QUATRIÈME PARTIE
M. Ulric Guttinguer, d'origine normande, était un ami de jeunesse de M. de Musset. Bien que beaucoup plus âgé que lui, il avait les mêmes idées sur bien des choses. Il écrivait dans la Gazette de France. Après la mort du poète, il me vint à l'idée d'aller le voir dans son hôtel de la rue de Courcelles.
Il me reçut comme si j'avais été de la famille.
Il me demanda de retourner le voir et, naturellement, nous avions toujours le même sujet de conversation. Quand j'allais là, je ne pouvais plus en sortir; nous avions toujours quelque chose de nouveau à nous rappeler, lui, ses souvenirs de jeunesse, et moi, des choses plus récentes qui l'intéressaient infiniment.
J'en écrivis à M'"^ de Musset qui fut bien heureuse de se mettre en rapport avec lui pour différentes choses : rectifications que nous avions à
faire et auxquelles on donnait le plus de publicité possible. M"' de Musset m'indiquait ce qu'il fallait lui demander. Je m'empressais de le lui communiquer.
M. Guttinguer eut du chagrin quand il fallut quitter son charmant petit hôtel au moment où on vint à continuer le boulevard Malesherbes.
M. de Musset lui avait adressé des vers.
M. Guttinguer avait fait la critique de l'article de Lamartine qui m'avait fait tant de chagrin, il en était indigné. Il fut plus calme, après la lettre de réponse de M. Paul qui parut dans la Revue des Deux Mondes,
La réponse à Elle et Lui par M. Paul, lui fut agréable. Il me demanda ce que je savais du voyage à Venise. Je n'en connaissais que ce que j'avais entendu dire par M. de Musset.
Il blâma aussi Louise Colet, qui a écrit Lui. C'était une femme que mon cher poète avait eu le malheur de rencontrer et qui lui infligea un autre genre de torture que George Sand dont on a tant parlé. Toutes deux se sont acharnées après lui quand il ne pouvait plus leur répondre ; que Dieu leur pardonne !
Chez M. Guttinguer, je pleurais en racontant les derniers jours du poète.
M. Guttinguer me dit :
— Musset a, dans Porlia, de beaux vers, qui prouvent qu'il ne croyait pas qu'il pût être pleuré si longtemps.
Voici ces vers :
Quel homme fat jamais si grand, qu'il se pût croire Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire Où son souvenir, jeune et bravant le trépas, Pût revivre une vie et ne s'éteindre pas? Les larmes d'ici-bas ne sont nu'une rosée Dont un matin au plus la terre est arrosée, Que la brise secoue, et que boit le soleil ; Puis l'oubli vient au cœur, comme aux yeux le som-
[meil.
Je racontai à M. Guttinguer que M. de Musset aimait la musique, que souvent il restait chez lui quand une dame qui demeurait à l'étage au-dessus de lui jouait du piano. Il me faisait écouter, s'asseyant lui-même, et ravi :
— C'est le Roi des A ulnes et divinement exécuté.
Aussitôt M. Guttinguer alla à son piano et joua le Roi des Aulnes que je reconnus immédiatement. Je pleurai encore à ce souvenir.
M. Guttinguer me raconta le sujet de cette musique que je trouvai tout à fait en rapport avec ce que j'avais éprouvé.
De Monsieur Guttinguer
C'est par le nom de Musset que nous commençons aujourd'hui nos impressions. On comprendra cette récidive quand on saura que nous en devons le besoin au livre de M. P. de M..., dont le Magasin
de Librairie nous a livré ce mois-ci, les premières parties. Lui et Elle, tel en est le titre, est évidemment une réponse à Elle et Lui de la Revue des Deux Mondes.
Cette réponse est sans pitié, sans merci, le lecteur verra si elle est juste et méritée.
On nous dit le récit de M... fait avec des notes, des lettres, et sur les manuscrits de son frère Alfred, qui recommandait bien, en mourant, de n'en faire usage que si sa mémoire et son caractère étaient attaqués et méconnus publiquement. M. Paul de Musset a jugé ce jour venu et il a composé Lui et Elle.
