu de temps après son mariage, vit son mari ayant des accès de délire bien moins forts que ceux que tu m'as connus, le fit conduire dans une maison de santé, et de là dans une maison d'aliénés où il est mort! » Je lui demandai si ce monsieur était resté fou. Il me dit : « Non, pas du tout, il avait sa tête comme je l'ai aujourd'hui,; mais sa femme n'a jamais
voulu qu'il sortît de là. » Je lui demandai : « Mais cette femme, si on sait son histoire, on ne la reçoit pas dans le monde? » Il me répondit : « On la reçoit partout. »
Je lui répétai que je n'aurais aucun droit pour agir, mais que j'en appellerais à tous les honnêtes gens, d'abord à vous, Madame. Alors il me dit : « Oh! tant que ma mère sera là, je ne crains rien, elle t'autoriserait. » Et je répétai que j'en appellerais à l'empereur, s'il le fallait; que je ne dormirais pas que je ne sois près de lui. Et c'était bien vrai. Rien au monde ne me l'aurait fait quitter tant qu'il aurait eu besoin de mes soins. « Si je devenais fou, je te connaîtrais toujours et je ne te ferais jamais de mal, » me répondit-il.
Je me souviens qu'un soir, nous étions encore rue Rumfort, je reçus une lettre de faire-part; cette lettre je ne la donnai que le lendemain pour ne pas troubler son sommeil. Dans cette lettre on lui annonçait la mort du monsieur fou, dont il me parla plus tard.
Il me dit : « Quand on vit avec des gens qui n'ont plus leur raison, on ne peut pas conserver la sienne.»
Dans les derniers jours de sa maladie je manquais de linge, je mis sur son lit une serviette damassée.
Il me dit en me montrant une de ces serviettes : « C'est de ma mère. C'est du beau linge. » Il répétait : « C'est du beau linge. »
Il me demanda : « Ma mère a-t-elle été fâchée contre moi, de ce que je n'ai pas voulu de ses meubles? Elle ne t'en a rien écrit? C'est que, vois-tu, il me semblait que je la perdais et que c'était un héritage. Mon frère a tout pris, ça Jui est égal ; niais moi, je ne peux pas le faire. » Dans les derniers jours il demanda de la bouillie comme on en fait aux
enfants, M""' Chardot, ma sœur, lui en fît; il la trouva bonne et m'en fit goûter dans sa cuiller et mangea après. M. Paul me dit : « Vous avez un rude courage de manger dans la cuiller d'un malade. » Monsieur regarda la cuiller, la retourna; il avait la vue très affaiblie, il ne pouvait pas voir le chiffre. Il me demanda en pleurant si j'avais été obligée de vendre son argenterie, s'il n'y avait plus d'argent dans son tiroir. Je l'assurai de son argenterie et de l'argent qui restait. Il reprit : « C'est plus prudent de faire prendre chez Charpentier l'argent du mois d'avril. » Il me fît faire un reçu qu'il ne put pas signer. J'ai encore ce reçu.
« Je tiens à cette argenterie qui vient de ma mère. Elle brode des fauteuils pour mon frère. » Il me demanda un petit tabouret que vous lui aviez donné autrefois, il fallut le lui montrer. « Ah ! c'était le beau temps, c'était le temps où ma mère mettait des fleurs dans ma chambre ; je les trouvais en rentrant. »
Il y a une chose à laquelle on s'est trompé souvent. Il ne pouvait pas monter depuis bien longtemps un escalier de quatre étages sans avoir des palpitations de cœur qui l'étouffaient. Quand on le voyait pouvant à peine respirer, on pensait des choses peu agréables pour lui. Chaque soir, rueduMont-Thabor, dans les derniers temps, pour monter un étage seulement, il était obligé de s'asseoir à l'antichambre; alors il ne manquait pas de prendre ma main, de la mettre sur sa poitrine pour me faire sentir les battements déréglés de son cœur. « Laisse-moi respirer, ma chèrei ta main me calme ; je n'en peux plus ! »
Madame de Musset a Mademoiselle A. Colin
Angers, le 12 janvier 1858.
Vous me faites un grand bien, ma chère mademoiselle Colin, en m'assurant que mon cher fils n'a jamais douté de ma tendresse pour lui. Si vous avez souvenir de quelques-unes de ses paroles écrivez-lemoi, je vous prie; votre précieuse mémoire est maintenant comme un livre dans lequel seul on peut retrouver quelques fragments de ses pensées, et vous avez bien fait d'en écrire les lambeaux à mesure que vous vous les rappelez. Tout ce que vous pourrez me communiquer de ce genre est un vrai trésor pour moi, malgré tout ce que ces souvenirs cruels me font souffrir.
Paul m'a écrit que le buste de Barre est fini, et il en est très content. Vous pouvez aller le voir chez l'auteur, je pense, et vous me direz ce que vous en éprouvez; maintenant, le monument ne tardera pas à être achevé, puisque c'était le buste qu'on attendait pour le finir.
J'ai ici le pastel de Landelle qui est admirable; je le regarde sans cesse, je lui parle, et il me répond, car à force de le fixer il me semble qu'il s'anime et m'entend. J'ai su par Paul que la princesse de Salm- Kyrbourg avait été malade et que vous l'avez soignée ; donnez-m'en des nouvelles quand vous m'écrirez; je sais que c'est une personne supérieure et que vous
lui êtes attachée. Les marques de souvenirs que donne de temps à autre ce pauvre petit Marzo sont bien touchantes et m'intéressent beaucoup. Cet attachement persistant, plus fidèle que celui de bien des hommes, doit confondre ceux qui refusent une âme à ces intelligents animaux.
