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George Sand, par Alfred de Musset

visites, il la faisait réciter. Elle se nommait Siona Lévy.

o06 ALFRED DE MUSSET INTIME

Je la revis trente ans après ; elle me dit en entrant qu'elle me reconnaissait, il me fut impossible d'en dire autant.

J'avais vu une jeune fille de quinze ans, frêle, plutôt maigre, presque blonde, et j'avais devant moi une grande dame, avec de magnifiques cheveux noirs. Elle me dit qu'elle s'était mariée avec le célèbre violoniste Ernst et qu'elle était veuve. Nous n'avons depuis ce temps jamais cessé d'être en relations ensemble.

En 1886 ou 1887, M"^ Ernst me demanda de l'aider de quelques souvenirs. Elle voulait écrire un article à l'occasion de l'anniversaire de la mort d'Alfred de Musset. Dans cet article, elle rappelait d'abord les visites dont je parle plus haut. Elle disait :

Si lire Musset était déjà un danger pour des jeunes gens, que devait-ce être de le voir de près, de le fréquenter, d'être admis dans son intérieur? Pour nous, ce fat tout simplement exquis et excellent. Il nous parlait d'art, de poésie, rarement de ses propres vers. Il prenait volontiers plaisir à nous initier à ceux des autres, que nous ignorions absolument.

Quand il nous voyait palpiter d'enthousiasme aux cris de : « Vive la liberté ! » il semblait heureux, comme le laboureur doit l'être en ayant la conscience d'avoir semé du bon grain en bonne terre.

Et comme il disait les vers ! Quelle leçon inoubliable pour celle qui devait devenir son interprète!

Dans les Stances à la Malibran, que la grande Rachel elle-même disait (comme moi d'ailleurs), d'un

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ton trop élégiaque, quel rugissement poussait le poète, à ces vers :

Ah ! qui donc frappe ainsi dans la mère Nature, Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture. Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?

On entendait de la chambre où nous étions; sa voix tonnante est encore dans mes oreilles. L'homme semblait grandi, transfiguré. On sentait le dieu quand passait sur vous ce souffle embrasé. . .

Mon frère, nouveau converti, devenu plus tard le Révérend Père Lévy, de l'ordre des Dominicains, confiait ses plus saintes admirations au poète, si condescendant à parler avec nous des choses les plus graves. Cela nous amenait parfois à soulever les questions religieuses.

Alfred de Musset montrait le plus profond respect pour des convictions ardentes, sincères, spontanées, comme le sont toutes les convictions à quinze ans.

11 semblait envier ces sentiments de si pure exaltation.

Dans ce temps-là, venait de se convertir un autre jeune musicien comme mon frère, qui dans sa mission dominicaine de Mossoul a fondé un conservatoire de musique des plus florissants, puisqu'il ne comptait pas moins de six cents élèves asiatiques au moment de sa mort.

Ce jeune homme, devenu Carme Déchaussé, sous le nom de Révérend Père Hermann, était appelé alors par Liszt, George Sand et Alfred de Musset : Puzzi.

Musset nous raconta que c'est en jouant de l'orgue dans une église qu'il fut soudain touché par la grâce. Il en parlait avec tant d'émotion que mon frère lui

proposa de le suivre dans cette église — Notre-Damedes-Victoires, je crois, — pour voir et entendre le catéchumène; mais une sorte de terreur fit frissonner le poète à cette idée :

— Non ! non ! dit-il. Je suis trop mauvais, je n'oserais jamais entrer dans un lieu consacré à la prière.

Pourtant il avait assisté, une fois, à une prise de voile, chez les Sœurs de Bon-Secours, à la maisonmère, rue Notre-Dame-des-Champs.

Elles étaient ses amies dévouées et il n'avait pu refuser l'invitation.

Il avait été fort impressionné en entendant le prêtre dire à la jeune tille qui allait prononcer ses vœux : ,

— Vous n'aurez pas quarante ans, pas plus que 1 les Sœurs qui vous entourent. Ici les jours sont comptés.

Ce ressouvenir l'amena tout naturellement à nous parler de cette Sœur Marceline que son affection a immortalisée sur la terre.