Nous ne voulons rien citer, cela nous paraît trop vrai et trop ressemblant.
Lisez et vous croirez. Lisez et vous verrez toutes les tortures du poète et de l'amant.
Hélas î c'est à ces souffrances que celui-ci doit ses plus beaux, ses plus sublimes, ses plus immortels vers ! La vraie poésie coûte cher.
23 mai 1859.
Ma chère demoiselle,
Je vous adresse une lettre que je viens de recevoir de M. Paul de Musset et vous prierai de me la rendre. J'aurais besoin de savoir son adresse à Angers, car je juge à propos de lui répondre sans aucun retard, pour combattre celui de Charpentier qui me paraît absurde et serait la conspiration dont M. de Musset me parle.
En attendant, mille amitiés de votre tout dévoué,
Ulric GUTTINGUER.
13 juin 1859.
Ma bonne demoiselle,
Je regrette bien de ne m'etre pas trouve chez moi quand vous m'avez apporté le précieux autographe de notre cher poète.
Je l'ai trouvé si beau que je vous avoue que je le garde.
Il y a dans Tavant-dernier numéro de VAjHiste des vers adorables du prince de Polignac sur notre pauvre ami qui vous feraient un vif plaisir.
Je suis malade de mon expropriation et accablé. Tout à vous bien affectueusement,
Ulric GUTTINGUER.
24 décembre 1859.
J'aurais pourtant bien besoin de vous voir, Mademoiselle, car outre le plaisir que cela me causerait, j'ai à vous demander bien des choses sur notre ami.
J'ai pu enfin avoir le Lui de M^^^ Colet et j'en ai le cœur levé, indigné.
Je ne m'étonne pas que C... F... ait critiqué le livre, mais que cela ait été jusqu'au poète, c'est ce que je suis pressé de venger dès que j'aurai quelque place libre.
Quelle est donc cette marquise? Écrivez-le-moi en attendant et provisoirement, je vous prie.
Je ne suis qu'au commencement et je bondis à chaque ligne.
Il est vrai que je sais mieux le fond de notre ami que tous ces comédiens-là.
Quelle pitié ! quelle horreur ! Oui, chère demoiselle, il aurait fallu cacher tout cela à la pauvre mère. Chère dame, qu'elle a dû souffrir !
Pourriez-vous me faire lire les Débats? Cela me
serait bien utile pour fouetter l'imbécile critique. Je m'en fais un devoir et une fête.
Pourtant ces froids, ces pluies me fatiguent bien le cerveau avec le reste ; c'est trop.
J'attends une réponse au ... et vous présente mes compliments très affectueux et distingués.
Ulric GUTTINGUER.
J'avais demandé à M. Guttinguer des renseignements sur la ville et les habitants de Bolbec, où je venais d'obtenir la concession d'un débit de tabac qui m'avait été octroyé par M. Magne, ministre des Finances, par la recommandation spéciale de M. De La Rozerie, secrétaire du ministre de l'Instruction publique.
En réponse, je reçus la lettre suivante :
Paris, 18 juillet 1860.
Madame,
Je me trouve bien heureux de l'offre de ma recommandation.
C'est donc à Bolbec que vous irez ! J'avais entendu Caudebec.
J'aime mieux Bolbec mille fois.
C'est une ville à millionnaires et le plus beau pays du monde.
Mon nom y est bien connu, par mon père qui fut son représentant vers l'an 1800 î
Vous y trouverez de grandes ressources, je l'espère. Il y a là des MM. Bondeaux qui ne m'ont point
oublié, je l'espère, non plus que les Fauquet, les Pouchet, etc.
Je tiens les légendes deV... M... à votre disposition, tout surpris que M™^ de Musset aime le chaos où il y a des rayons pourtant, mais sans ombres !
Dans l'attente donc de vous voir venir les chercher, je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments les plus distingués.