J'ai lu dans l' Univers un grand article sur Lamartine qui m'a fait grand plaisir. Il y est joliment traité et comme il le mérite; l'article est signé Veuillot.
Adieu ; je vous assure de ma sincère affection.
Edmée de Musset.
La Même a la Même
Angers, 27 janvier 1858.
Certainement, ma chère mademoiselle Colin, vous avez bien fait de m'envoyer tous ces détails, si précieux pour moi et je vous en remercie de tout cœur. S'il vous revient encore d'autres conversations, je vous prie très fort de les noter pour moi ; ne vous inquiétez pas de redites s'il y en a. D'abord vous écrivez très bien, naturellement, c'est ce qu'il y a de mieux ; d'ailleurs, persuadez-vous que nous causons ensemble. Hélas ! je ne cause de lui qu'avec vous, je crains de fatiguer' les autres de mes chagrins et je les renferme en moi-même; et cependant, son souvenir est une idée fixe, j'y pense sans cesse le jour et la nuit.
J'ai l'original du beau portrait que vous avez vu et c'est une grande consolation pour moi; je lui parle et je me persuade qu'il m'entend.
Je ne connais pas encore l'article, dont vous me parlez, de M. Aubriet dans VAriiste, envoyez-moi le vôtre si vous voulez bien ; je ne veux pas déranger M. Paul pour cela. Pour ce qui est d'écrire à l'auteur de l'article, je n'ose pas, ne le connaissant pas du tout; je connaissais très bien M. Guttinguer depuis longtemps, c'était différent. Vous m'étonnez de me dire que Paul n'y est pas allé, car il m'a raconté dans
AL FUI':!) I)l-: MUSSET INTIME 237
une lettre une conversation qu'ils ont eue ensemble; peut-être il Fa rencontré....
Je pense, par exemple, que vous pourriez aller au bureau de V Artiste remercier tous ces messieurs, au nom de la famille de M. de Musset ; M. Ratisbonne et M. Aubriet ensemble et surtout M. Théophile Gautier, qui est le directeur de V Artiste.
Je ne comprends pas bien ce que vous me demandez par rapport à votre pension.
Mais M. Lardin, qui est maître en ces sortes d'affaires, dit que vous devez être tranquille, que la parole de M. Paul de Musset vous suffit, et qu'à son défaut ses héritiers sont aussi honorables que lui et tiendront ses engagements. Nous ne sommes pas en temps de peste pour que vous puissiez craindre que toute la famille disparaisse.
Vous allez donc entendre le discours de M. Augier demain à l'Académie? Cela me ferait bien de la peine d'entrer dans cette Assemblée dont il ne fait plus partie. Je vois dans la liste de ceux qui voudraient lui succéder bien des noms, mais pas un qui y puisse prétendre ; ce sera honteux quel que soit le choix parmi eux !
Adieu, ma chère mademoiselle Colin, croyez à mon sincère attachement.
Edmée de Musset.
Mademoiselle A. Colin a Madame de Musset
23 mars 1858.
Madame,
Je veux vous adresser quelques mots étant encore sous l'impression douloureuse de la triste cérémonie qui me préoccupait depuis longtemps.
Ce matin, à neuf heures et demie, a eu lieu la translation du corps de M. de Musset père, et l'exhumation d'Alfred de Musset ; maintenant ils sont réunis dans le même tombeau. Il n'y avait à cette cérémonie que M. Jall, M. Paul et moi; à dix heures, tout était fini.
Le marbrier dit que samedi le monument sera entièrement terminé, moins les sculptures; on mettra le buste aussi, mais je crois d'abord en plâtre, afin de faire celui de marbre sur la mesure que lui laisse la place qui est destinée à le recevoir.
Je vais vous donner le détail de ma journée et de mes impressions.
En arrivant au Père-Lachaise ce matin, j'ai trouvé le cercueil découvert, je veux dire qu'on avait retiré la terre qui était dessus. Il était neuf heures. J'ai d'abord beaucoup pleuré ; il m'est venu une pensée consolante pour moi, qu'au moins encore, une dernière fois, je le gardais seule; cet heureux moment m'était réservé; je devais me recueillir, lui dire un dernier adieu. J'ai eu à peine le temps de prier; on
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est venu pour enlever le cercueil à neuf heures et demie ; on l'a mis au tombeau à côté de celui de son père, que Ton a transporté là, et quand il a été descendu, j'avais à la main un grand bouquet do violettes que j'ai laissé tomber sur le cercueil avec la médaille de l'Institut, que j'avais apportée. On a scellé la grosse dalle qui recouvre les deux corps.
Nous nous sommes éloignés pour aller remplir, au bureau du cimetière, les formalités d'usage. Ensuite, chez le marbrier, nous avons vu le monument. Je suis revenue avec M. Paul rue des Pyramides.
Vous pensez bien, Madame, peut-être avec raison, que je m'ennuierai une fois que je serai chez moi. Si je vous disais qu'ici, aux Ternes, chez ma sœur, il m'arrive très souvent de rester enfermée dans ma petite chambre, qui est pourtant bien triste, des demi-journées, et de n'en sortir qu a regret, pour n'avoir pas l'air trop sauvage; quand vient le soir, je rentre chez moi, je dirais presque avec bonheur. J'ai son portrait, j'ai ses œuvres; je trouve dans ses vers toujours de nouvelles richesses, de nouvelles beautés, qu'il me semble que je n'ai pas encore aperçues ni goûtées.