Cette religieuse le soignait jour et nuit, aux époques des mauvaises crises.

Quand il la voyait parfois dans ses insomnies devant son lit, le veillant, il était ému aux larmes et pénétré d'une sainte reconnaissance pour cette fille si humble et si pure.

C'est ainsi qu'il composa ces vers à la Sœur Marceline, qu'il nous récita dans une heure d'expansion.

Excepté les premiers et les derniers, ces vers devinrent vagues dans mon esprit ; mais heureusement, M™e Martellet, celle qui a entouré le poète de soins si maternels, si dévoués, sous le nom de M"« Colin, douée d'une très grande mémoire et les

ayant entendus plus souvent que moi, les a à peu près exactement reconstitués, tels que je me les rappelle à présent et assurément mieux que ne Ta fait Paul de Musset dans la Biographie de son frère.

«' Je vous envoie, Madame, ces vers sans ponctuation, telsquejelesai entendus, m'écrit M^^eMartellet. Je me rappelle même que Musset a dit :

Et lorsque la mort est un bien, La douleur est une espérance.

Voici ces vers :

J'étais couché pâle et sans vie Dans un linceul de sang glacé Où la douleur et l'insomnie Pendant trois jours m'avaient bercé.

Pauvre fille, tu n'es pas belle ; A force de veiller sur elle, La Mort t'a laissé sa pâleur ; En soignant la misère humaine,

Ta main s'est durcie à la peine Comme celle du laboureur.

Mais la fatigue et le courage Font briller ton pâle visage

Au chevet de l'agonisant ; Elle est douce ta main grossière, Au pauvre blessé qui la serre Pleine de larmes et de sang.

Mais de ta route solitaire Nul ne sait le but et le lieu; Dès que tu marches sur la terre, C'est vers ton œuvre et vers ton Dieu.

Nous disons que le mal existe Et nous y croyons plus qu'à Dieu.

En nous la prudence consiste A le fuir sans cesse en tout lieu...

Tu n'y crois pas, toi dont la vie Avec lui n'est qu'un long combat, Et ta conscience le nie Quand ta main le touche et l'abat.

Que saurait être la souffrance Du moment que la mort n'est rien?

Bien plus, si la mort est un bien, La douleur est une espérance.

Ceci est extrait de : Musset chez lui, d5 décembre 1887. {Revue de Paris et Saint-Pétersbourg.)

On me permettra de rappeler ici quelques pages de souvenirs écrits par M""" la comtesse de Glèves.

Qui a parlé de Musset? Tout le monde; les intimes et ceux qu'il ne saluait pas.

Chacun a répété ce qu'il croyait être vrai ; mais la seule personne qui, ayant vécu dix ans près de lui, les dernières années de sa vie, les plus mauvaises, pouvait dire toute la vérité, est restée muette jusqu'à présent.

Il s'agit de M^'e Colin, aujourd'hui M^^ Martellet, moitié gouvernante, moitié camarade, qui l'a aimé d'une affection complexe, singulier mélange de tendresse maternel 0, de protection, de dévouement, de soumission, qui enveloppe celui qui en est l'objet, d'une éternelle caresse.

Le temps et la mort n'effleurent pas ce sentiment à la fois chaste et passionné; tout passe, les autres choses de l'existence s'effacent peu à peu et dispa-

raissent dans les lointains de la mémoire, mais lui seul reste vivace et lumineux, fidèle par delà le tombeau.

Musset a toujours adoré et respecté la femme, la vraie femme, qu'elle eût quinze ans ou cinquante.

Qui n'a présents à la mémoire ces vers exquis de Suzon :

Que notre amour, si tu m'oublies, Suzon, dure encore un moment ; Comme un bouquet de fleurs pâlies, Cache-le dans ton sein charmant.

Cette adorable poésie et la chanson Bonjour^ Suzon, parue dans le volume posthume, n'ont pas été écrites sans cause. La voici dans toute son étrange saveur :

Musset était en villégiature chez des amis de son oncle, M. Desherbiers. Charmant, charmeur, entouré déjà d'une auréole de renommée, il passait en vainqueur, laissant tomber de ses lèvres des strophes passionnées qui caressaient les femmes comme une amoureuse déclaration.