Il y a, Madame, un bon côté à être ignorante comme je le suis, tous les jours j'apprends des choses que tout le monde sait et comprend dès son enfance.
Je n'ai jamais assez de temps d'écrire, parce que je couds aussi un peu; je fais en ce moment des chemises d'homme, c'est peu payé; aujourd'hui, j'ai les yeux fatigués, je ne coudrai pas.
Je vous engage. Madame, à garder M. Paul le plus que vous pourrez à Angers, l'air lui fera du bien, et surtout la tranquillité d'esprit, le calme.
Parlez-lui de la biographie de son frère. II pourra
faire quelque chose de très beau avec ses souvenirs, les vôtres, et les miens.
[Hélas ! les miens sont restés. C'est pour cela qu'aujourd'hui je les copie encore, après cinquante ans.]
Je suis allée jeudi à l'Institut; j'avais reçu le matin un mot de M. Augier qui m'envoyait une place pour assister à sa réception, j'ai été bien désappointée; il était trop tard : j'avais demandé, il y a longtemps, ce billet dans l'espoir qu'on parlerait de notre illustre poèce, M. Augier me Tavait dit.
Et voici ce qu'il m'écrit jeudi matin : « Voici, Mademoiselle, un billet qui me restait par bonheur. La séance vous réserve une déception ; j'ai dû supprimer toute une partie de mon discours, et c'est précisément celle où je rendais hommage à notre cher de Musset; c'est la seule chose que je regrette dans la coupure. » J'en suis fâchée pour tout le monde. M. Lebrun, à la fin de sa réponse a dit quelques mots d'Alfred de Musset, vous les lirez sans doute, Madame, dans les journaux. La journée en somme a été très triste pour moi, j'ai eu au commencement le cœur si serré ; je respirais à peine, je voyais tous ces vieillards qui avaient l'air d'insulter à mon chagrin, il me semblait qu'ils me disaient : « Il était jeune, il est mort, et nous, nous vivons. »
J'ai envoyé les vers de M""® de Pressensé à M. Guttinguer, je lui dis ceci :
« Je vous envoie les vers que vous avez désiré connaître, la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir. Je les ai copiés pour vous, je les trouve si beaux! L'auteur a compris le poète; vous me direz, Monsieur, ce que vous en pensez; c'est pour moi une prière. »
Cette dame ne l'a jamais connu que par ses œuvres, et par moi, après sa mort.
Quand je vais chez elle nous en parlons, elle comprend l'attachement que j'avais pour lui. Elle sait que son souvenir est ma religion, c'est pour cela qu'elle ne m'en propose pas d'autre.
MADAME DE Musset a Mademoiselle A. Colin
Le 29 mars 1858.
Vous exprimez si bien toutes vos impressions, ma chère Adèle, que vous me les faites partager, et toutes douloureuses qu'elles soient, je vous envie d'être à portée d'aller pleurer sur sa tombe qui renferme son corps et mou cœur. C'est pour moi une douce pensée de savoir que vous ne l'abandonnerez pas, que vous veillerez avec l'affection que vous lui avez toujours montrée autour de ces précieux restes et qu'au moins il trouve en vous le culte du souvenir.
Je suis bien malheureuse de ne pouvoir me joindre à vous dans ces moments consacrés à sa mémoire ; mon éloignement, mon isolement de tout ce qui le rappelle doublent ma peine que personne ne soupçonne, car je n'en parle pas, on ne me comprendrait pas, je ne veux pas d'ailleurs affliger ma fille, et c'est dans ma chambre où je vis seule que je m'enferme pour pleurer.
Je m'entoure du peu d'objets que j'ai de lui, qui lui aient appartenu, ses portraits; je compose de tou>^ ces souvenirs une espèce d'autel que j'orne de fleurs que je lui consacre et que je soigne comme vous pouvez faire à celles qui sont sur son tombeau; c'est une illusion qui plaît à ma douleur et dont personne ne se doute. Vous ne m'avez pas dit si vous aviez vu le buste de Barre et si vous en étiez contente.
Ne VOUS plaignez pas de n'être pas assez instruite pour goûter vos lectures, votre intelligence supérieure vaut bien l'instruction de mille autres; c'est avec le cœur que vous comprenez les ouvrages de mon fils et c'est pour de pareils lecteurs qu'ils ont été écrits.
J'ai reçu la France que vous m'avez envoyée et j'ai été très contente de l'article, je vous en remercie.
Adieu, ma chère demoiselle Colin, croyez à mon bien sincère attachement.
Edmée de Musset.
La Même a la Même
Angers, 19 avril 1858.
J'ai reçu votre lettre du 18 avril et je m'empresse d'y répondre ; vous avez pourtant oublié de m'indiquer votre numéro, je vais être obligée d'adresser celle-ci aux Ternes pensant qu'on vous la remettra. Une autre fois ne manquez pas de préciser votre adresse afin d'éviter des retards.
Les détails que vous me donnez de la lenteur et du désordre causés parla négligence des ouvriers m'affligent beaucoup, j'en ai parlé à M. Paul, qui va écrire à M. Jall, l'architecte, pour tâcher d'activer le travail, mais rien n'est plus difficile, je le sais, que d'obtenir la conclusion d'un travail commencé. Quand mon fils retournera à Paris, ses sollicitations seront sans doute plus puissantes.