Une jeune fille se prit si bien à ce ramage d^oiseau bleu, qu'éperdue elle vint, un soir, dans la chambre de Musset, toute pâle de désir dans sa robe blanche, les lèvres entr'ouvertes pour un baiser, et portant dans ses cheveux blonds une rose prête à s'effeuiller.

Au lieu d'ouvrir les bras, le poète tomba à genoux. Il admira les beaux cheveux, mais ne les dénoua pas. 11 respira la rose, mais n'en arracha pas les pétales parfumés et, serrant les mains de l'imprudente, il lui parla longtemps, tout bas, s'adressant à son âme sans vouloir prendre son corps.

Pendant hait nuits, elle revint, amenée par l'a-

mour. Pendant huit nuits il eut le courage de résister, estimant que profiter d'un pareil affolement serait une vilenie déshonorante pour lui, et, comme épigraphe, il écrivit Suzon sur cette tendresse moribonde sans avoir vécu.

Plus tard, répétant mélancoliquement ce vers de la dernière strophe :

Adieu, le bonheur reste au gîte...

dont la signification est beaucoup plus accentuée qu'elle n'en a l'air, il ajoutait : « Eh bien! oui, je l'ai laissé au gîte, le bonheur; mais je ne m'en repens pas, quoiqu'on m'en raille! »

On peut voir une allusion à ce fait dans le passage suivant de Rolla :

Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte

Font tressaillir le cœur d'une terreur moins sainte

O vierge ! que le bruit de tes soupirs légers.

Regardez cette chambre et ces frais orangers,

Ces livres, ce métier, cette branche bénite

Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifii ;

Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite

Dans ce mélancolique et chaste paradis?

N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de Tenfance?

Que le ôiel lui donna sa beauté pour défense?

Que l'amour d'une vierge est une piété

Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle

Dans l'air qu'elle respire, on sent frissonner l'aile

Du séraphin jaloux qui veille à son côté ?

A propos du poème de Rolla, M. Emile Montégut écrit :

Ce n'est pas seulement une page d'une émouvante

grandeur tragique, c'est une page d'une haute portée religieuse et d'un caractère prophétique :

Voilà pourtant ton œuvre, Arouet, voilà l'homme

Tel que tu l'as voulu. — C'est dans ce siècle-ci,

C'est d'hier seulement qu'on peut mourir ainsi.

Quand Brutus s'écria sur les débris de Rome :

« Vertu, tu n'es qu'un nom! » il ne blasphéma pas.

Il avait tout perdu, sa gloire et sa patrie,

Son beau rêve adoré, sa liberté chérie,

Sa Portia, son Cassius, son sang et ses soldats ;

Il ne voulait plus croire aux choses delà terre.

Mais quand il se vit seul, assis sur une pierre,

Et songeant à la mort, il regarda les cieux.

Il n'avait rien perdu dans cet espace immense ;

Son cœur y respirait un air plein d'espérance ;

Il lui restait encor son épée et ses dieux.

Et que nous reste-t-il, à nous, les déicides?...

Le Figaro, 26 février, réponse à M. Rodenbach :

Monsieur,

Dans la nomenclature des hommes de lettres qui ont montré leur foi religieuse, vous avez oublié Alfred de Musset ; il fut un croyant sincère. Il l'a manifesté d'une manière plus discrète que celui qui alla à Notre-Dame faire ses dévotions.

Mais je puis affirmer qu'à son lit de mort il me parla du R. P. Ravignan et d'un entretien qu'ils avaient eu ensemble. Le Père serait venu à lui mais il était malade lui-même.

Lisez, monsieur, son chef-d'œuvre : Rolla; j'ai entendu, dans une réunion où étaient plusieurs ecclésiastiques, réciter par un ôvêque, l'acte de foi d'Alfred de Musset; c*était dans Rolla qu'il nous le lut. Lisez aussi V Espoir en Dieu,

Alfred de Musset n'eut pas osé faire un acte public de conversion. Il s'en serait cru indigne.

L'humilité est une vertu chrétienne que le Christ a enseignée.

Rappelez-vous aussi que Musset mourut jeune. Une grande dame, me parlant du poète, me demanda pourquoi je n'avais pas appelé un prêtre quand je l'ai vu très malade.

— Mon autorité n'allait pas jusque-là, lui-dis-je et que je me consolais en pensant aux stances sur la mort du duc.d'Orléans :

Dieu seul lut dans son cœur l'ineffable prière Que les anges muets apprennent aux mourants.

Biographie, page 193, par Paul de Musset :

L'auteur était tourmenté depuis longtemps par le problème insondable de la destinée de l'homme et du but final de la vie. Je le voyais souvent la tête dans les mains, voulant à toute force pénétrer le mystère impénétrable, cherchant un trait de lumière dans rimmensité, dans le spectacle de la nature, dans son propre cœur, demandant des preuves et des indices à la science, à la philosophie, à toute la création, et ne trouvant que des systèmes, des rêveries, des négations et, au bout de tout cela, le doute.

Ce sujet de réflexion devenant une idée fixe, il m'invitait à en causer avec lui, et souvent nous y étions encore à trois heures du matin. Il lisait avec une ardeur incroyable les anciens, les modernes, les Anglais, les Allemands; Platon, Épictète, Spinosa, jusqu'à M. de Laromiguière lui-même; et comme on peut le croire aisément il ne s'en trouva pas plus avancé. Souvent, rebuté par l'outrecuidance dogma-

tique des uns, l'indécision et l'obscurité des autres, il fermait le volume...

Mais le jour où il coucha son héroïne dans la tombe, comme les larmes lui venaient aux yeux en écrivant la dernière page, sa défaillance avait cessé. Il me dit ce mot que je n'ai jamais oublié :

— J'ai assez lu, assez cherché, assez regardé, les larmes et la prière sont d'essence divine. C'est un Dieu qui nous a donné la faculté de pleurer, et puisque les larmes viennent de lui, la prière retourne à lui.

Dans la nuit suivante il commença VEspoir en Dieu.

Voici une page isolée, trouvée dans un cahier, après d'autres pièces manuscrites.

... A mourir et en m'en souvenant je regardais le Christ; je n'avais pas pensé à lui.

Je sortis du cloître, je me prosternai dans l'herbe, et je levai mes yeux mouillés de larmes vers l'immense azur des cieux :

« Veille sur moi ! criai-je, ô mon Père ! au nom de ton Fils !

« Veille sur moi ! toi qui te souviens de ceux qui t'oublient, tu ne veux pas me tuer si jeune; laissemoi vivre et espérer ! »

A quel mot se rattachait le mot mourir, qui ouvre ce fragment inédit ?

Qui le saura jamais ?

Tout jeune, Musset redoutait cette heure sombre de la mort.

Est-ce avec un sentiment personnel ou dans une

œuvre poétique inachevée, qu'il a écrit ce fragment en tête d'une feuille paginée, faisant suite à quelque autre qu'on ignorera peut-être toujours?

Pour terminer je donne ici une page de Musset, variante du passage auquel elle correspond dans la Confession d'un enfant du siècle :

J'ouvris la fenêtre et regardai dehors; je vis un jardin au-dessous de moi et je demandai à un garçon de l'hôtel si l'on pouvait s'y promener, il m'en donna la clef et j'y descendis.

La lecture me fatiguait, et malgré le froid et la nuit, je résolus de me promener; dès que Brigitte rentrerait, je donnai l'ordre qu'on vînt m'avertir.

L'hôtel garni où nous logions était une de ces vieilles maisons comme il y en a encore à Paris, où des bâtiments neufs sont construits sur d'anciens fondements.

Le jardin, ou du moins ce qu'on appelait ainsi, n'était qu'un carré de luzerne où foisonnaient les parasites.

Un grand figuier, que l'hiver avait dépouillé de ses feuilles, étendait ses longs rameaux noirs sur un pavillon de mauvais goût, construit dans le style Louis XV; c'était le seul arbre du jardin, il semblait mort ou stérile.