Si je ne dois pas mourir encore, je ne pourrai résister au désir d'aller une fois à Paris visiter le tombeau de mon fils, quand tous les travaux seront terminés. Alors, j'irai aussi vous voir dans votre petit ermitage certainement, mais ces projets sont soumis à l'incertitude d'un avenir sur lequel je ne puis compter.
Pauvre Marzo, était-ce lui qu'il attendait? Faites -lui une caresse pour moi.
Croyez à mon sincère attachement.
Edmôe de Musset.
ALFRED DE MUSSET INTIME 24îj
La Même a la Même
ADgers, le 22 mai 1858.
Chère mademoiselle Colin,
Je vous remercie de m'avoir donné des nouvelles de Paul, il est d'une exactitude bien aimable, car il m'écrit tous les jours.
Ne craignez point, chère mademoiselle Colin, de me parler de mon pauvre fils; si vous m'effrayez, vous ne faites que soulager mon cœur du chagrin qui l'oppresse continuellement.
Je ne saurais jamais trop pleurer le fils que j'ai perdu et c'est avec vous surtout que j'aime à en parler, parce que je vous trouve toujours à l'unisson de ma tristesse.
Mes enfants n'aiment pas à me voir pleurer et croient que cela me fait du mal, et c'est tout le contraire, c'est un soulagement, et je suis mieux quand j'ai beaucoup pleuré.
J'ai toujours le projet d'aller à Paris au mois d'octobre voir le tombeau qui sans doute, alors, sera complètement fini.
C'est avec vous, ma chère Adèle, que je ferai ce douloureux pèlerinage, sans en parler à Paul que ces sortes d'émotions rendent malade; ne lui dites rien de ce projet, il s'y opposerait, j'en suis sûre, et je suis résolue à le mettre à exécution. Ce sera sans
Wà ALFRED DE MUSSET INTIME
doute le dernier voyage que je ferai à Paris, je souhaite ne pas mourir avant.
Je vous engage à ne pas vous livrer trop à votre goût pour la solitude.
Le chagrin est un mauvais compagnon, il nous prend à la gorge et nous étouffe si nous ne parvenons pas à le surmonter ; vous êtes jeune et forte, il ne faut pas vous laisser abattre, c'est à mon âge qu'on succombe et qu'on n'a pas la force ni l'envie de lutter.
Croyez à mon sincère attachement.
Edmée de Musset.
ALFRED DE MUSSET INTIME Ml
La Même a la Même
Le 9 juillet 1858.
Je VOUS ai l'obligation, et à M""^ de Pressensé, de m'avoir avertie du mot bienveillant qu'on trouve dans la Bévue du 15 juin. Il m'a fait vraiment du bien, je vois qu'avec le temps justice se fait sur chacun de ses ouvrages. Rien d'aussi juste n'avait encore été dit sur la Confession dun Enfant du Siècle; c'est le plus beau livre qui ait été écrit de notre temps, le plus profond, le plus moral, et écrit avec la plume d'un Jean-Jacques.
Je ne suis jamais plus satisfaite que lorsque les autres disent ce que je pense, moi, des œuvres de mon fils.
Adieu, ma chère mademoiselle Colin, croyez à mon affection.
Edmôe de Musset.
La Même a la Même
Le 7 octobre 1858.
Ma chère mademoiselle Colin,
Je pars dimanche pour Paris, par le chemin de fer qui arrive à 7 heures 1/2. Comme je conduirai Blanche, et que ma fille ne doit pas m'accompagner, je vais me trouver très embarrassée en arrivant.
Vous me rendriez un grand service, si vous pouviez venir au-devant de moi avec une voiture à impériale^ pour pouvoir y placer les bagages. Vous pourriez prendre le fiacre à l'heure en partant de chez vous, et vous faire conduire à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans, je vous confierais deux jeunes filles et leurs colis, pour les conduire à la pension de M""" Délinière, et je m'en irais tout de suite avec mon fils qui viendra me chercher, rue des Pyramides. Si je suis obligée, après huit heures de chemin de fer, d'aller encore reconduire ces demoiselles à leur pension, puis de revenir chez mon fils, ce serait bien fatigant pour moi, qui suis si faible. J'ai pensé que vous voudriez bien me rendre ce service et m'éviter cette course, si vous pouvez être libre de votre temps. Il faudrait que vous prissiez la peine de me chercher, car mes yeux sont si mauvais maintenant, que je serai incapable de vous voir et de vous reconnaître.
Dans tous les cas, venez me prendre mardi vers deux heures chez mon fils, pour faire ensemble notre triste pèlerinage, je vous attendrai mardi, d'abord, si le temps le permet, puis mercredi s'il pleut mardi ; je m'acquitterai alors des frais que vous aura coûtés la voiture de ces demoiselles.
Au revoir, ma chère mademoiselle Colin, je vous assure de mon affection.
Edmée de Musset.
La Même a la Même
Angers, le 29 octobre 1858.
J'ai parlé à M. Paul du désir que j*ai de faire graver les vers : Rappelle-toi ; mais comme il a d'autres inscriptions à placer sur le tombeau, je lui ai laissé le soin de choisir la place des vers et de les faire graver lui-même; il m'a promis de s'en occuper à son retour.
Maintenant que ces touffes d'asters que j'ai demandées sont plantées, il faut qu'elles y restent toujours : c'est une plante vivace, qui fleurit longtemps et attire les papillons et les abeilles. Quand les violettes fleuriront vous m'en enverrez une de temps en temps dans une lettre.
Croyez-vous que je n'ai pas encore osé regarder les cheveux que vous m'avez remis ? Chaque fois que je veux défaire le paquet il me prend une sueur froide qui m'en ôte le courage.
Mon voyage ne m'a pas fait de mal, au contraire, il a satisfait un besoin de mon cœur qui était devenu une idée fixe et poignante.
Ce tombeau est digne de celui qui l'habite, simple, modeste à la vérité, mais élégant, distingué ; il fixe l'attention générale et jamais le nom qu'il reproduit ne sera oublié du public.
Si Dieu me laisse des forces, j'y retournerai tous les ans le revoir, lui porter le tribut de mes larmes !
Je le recommande à vos bons soins, bonne Adèle, souvenez-vous de ces tristes paroles qu'il a dites et que vous m'avez répétées : // faut aller voir les morts.
Croyez à mon sincère attachement.
Edmôe de Musset.
La Même a la Même
Vous savez maintenant, ma chère mademoiselle Colin, que ce n'est pas la Revue Contemporaine, mais le Magasin de Librairie que M. Charpentier a fondé et dans lequel il va publier au fur et à mesure toutes les œuvres posthumes qu'il a acquises de Paul. Il est enchanté de son entreprise qui prospère déjà, il paraît qu'il a beaucoup d'abonnés; d'abord le public doit être séduit par l'appât qu'il lui présente, puis il a eu l'adresse de mettre ses livraisons à si bon marché qu'il en vendra encore plus séparément qu'en abonnement. Je pense que vous aurez été chez lui en chercher, et qu'il ne peut se dispenser de vous l'offrir. Il a eu cette politesse pour moi et j'en suis très contente; plusieurs personnes d'Angers se sont abonnées, mais j'ai encore bien des amateurs qui me les empruntent. Je voudrais bien, maintenant, savoir l'effet que ces différents morceaux vont produire \ vous qui êtes à la source des différents journaux de Paris, si vous apprenez quelque chose qui y eût des rapports, faites-moi le plaisir, ma chère Adèle, de m'envoyer ceux qui en parleront. J'ai déjà trouvé dans le Siècle quelques mots obligeants dans un feuilleton de M. Hippolyte Lucas de jeudi dernier, mais ce n'est pas développé et je crois que d'autres en parleront plus longuement.
Il ne suffirait pas de me les indiquer pour me les
ALFRED DE MUSSET INTIME 25o
faire lire, car ici on ne peut rien trouver ; croiriezvous que je n'ai pu lire l'article de la Patrie qui a reproduit les vers qui sont gravés sur le tombeau? Il a été impossible de le trouver, cela vous prouve le zèle qu'on y a mis. Si, par hasard, vous avez encore cet exemplaire de la Patrie, joignez-le, je vous prie, à ce que vous m'enverrez ayant rapport à la publication nouvelle de Charpentier.
Il y aura dans le prochain numéro une pièce de vers et une lettre en prose qui ne peuvent manquer de faire sensation.
Les Angevins qui ont été à Paris par le train de plaisir le mois dernier ont tous vu // faut qiCune porte soit ouverte ou fermée et m'ont dit que Dressant était admirable dans le rôle du comte, et que la pièce avait eu le plus grand succès. Cela m'a fait plaisir, mais je me trouve bien privée de ne pouvoir assister à cet hommage du public pour cet immortel talent ! Savez-vous si les Caprices de Marianne qu'on vient de reprendre ont reçu le même accueil? Madeleine Brohan, n'y est-elle pas bonne, mais Dressant peut être charmant.
Je vous embrasse et vous assure de mon attachement.
Edmée de Musset.
La Même a la Même
Le 24 décembre 1858.
Je VOUS remercie des soins que vous donnez à ce qui me reste d'un fils tant aimé ! Que son souvenir nous soit toujours présent, ma chère mademoiselle Colin, c'est un lien sacré entre nous !
Vous savez combien je suis reconnaissante de ce que M. Guttinguer a déjà fait pour la mémoire de mon fils. Je désire beaucoup qu'il reprenne sa plume vigoureuse pour parler des œuvres posthumes; mais la manière dont on les publie n'en laisse pas la facilité, quelques vers donnés tous les quinze jours obligent à attendre plusieurs semaines avant d'en avoir assez lu.
J'écrirai à M. Guttinguer aussitôt que les vers de la Servante du Roi auront paru.
Vous les lui porterez de ma part et je les recommanderai à son amitié de poète qui saura mieux qu'aucun autre en remarquer les beautés, ainsi que celles du Songe d'Auguste,
Adieu, ma chère Adèle, je vous assure de mon sincère attachement.
Edmée de Musset.
ALFRED I)K MUSStlT INTIME 25rj
Mademoiselle A. Colin a Madame de Musset
Paris, le 19 mars 1859.
Je n'étais pas à la séance de jeudi à l'Institut; par une fatalité inconcevable, je n'ai pas pu avoir de place pour y entrer. M. Paul m'a écrit quelques jours d'avance pour me dire de me pourvoir moi-même à l'Institut, qu'il n'avait que six places sur la même banquette et qu'il ne pourrait pas m'en donner une.