Aucune fenêtre de la maison n'était éclairée. Nous y étions sans doute les seuls hôtes. Au dernier étage seulement tremblotait une faible lueur, le reste se perdait dans une masse sombre qui paraissait s'étendre au loin

Après trois tours d'allées, je m'avançai vers le pavillon et je m'assis sur un banc de pierre qu'entourait le cintre intérieur.

L'obscurité était profonde et je distinguais à peine la silhouette d'une Vénus mutilée, que le lierre couvrait depuis longtemps.

J'examinais machinalement les débris de cet uniforme et ridicule édifice, lorsqu'un bruit sourd, pareil à un long soupir, se fit entendre près de moi.

Tandis que je cherchais vainement de quel côté il venait, la lune parut, et je vis à l'extrémité de la salle une voûte claire et spacieuse qui conduisait à un caveau.

C'étaient les ruines d'un ancien cloître, qui avait appartenu à une communauté de femmes; on en faisait une serre, et l'entrée était encombrée d'instruments de jardinage.

Des plantes sèches pendaient au plafond sur des cordes à demi rompues ; des râteaux, des pelles, des brouettes, une roue de charrette, un établi de menuisier, des orangers dont il ne restait que les souches dans des caisses vermoulues, des bancs brisés, mille décombres y étaient jetés pêle-mêle.

Le frôlement des ailes des chauves-souris, seules habitantes de cette triste demeure, battai^ les murailles épaisses. C'est une étrange ville que Paris, pensai-je.

Voici l'origine de l'histoire fausse de la fille d'Alfred de Musset, d'après M. Mailloux, reproduite dans le Temps du 18 novembre 1898, par F. Sarcey.

M. Mailloux vient de faire paraître à Nantes une courte brochure sous le titre : Une Fille d' Alfred de Musset et de George Sand, où il conte toutes les

démarches qu'il a faîtes, toutes les peines qu'il s'est données pour arriver à la vérité vraie.

Il a fini par la découvrir. Il a ôté son masque à la prétendue Norma Tessum Onda.

Cette Norma Tessum avait été produite dans le monde par une intrigante, qui étant née Françoise Thomas, originaire de Toulon, avait épousé un M. Alphonse Coras, employé de la régie à Cholet (Maine-et-Loire).

Elle avait, par ses débordements, fait mourir de chagrin son pauvre mari, et elle était venue habiter en 1860, à Saint-Macaire-en-Mauges, une petite propriété, non loin d'une école de filles tenue par des sœurs.

Elle prit pour domestique un enfant du pays, Jean Ménard, l'aîné d'une famille de treize enfants. Une jeune sœur de Jean Ménard, nommée Joséphine, allait à l'école chez les sœurs.

Elle était jolie, très jolie, de nature éveillée.

M""^ Coras la distingua, la prit chez elle et l'êleva comme sa fille.

Elle quitta le pays et l'emmena avec l'assentiment de sa famille. Quand Joséphine eut quinze ans, le père Ménard manifesta le désir de faire revenir sa fille à Saint-Macaire. La jeune fille n'en avait aucune envie, non plus que sa protectrice.

Elles partirent toutes deux à l'anglaise et s'installèrent, sans donner leur nouvelle adresse, rue Jean- Jacques-Rousseau, à Paris.

Elles y menèrent une vie peu édifiante.

M. Mailloux cite de cette dame Coras une histoire bien amusante. Elle voulait sauver un proscrit et elle écrivait à celui qui avait son sort entre les mains :

... Il y a longtemps que vous me voulez pour votre maîtresse. Soyez rendu ce soir à dix heures, à S.... j'y serai.

ALFRED DE MUSSET INTIME 3lî>

Je me ferai accompagner par un capitaine d'état-major, G..., le frère du prisonnier, et lorsque, devant vos yeux, il aura franchi la frontière, je vous appartiendrai.

C'était une gaillarde.

Elle n'avait pas plus de scrupules pour Joséphine que pour elle-même. Peut-être en avait-elle même moins encore. Mais Joséphine était attaquée d'un mal qui ne pardonne guère. Elle avait la tuberculose.