J'étais malade. Je me suis levée et, encore bien faible, je suis allée demander cette place; on m'a répondu que M. Paul avait reçu les places destinées à la famille.
J'ai écrit à M. Pingard, il m'a envoyé une place, où, dans l'état de faiblesse que je viens de vous dire, il m'était impossible d'aller, où un homme tout au plus pouvait se tenir.
Il y a six mois que cette journée me préoccupe. Elle s'est terminée par un affront pour moi bien douloureux.
Je ne suis pas élégante, ma mise est simple, mais ma robe noire est propre.
Je me suis un peu consolée en lisant le discours de M. de Laprade. Il est mieux que je ne l'avais espéré.
M. Vitet, surtout, tout en voulant faire la leçon, a dit des choses qui ne peuvent qu'aider à populariser les œuvres immortelles qui ne font que grandir depuis
sa mort; mais je répète, après une dame qui vient de m'écrire, M. de Laprade n'a rien compris à Rolla.
Je suis, depuis quelques jours, dans un état fiévreux qui ne me laisse presque pas dormir. Je tousse, le soir, à en perdre la respiration.
Il fallait bien que ce jour eût lieu, mais tant que M. de Laprade n'était pas reçu, il me semblait qu'il était moins loin de moi. Je redoutais ce jour. J'ai passé trois mois un peu tranquille.
Je vous envoie, Madame, la lettre que vient de m'écrire M""* de Pressensé. Si M. de Laprade l'avait compris comme elle, nous aurions eu un discours bien mieux senti. J'observe une chose, depuis la mort de notre grand poète, — je n'ai pas entendu un homme en parler aussi bien, qui l'ait aussi bien compris que M""* de Pressensé. Nous sommes des amies, nous nous embrassons en pleurant en parlant de lui.
Nous parlons de sa grande âme, de ses belles qualités, de ses souffrances physiques et surtout morales qui l'ont détruit avant l'âge.
M. Guttinguer vient de m'écrire qu'il vient d'envoyer à la Mode un article sur Elle et Lui avec citations de la Nuit d'Octobre « que j'ai relue, dit-il, avec des cris et des frémissements d'admiration; quelle infâme que cette Elle! »
Je retournerai chez M. Guttinguer le 25 mars ; je lui ai envoyé le dernier numéro du Magasin de Librairie.
Je n'ai pas pu y aller le 10. J'étais dans mon lit.
Comment vous portez-vous, Madame? J'ai pensé à vous; comme on plaint les pauvres malades quand on l'est soi-même.
Comme j'ai pensé à lui, qui a souffert si longtemps et si tristement.
Salutations respectueuses.
Adèle Colin.
P.'S, — M. Taxile Delord continue les Lettres de la Ferté-sous-Jouarre. J'ai été attristée qu'il ne dise même pas qui a écrit les premières. On se croit tout permis au Magasin de Librairie
^Madame E. de Pressensé a Mademoiselle Colin
Mademoiselle,
L'hiver entier s'est passé sans que j'aie pu accomplir mon projet d'aller vous voir; chaque semaine je me promettais de ne pas arriver à fin sans l'avoir fait;
Mais vous ne sauriez croire combien je suis peu maîtresse de mon temps.
Hier, je vous ai cherchée à l'Académie sans pouvoir parvenir à vous découvrir ; j'ai beaucoup pensé à vous pendant cette séance et me suis demandé si vous étiez satisfaite. Je crois que nous devons l'être; un hommage a été rendu que nous n'osions pas môme attendre aussi complet. Les grands côtés de notre grand poète ont été au moins effleurés.
M. de Laprade a eu de bonnes intentions, et a fait de son mieux. Malheureusement, comme on le lui a dit, il est né aux antipodes de celui qu'il essayait de comprendre, et son appréciation de Rolla a été aussi inintelligente que possible.
M. Vitet a eu bien plus d'esprit et je crois que plusieurs seront sortis emportant la conviction qu'ils s'étaient mépris jusqu'alors sur la vraie mesure de
ee génie qu'ils avaient cru frivole et qui était le plus profond et le plus douloureux de notre temps. Je pense bien que personne n'a parlé de lui selon votre cœur puisque personne ne pourrait en parler selon le mien.
Tout paraît pâle et froid quand on le compare à ce qu'on éprouve en le lisant.
Mais ce beau sonnet, si mal lu pourtant, c'était bien quelque chose que de sentir la foule frémir en l'écoutant, ce sonnet, c'est lui tout entier; je ne connais rien de plus simple et de plus grand. Si vous étiez à la séance vous devez être plus triste aujourd'hui que vous ne l'étiez depuis longtemps. Il semble qu'on a jeté la dernière pelletée de terre sur son cercueil, et que tout soit fini. Mais non, tout n'est pas fini ; cette immortalité du peintre et du poète dont il a parlé, lui appartient, une autre aussi. Et maintenant j'en suis sûre, lui, qui a tant souffert sur la terre, il a trouvé ce dont il avait soif, la vérité qui ne lasse pas, l'amour sans limite, et il est enfin désaltéré.
Pardonnez-moi de vous écrire si longuement; mon cœur est plein et j'ai besoin de parler de lui à quelqu'un qu'il a aimé ; ce n'est pas qu'ils soient rares autour de moi ceux qui l'aiment. Il est notre poète, lui si peu compris dans un autre monde. Il l'est dans le nôtre où l'on croit cependant que Tétroitesse d'esprit règne avec les principes religieux.
Nous oublions de lire Lamartine et Victor Hugo, mais lui nous le lisons chaque fois que nous avons besoin d'être émus, d'être ramenés au grand et au vrai.
Sa mère était là^ n'est-ce pas'? Elle devait être bien émue, heureuse aussi, et surtout de penser que son fils a été bien plus grand qu'on a pu le dire.
J*espère aller vous voir avant qu'il soit longtemps;
ALFllKl) DE MUSShrr INTIME 259
si je ne pouvais pas cette semaine, vous seriez bien aimable de vous rappeler qu'on me trouve toujours le lundi ; et en venant un peu de bonne heure vous me trouverez seule.
Recevez, mademoiselle, l'expression de mes sentiments bien dévoués.
E. DE Phessensé.
Vers de M""" de Pressensé adressés à Alfred de Musset.
0 poète, ces chants palpitant de ta vie, Us vibrent dans ton cœur avant de nous charmer. Ton âme et ta douleur, c'était tout ton génie ; Ton rêve poursuivi dans sa route infinie C'était bien l'idéal, c'était la soif d'aimer.
Tu n'étais pas de ceux dont la Muse s'inspire De quelques vains échos d'un monde indifférent : La gloire et le succès ne pouvaient te suffire, Tu voulais être aimé ; les cordes de ta lyre, Ces fibres de ton cœur, suivaient son battement.
Oui, tu gardais encore une empreinte divine, Comme le ciel qui brille au fond d'un lac troublé; Ton mal, c'était le sceau de ta noble origine. Hôte immortel dont l'aile a brisé la poitrine, Comment de vains plaisirs t'auraient-ils consolé?
Hélas! tu le savais que c'était faire outrage A ce grand idéal que tu portais en toi, Que de livrer ton âme à leur vil esclavage ; Mais pour jeter ton ancre à l'éternel rivage, Poète, il te manqua l'énergie et la foi.
Et tu Vécus ainsi ^^^^S"^^- • A ton foyer désert "^l "« ^^"J ^^ ^i^traire
EU»T,i grandir l'ombr, morne d» so.r.
Madame de Musset a Mademoiselle A. Colin
22 mars 1859.
Je VOUS renvoie, comme vous le désirez, la lettre de M"'' de Pressensé, je vous remercie de me l'avoir fait lire. Cette dame aussi distinguée par son esprit que par ses sentiments, est une bonne et aimable amie pour vous, que vous devez cultiver avec empressement.
Les vers que vous m'avez envoyés sont très beaux et je vous en remercie, ma chère Adèle. Je regrette de ne pas les avoir connus plus tôt, pour en exprimei ma reconnaissance à l'auteur, ce que je n'aurais pas manqué de faire (1).
Il y a dans ces strophes un sentiment et une vigueur étonnants, et on a peine à comprendre qu'ils soient l'œuvre d'une femme.
Est-ce qu'on ne les imprimera pas ?
Il me semble qu'ils auraient dû l'être dans le moment où ils ont été faits.
(1) Quelques mois avant la mort d'Alfred de Musset, il arri va par la poste des vers sans signature, et, par extraordinaire, Monsieur les lut. Il les lut deux fois. Il m'en parla et me demanda si je savais qui les avait écrits.
Je ne sais plus comment j'ai appris qu'ils avaient été écrits et envoyés par une dame, M""" E. de Pressensé.
Après la mort du poète on les trouva dans son bureau.
M°^° de Musset ne savait pas que ces vers avaient été envoyés avant la mort de son fils.
Il serait grand dommage qu'ils restassent ignorés.
Je voudrais bien, ma chère mademoiselle Colin, lire l'article que M. Guttinguer a mis dans la Mode; mais, dans ce triste pays d'Angers, on ne peut rien se procurer de ce qui pique ailleurs la curiosité du public ; ainsi, comme je tiendrais en outre à posséder cette intéressante critique, je vous prie de m'acheter le numéro et de me l'envoyer par la poste, comme vous avez fait pour la Patrie.
J'ai lu avec plaisir le préambule de la chronique, qui en dit plus en quelques mots que les deux orateurs ensemble.
J'ai été étonnée, comme vous, de voir prendre le nom de Cotonnet à M. Taxile Delord ; mais au reste, c'est un hommage ; quant à la dispense de nommer l'auteur des premières lettres, elle est naturelle, c'est une chose si connue et qui a été si admirée, qu'il a jugé que tout le monde le connaissait. Je ne sais pas s'il continuera cette plaisanterie, elle deviendrait déplacée si elle se prolongeait.
Quand vous irez voir M. Guttinguer, remerciez-le bien de ma part de la critique qu'il a faite à' Elle et Lui. Je ne l'ai pas encore lue, mais j'ai toute confiance, d'abord dans son talent, et puis dans son amitié.
Quand vous serez en état d'aller rendre votre pieuse visite au tombeau, vous m'en donnerez des nouvelles.
Edmée de Musset.
ALFHKD DE MUS^LT INTlMt 203
La Même a la Même
Mercredi, 20 avril 1859.
Je vois par votre lettre que vous ne connaissez pas un article de M. de Mazade qui est dans le numéro du 1" avril de la Bévue des Deux Mondes, ces quelques pages sont certainement ce qui a été dit de mieux, de plus franc et de plus sincère sur mon bien-aimé fils; tâchez de vous les procurer, elles vous feront plaisir : celui-là n'a pas craint comme M. Vitet de dire tout le bien qu'il pense d'Alfred de Musset.