Elle mourut jeune et son amie la fit enterrer au cimetière de Saint-Maurice. On a l'acte mortuaire qui porte les noms de Joséphine-Marie Ménard, et c'est M""" Coras qui dicta l'autre inscription, celle que Scholl avait remarquée sur la tombe et qui lui avait fait songer à Musset.

Il est vrai que Joséphine aimait beaucoup les poésies de Musset et qu'il ne lui déplaisait pas de faire croire qu'il s'intéressait à elle. Mais les dédicaces que portaient les œuvres de Musset qu'on a trouvées chez elles ont été reconnues fausses.

Au reste ses frères et sœurs, qui la croyaient riche, vinrent réclamer son héritage.

Voilà donc une légende détruite.

C'est dommage, mais qu'y faire ?

F. Sarcey.

J'ai dit plus haut comment M. Arsène Houssaye m'obligea à protester contre une de ses appréciations sur Alfred de Musset.

J'eus une nouvelle occasion de me plaindre de lui.

N'osant pas m'adresser aux journaux, j'écrivis à M"'' Lardin de Musset :

Madame,

On lit aujourd'hui, dans le Figaro, les Souvenirs sur Alfred de Musset, par Arsène Houssaye.

Il donne M. de Musset pour un homme courant après l'argent, cherchant à se faire jouer au théâtre pour en avoir.

Il ne fit jamais cela.

Je suis désolée de ne pouvoir protester dans le I^igaro et de n'avoir personne sous la main pour donner un démenti.

J'affirme qu'Alfred de Musset, ne reçut jamais rien pour VAne et le Ruisseau qui ne fut pas joué aux Tuileries, et pour une autre cause.

Il ne faut pas laisser juger Alfred de Musset comme le premier bohème venu.

Vous, Madame, qui étiez éloignée de lui, vous ne pouvez pas savoir ce qui s'est passé ; mais moi, sa gouvernante qui ne l'ai quitté qu'à sa mort, qui ai su ses chagrins, ses ennuis, ses ressources pécuniaires, je me croirais coupable de ne pas vous avertir.

Cette lettre resta deux mois au domicile de M"' Lardin, on ne lui renvoyait pas ses lettres.

Dans ses Confessions M. Arsène Houssaye a beaucoup parlé d'Alfred de Musset.

Il rapporte en particulier dans le Figaro une dernière conversation qu'il aurait eue avec le poète. Il ferait penser que Musset n'avait aucune croyance siu' l'a me.

Je réclamai immédiatement et lui demandai une rectification, autrement j'allais moi-même écrire au journal!... Il se décida à le faire le 25 décembre 1882.

Voici sa lettre que publia le Figaro :

Notre ami et collaborateur Arsène Houssaye nous adresse la lettre suivante à propos d'Alfred de Musset :

Mon cher ami,

Si j'étais arrivé à temps pour voir l'épreuve du Dernier espoir de Musset^ je n'eusse pas manqué de faire entendre que le grand poète niait le lendemain de la vie, pour qu'on lui donnât plus de preuves. .

Naturellement il croyait à Dieu ; il était chrétien comme le sont les poètes, de par les beautés radieuses des évangiles.

Il croyait à son âme immortelle plus encore qu'à son œuvre, mais il aimait les combats de l'esprit, coûte que coûte. Voilà pourquoi il plaidait le pour et le contre avec la même éloquence.

J'ai rapporté notre dernière causerie que j'avais écrite le jour même, mais je ne pouvais, dans le cadre du journal^ imprimer que des mots de marque pris çà et là. Or j'en ai oublié plus d'un, dans l'envolée spiritualiste : rendons à Dieu ce qui est à Dieu.

Cordialement à vous.

Arsène Houssaye.

L'impression de la première page du chapitre écrit la veille dans le Figaro n'en fut pas moins un regret pour moi.

Arsène Houssaye vint me voir. Je lui dis la peine que j'avais éprouvée de son article; je le regrettais d'autant plus qu'il était venu me demander des

renseignements sur les derniers jours du poète qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Il écrivit sur cette mort un article fantaisiste qui ne ressemblait à rien de oe que je lui avais dit.