Cet aveu de M. Vitet est vraiment révoltant surtout le jour où il est chargé de son éloge, où il doit être l'interprète des regrets et de l'admiration dé l'Académie!
J'avais bien senti ses réticences au milieu de ce fe,tras de compliments à double entente et tout entortillés; aussi ce discours que tout le monde louait me faisait bien mal à moi !
Croyez à ma sincère affection.
Edmée de Musset,
La Même a la Même
Angers, le 17 janvier 1859.
Mademoiselle,
Je vous remercie de m'avoir envoyé cette Ode qui est vraiment bien belle et que j'ai lue avec beaucoup d'émotion et d'admiration. Il y a bien peu de poètes maintenant capables d'écrire de pareils vers et celui-ci a évidemment été inspiré par le sujet de son ode.
Il est précieux pour moi de voir l'unanimité d'opinions qui s'est prononcée en sa faveur dans la presse ; les regrets et l'admiration de tous lui sont acquis et s'appliquent également à son œuvre et à son souvenir.
Je vous remercie des soins que vous donnez à son tombeau, je vous suis très obligée de les lui continuer; j'ai besoin d'être sûre que les étrangers qui passeront devant verront que celui-là du moins ne sera pas oublié.
Croyez, ma chère mademoiselle Colin, à mon sincère attachement.
Edmée de Musset.
ALI<lU-:i) DK MUSSKT INTIME 2G.J
La Même a la Même
Angers, le 27 juillet 1859.
Ma chère mademoiselle Colin,
Je viens de faire un voyage en Bretagne et j'arrive très fatiguée, j'ai été bien aise de trouver votre lettre à mon retour pour recevoir des nouvelles de cette chère tombe à laquelle je pense sans cesse. Il y avait longtemps que j'en étais privée ; Paul est à la campagne et il n'y a que vous seule qui puissiez m'en donner; ces couronnes que vous avez trouvées me font du bien ; j'aime à voir qu'on ne Toublie pas. Soupçonnez-vous qui ce peut être? Et croyez-vous que ce soit une seule personne, ou plusieurs, qui lui gardent un si fidèle souvenir?
Je voudrais savoir à qui je dois attribuer ce sentiment touchant. Je vous remercie des soins que vous avez donnés à ce pauvre saule ; il a dd bien souffrir par cette chaleur; ces arbres naissent et vivent dans l'eau, il est étonnant que celui-là se conserve dans un terrain si sec, voilà la chaleur qui revient de plus belle, il faudra redoubler de soins.
Recommandez-le bien.
Adieu, ma bonne mademoiselle Colin, croyez à mon sincère attachement.
Edmée de Musset.
La Même a la Même
24 juillet 1862.
J'ai été saisie à la vue de la photographie debout, que vous m'avez envoyée. La tournure est étonnante, je ne sais où on a pris le modèle, il faut que ce soit quelque dessinateur qui Ta connu, qui l'ait fait de mémoire, la figure n'est pas si bien, mais pourtant il y a de la ressemblance. Adieu, ma chère Adèle, croyez à mon attachement sincère.
Edmée de Musset.
Pauvre Marzo ! îl aimait tant son maître, faites-lui une caresse pour moi.
La Même a la Même
Dieusie, le 13 septembre 18G2.
J'aime beaucoup la photographie que vous m'avez envoyée; c'est la meilleure, la plus ressemblante.
Je ne sais où le photographe a pris sa taille, et sa tournure qui sont parfaites; la main aussi est bien la sienne, enfin l'ensemble est saisissant; je ne la quitte pas.
Adieu, ma chère Adèle, ne manquez pas de m'écrire quand vous aurez visité notre chère tombe, songez que j'y pense sans cesse, et que je n'ai que vous qui m'en parliez.
Je vous assure de mon affection sincère,
Edmée de Musset.
La Même a la Même
Dimanche, 25 janvier 1863.
Je ne vous ai pas répondu plus tôt, ma chère Adèle, parce que je suis très souffrante d'un catarrhe violent qui m'a retenue longtemps au lit. Il va un peu mieux maintenant, je me lève, mais je dors mal et je tousse toujours. J'en ai, je crois, pour jusqu'au mois d'avril à le traîner ainsi.
J'ai écrit à M. Paul pour avoir son avis sur ce que vous me dites de l'idée de planter un saule derrière le tombeau, sur un terrain libre, où les racines pourraient pousser. Il en est tout à fait consentant et désire que cela soit fait le plus tôt possible. Il en a déjà parlé au marbrier, et si cela n'est pas encore fait, c'est que celui-ci y met de la négligence. Je vous prie en conséquence, ma chère Adèle, d'aller au Père- Lachaise dès que vous le pourrez et de renouveler au marbrier l'ordre de planter le saule avant que la saison des plantations ne soit passée; je crois que cela presse maintenant. M. Paul le veut, moi aussi et vous êtes autorisée à parler en notre nom à tous deux, au marbrier. Je compte sur votre obligeance, ma chère Adèle, car il n'y a que vous à qui je puisse m'adresser pour cette commission qui me tient bien au cœur.
Je vous félicite d'avoir vu votre père en bonne santé, malgré son âge; cela lui promet une longue vieillesse.
Croyez à mon sincère attachement,
Edmôe de Musset.