Il écrivit plus tard encore dans le Figaro, et après dans ses Confessions {Souvenirs dun demisiècle), parues chez Dentu en 1885 :

La gouvernante de Musset était avec lui par la volonté de sa mère depuis 1848. Ce fut une amie, tant elle eut la bonté et la patience, ces deux hautes vertus.

Il lui a donné des autographes et des dessins que je voyais encore aujourd'hui. Il y a là quelques pages de sa vie, entre autres de curieuses lettres de M^i® Rachel et de la princesse Belgiojoso.

M°^e Martellet est une bijoutière qui a de fort belles choses ; mais son véritable écrin renferme ses souvenirs d'Alfred de Musset.

Quelques années plus tard, M. Arsène Houssaye m'envoya le mot suivant :

Madame,

Je vous envoie cet article sur la fille de Musset. Dites-moi ce que vous en pensez. Pour moi, c'est la première nouvelle.

Je vous envoie aussi en même temps le fragment du François F^, d'Alfred de Musset, qui me l'avait lui-même remis, et n'était pas fâché de prouver qu'il avait écrit son François F^ avant le Roi s'amuse.

Mille compliments.

A. HoUSSAYE.

ALFRED DE MUSSET INTIME 3^f]

Je possède Tautographe de ces quelques mots d'Arsène Houssaye.

En même temps je reçus une carte de M. Arsène. Houssaye sur laquelle on lit ces quelques mots :

Chère Madame, voici des vers de Musset ; en ce temps, par modestie, je les ai imprimés sans nom ni signature ; vous reconnaîtrez sa griffe d'or.

Copiez-les, et retournez-moi cette unique copie.

Voici les vers en question. Ils ont été imprimés dans V Artiste.

Pour ouïr les airs antiques Dans un délire rustique Je vais tout droit devant moi.

Monts, villas, forêts, l'espace. Tout disparaît, tout s'efface, De la terre je suis roi.

Voici Rueil, ce gai village, Sur qui plane au loin l'image Du rouge et blanc cardinal.

Dans l'église, j'imagine Que rit encor Joséphine Sous le marbre sépulcral.

Plus loin Malmaison — l'asile Des royautés qu^on exile — Se couche au pied d'un coteau Là, César pendant les veilles.

Consul, rêva les abeilles De l'impérial manteau 1

Verts bosquets de Louveciennes, Oh ! que de fêtes païennes, Sous votre ombrage embaumé !

Lorsque la folle comtesse Guidait les chœurs de l'ivresse Pour Louis le Bien-Aimé.

Sous ces arbres que l'automne A chaque instant découronne, Que de baisers échangés !

Combien de nobles bacchantes Sur leurs gorges provocantes Ont effeuillé d'orangers !

Palais mignons et superbes!

Sur la verdure de l'herbe Où plus d'un beau sein roula, Sous ce hêtre où je m'appuie, Sur ce perron qui s'ennuie, Pourquoi n'êtes-vous pas là?

Poète au charmant sourire.

Vous qui prenez pour écrire Les vifs crayons de Latour! Vous me conteriez l'histoire Sans beaucoup d'art oratoire, De ses jours dorés d'amour.

Vous me feriez apparaître, Comme aux nuits du roval maître, Bals, concerts, jeux et festins.

Ducs chamarrés de dentelles, Grandes dames point rebelles, Petits abbés libertins,

Chapeau dont la plume ondoie.

Talons rouges, velours, soie, Tout l'adorable tableau.

ALFRED DE MUSSET INTIME S'âS

Le roman et le poème,

Dont vous seriez bien vous-même

Le Laclos et le Watteau !

Pour rendre à tous ces beaux arbres,

A ces buissons, à ces marbres,

Leur éclat de neige et d'or

A la royale demeure,

Oh ! vous manquez à cette heure!

Mais à moi bien plus encor!

Crayonnés sous les arbres de Louveciennes, 5 octobre 1851.

Envoi au même.

Oui, j'ai vu lever l'aurore !

Les rayons pâles encore Dansaient sur le haut des toits, Quand sans souci d'Hippocrate Qui m'avait dit : « Lis Socrate ! » Me voilà courant les bois.

Nous donnons ici deux scènes inconnues d'un drame étrange, écrit par Alfred de Musset dans sa jeunesse et auquel M. Houssaye fait allusion dans la lettre citée plus haut.

François P'' est seul avec son fou, et se croit malade de la peste :

LE ROI

La peste... un fils de France ! 0 mes aïeux bénis ! La peste à moi, François !... Monseigneur Saint-

[Denis !...

Avoir couru les champs, et l'église et la chasse,

Sans dépister ce chien qui me suit à ma trace ! Avoir vu Rambouillet, Loches, Tours et Paris ! Je veux aller à Rome à pied si je guéris !

LE FOL, il chante.

Je ne suis qu'un ignare, N'ayant jamais porté En hiver la simarre, Ni la barbe l'été 1 Mais hier, à la nuit noire, Quelqu'un parlait de toi.

Nul ne sait son histoire Que Belzébuth et moi ; Et qui peut te l'apprendre Peut aussi faire pendre Un avocat du roi.

LE ROI

Dieu du saint Evangile ! 0 Dieu ! j'ai fait pourtant Brûler par Bonnevol tout un bourg protestant ! Dans un pourpoint de fer, certes je fus à l'aise ; Maintenant je suis mort... ma cuirasse me pèse, 0 mon cousin Bayard î II mourut tout poudreux, Les reins tout fracassés... Il était bien heureux.

(Délirant.)

Oh ! parmi les tournois, les écharpes dorées !... Les vieux barons de fer, les femmes adorées !... Oh ! soleil d'Italie ! ô mon beau Milanais î Où trouver, pour mourir, tes champs si je renais ! Mourir la dague au poing ! mourir le casque en tête Des éclairs que l'acier croise dans la tempête ! En bas d'un palefroi saillir contre un sol dur, Et tomber sur le dos, sous un beau ciel d'azur!... Hardi, mes preux sans peur, ma vaillante noblesse !

Hardi, mes lansquenets dans la mêlée épaisse ! Hardi, c'est d'AIençon sur la colline assis 1 C'est Chabaune et ses gens, de poussière noircis ! Bien combattu, Dunois ! comme il court, comme il

[vole :

Je te fais duc et pair, Dunois, sur ma parole ! Trivulce ! A Marignan, à tant d'autres endroits, Mes féaux serviteurs on vous a vus tous trois I Marignan laissa-t-il entre vos cicatrices De quoi sur votre cœur écrire vos services? Quelle bataille, ami ! Elle dura deux jours. Un soir vint... puis un autre... on se battait toujours Et de faim, ni de soif, nul ne sentait l'envie ! Deux jours... nul ne songea qu'à sa mort ou sa vie Et les bataillons noirs se heurtaient dans la nuit, Et fatigués du bruit n'entendaient plus de bruit ; On se battait — quand vint un matin le silence. Comme, tout étonné, je restais sur ma lance, La Trémouille arriva, qui me dit : « Ils sont morts ! » Et je vis, en effet, que l'on comptait les corps.

LE FOL, il chante.

Maître, oyez sur ce point Une âme détrompée Qui porte mieux au poing Un faucon qu'une épée; J'ai pour armée un chien, Mon pourpoint pour royaume.

Pour Dieu, le majordome, Et pour maîtresse, rien.

Où ferais-je grand'chose D'un médecin de rois.

Moi qui n'ai pas de rose Pour me piquer les doigts?

Si mon esprit trébuche,

Je m'en vais de ce pas

Consulter ma perruche,

Qui me parle tout bas.

J'entends aussi le dire

De mon rouge écureuil,

Car il rit de mon rire,

Et dort dans mon fauteuil.

Si donc Mélancolie

Vient chez le potentat

Il trouve la folie

Dans son conseil d'Etat.

Et qu'importe à ma vie

Marignan ou Pavie,

Le flux et le reflux !

Je veux qu'en chaque année,

Ma marotte fanée,

A la nouvelle née

Mettre un grelot de plus.

LE ROI

C'est toi, mon pauvre fol, tu ris ! Ah ! mon mignon, Je meurs.

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